L'ÉVOLUTION GÉNÉRALE DES MÉTHODES DANS LES INDUSTRIES CHIMIQUES
D*OUVERTURE DU CONGRÈS INTERNATIONAL DE CHIMIE APPLIQUÉE TENU A l'exposition UNIVERSELLE (23 JUILLET 1900).
Messieurs,
je vous donne la bienvenue au nom de la France et de la République : vous êtes accourus de toutes les parties du inonde pour montrer vos œuvres à TExposition de 1900 et participer à ce concours universel de toutes les industries, à cette lutte pacifique de tous les peuples pour l'honneur et le profit de la race humaine. Ce que vous représentez aujourd'hui, et de la façon la plus éminente, ce ne sont pas ces fabrications traditionnelles, fondées sur l'emploi direct des produits naturels et arrivées lentement à une perfection relative, désormais invariable chez les vieilles nations, telles que nous les rencontrons aujourd'hui parmi certains
peuples asiatiques. Non ! les industries chimiques sont, au contraire, éminemment artificielles et progressives. C^est par la métamorphose incessante des matières premières minérales et organiques que vous procédez: vous vous occupez surtout des éléments ou corps simples qu'elles renferment et vous faites prendre à leurs combinaisons des figures nouvelles. Ce n'est pas Tempirisuie pur qui vous dirige, c'est la science la plus nouvelle et la plus raffinée. Toujours au courant des découvertes scientifiques les plus récentes, vous en tirez aussitôt des applications rationnelles. Aussi vos industries sont-elles sans cesse en mouvement, sans cesse renouvelées et modernisées. Nulles ne mettent mieux en évidence cet accroissement incessant des richesses nationales, résultant de l'union intime de la science et de ses applications qui caractérise la civilisation.
C'est de notre temps que cette alliance a pris son plein développement : le xix® siècle a proclamé la domination de Tintelligence, appuyée sur l'observation et sur l'expérimentation ; et cette domination deviendra de plus en plus complète dans le siècle qui va commencer. Nulle science peut-être ne donne à cet égard plus d'espérances pour Tavenir que la chimie ; nulle n'a fait davantage ses preuves dans le présent et dans le passé, en Europe comme en Amérique, en Allemagne comme en France et en Angleterre. En effet, la science et les arts chimiques ne sont pas nés d'hier; ils ne sont pas l'œuvre sans précédent de nos contemporains ; ils n'appartiennent ni à une époque ni à une nation unique, si instruite et si entreprenante qu'elle soit. C'est l'œuvre collective des peuples civilisés, entretenus dans une perpétuelle communication et rivalité, — bienfaisante
et pacifique, — par la publication incessante des découvertes théoi*iques et pratiques qui s'accomplissent sur toute la surface de la terre.
Gardons-nous donc de croire que ce soit là une œuvre purement moderne. En réalité, elle remonte aux temps les plus reculés. Permettez^moi de retracer à grands traits rhistoire générale des méthodes chimiques et de leurs progrès.
L'antique Egypte pratiquait déjà Tart des transformations chimiques de la matière, comme le montre l'étude des produits retrouvés dans les galeries des mines de cuivre du Sinaï et l'analyse des objets tirés de ses tombeaux, bijoux métalliques et pierres précieuses artificielles. Il y a cinq mille ans, on savait déjà fabriquer le cuivre et teindre le verre, les émaux, les étoffes, par des artifices chimiques si parfaits que nous ne faisons pas mieux aujourd'hui. Mais le seul guide dans ces fabrications était un empirisme aveugle, issu de longs tâtonnements et figé dans une immobilité systématique, semblable, en un mot, à celui des Chinois d'aujourd'hui. D'après la connaissance que nous avons des coutumes égyptiennes, on ne saurait douter que ces pratiques ne fussent accompagnées de rites et de formules religieuses et magiques, destinées à forcer la volonté des Puissances supérieures à l'homme, et dont l'usage s'est perpétué pendant le moyen âge.
Dans l'ordre de la chimie comme dans les autres, ce
364 ÉVOLUTION DES MÉTHODES GfflMIQUES
furent les philosophes grecs qui réduisirent les pratiques de l'industrie en théories rationnelles et qui superposèrent au mysticisme des races primitives une première construction scientifique : construction imparfaite sans doute et mélangée d'idées chimériques, mais qui eut la puissance de diriger les savants et les artisans, pendant plus de vingt siècles. La matière, disaientils, est une, mais susceptible d'exister sous quatre formes substantielles ou éléments : la terre,reau, Fairet le feu ; éléments transformables les uns dans les autres. La matière une produit ainsi, par un art convenablement dirigé, tous les corps de la nature. Par exemple, en ajoutant à un métal liquide, le mercure, l'élément solide, on devait pouvoir le changer en argent. En modifiant la proportion de l'élément solide dans le plomb ou dans Tétain, on devait également les changer en argent : l'addition au cuivre d'une matière tinctoriale convenable, telle que le soufre ou le sulfure d'arsenic, teignait le métal rouge en blanc, et produisait l'argent. Arrivé à ce point, une autre teinture colorait les métaux blancs en jaune, et produisait For. Tel était le rôle prétendu de la pierre philosophale, agissant en petite quantité, comme le font les matières tinctoriales employées dès lors dans la pratique courante pour teindre les verres ; ou bien la pourpre, usitée dès la plus haute antiquité pour teindre les étoffes. Il ne manquait à cette théorie que le contrôle de Texpérience, et les orfèvres égyptiens prétendaient le donner, apportant à l'appui certaines recettes d'alliages réels, bronze, laiton, électrum, qui ont eu cours depuis leur temps jusqu'à notre époque. Mais Faction de Fart de l'homme, disait-on, n'y suffisait pas: il fallait y faire concourir les forces naturelles par certains artifices
mystiques, dont Tillusion n'a été définitivement dissipée que depuis un siècle. On n'en affirmait pas moins le pouvoir universel de la chimie pour créer la richesse par les transformations de la matière. La pierre philosophai, disait-on, est tirée des matières les plus viles, qui se rencontrent partout et que l'on foule aux pieds.
Ce rêve de nos ancêtres ne se réalise-t-il pas tous les jours entre vos mains, Messieurs ? N'étes-vous pas les créateurs incessants d'une richesse, qui est communiquée aux substances vulgaires par Tintelligence et le labeur humain ?
Cependant, de nouvelles idées, plus réelles, se manifestèrent et de nouvelles méthodes furent le fruit des expériences qui se poursuivaient sans relâche dans les laboratoires des alchimistes gréco-égyptiens. Ainsi, la nomenclature alchimique exprima les relations qui existent entre un métal et les corps qui en dérivent, soit par des actions mécaniques (feuilles, limaille), soit par des actions chimiques (métal calciné, rouillé, c'est-à-dire oxydé ou sulfuré, alliages)^ soit encore entre le métal et ses minerais. Une première notion de la permanence des éléments métalliques se dégageait pour servir de règle aux pratiques métallurgiques. Ce n'est pas tout : elle était consacrée dès lors par une notation symbolique, comparable aux signes de la chimie moderne.
Les méthodes générales apparurent à ce moment. Tel est l'emploi, formellement défini, de la voie sèche et de la voie humide, qui fut suggéré par les opérations comparées de la. teinture superficielle ou profonde des métaux, des verres et des étoffes ; tels sont le grillage, la cémentation, la coupellation des minerais métalliques ; la préparation et l'emploi des eaux dites divines,
c'est-à-dire de liqueurs actives renfermant des acides, des alcalis, — spécialement Tammoniaque dérivée de Turine, — des polysulfures propres à colorer les métaux, etc. On y reconnaît l'origine de la plupart de nos réactions exécutées à la température ordinaire. Tels encore les premiers procédés d'analyse chimique régulière et. disons-le tout bas, de falsification des monnaies, des bijouK, des aliments; car la science du mal est inséparable de celle du bien. Telle fut la découverte des appareils de distillation et de sublimation, la préparation même de certaines huiles essentielles, comme Fessence de térébenthine.
Toutes ces connaissances, toutes ces méthodes, toutes ces industries chimiques sont consignées dans les papyrus, dans les traités alchimiques grecs, dans les écrits de Tantiquité venus jusqu^à nous.
La science antique est devenue celle du moyen âge, transmise en partie directement par la tradition technique des ateliers, en partie par l'intermédiaire des Syriens et des Arabes, lesquels n'y ont guère ajouté, contrairement à des assertions erronées qui ont eu cours jusqu'à ces derniers temps.
C'est en Occident, du xii^ au xiv« siècle, que se fît le premier réveil de l'esprit scientifique et de l'initiative industrielle. A ce moment, on voit surgir de nouvelles méthodes chimiques. La fabrication des métaux, perfectionnée, conduit à produire des machines plus puissantes pour la guerre et pour l'industrie. La connaissance plus approfondie des sels fournit des distinctions nouvelles, entre autres celle du salpêtre, élément essentiel du mystérieux feu grégeois des Byzantins, mais qui fut révélé et connu seulement de tous vers le xiii® siècle. L'emploi du salpêtre amena au xiv® siècle
la découverte fondamentale de la fabrication de la poudre à canon : la nécessité de posséder les armes les plus parfaites a été de tout temps l'un des aiguillons les plus vifs de nos industries. Cependant, la distillation fait découvrir Teau ardente, c'est-à-dire l'alcool, attribué à tort aux Arabes. Elle isole les essences ou principes actifs des végétaux. Au xiv® siècle, elle fournit les acides minéraux, les acides azotique, sulfurique, chlorhydrique notamment.
Je me bornerai à ce bref résumé des origines de la Chimie, origines où la science et Tindustrie sont unies de la façon la plus constante et la plu étroite. L'énumération des progrès successifs des méthodes et des pratiques de la Chimie, celle des Applications qu'elle a fournies de tout temps aux arts industriels, aussi bien qu'à la Médecine et à l'Agriculture, depuis le siècle de la Renaissance, serait des plus frappantes. Mais elle m'entraînerait trop loin. Je préfère opposer à ces méthodes d'autrefois, si nettes sur certains points, si obscures et si illusoires sur d'autres, en raison de l'inexactitude des idées générales relatives à la constitution delamatière, j'opposerai, dis-je,les découvertes qui ont transformé notre science à la fin du xyiii» siècle, à la suite de la révolution apportée aux idées sur la nature des éléments; je veux montrercommentcesnouvelles idées ont donné une impulsion extraordinaire à la pratique et provoqué dans l'industrie les changements les plus inattendus. Cependant, avant même que le fruit de ces théories sur la matière pondérable ait été épuisé, nous avons vu apparaître de nos jours des théories nouvelles et plus profondes encore sur les états dynamiques de la matière, théories qui provoquent en ce moment dans les méthodes de la chimie une révolution non
moins considérable que celle qui a eu lieu à la suite des découvertes de la fin du siècle dernier. Cette grande Exposition, à laquelle nous avons tous, savants et industriels, apporté le fruit de nos labeurs, en donne un premier aperçu : saluons la période nouvelle de la chimie, qui s'ouvre en ce moment. Pour en comprendre le caractère et la portée, il est nécessaire de se remémorer la transformation et le développement éprouvés par les grandes industries chimiques au coimnencement du xix** siècle.
La fabrication de la soude artificielle offre, à cet égard, le type le plus accompli : elle repose, en effet, sur le principe fondamental d'après lequel les corps simples introduits au sein d'un système s'y conservent invariables dans leurs poids et dans leur nature. De là résulte tout un groupe d'équations chimiques pondérales, qui servent de régulatrices dans le laboratoire comme dans l'usine. Etant donné le but à atteindre, c'est-à-dire, dans le cas présent, la fabrication delà soude, il convient de prendre un composé naturel qui renferme du sodium, — ce sera d'ailleurs le plus abondant et le moins cher, — le sel marin, et de le transformer par des agents convenables, En outre, la série des actions mises en jeu par l'art des chimistes ont été telles qu'elles comprenaient, non seulement la fabrication d'un corps particulier, le carbonate de soude, mais celle des corps les plus nécessaires àl'ensemble des industries
chimiques, acides et alcalis, agents réducteurs, agents oxydants et décolorants. Vous savez tous comment de telles conditions, remplies dans le procédé Leblanc, en ont fait la base économique de la plupart de vos industries depuis le commencement du xix^ siècle. Le cycle des transformations débute par la production de l'agent destinée la décomposition du sel marin, c'est Tacide sulfurique, obtenu d'abord par la combustion du soufre et plus tard par celle des pyrites, matière première plus économique. Cet acide est, d'ailleurs, le point de départ d'une multitude d'autres produits, et notamment de la préparation de presque tous les acides. Mais le plus important assurément de ces produits est la soude artificielle. Le sel marin est changé par l'acide sulfurique en sulfate de soude et acide chlorhydrique ; puis lé sulfate de soude est changé, à son tour, en carbonate de soude par le charbon. Le but primitif, essentiel, la fabrication d'un alcali type et économique, se trouve ainsi atteint. L'industrie des savons et une multitude d'autres en ont été la suite. Mais, en même temps, il restait à utiliser les autres produits obtenus dans le cycle principal des réactions, et c'est ce que les nouvelles théories chimiques de Lavoisier et de ses contemporains ont permis de faire. Le chlore du chlorure de sodium n'a pas été perdu : il se trouvait transporté dans l'acide chlorhydrique et il a été utilisé en partie sous cette forme, soit comme agent acide, soit comme producteur d'hydrogène aux dépens des métaux, et par suite comme agent réducteur. D'autre part, le chlore a été régénéré de Tacide chlorhydrique ; l'énergie propre de cet élément, libre ou uni aux alcalis sous forme d'hypochlorites et de chlorates, a été employée d'abord dans le blanchiment
des tissus, dans la désinfection et dans une grande diversité de réactions oxydantes.
Ainsi, tout un ensemble d'industries chimiques représentant une immense production de richesses et de capitaux, a été créé, comme conséquence des découvertes purement scientifiques qui avaient marqué les dernières années du xvm® siècle. Ces industries n'ont pas cessé de se développer pendant le cours du xix", chez tous les peuples civilisés, et elles représentent une production annuelle de plusieurs centaines de millions.
Non seulement chacune de ces fabrications spéciales a été continuellement perfectionnée ; mais des tentatives heureuses ont été faites pour modifier le principe même de la production de la soude artificielle . A.u lieu de décomposer le sel marin par Tintermédiaire de l'acide sulfurique, puis du charbon, opérant par voie sèche, conditions dans lesquelles le soufre du premier acide était autrefois perdu ou difficile à récupérer, on a réussi à changer le chlorure de sodium en carbonate de soude par voie humide, avec le concours de Tammoniaque sans cesse régénérée : c'est-à-dire, en principe du moins, sans perdre aucun élément. De là une nouvelle et puissante industrie, mais dont le cycle a cessé de comprendre la fabrication des acides. La lutte se poursuit entre ces deux méthodes différentes ; elle s'est compliquée aujourd'hui, comme je le dirai bientôt, de méthodes dirigées par des principes tout différents.
Mais, auparavant, il est nécessaire de rappeler quels progrès les méthodes de la métallurgie ont faits sous l'influence des découvertes relatives à l'existence de l'oxygène et à la nature de la combus-
tion. La constitution des oxydes et la combustion étant mieux connues, les procédés destinés à réduire les minerais de fer, de cuivre, de zinc, etc., à Tétat métallique, se sont dégagés de Tempirisme obscur qui les avait seuls dirigés jusque-là, et nous avons pu réaliser ces hauts fourneaux, ces fabrications chimiques colossales, indispensables pour la construction des chemins de fer, des navires, des blindages, des armes de guerre, des ponts, des édifices et des machines de tout genre. En même temps, l'analyse exacte des produits et l'emploi ménagé des actions oxydantes ou réductrices, exercées par les gaz, a permis de purifier la fonte, et de communiquer au fer et à l'acier, d'une façon économique, les qualités réclamées par les nouvelles applications. Alors ont apparu des métaux nouveaux, le sodium, le magnésium, l'aluminium, dont les emplois augmentent tous les jours.
Un autre ordre de progrès a été accompli, surtout depuis moins d'un demi-siècle, comme conséquence du rapide développement de la chimie. Au siècle dernier, on se bornait à extraire des plantes les principes immédiats qu'elles renfermaient ; la chimie nouvelle des successeurs de Lavoisier alla plus loin : elle trouva les procédés en vertu desquels remploi systématique des acides et des alcalis permet d'extraire les alcaloïdes végétaux, dont le rôle est si grand en thérapeutique.
Cependant, les méthodes nouvelles déduites des découvertes scientifiques de notre époque sont en train de changer tout cela, par un progrès immense qui surpasse les fabrications accomplies par la naturevivante : je veux parler de la synthèse des composés organiques. A peine entrevue, il y a cinquante ans, elle a acquis gq
peu d'années ses points de départ fondamentaux : synthèses totales par les éléments, telles que celles de Tacétylène, de Téthylène, du formène, les plus simples des carbures d'hydrogène ; puis, par les condensations successives de ces premiers composés, synthèses de la benzine, descarbures pyrogénés, bref, de tous les carbures d hydrogène. Ce ne sont là, je le répète, que des points de départ, à partir desquels nous avons réalisé aussitôt la synthèse totale par les éléments des alcools éthjlique, méthylique et d'une multitude d'autres ; puis, comme conséquence ultérieure, la synthèse de leurs dérivés, conséquence réalisée en fait pour les corps gras et les sucres, et qui s'étend en principe à tous les composés organiques. Ensuivant cette voie, guidée à la fois par les expériences rationnelles et par les méthodes générales que ces expériences ont démontrées, la synthèse a procédé, de nos jours, à pas de géant.
Citons tout d'abord la fabrication des matières colorantes artificielles, dérivées du goudron de houille, infiniment plus variées et souvent plus belles que les matières colorantes tiréesdes végétaux. Les parfums ont suivi et les agents thérapeutiques. Est-il nécessaire de parler longuement des découvertes relatives aux matières explosives et des théories qui ont substitué dans cet ordre, comme dans les autres, à un empirisme aveugle, des notions directrices rigoureuses ? Peut-on oublier les industries chimiques relatives à l'éclairage : gaz de la houille, pétroles distillés, acétylène ? Je ne saiu*ais prétendre épuiser ces énumérations. Dans tous les ordres, la synthèse a ouvert une carrière sans limite devant les applications de nos théories chimiques les plus délicates et les plus subtiles. , ,
Cependant, Messieurs, la science ne s'arrête jamais. Derrière chaque progrès accompli, il ne tarde guère à s'en élever de nouveaux, qui le surpassent, sans le contredire d'ailleurs. Au-dessus et au delà des théories qui ont présidé à la chimie générale et à ses applications industrielles pendant trois quarts de siècle, ont apparu des idées plus profondes sur les sources de toute énergie et, spécialement, surcelles des énergies chifniques : tel a été le fruit de la découverte des principes abstraits qui président à la transformation générale de toutes les forces naturelles, les unes dans les autres. Le développement même de ces idées et de leurs conséquences se poursuit aujourd'hui sans relâche : elles ont commencé à avoir et elles auront, dans un avenir prochain, les conséquences les plus graves et les plus étendues pour toutes les industries où interviennent les lois mécaniques, physiques et chimiques; car elles en révolutionnent toutes les méthodes.
C'est ce qu'il me reste à montrer : il s'agit des problèmes les plus urgents et des progrès les plus actuels, je veux dire les plus importants peut-être parmi ceux qui caractérisent l'Exposition universelle de 1900.
Jusqu'à ces derniers temps, les chimistes avaient été surtout dirigés dans la recherche de leurs procédés par les relations de poids et de fonctions, aidés de notions vagues sur ce que l'on appelait le jeu des affinités. Or, ces notions ont acquis une précision soudaine et une prépondérance directrice, par l'intervention de
lathermochimie et des théories relatives à Téquivalence et à la transformation des forces. La thermochimie, en effet, fournit la mesure exacte des travaux accomplis dans toute réaction chimique : ce qui conduit à calculer a priori l'effort nécessaire pour exécuter cette réaction. Il ne suffit plus de connaître, comme on Ta trop souvent suppose, la nature et la distribution des atomes ; il faut encore déterminer les énergies mises enjeu pour en modifier la répartition, énergies totales et énergies libres. S'agit-il d'un composé formé avec développement d'énergie, et par l'action directe des éléments ? il suffira, pour l'obtenir, de réaliser les conditions déterminantes de cette réaction : ce qui est, en principe du moins, facile. Tel est le cas de la fabrication de l'acide sulfurique, par les réactions successives ou simultanées du soufre, de l'oxygène et de l'eau. Dans d'autres cas, le problème est plus compliqué, et il avait été tout d'abord réputé inaccessible : telles sont la synthèse de l'acétylène et des carbures d'hydrogène par les éléments, et, plus généralement, la formation des composés organiques au moyen de leurs générateurs naturels, l'eau et l'acide carbonique. La difficulté, longtemps incomprise, de la formation de semblables composés résultait de la nécessité d'une absorption de chaleur, c'est-à-dire de la consommation d'une énergie étrangère au système.
Tels sont les deux cas fondamentaux contraires qui se manifestent dans les combinaisons, à l'usine comme au laboratoire. Or, la plupart des transformations chimiques participent à la fois de ces deux cas : je veux dire qu'elles résultent d'une succession convenablement réglée de réactions de signe thermique tantôt positif, tantôt négatif. Pour se dégager d'un empirisme aveugle,
il est dès lors indispensable de connaître la grandeur et le signe des travaux moléculaires mis en jeu dans ces diverses réactions, travaux mesurés par la thermochimie. Les énergies qui y président peuvent être, d'ailleurs, d^origines fort diverses. Ici interviennent les principes généraux qui règlent l'équivalence et la transformation des forces : énergies soit purement mécaniques de tous ordres, soit empruntées à la chaleur, à l'électricité, à la lumière, soit, enfin, énergies chimiques, fournies par le concours des autres réactions chimiques simultanées. Ce dernier emprunt s'accomplit tantôt directement, tantôt par la voie des doubles décompositions, dont Tefflcacité est réglée et se calcule a priori par la thermochimie.
Les énergies fournies par les agents impondérables doivent attirer surtout notre attention, d'abord parce que la chaleur a été de. tout temps Tun des grands facteurs en chimie, et parce que notre époque a fait apparaître dans la science et dans l'industrie tout un ensemble de méthodes d'un ordre spécial, par l'intervention de l'électricité, le grand agent de la transformation et du transport des énergies mécaniques, physiques et chimiques de toute nature.
C'est ainsi que l'emploi du charbon et de la houille, les vieux générateurs chimiques de l'énergie, en raison de la chaleur dégagée par leur union avec l'oxygène de l'air, cet emploi, dis-je, tend à être remplacé aujourd'hui par celui des chutes d'eau, génératrices d'énergie purement mécanique. Or, le charbon et la houille sont en quantités limitées et épuisables ; tandis que les chutes d'eau ne le sont pas, parce qu'elles dérivent d'une énergie empruntée au soleil, énergie dont la race humaine ne verra jamais l'épuisement.
Le pouvoir producteur des industries cesse dès lors d'être une prérogative réservée aux contrées riches en charbon de terre. Aujourd'hui, c'est Tinstructi on scientifique des peuples, plutôt que leur situation fortuite, qui tend à leur assurer la prépondérance dans les luttes pacifiques de la civilisation.
L'avenir nous réserve, sans doute, bien d'autres surprises à cet égard : je veux dire bien d'autres formes d'utilisation des énergies inépuisables et universelles, qui peuvent être empruntées soit à la chaleur solaire, soit à la chaleur centrale de la Terre. De là résultera un déplacement immense et déjà commencé des centres industriels à la surface du globe.
L'électricité nous apporte les procédés les plus convenables et les plus efficaces, tant pour transformeras énergies chimiques en chaleur et en lumière, que pour en faire les agents de nouveaux changements chimiques. C'est ainsi que la découverte de la pile voltaïque, résultat direct de la mise en jeu de certaines réactions chimiques, avait conduit Davy à isoler les métaux alcalins dès le commencement de ce siècle, et à obtenir la lumière de l'arc électrique. Depuis, l'emploi de la pile avait réalisé les belles industries de la galvanoplastie, de la dorure, de l'argenture, de la nickelure, de la ferrure des métaux. Mais ces premiers progrès ont été étrangement dépassés de notre temps, comme le montrent les nombreuses fabrications que vous exposez cette année. A la pile, productrice chimique coûteuse et limitée d'électricité, une sciencephysique plus profonde a substitué depuis trente ans les appareils électro-magnétiques, où l'électricité est engendrée d'une façon plus économique et par des voies purement mécaniques,
c'est-à-dire au moyen de moteurs, mus soit par Faction du feu, soit par l'action des chutes d'eau. Les quantités d'électricité ainsi produites sont colossales; elles peuvent être transformées, à leur tour, par des appareils convenables, en toutes sortes d'énergies, et notamment en énergies chimiques : tantôt d'une façon directe ; ou bien indirectement, par l'intermédiaire des énergies calorifiques, reproduites tout d'abord dans le four électrique par l'électricité.
La mesure même de l'énergie utilisée dans les transformations réciproques des actions électriques en actions chimiques, et des actions chimiques en actions électriques, est fournie par les valeurs thermochimiques, en électrolyse particulièrement.
Messieurs, je vous prie d'excuser le développement, trop long peut-être, que j'ai dû donner à ces notions un peu abstraites. Si je l'ai fait, c'est que l'application de ces théories scientifiques a produit un merveilleux ensemble de méthodes nouvelles, nées d'hier, et qui opèrent, dans les industries chimiques, la révolution la plus inattendue.
Par voie d'électrolyse directe, à la température ordinaire, la production des alcalis et des acides commence à être réalisée dans les usines et à faire concurrence à ce grand système de fabrications, organisé naguère autour de la production de la soude artificielle et qui avait paru pendant si longtemps le dernier mot de la science. Une lutte s'est engagée à cet égard, subordonnée à la question du prix de revient, et dont le dernier mot restera probablement à l'électricité. L'électrolyse des dissolutions fournit encore des méthodes d'oxydation et de réduction d'une fécondité inépuisable. Dès à présent, nous préparons ainsi en grand les hypochlorites, les
chlorates, et, permettez-moi d'ajouter, les persulfates, les derniers venus et non les moins utiles.
L'électrolyse des chlorures et autres sels par voie sèche n'a pas été moins féconde. Non seulementle sodium préparé par cette voie deviendra peut-être la source principale de la soude artificielle ; mais par l'électrolyse on extrait le métal de l'argile, l'aluminium, à des prix si bas et en quantités telles qu'il menace de remplacer quelques-uns des anciens métaux dans leurs applications industrielles les plus fructueuses. Le. four électrique est devenu, aujourd'hui surtout, depuis les travaux de M. Moissan^ un appareil universel pour la préparation des métaux regardés autrefois comme irréductibles. Le carbure de calcium, obtenu par le concours du four électrique, a permis de préparer à bas prix cet acétylène, que j'obtenais si péniblement il y a quarante ans. Il fournit aujourd'hui Tune des lumières les plus éclatantes qui existent ; en attendant le jour, prochain sans doute, où l'acétylène, origine la plus directe des synthèses de laboratoire, prendra la même destination dans l'industrie et engendrera d'une façon économique la benzine, le phénol, l'acide oxalique et peut-être l'alcool.
J'ai parlé jusqu'ici de l'électrolyse par voie sèche et par voie humide ; mais ce ne sont pas là les seules formes sous lesquelles l'électricité soit appelée à jouer un rôle en chimie ; il y a encore la décharge disruptive (étincelle ou arc), et l'effluve électrique. A l'action de
rétîncèlle et de Tare se rattachent la vieille et belle synthèse de Facide azotique par Cavendish et, dans un ordre plus moderne, la synthèse de Tacétylène et de l'acide cyanhydrîque par leurs éléments ; Tare est, d'ailleurs, l'agent essentiel du four électrique.
Les applications de l'effluve ou décharge silencieuse ont été jusqu'ici plus limitées ; dans l'industrie, elle n'est guère employée que pour fabriquer Tozone, substance dont les applications se multiplient dans l'ordre hygiénique. Mais ce n'est là qu'un point de départ : en effet, les réactions de l'effluve ont acquis dans l'ordre purement scientifique une importance et une étendue qui ne tarderont guère sans doute à entrer dans la pratique. C'est surtout la fixation universelle de l'azote libre par les composés organiques qui me parait appelée à un grand avenir. Elle est si intense, si facile, accomplie avec une consommation d'énergie de nature à être si bien réglée et limitée, que l'effluve constituera probablement la méthode essentielle pour fixer l'azote atmosphérique, au jour, sans doute prochain, oii l'art des laboratoires entrera en concurrence, à la fois avec la nature végétale qui fabrique les composés organiques azotés, et avec la nature minérale, qui fournit aujourd'hui les azotates à l'industrie et à l'agriculture. Je ne veux pas insister davantage sur la fixation de l'azote, appelée peut-être à concourir dans un avenir plus ou moins éloigné à la fabrication de toutes pièces de ces matières alimentaires que l'homme n'a su jusqu'ici emprunter qu'aux êtres vivants. Ici, comme dans tous les ordres, la synthèse chimique suscite des espérances illimitées. Non seulement elle est appelée à rivaliser avec la production insuffisante ou trop coûteuse des composés naturels, comme vous le montrez avec
éclat par la reproduction de Talizarine, de Tindigo, des parfums naturels et, dans un avenir auquel nous touchons, par celle des alcaloïdes thérapeutiques ; non seulement la synthèse est destinée à suppléer à Tépuisement de tant de matières premières, accumulées dans le sein de la terre par l'épargne spontanée des siècles et que rindustrie consomme avec une rapidité terrifiante, surtout pour les peuples dont la prospérité est fondée sur l'utilisation de ces réserves naturelles ; mais la synthèse, par un développement insoupçonné autrefois de la puissance créatrice du génie scientifique, la synthèse tire chaque jour du néant, pour le plus grand bien de l'humanité, une multitude inépuisable de corps nouveaux, semblables et supérieurs aux produits naturels. Mieux que la magie mystérieuse, mieux que la foi antique, la science moderne soulève les montagnes et réalise les rêves et les miracles.
Elle crée sans cesse des richesses qui n'ont été ravies à personne par la force ou la ruse ; elle tend ainsi au nivellement des fortunes, par l'accroissement universel des capitaux ; au nivellement des intelligences, par la publication incessante, libérale et désintéressée, des découvertes des savants, et surtout par l'élévation générale de l'instruction ouverte et fournie à tous les travailleurs. La haine entre hommes, peuples et individus, est née de Tignorance et de Tégoïsme ; or, la science s'efforce sans relâche de les diminuer, parce qu'elle n'appartient ni à une personnalité privée, ni à une nation particulière. Elle nous enseigne que tous les citoyens d'une même patrie, tous les peuples civilisés du monde sont solidaires. La science n'a pas de nationalité : elle est aussi bien allemande, anglaise, italienne, russe ou japonaise, que française. Elle progresse par les petites
nations aussi bien que par les grandes ; chacune apporte son concours à l'œuvre commune. C'est pourquoi, je le répète, tous les peuples civilisés sont solidaires ; toute perte éprouvée ou infligée à Tun d'eux est une perte pour l'ensemble de l'humanité : perte à la fois matérielle, par la destruction stérile des valeurs existantes, et perte morale, par l'afî'aiblissement du lien nécessaire qui rattache les hommes les uns aux autres. Quand ces vérités seront enseignées par tous et auront pénétré les esprits, dans les couches sociales les plus élevées des aristocraties, aussi bien que dans les couches populaires les plus profondes des démocraties, on aura compris que la véritable loi des intérêts humains n'est pas une loi de lutte et d'égoïsme, mais une loi d'amour. Voilà comment la science qui nous réunit aujourd'hui dans cette enceinte proclame comme le but final de ses enseignements la solidarité et la fraternité universelles I