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AU PALAIS DU TROCADÉRO, LE 8 NOVEMBRE

Discours prononcé par M, Berthelot,

Mesdames, Messieurs, Nous célébrons aujourd'hui, dans cette enceinte, la fête de la Raison : elle a été proclamée, il y a un siècle, par nos pères républicains, au milieu de la tempête révolutionnaire, dans une éclaircie d'un jour. Entre nous et les éternels ennemis de la Science et de la Raison, la lutte dure toujours. Nous sommes, comme nos ancêtres, animés du même enthousiasme pour la vérité, la justice et la fraternité! Mais si la direction de l'esprit moderne est demeurée invariable, nous avons élargi notre horizon : au jour présent, nous ne devons plus nous laisser entraîner dans la tempête, jusqu'à répondre à la violence du fanatisme par une violence contraire. Nous devons conserver toujours la dignité sereine et la bienveillance pour

tous, qui conviennent aux interprètes de la Raison. L'évolution progressive des idées et des sentiments de la démocratie nous impose des devoirs et une méthode nouvelle.

Les fêles telles que celle d'aujourd'hui sont nécessaires : car il ne suffit pas de proclamer froidement les grandes maximes sociales dans des publications écrites, trop souvent accessibles aux seuls initiés. Celui qui possède la vérité ne doit pas la réserver pour son for intérieur; il doit la communiquer, faire de la propagande pour elle, chacun selon sa mesure. Dans l'isolement, les cœurs restent froids; mais quand les hommes sont rassemblés, les sentiments généreux . deviennent communicatifs, les sympathies s'exaltent. Voilà pourquoi sont instituées les fêtes et les cérémonies telles que celle qui nous réunit ici !

Ce que ma faible voix serait insuffisante à faire, vous saurez le compléter et l'agrandir par le concours de vos convictions.

Messieurs,

La Raison a son histoire propre : elle a ses traditions et ses doctrines, au cours des phases diverses traversées par la civilisation.

La Science n'est pas apparue dès les premiers jours de la race humaine; elle s'est dégagée peu à

peu du mélange confus de préjugés et de connaissances lentement acquises, qui a marqué l'existence des tribus primitives.

Les plus vieilles organisations n'ont connu la science qu'associée avec les rêves des religions antiques. Il y a vingt-cinq siècles seulement que l'esprit rationnel a donné les premiers signes de son existence indépendante, parmi les races qui peuplaient les rivages de la Méditerranée orientale. Mais depuis lors, de Socrate à Platon et à Aristote, de Galilée à Descaries et à Leibnitz, de Gondorcel à Hegel et à Auguste Comte, de Voltaire et Rousseau à Renan, il a existé une chaîne continue de philosophes, de savants, de libres penseurs.

Dès les origines du Christianisme, on avait proclamé le Logos, c'est-à-dire la Raison universelle, qui éclaire tout homme venant dans ce monde. A la vérité, l'apparition de cette lumière était alors subordonnée à la révélation divine et elle fut obscurcie pendant dix siècles par l'oppression sacerdotale du moyen âge. Mais l'esprit moderne l'a dégagée de ces liens imaginaires. Nos prédécesseurs du xviii* et du xix^ siècle ont affranchi la science de cette servitude ; c'est à leur tradition que nous nous rattachons et nous en poursuivons le développement, pour le bien de l'espèce humaine, avec une énergie et un succès

toujours croissants; nous nous efforçons de la transmettre triomphante aux générations qui vont nous succéder.

Cependant, Messieurs, notre tradition, ne l'oublions jamais, est celle de la pensée libre. Dans notre enthousiasme pour la Science et la Raison, nous devons toujours maintenir ce principe fondamental qu'il s'agit de convaincre les hommes en nous

i appuyant uniquement sur leur adhésion volontaire, sans persécuter personne, sans jamais prétendre à

I l'infaillibilité, sans réclamer et imposer au nom de la raison le monopole de dogmes immuables.

Voilà pourquoi nous protestons, comme l'ont fait nos ancêtres, contre toute organisation sacerdotale et religieuse, exclusive du consentement individuel et empruntant sa force, ses doctrines et ses pratiques à une autorité surnaturelle, dont le siège et le mot d'ordre sont, d'ailleurs, étrangers, en dehors de

^ notre propre patrie. La théocratie dans l'histoire du monde a toujours joué le rôle d'un parasite, qui vit

j aux dépens des nations et qui ne cesse d'y développer, comme en vertu d'un virus spécidque, le fanatisme, l'intolérance et la superstition. Si nous voulons l'écarter, ce n'est pas pour remplacer son oppression par la nôtre : c'est au contraire pour laisser à chaque individu la liberté complète de ses

opinions, de ses croyances et de ses pratiques personnelles.

Messieurs,

Le règne de la Raison embrasse toutes les régions de l'activité humaine : activité intellectuelle, activité artistique, activité morale; il comprend l'idéal social tout entier. Tel est le domaine intégral qui appartient à la Raison.

Mais ce domaine ne nous est pas ouvert par une révélation théologique , développée à l'aide des méthodes de la scolastique d'autrefois : nous n'acceptons plus l'autorité des affirmations a priori. Aujourd'hui, dans l'ordre moral, aussi bien que dans les ordres physique, biologique et social, la science et la raison modernes reposent sur une même base : la connaissance des faits et de leurs relations générales, constatée par l'observation et l'expérimentation des phénomènes naturels. A l'infatuation du prêtre, / organe infaillible et invariable de la pensée divine, a j succédé la modestie du savant, qui cherche à se ^ rendre utile aux hommes par la recherche pénible des faits et leur interprétation, modifiée sans cesse en vertu d'une évolution progressive.

Est-il besoin de vous rappeler à quel point cette méthode a transformé en peu de siècles, dans l'ordre

moral aussi bien que dans Tordre matériel, les sociétés humaines? Sans parler de l'astronomie, qui a révolutionné toutes nos conceptions sur la constitution de Tunivers et fait évanouir les rêves d'autrefois sur le ciel et l'enfer, en même temps qu'elle fournissait à la navigation ses règles directrices; il suffira de nous souvenir comment la mécanique, la physique et la chimie ont assuré à l'homme une puissance toujours croissante sur la nature. Elles ont substitué au travail limité des bras de l'individu l'effort indéfini des forces naturelles, desservies et dirigées par son intelligence; par là, elles augmentent sans cesse la richesse et le bien-être universels. En même temps, les sciences biologiques ont prolongé la vie humaine et elles diminuent chaque jour davantage les risques et les souffrances des plus misérables, aussi bien que des plus fortunés.

Les sciences sociales, d'un effort parallèle, appuyées elles aussi sur une connaissance de plus en plus profonde des lois qui président à la marche des sociétés humaines, s'efforcent d'assurer à chaque citoyen une justice égale pour tous ; c'est-à-dire les conditions les plus favorables au développement de ses facultés et à la réalisation de son bonheur et de celui de sa famille.

Voilà ce que nous entendons par le règne de la Science et de la Raison.

En réalité, il se confond avec la réalisation progressive d'un idéal basé sur les aspirations les plus élevées de la race humaine, qui entend désormais puiser ses ressources en elle-même. Nous poursuivons ainsi l'entente et l'harmonie de tous les citoyens d'un même peuple et de toutes les nations; harmonie fondée à la fois sur le sentiment naturel de sympathie pour nos semblables, c'est-à-dire sur un sentiment imprimé dans chaque conscience individuelle, et sur la constatation scientifique de la loi de solidarité universelle.

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