JUIN
Messieurs et chers Collègues,
L'histoire et la situation actuelle de la Société de l'enseignement supérieur et de la Revue internationale, publiée sous son patronage, ont été exposées avec trop de clarté par notre président, M. Croiset, doyen de la Faculté des lettres, pour que j'aie quelque chose à ajouter; si ce n'est mes compliments pour la direction imprimée à l'œuvre dont j'ai l'honneur d'être un des fondateurs. Si vous me donnez la parole en ce moment, c'est donc plutôt pour vous entretenir du passé que du présent, et pour rappeler les origines de notre Société. Ces origines sont lointaines.
Pour bien les comprendre, il faut se reporter à l'état de l'enseignement supérieur en France, il y a
LA SOCIÉTÉ d'enseignement SUPÉRIEUR. 43
un demi-siècle. Après la Révolution de 18/i8, une réaction antirépublicaine et cléricale violente ne tarda pas à se déchaîner. Sous la direction de Falloux et de Dupanloup, elle s'attaqua à l'Université et à l'enseignement public, à tous ses degrés; surtout à l'enseignement supérieur, qui fournit aux autres leurs principes et leurs règles. La loi dite de Falloux fut son œuvre principale.
Après avoir renversé la République en 1851 et rétabli le pouvoir personnel d'un empereur, la réaction poursuivit son entreprise officielle d'oppression de la pensée, par l'organe du ministre Fortoul, aidé des adhérents du nouveau régime, tels que Dumas et Leverrier. C'était le temps où, dans des circulaires inoubliables, le ministre déclarait qu'il fallait réduire la philosophie à la logique et écarter de l'enseignement des sciences les idées générales, comme plus propres à égarer l'esprit, qu'à lui donner une direction utile. De 18/i9 à 1860 toute une génération de jeunes gens fut soumise à celte compression systématique de renseignement supérieur : elle a passé sous le rouleau du laminoir. Ceux-là seuls ont résisté qui étaient forgés dans un métal plus dur.
Cependant, après la guerre d'Italie, une certaine détente eut lieu et la libre pensée commença à relever la tête. Alors les esprits indépendants se
mirent à agiter des idées de réforme et de progrès, dans Tordre intellectuel et scientifique, et ils conçurent les projets les plus divers : semences fécondes dont nous avons vu de nos jours les développements plus ou moins amplifiés.
Tel fut le projet d'une association internationale de science et de haut enseignement , fondée par souscription et dont le siège eût été en Hollande, à l'abri de la pression cléricale. Beaucoup de gens riches à l'étranger et quelques-uns en France étaient disposés à appuyer celte fondation. C'est le germe dont notre Société actuelle est sortie; c'était aussi le germe des cours d'enseignement supérieur de la ville de Paris, abandonnés par le conseil municipal actuel. Tel encore le projet d'une Encyclopédie nouvelle, sur le modèle de celle de d'Alembert et Diderot; projet appuyé par les Pereire, et qui a été réalisé sous une forme moins vaste et plus tempérée dans la Grande Encyclopédie, achevée l'an dernier.
Je citerai encore les projets de fondation de grands laboratoires scientiliques et industriels de tous genres, indépendants des établissements universitaires; projets réalisés d'abord par l'École des Hautes Études, puis par la création de l'École de physique et chimie de la ville de Paris, et surtout, dans l'Université, par la réorganisation de nos Facultés des sciences.
Cette période d'agitation scientifique et philoso- / phiqiie aboutit à une première manifestation, lors- [ qu'un esprit plus libéral commença à régner dans le i gouvernement. Le ministre Duruy, prenant conseil d'un certain nombre de personnes animées de l'amour du bien public, — parmi lesquelles Renan, Alfred Maury et moi-même nous nous faisions honneur de figurer, — fonda en 1868 l'École pratique des Hautes Études \ destinée à fournir à la jeunesse les ressources et l'impulsion originale, que l'on n'osait alors chercher dans l'Université. Un directeur modeste et éclairé, Armand Du Mesnil, dont nous regrettons la mort récente, fournit au ministre et à la culture française le concours de son dévouement et de SCS ressources d'administrateur. Sa main s'est retrouvée pendant vingt ans dans toutes les entreprises tentées pour relever et élargir l'enseignement supérieur.
Cependant les temps avaient marché. Après les catastrophes de 1870, des tentatives énergiques furent faites pour réaliser la direction démocratique et repu- ^ blicaine, que nous nous efforcions de donner à l'enseignement sous toutes ses formes et à tous ses degrés.
1. Le projet en était formé depuis longtemps. Voir ma Correspondance avec Renaii, p, 225.
Une nouvelle ère de compression sembla apparaître au 16 mai 1877. Mais la tentative avorta et le progrès reprit : d'abord avec une lenteur modérée, au temps de Waddington. Du Mesnil publia alors les résultats d'une vaste enquête sur l'enseignement supérieur. Le ministre convoqua dans son cabinet une commission de savants, de philosophes et de républicains, qui a été en quelque sorte le premier cadre de la Société d'enseignement supérieur que nous représentons aujourd'hui. C'est cette commission qui a tracé le plan de la fondation des Universités, si heureusement réalisé par M. Liard.
En attendant, nous nous efforçâmes, avec le concours du Parlement, de développer d'un effort parallèle l'enseignement primaire, rendu à la fois laïque, gratuit et obligatoire, et l'enseignement supérieur. Peut-être m'est-il permis de rappeler ici la part que j'ai prise à cette double réforme : d'une part, dans la discussion au Parlement des lois relatives à la laïcité de l'enseignement primaire, comme président de la Commission sénatoriale; et d'autre part, depuis 1876, en qualité d'inspecteur général, poursuivant la réorganisation de l'enseignement supérieur pendant quatorze ans. J'ai tracé le plan et le cadre des Facultés des sciences renouvelées et j'ai établi le système de leurs laboratoires et des bourses d'enseignement
supérieur. J'ai cherclié depuis, au Parlement, à assurer le maintien et le recrutement de la haute culture, dans la discussion de la loi militaire de 1889. Puissent les changements que Ton va y introduire aujourd'hui ne pas amoindrir le développement intellectuel de la France !
Cependant l'effort officiel du ministère de l'Instruction publique, soutenu par le concours persistant du Parlement, n'a pas cessé de se développer sous une série de ministres dévoués à la République, depuis Jules Ferry, Goblet et moi-même, jusqu'à MM. Fallières, Bourgeois, Dupuy, G. Leygues, et le Ministre éclairé, à côté duquel j'ai l'honneur de siéger aujourd'hui, M. Chaumié. Nous n'avons pas cessé de trouver dans la direction de nos services des hommes hors ligne par leur intelligence et par leur bonne volonté, de Du Mesnil jusqu'à Dumont, jusqu'à M. Liard, le principal organisateur des Universités et à M. Bayet, son digne successeur.
Sous ces efforts réunis, l'instruction publique a pris un essor inconnu jusque-là dans l'histoire de la France. L'enseignement supérieur en particulier, sans cesse développé, a été élargi dans sa base par la création des Universités, qui lui ont assuré en même temps une autonomie plus grande et le concours de plus en plus efficace des municipalités et des fonda-
lions individuelles. Puisse cette prospérité grandir de plus en plus, pour le bien et l'honneur de la culture française !
N'oublions pas cependant que les Universités ne représentent pas tout, dans l'ordre de la haute science. Leur destination, telle qu'elle a été surtout comprise en France jusqu'à présent, est essentiellement professionnelle. S'il en était autrement, elle risquerait de perdre l'assentiment et le concours complet des pouvoirs publics; attendu qu'il s'agit d'abord de faire une œuvre utile et profitable à la grande masse des citoyens.
Mais il convient de rappeler constamment que ce n'est pas là le degré le plus élevé, Vapex de la culture; celui qui en définitive domine tous les autres, quoiqu'il ne convienne pas de leur donner à tous cette direction supérieure, accessible seulement à un petit nombre d'élèves.
Non certes que ce degré soit interdit aux Universités ; elles comptent des esprits que personne ne surpasse. Cependant la destination pratique imposée à leurs cours ne permet pas de les consacrer entièrement au développement des idées théoriques, des hypothèses, des tentatives, parfois risquées, pour aller en avant; lesquelles sont au contraire légitimes dans les établissements sans destination profession-
nelle, tels que le Collège de France. Ces derniers sans doute devront toujours demeurer à l'état d'exception. Mais on ne saurait les fusionner, les confondre dans les Universités, sans risquer d'apporter à notre culture nationale un dommage grave et permanent.
Notre Société d'enseignement supérieur, en effet, n'est pas purement universitaire : elle représente l'enseignement sous toutes ses formes. Elle a poursuivi jusqu'ici et poursuivra son œuvre d'initiative et de propagande dans toute son étendue.