JUIN
Les félibres ont célébré le 28 juin 1903, à Sceaux, leur fête annuelle.
C'est pour ne pas perdre l'accent Que nous fondâmes la cigale!!!
a dit Paul Arène; et M. Maurice Faure :
Li félibre de Paris Amon la lengo dou Païs.
Gigaliers et félibres furent autrefois rivaux. Les profanes les confondent volontiers depuis la paix faite; et d'ailleurs le soleil que nous avons à Paris aujourd'hui n'at-il pas pu briller à Sceaux pour le Midi tout entier?
Il y avait donc là-bas jeux floraux, cour d'amour, banquet cigalier, etc., sous la présidence d'honneur de M. Berthelot membre de l'Institut, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, et ancien ministre.
— Mais, direz-vous, M. Berthelot n'est pas du Midi !
C'est fort juste; mais nombre d'autres présidents de ces fêtes ne furent pas non plus du Midi; et le discours de M. Berthelot qu'on va lire prouve que ce n'est peutêtre pas nécessaire.
LES FELIBRES A SCEAUX
Discours de M. Berthelot.
Mesdames, Messieurs,
Je ne m'attendais guère, il y a quelques jours, à avoir l'honneur et le plaisir de prendre la parole devant cette aimable et joyeuse compagnie : je vous prie d'excuser mon insuffisance. J'ai été assailli et fait prisonnier par surprise, en plein midi, en plein Paris, au débouché du chemin de fer, sur le boulevard Montparnasse. Vous savez que Boileau, poète un peu démodé, prétendait autrefois que
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.
Il avait prévu les tramways.
Je m'efforçais, avec prudence, de traverser sans être écrasé le réseau de voies entre-croisées où circulent en tous sens ces innombrables et dangereux véhicules, réunis en ce point sans doute avec préméditation, pour annoncer aux voyageurs les périls qu'ils vont courir dans la Babylone moderne. A ce moment, j'ai été entouré subitement par des brigands, des brigands sympathiques : c'étaient mes amis Maurice Faure et Deluns-Montaud, assistés par votre fondateur, M. Sexlius Michel. Ils m'ont séquestré sur le trottoir et mis à rançon : je veux dire demandé le
plus poliment du monde de venir gaber ensemble à la fête des Félibres. Je suis tombé dans l'éternel piège d'amitié tendu par le Midi à notre innocence septentrionale. Mes amis m'ont sommé, au nom et en mémoire de compagnons et de prédécesseurs trop illustres et trop sympathiques pour ne pas me séduire : Renan, dont le souvenir m'est cher; Claretie, Jules Simon, Theuriet, Anatole France, Bréal, Benjamin Constant, mes confrères en académies; Georges Leygues, Desmons, mes collègues au Sénat : nous livrons la même bataille pour la libre pensée moderne et pour la République.
Quand on est atliré par tant de fibres secrètes jusqu'au fond du cœur, on ne saurait refuser; quand on est soutenu par de pareils patrons, on peut réclamer de vous quelque indulgence.
J'en ai besoin, Mesdames et Messieurs : j'ai besoin d'indulgence; car je n'ai point, hélas! comme vous, de petite patrie : je ne suis ni félibre de Gascogne, ni de Provence, ni même félibre de Bretagne, comme mon cher et regretté Renan : je suis félibre de Paris.
Paris, vous le savez tous, est la grande Provence et la grande Gascogne : Gavroche est le cousin de Tartarin et de Cyrano; je pourrais dire de Pulcinella et de Don Quichotte, si je voulais pousser jusqu'aux
limites de la fraternité néo-latine des Méridionaux. Paris est le grand confluent de la France.
Les Parisiens, d'ailleurs, même natifs de Paris, comme moi, ont leur ascendance hors de Paris. Votre serviteur ici présent est petit-fils d'Orléanais et de Bourguignons. Les guépins d'Orléans et les Bourguignons salés, mes ancêtres, ne répudieraient ni la malice, ni la gaieté, ni le patriotisme des gens de Marseille et de Bordeaux; peut-être étaient-ils moins Gascons, mais tout pareillement prompts à bien faire, à aider les amis, tous également Français!
l'enfance d'un savant.
Je n'ai point de petite patrie, si ce n'est dans les souvenirs de famille. Je n'ai point au fond de ma mémoire la vision de ce petit champ, engraissé des sueurs des miens, de celte chère et modeste maison, à laquelle sont attachées les premières images, les premières amours. Je suis né en place de Grève, au coin de la rue du Mouton, vers le centre du carré gauche de la place de rHôtel-de-Ville, en faisant face à l'édifice. Là, existait, au commencement du siècle dernier, une vieille maison, maison qui avait une histoire. C'était la maison de la lanterne, au temps de la Révolution : elle appartenait à mon grand-père
maternel. 11 n'y fut pas pendu et n'y pendit personne, quoiqu'elle ait servi à d'autres. Mon enfance et ma jeunesse se sont écoulées dans une autre maison, maison des anciens échevins, sise rue des Écrivains, vis-à-vis de la tour Saint-Jacques la Boucherie.
Mais, aujourd'hui, je ne piiis trouver en ces lieux aucune image pour y rattacher mes souvenirs; car il ne reste des deux maisons ni une pierre, ni une motte de terre ; le sol même a péri, abaissé par le nivellement de la rue de Rivoli, il y a un demi-siècle.
C'est là que j'ai été élevé, entouré de l'amour des miens, dans la tradition républicaine, au bruit du canon et de la fusillade, au milieu des barricades, des émeutes du règne de Louis-Philippe, de la Révolution de 18/i8 et des journées de Juin. Depuis ma première enfance, à l'âge le plus tendre, la mémoire la plus vieille qui me reste est celle des blessés ensanglantés, frappés à Sainl-Merri et rue Transnonain. On les amenait pour être secourus à mon père, médecin du bureau de bienfaisance pendant trente années et ami du peuple; il était né en Sologne d'un volontaire de 1792.
Vous voyez que les souvenirs d'enfance d'un Parisien sont moins gais que les vôtres.
La campagne, la verdure de nos premières années, ce sont ces petits bois, ces légères collines de Meudon
et de Sèvres, de Sceaux et d'Antony, où vous avez placé le siège de l'Association des félibres; j'y suis attaché par des images et des impressions qui datent de 1830.
l'invasion du midi.
Jusqu'à l'âge de vingt ans, mon horizon ne s'est pas étendu au delà de la vallée de la Seine, depuis Dieppe et le Havre, au Nord, jusqu'à Sens et Fontainebleau, au Midi. Mais pour aimer la grande patrie, il faut la connaître, il faut la parcourir, il faut avoir serré la main de tous les Français, chacun sous son climat natal. Je n'ai pas manqué à ce devoir.
C'est en 18Zi9 que j'ai opéré l'invasion du Midi; nous étions deux compagnons, Renan et moi, épris d'un même idéal de science et de liberté. C'était pour tous deux la découverte d'un monde inconnu, qui a ouvert notre intelligence et notre cœur vers les plus vastes horizons. Nous avons descendu le Rhône, de Valence à Arles et à Avignon. Puis nous nous sommes séparés, lui pour aller à Rome, moi aux Pyrénées.
C'est alors que j'ai eu la révélation de la splendeur de la lumière, l'enchantement de la mer et de la montagne ! J'y suis revenu bien des fois, au cours de mon existence; j'ai parcouru à quinze ou vingt
reprises la vallée du Rhône, le Dauphiné, la Provence, le Languedoc; j'ai pu apprécier la chaleur généreuse cl Tenthousiasme poétique du Midi; j'y ai noué de chers et durables attachements. Hélas! le souvenir de mes amis s'attache aujourd'hui à plus de figures disparues qu'à de visages vivants : c'est la destinée des vieillards ! Mais mon cœur n'a pas été refroidi par les années, et je n'ai pas cessé de retrouver de nouvelles affections; je salue ici les plus récentes, celles dont la chaleur bercera mes derniers jours.
Et maintenant, me voici devant vous, me demandant quel titre mes amis les félibres et les cigaliers ont pu invoquer pour me convaincre, autre que celui de leur bienveillante amitié. Peut-être m'ont-ils pris pour un poêle. A cet égard, j'ai des précédents, inconnus d'ailleurs de tout le monde ; je n'ai pas l'habitude de me vanter. Dans mon adolescence, j'ai eu tous les prix de vers lalins au collège Henri IV, de la quatrième à la rhétorique. C'était le temps où florissait cet exercice aujourd'hui suranné : je ne vous lirai aucun de mes vers latins. En même temps, j'ai écrit une multitude de vers français, sur les sujets à ma portée d'alors : je vous en ferai grâce. En tout cela, vous n'y verrez assurément aucune production de félibre. J'en conviens. Cependant la réunion de ce double titre, poète latin et poète français, ne pour-
rait-elle pas être invoquée devant Mistral et Pétrarque, ces merveilleux poètes romans d'autrefois et d'aujourd'hui? La langue romane étant l'intermédiaire historique entre le latin et le français, prenons la moyenne entre les vers latins et les vers français : nous aurons peut-être des poésies provençales. Je laisse aux dialecticiens ici présents le soin de soutenir cetle thèse, que j'abandonne pour mon propre compte, n'ayant conservé dans mes archives aucuns papiers ou texte que je puisse invoquer en ma faveur et n'ayant pas l'intention de débuter dans la carrière à soixante-seize ans.
J'en suis désolé; car plus jeune, dans ma curiosité universelle, j'aurais peut-être essayé de composer un sonnet provençal en l'honneur de Florian et des dames qui ont l'indulgence de m'écouter.