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AU TEMPS PASSE

J'ai d'ailleurs un titre plus précis à mettre en avant; je suis chimiste. Or, quelques-uns des cigaliers érudits présents dans cette réunion pourraient vous dire que les alchimistes d'Alexandrie et de Constantinople, il y a seize siècles, s'appelaient du nom de poiètès, les poètes, c'est-à-dire les créateurs : créateurs de richesse

et de santé, faisant de l'or et prolongeant la vie, créateurs de la philosophie de la nature et disciples d'Aristote et de Platon. C'est écrit dans les vieux textes. Sans doute leur science était en partie chimérique; c'était une science d'espérance, et l'espérance humaine est toujours mêlée d'illusions. Les chimistes modernes n'ont pas répudié l'idéal de leurs antiques précurseurs. Eux aussi prétendent être des créateurs de richesse et de vie.

Ils créent de l'or : non comme le prétendaient les alchimistes, en faisant de l'or matériellement avec le concours de la magie; mais par les transformations de la matière, fondées sur la connaissance des forces mystérieuses. C'est ainsi que la synthèse chimique reproduit les corps naturels et lire chaque jour du néant des milliers de composés, que la nature n'avait jamais connus, qui font la richesse et la prospérité des nations et qui accroissent sans cesse le bien-être de l'espèce humaine.

Au cours d'une semblable création incessante se manifeste cette loi fatale, en vertu de laquelle le possesseur de la puissance magique ne devait pas en profiter pour lui-môme. Ceux qui font ces merveilleuses inventions ne possèdent toute leur initiative, toute leur puissance créatrice qu'à la condition d'être désintéressés, comme le Richi Indien. Celui qui

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abaisse son idéal et qui s'en distrait, ne tarde guère à perdre le génie nécessaire pour le poursuivre.

Il en est, à cet égard, du savant, comme de l'artiste. La science et l'art créent leur objet, à la condition de demeurer dans le domaine de l'invention. C'est là seulement que l'on aperçoit dans toute leur sincérité, la beauté pure et la vérité pure, dont nous nous efforçons sans cesse de réaliser les types idéaux.

LE CHANT DE LA CIGALE d'oR.

Hâtons-nous d'ajouter que cet idéal ne comprend pas seulement le culte abstrait de la vérité et de la beauté; il serait incomplet et égoïste, s'il n'était pas en même temps un idéal moral. La science n'est cultivée dans toute sa plénitude que par le savant qui conserve la pleine liberté de sa pensée et qui la réclame pour les autres ; par le savant qui se souvient toujours que la science est le résultat du travail collectif des hommes et que le devoir de chacun de nous est de travailler sans cesse à diminuer la somme des maux matériels et moraux dans l'humanité.

L'idéal du savant est un idéal de bonté et de solidarité : c'est ce que proclame, sous la verdure impérissable des arbres du Midi, de l'olivier, du laurier, du cyprès, le chant éternel de la cigale d'or.

Messieurs,

Vous poursuivez l'un des problèmes les plus essentiels, le plus essentiel peut-être pour l'humanité, celui des relations de la psychologie avec la physiologie, deux grandes et belles sciences. Vous essayez d'en fixer les méthodes et d'en établir les connexions.

C'est ce qu'on appelait au xvii® siècle les rapports entre le physique et le moral, entre l'âme et le corps, dans les systèmes d'autrefois. Rapports nécessaires et dont on recherche pourtant en vain la conciliation depuis l'origine des religions et des philosophies! L'antinomie réside dans le fond même de la nature humaine. Vous en connaissez les deux faces, les deux points de vue opposés. Au point de vue de la science positive, c'est-à-dire de la conslatation des faits du

1. Discours prononcé, à l'ouverture des cours, le mardi 10 janvier 1905.

monde extérieur, il semble que la psychologie relève uniquement de l'observation physique, chimique, anatomique, physiologique. On a même déclaré que la pensée et le sentiment moral sont les produits, les sécrétions, a-t-on dit, de l'organisation : ce qui n'est ni clair, ni logique. Car, entre les deux, il n'y a point de commune mesure possible.

D'ailleurs toute notre science positive repose, ne l'oublions pas, sur une pétition de principes. En effet toute observation des phénomènes du monde extérieur, envisagé comme support des existences, suppose la réalité objective des conceptions de l'esprit humain, et sa certitude repose sur une double affirmation. On peut soutenir — et c'est la thèse de l'idéalisme — que l'esprit humain est la seule mesure légitime des choses et le créateur véritable de toute connaissance. La conception de l'univers n'est que le reflet de notre propre pensée, de nos propres sentiments.

Dans l'ordre moral et intellectuel, ceci ne peut être contesté; car il n'existe, je le répète, rien de commun entre notre conception de l'ordre spirituel et psychologique et notre conception de l'ordre matériel et physiologique. L'harmonie d'un concert musical ne réside pas dans les instruments, mais dans les sensations subjectives de ses auditeurs. La beauté et l'har-

monie d'un paysage n'existent que dans l'imagination du spectateur. La douleur et la joie, le plaisir et la souffrance, le sentiment môme du bien et du mal n'ont d'autre support que la conscience humaine. Leur caractère propre ne peut être réduit à aucune mesure de vibration nerveuse, ou de réaction chimique. De là, l'antagonisme irréductible entre les religions et la raison, entre la science et le mysticisme.

Dans celte perpétuelle illusion de la vie, où est la réalité absolue? Est-ce le monde de la matière, déterminé par les lois fatales de la mécanique? c'est alors la théorie de la science positive qui satisfait davantage l'intelligence. Est-ce le monde interne de la conscience, réglé par les lois de l'ordre moral et intellectuel? c'est alors la théorie de l'idéalisme qui satisfait mieux notre sentiment intime du beau et du bien.

Messieurs, uniquement attachés aux méthodes de la science positive, vous avez renoncé à agiter ces problèmes insolubles et vous vous êtes cantonnés avec sagesse sur le terrain solide du relatif.

Je dis solide : car après tant de controverses et de discussions, nous avons fini par reconnaître que c'est surtout en établissant les lois générales des phénomènes observables que l'on peut espérer, sinon accomplir le songe intérieur, du moins apporter aux

sociétés humaines quelques règles certaines pour améliorer les conditions physiques et morales qui président à l'organisation sociale. Quant à l'individu, c'est à lui de diriger sa destinée particulière, et chacun de nous s'efforce de le faire à sa façon et conformé- / ment à son idéal!

L'enfance vit joyeuse dans l'égoïsme naïf de la sensation; la jeunesse se lance avec enthousiasme à la mise en œuvre de ses énergies, qu'elle croit aussi illimitées que ses ambitions. Quant à la vieillesse, a < A ses rêves sont finis; elle voit mourir tous ceux qu'elle aime; elle est entourée des ruines de ses affections, et elle ne trouve de consolation que dans un noble sentiment, celui d'avoir accompli ses devoirs vis-à-vis des autres hommes et de le poursuivre, en souriant avec bonté à l'enfance innocente, en aidant de toutes ses sympathies la jeunesse dans l'effort éternel de l'humanité vers la vérité, vers le bien, vers l'idéal!

Voilà pourquoi je suis venu aujourd'hui parmi vous.

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