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LES PRESTIGES DES PRÊTRES ET DES SAVANTS DANS L'ANTIQUITÉ

La science, en Egypte comme en Chaldce, fut d'abord cultivée dans les temples, avant de devenir purement laïque chez les Grecs . A Alexandrie , l'enseignement philosophique avait revêtu une forme mystique chez les néoplatoniciens; et le didascalée d'Alexandrie, après avoir été une école de philosophes, retourna aux origines traditionnelles, quand l'inspiration des fondateurs fut épuisée; et depuis lors, elle ne forma plus guère que des prêtres ^ Synésius, platonicien converti et alchimiste, finit par devenir évêque. Énée de Gaza, qui ne fut pas non plus étranger à l'alchimie, avait aussi passé du platonisme au christianisme.

i. Voir Matter, Histoire de l'École d'Alexandrie.

Aussi, en lisant la traduction, par le baron Carra de Vaux, de l'ouvrage arabe intitulé V Abrégé des Merveilles, n'ai-je pas été surpris de rencontrer nombre de rapprochements entre les traditions et imaginations populaires qui y sont rapportées et les expériences authentiques des savants de l'école alexandrine.

Reproduisons d'abord les termes dans lesquels s'y trouve appréciée la science des prêtres d'Égj'pte :

« Ils fondaient leur art sur les étoiles, qui leur révélaient les choses cachées et la science occulte. Ils firent les talismans fameux, construisirent les figures parlantes, sculptèrent les statues mouvantes, gravèrent sur la pierre les secrets de la médecine, bâtirent les édifices élevés et les pyramides. Les merveilles qu'ils accomplirent sont manifestes; leur sagesse est éclatante. »

La corrélation entre les traditions, souvenirs et légendes de l'ancienne Egypte et les descriptions exactes des physiciens grecs de l'époque ptolémaïque et romaine ne saurait être révoquée en doute, d'après les indications précises qui vont être relevées. Les unes et les autres se rattachent assurément aux pratiques des prêtres égyptiens contemporains. Il s'agit des mêmes phénomènes, souvent à peine déformés par la légende, ainsi qu'il ressort à la fois des textes

d'Héron d'Alexandrie et de ceux des écrivains chrétiens, adversaires acharnés du paganisme, notamment de l'auteur de Pliilosophumena. M. Rochas, dans son ouvrage intitulé les Origines de la science et ses premières aj^plications, a réuni un certain nombre de ces textes. Les pratiques qui y sont décrites remontent sans doute beaucoup plus haut.

Si quelques-unes reposent sur les méthodes d'une géométrie et d'une mécanique raffinée et n'ont guère pu être inventées avant les découvertes des mathématiciens grecs, cependant la plupart étaient d'une exécution plus facile et elles ont dû être imaginées dans le loisir des sanctuaires, à une époque où la science était purement sacerdotale et où l'un des principaux soins des prêtres était d'augmenter l'autorité du culte par des prestiges. Un certain nombre d'ailleurs n'avaient point de caractère frauduleux. Quant aux autres, rappelons que la fraude môme, en pareille matière , ne paraissait pas condamnable à des hommes qui y voyaient un sujet d'édification religieuse.

Plus d'un exemple de la perpétuité de semblables pratiques est venu jusqu'à notre temps; et nous pouvons citer des faits anciens qui se reproduisent encore de nos jours, bien qu'ils aient été expliqués depuis près d'un siècle. Tel est le prodige du sang de saint

Janvier, que chacun peut voir à Naples et que tout chimiste sait imiter aujourd'hui. Le professeur de Luca, il y a une trentaine d'idées, en donnait à son cours, à Naples même, une véritable représentation. En tout cas, si l'apparition de ce prodige à Naples date au plus du xiv^ siècle, il paraît dériver d'un vieux miracle païen sur la liquéfaction de l'encens, accompli autrefois près de Brindes et dont parle Horace (Satirarum liber I, sat. \) :

Dum flamma sine, thura liquescere limine sacro Persuadere cupit : credat Judaeus Apella.

Je serais bien surpris si l'on ne retrouvait, aussi, de notre temps, plus d'un récit et d'un artifice magique d'autrefois, conservés chez les populations présentes de l'Egypte.

Quoi qu'il en soit, le départ entre les pratiques antiques, qui procédaient des traditions des anciens habitants de l'Egypte, et les procédés plus récents, empruntés aux savants grecs qui ont perfectionné ces anciennes pratiques et en ont introduit de nouvelles, ce départ, dis-je, ne peut plus être fait aujourd'hui, en l'absence de tout document antérieur. « Les cahiers des anciens prêtres, les livres des Égyptiens », pour parler comme l'Abrégé des Merveilles^ ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Cependant leur existence ne

paraît pas devoir être niée absolument. Nous possédons encore, — et je les ai publiés dans la Collection des Alchimistes grecs ^ — plusieurs traités relatifs à la teinture, à la préparation des métaux, des verres et des étoffes, à la fabrication des pierres précieuses artificielles, et même aux enduits phosphorescents, etc. Or les auteurs de certains de ces traités déclarent avoir tiré leurs recettes, — qui sont réelles et susceptibles d'être reproduites, même de nos jours, — du « Livre du Sanctuaire* ». Il existe d'ailleurs un livre de médecine en langue égyptienne, découvert en 1872, le papyrus Ebers, daté du xvi^ siècle avant J.-C; j'en ai donné une analyse dans le Journal des Savants.

Je ne sais si l'on sera assez heureux pour découvrir jamais quelque texte hiéroglyphique analogue, qui nous révèle de quels artifices dans tous les cas se servaient les prêtres égyptiens pour produire leurs prestiges; mais il semble intéressant de rapprocher les indications légendaires de V Abrégé des Merveilles des faits et textes positifs que nous connaissons. Je m'efforcerai d'ailleurs de faire ces rapprochements avec prudence, de façon à ne pas y mêler des conjectures trop hasardées et des notions étrangères à celles des

1. Collection des Alchimistes grecs, traduction, p. 335. — Voir aussi mon Histoire de la chimie au moyen âge, 1. 1, p. 81 et p. 178.

hommes de l'époque et je n'étendrai pas mon étude au delà des légendes contenues dans l'ouvrage arabe, afin de ne pas me lancer dans un domaine illimité.

Les points auxquels je m'attacherai particulièrement parmi les légendes sont les suivants :

Prestiges fondés sur des phénomènes optiques, tels que miroirs, effets lumineux, fantômes et apparitions, etc.;

Prestiges fondés sur des phénomènes acoustiques, tels que dragons sifflants, oiseaux chantants, personnages jouant de la trompette, figures parlantes, etc. ;

Prestiges fondés sur des phénomènes mécaniques, tels que statues mouvantes et menaçantes, ouverture et fermeture des portes des chapelles, objets animés de mouvements automatiques, etc. ;

Prestiges fondés sur des phénomènes chimiques, tels qu'effets de combustion, réelle ou apparente, phosphorescence, idoles incendiaires, lampes perpétuelles, production de richesses par transmutation des métaux et alchimie, etc.

Je m'appuierai, je le répète, non sur des interprétations conjecturales, mais sur des textes et documents précis.

Je parlerai d'abord des apparitions.

Les récits d'apparitions sont trop répandus chez les auteurs anciens pour que le seul fait de leur existence

puisse servir de fondement à quelque induction générale. Mais certains de ceux de V Abrégé des Merveilles offrent des caractères spéciaux, qui donnent lieu à des rapprochements plus étroits. Je veux parler de l'apparition finale des rois magiciens. Sur la fin de son règne, nous est-il dit, le roi s'enferme dans un palais magique et disparaît pendant un long temps; puis un jour sa face se manifeste en haut d'un temple, dans une lumière éclatante et prononce ses dernières paroles.

Le même conte est reproduit, à peu près sans variantes, dans l'histoire de plusieurs rois. • Ce récit peut être rapproché, d'après M. Maspero, d'une cérémonie exécutée dans la tombe des morts, V Illumination du répondant^ indiquée au chapitre vi du Liv7'e des Morts égyptien, laquelle a donné lieu aussi à une légende rapportée par Stobée et par Damascius. D'après ce dernier écrivain : « Dans une manifestation qu'on ne doit pas révéler, il apparaît sur la paroi du temple une masse de lumière, qui semble d'abord très éloignée; elle se transforme, comme en se resserrant en un visage évidemment divin et surnaturel, d'un aspect sévère, mêlé de douceur et très beau à voir. Suivant les enseignements d'une religion mystérieuse, les Alexandrins l'honorent comme Apis et Adonis. »

Or les procédés mêmes à l'aide desquels on provoquait de semblables phénomènes sont décrits avec précision par Héron d'Alexandrie. Il explique comment un miroir placé au fond d'un temple et dans l'ombre, invisible des spectateurs, fait apparaître l'image de personnes ou de peintures, dérobées à la vue directe par un écran, mais vivement éclairées. En donnant au miroir une inclinaison convenable, il peut être placé en face des spectateurs sans en être aperçu.

On peut montrer ainsi, ajoute Héron, par un jeu de miroir, comment Pallas est sortie de la tête de Jupiter. Cela revient en effet à couper en deux l'image d'une personne, ou d'un objet figuré.

Voilà des tours à la Robert Houdin, dirions-nous aujourd'hui. De semblables illusions d'optique ont été souvent exploitées par les thaumaturges de tout temps et de tout pays. H est facile de les exciter avec des miroirs métalliques polis et plans, tels que l'on en possédait en Egypte, ou tels qu'on en a trouvé dans ses tombeaux, datant de plusieurs milliers d'années avant l'ère chrétienne.

Quant aux détails signalés par Damascius, il serait aisé de les reproduire, en développant d'abord une fumée ou vapeur d'apparence magique, convenablement éclairée latéralement, laquelle, en se dissipant

peu à peu, laisserait apparaître de plus en plus nette l'image réfléchie par le miroir.

En tout cas, les textes de Damascius, de Stobée et de Héron d'Alexandrie montrent qu'il ne s'agit pas ici de pures fables, nées de l'imagination populaire, mais de cérémonies rituelles, que le peuple a transformées en légendes pseudo-historiques.

C'est sans doute par des procédés analogues que les magiciens faisaient surgir de la terre, ou d'un autel, la figure d'un mort ou d'une divinité. Pausanias rapporte avoir vu lui-même le fantôme d'un héros anonyme s'élever de son tombeau, pendant qu'on lui offrait des sacrifices. L'imagination frappée des spectateurs crédules concourait assurément à former leur conviction; mais elle était aidée par des artifices méthodiques.

Même sans glaces ou miroirs, des jets de lumière peuvent ainsi illuminer subitement et pendant quelques instants des statues, des objets obscurs. Ceci s'accorde avec ce que rapporte M. Maspero, des statues placées dans les tombeaux, dont les yeux de verre, d'émail ou de métal s'éclairent subitement à la lumière des torches.

Aux inventions purement optiques, destinées à produire des apparitions lumineuses, les prêtres joignaient des procédés d'ordre chimique : je ne parle

pas ici par conjecture, mais d'après les textes précis des auteurs chrétiens et des alchimistes. Dans les Philosophumena, on rapporte que les figures des dieux (démons) étaient dessinées sur un mur, enduites de naphte et de bitume de Zacynthe; puis les magiciens les évoquaient, en approchant un flambeau, qui faisait apparaître les divinités enflammées. Le même auteur dit aussi comment une vessie préparée et enduite de cire, en forme de tête humaine, après avoir fait l'office de tête parlante, s'évanouissait en fumée.

Dans ces récits et ces illusions, il s'agit d'ordinaire d'inflammations réelles; mais les apparences d'inflammation, c'est-à-dire les phénomènes de phosphorescence, y jouaient parfois un rôle incontestable, ainsi que le montre le développement des légendes de ce genre, tirées de f Abrégé des Merveilles. Telles sont les idoles du roi Nekraous, dont les yeux brillaient la nuit comme des flambeaux. Telle est, avec des détails plus positifs, la construction par le roi Afraous d'un phare muni d'une coupole de cuivre doré, enduite de divers onguents, laquelle brillait pendant la nuit d'un éclat capable d'éclairer une partie de la ville, mais qui disparaissait devant la lumière du soleil.

Misram construisit un candélabre de verre clair,

orné d'une pierre tournante, qui éclairait mieux * que n'importe quel flambeau.

Ces légendes répondent à des phénomènes réels, attribuables à la phosphorescence. Le procédé susceptible de les manifester est décrit amplement dans les écrits des alchimistes grecs, et il y est donné comme tiré des livres d'Oslanès et autres magiciens persans et égyptiens. Il était fondé sur l'emploi des biles des animaux marins, dont on frottait les objets que l'on voulait rendre lumineux dans l'obscurité. J'ai publié et commenté ces textes ^.

Des effets de phosphorescence analogues, mais transitoires, sont également susceptibles de se produire, au moment oh l'air et la lumière pénètrent dans un tombeau longtemps fermé. Ces effets ont dû concourir aux récits de lampes perpétuelles trouvées dans les sépulcre. Ils sont attribués à des combustions provoqués par l'oxygène de l'air.

Je rappelerai à cet égard que l'un des premiers phénomènes observés parfois lors de l'ouverture des tombes antiques, a été décrit comme l'affaissement des restes du cadavre et la disparition presque subite

1. Ceci rappelle la pierre solaire de Marcus Grœcus {Histoire de la chimie au moyen âge, t. I, p. 116).

2. Collection des alchimistes orecs, traduction, p. 336. — Histoire de la chimie au moyen âge, 1. 1, p. 130 et suiv. — Recettes de Marcus Grœcus.

de ses vêlemenls et ornements; phénomènes dont la cause est due à la fois à ces combustions et à l'influence subite de l'humidité de l'atmosphère extérieure. J'ai assisté moi-même, lors de TExposition universelle de 1867, à Paris, à une vision de ce genre, au moment du déroulement, par Mariette, d'une momie qu'il avait rapportée d'Egypte. A un certain moment, apparut sur la poitrine de la momie une plaque d'argent, couverte de caractères noirs : c'étaient les formules rituelles du Livre des Morts. Mariette les lut rapidement sous nos yeux ; mais elles s'évanouirent presque aussitôt, brûlées par l'action de l'air et de la lumière. La scène se passant en plein jour, on n'aperçut aucune lueur; mais les phénomènes de combustion spontanée de cet ordre sont très souvent accompagnés de phosphorescence. Ils ont dû être observés plus d'une fois par les violateurs des tombes égyptiennes et les frapper d'une terreur superstitieuse.

Il est aussi question chez les auteurs anciens de certains mélanges susceptibles d'être conservés dans l'obscurité et qui s'enflammaient au soleil. Déjà, dans les Trachiniennes de Sophocle, Déjanire parle d'un philtre (sang de Nessus), destiné à enflammer la tunique d'Hercule, philtre qui ne doit pas être exposé aux rayons du soleil. On serait porté à regarder ces indications comme purement fabuleuses, si on ne les

retrouvait dans des receltes d'apparence purement scientifique, telles que celles de Julius Africanus * et de Marcus Grsecus-; la pyrite (fer sulfuré) et la chaux vive mélangées y figurent.

Cependant ces recettes sont trop vagues pour que nous puissions, avec les seules matières connues des anciens, même aidés de nos connaissances modernes, en reproduire exactement tous les effets; à moins toutefois de recourir à des affusions d'eau, comme je le dirai tout à l'heure. On y réussirait plus aisément, s'il s'agissait de mélanges phosphorescents, ou susceptibles de le devenir sous l'influence de la lumière solaire, mélanges, au contraire; faciles à composer. Les lueurs phosphorescentes, surtout dans les récits magiques, étaient confondues autrefois avec celles d une combustion active : le mot incendium offre réellement ce double sens dans Marcus Grsecus.

Les prêtres de l'antiquité connaissaient divers procédés pour allumer un feu véritable, sans recourir à l'emploi de matières en combustion préalable. Tel était le mélange de la chaux vive avec le soufre soumis à l'action de l'eau; mélange signalé d'une façon expresse par Ïite-Live, dans un passage relatif à l'interdiction des Bacchanales, et qui resta connu

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