Almanach de la paix pour 1903 : Préface
et les penseurs du xix^ siècle n'ont pas cessé de proclamer cet idéal de l'humanité future. Vous vous efforcez de le réaliser au xx*' siècle : je ne puis que vous applaudir et me joindre aux ouvriers de l'œuvre groupés dans votre Association.
L'autorité qu'il m'appartient d'invoquer en sa faveur est celle de la Science. La Science, en effet, tend à l'Unité intellectuelle et morale de l'Espèce humaine, parce qu'elle est universelle et dégagée, en principe du moins, de tous intérêts particuliers, individuels, ou nationaux. 11 n'existe point de privilège ou de monopole attribué à quelque état, ou à quelque personne, en physique ou en chimie. Les faits et les lois, découverts dans ces sciences par l'observation et par l'expérimentation, ne peuvent être réclamés comme une propriété particulière ni par les Français, ni par les Allemands, ni par les Anglais, ni par les Russes, ni par aucune nationalité grande ou petite. Sans doute les savants qui les découvrent apportent, chacun à sa patrie, l'honneur de leurs travaux : mais c'est là une compétition purement honorifique, qui ne constitue aucun droit d'ordre scientifique, pour les peuples dont ils font partie. Si la propriété des applications industrielles elles-mêmes, qui découlent des découvertes scientifiques, est régie par des lois spéciales, ces lois ne garantissent que des monopoles
temporaires, portant seulement sur les détails pratiques des procédés, et non sur les lois elles-mêmes : celles-ci appartiennent au monde entier. Tout homme instruit, doué de la culture convenable, s'empare de la connaissance de ces lois, sans qu'aucune domination ou tyrannie puisse s'y opposer. Je dis aucune tyrannie, à l'exception des tyrannies d'ordre spirituel ou théologique; mais depuis deux siècles la force de ces dernières a été peu à peu brisée dans l'ordre scientifique, parmi les peuples civilisés.
Si l'unité de culture scientifique est désormais accomplie, il tend à en être de même de plus en plus de l'unité de culture morale. Les règles de la Justice entré les individus résultent aujourd'hui de principes également reconnus chez toutes les nations qui sont complètement sorties de l'état barbare.
11 n'en est pas malheureusement de même jusqu'à présent ni de la Justice sociale, dans l'intérieur de chaque nation, ni de la Justice internationale. C'est précisément pour établir et généraliser l'application de cette double Justice que votre Association multiplie ses efforts.
La notion du droit y suffirait, si elle était partout reconnue comme adéquate à celle de la Justice et si celle-ci était reconnue comme fondée uniquement sur les lois immanentes, qui régissent à la fois le monde
matériel et la nature humaine. Ces lois, en effet, n'ont rien d'arbitraire : leur constatation appartient, comme celle de toutes les autres, à la Science; elle doit être exécutée par les mêmes méthodes générales, à la condition d'appliquer ces méthodes avec une sincérité et un désintéressement absolus, comme le font les chimistes et les physiciens.
Par malheur, il n'en est pas ainsi, ni dans l'ordre de la souveraineté, dans chaque État particulier, ni dans l'ordre des relations internationales.
Dans l'ordre de la souveraineté, le droit est trop souvent tiré de principes arbitraires, tels que le droit divin; ou bien encore de principes intéressés et égoïstes, qui prétendent perpétuer les inégalités et les violences historiques, établies par la force ou la conquête. Il serait téméraire de vouloir réformer d'un coup toutes ces injustices et ces inégalités; mais nous devons y tendre constamment par la voie de la persuasion, en invoquant la notion plus profonde de la solidarité, seule base stable de toute organisation sociale et de toute domination. Une agrégation qui y manque ne subsiste qu'en vertu d'un faux équilibre et elle est exposée à des causes de dislocation intérieure, dont l'action est lente, mais à la longue inévitable; à moins qu elle ne soit atténuée, puis supprimée par le fait des institutions. Jetons nos regards autour
de nous en Europe : les applications de celte vérité éclatent à tous les yeux, et c'est la violation des principes généraux de la solidarité humaine qui est la cause fondamentale du malaise dont souffre l'Europe et des défiances qui maintiennent les nations en armes.
Dans Tordre des relations internationales, il n'est pas moins nécessaire de tenir compte de la lutte aveugle et égoïste des intérêts, qui se sont regardés jusqu'à ce jour comme en opposition inévitable les uns avec les autres. Chaque peuple cherche à s'enrichir aux dépens de ses voisins, sans leur offrir les compensations nécessaires. 11 s'efforce de fonder les profits de son industrie et de son commerce sur l'appauvrissement des autres peuples. Chacun voudrait s'approprier toutes les richesses naturelles du globe terrestre; chacun prétend conquérir ou vassaliser à son profit exclusif les autres nations — les nations barbares ou demi-civilisées d'abord ; — puis les nations civilisées, ses sœurs les plus prochaines. De là ces prétentions criminelles à l'impérialisme, qui menacent le monde de nouvelles conflagrations, plus générales et plus terribles que les guerres d'autrefois. La notion du droit est aussi invoquée comme prétexte à l'appui de ces prétentions. Mais c'est en vertu de cette fausse notion qui identifie le droit avec l'intérêt :
tout intérêt étant affirmé aujourd'hui, par un sophisme singulier, créer un droit par le fait de son existence. Bref, la morale internationale a été jusqu'à présent fondée sur le sentiment personnel de l'égoïsme, et non sur le sentiment général de la Justice.
La Science, sans doute, concourt déjà, dans une certaine mesure, à empêcher ces conflagrations; précisément en raison du caractère mondial des voies de communications modernes, créées par elle et qui les rendraient bientôt universelles. La gravité d'une semblable aventure épouvante tout le monde. — On dit aussi que la Science s'oppose au développement de la guerre, en raison de la nature de plus en plus terrible des engins qu'elle a mis à la disposition des futurs combattants et des catastrophes effroyables qu'elle déchaînerait.
Sans doute! Mais ce ne seraient pas là des raisons dirimantes, si les passions, les intérêts et les amourspropres venaient à être déchaînés. Le grand obstacle à la guerre, c'est dès à présent la conscience collective de l'humanité; c'est le sentiment d'une solidarité de plus en plus étroite entre les peuples, solidarité qui résulte de l'identité de la Science universelle et de ses appHcations à l'industrie et à l'organisation sociale. Si vous mettez le feu à la moisson de votre voisin, L'aquilon souffle et vos champs sont brûlés.
Plus cette identité deviendra frappante, plus la conviction des lois naturelles et morales, qui résultent de la constitution même de l'esprit humain, viendra s'imposer, et plus les peuples et les individus comprendront que toute violence qui lèse les uns, lèse aussi les autres, par contre-coup. Plus les futurs belligérants seront retenus, d'abord par cette conviction même et ensuite par la volonté des autres peuples de s'opposer aux luttes fratricides, dont les conséquences et les ruines sont exposées à retomber sur tous.