LES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE
Messieurs, Il y a quelques années, j'étais en relations suivies avec lord Dufferin, ambassadeur d'Angleterre, et nous avons causé ensemble bien souvent des intérêts respectifs de nos nationaux, et aussi des qualités et,, permettez-moi d'ajouter, des défauts de nos concitoyens ; chacun de nous épiloguant sur les riverains de la Manche qu'il représentait, battant sa coulpe comme on parlait autrefois, avec le ferme désir de mettre fin à tous nos conflits.
1. Discours prononcé au banquet de l'arbitrage international au Grand-Hôtel, le 26 novembre 1903.
« — Vous autres Anglais, disais-je, vous êtes de grands promoteurs de civilisation, poursuivant à la fois les intérêts généraux de l'humanité et ceux de la Grande-Bretagne. Mais... » Lord Dufferin se hâla d'intercaler : « On nous reproche d'avoir les pieds très larges et de marcher sur les orteils de nos voisins! » Lord Dufferin se mit à rire et il ajouta : « Nous allons changer tout cela. Vous autres Français, vous êtes des gens très aimables, vous êtes les protagonistes de la liberté, de l'égalité, de la fraternité dans le monde. Vous cultivez la propagande des idées généreuses, en faisant appel à la sympathie des peuples! Mais... — Oui, répondis-je, vous allez ajouter que notre propagande a parfois dégénéré en coups de canon; ce qui nous a menés jusqu'à Moscou et jusqu'à Mexico, sous nos deux empereurs. »
Il est trop vrai ! Mais cet enivrement de l'impérialisme est aujourd'hui passé chez nous, et nous en sommes revenus aux sentiments fraternels, vraie tradition de notre démocratie. Français, Anglais, Allemands, Italiens, Espagnols, habitants de l'Europe occidentale, peuples gallo-romains et peuples gallogermaniques, nous sommes issus d'un mélange des mêmes races humaines; notre conscience intellectuelle et morale a été formée par une même éduca-
tion, développée sur un fond commun physiologique, ethnique et historique.
Si je rappelle en ce moment nos discordes passées, c'est pour ajouter aussitôt, qu'il convient de nous entendre désormais, de façon à en prévenir le renouvellement. Oui, il convient de créer une légalité internationale, de conclure des conventions de concorde; de façon à mettre fin d'une façon régulière et définie à l'avance à toute controverse d'intérêt ou d'amour-propre. Je le répète : il faut y mettre fm, soit de bonne grâce et d'accord amiable, soit par l'intermédiaire de tiers arbitres, animés de sentiments également amicaux pour les deux grandes nations que nous représentons aujourd'hui. Aucune d'elles ne saurait prétendre avoir toujours et partout raison et imposer sa volonté.
L'expérience de l'histoire prouve que rien n'est plus décevant pour un peuple que la prétention à l'impérialisme, depuis les temps du Saint-Empire Romain, du moyen âge et de Charles-Quint en Allemagne, avec les retours de la fortune française sous Louis XIV et sous Napoléon; depuis les prétentions d'Athènes et de Venise à Tempire de la mer; depuis les entreprises de domination théocratique d'Omar et de Grégoire Vil, des califes musulmans et des papes de Rome, également oppresseurs de la science et de la liberté humaines.
Aujourd'hui, les penseurs indépendants en Angleterre, en France, en Allemagne, en Italie, devraient être guéris de ces ambitions illimitées, au moins à rencontre de leurs frères civilisés. Ils sont pour la paix et la concorde; en attendant la réalisation de ces deux rêves : la paix perpétuelle et la confédération européenne, rêves du xvni* et du xix*" siècle. Chimères, peut-être! tout au moins idéal, que d'aucuns rattachent volontiers à l'espérance du triomphe futur et universel de la Démocratie et du Socialisme... Je ne sais; mais, en attendant ces lointaines et douteuses perspectives, nous autres gens pratiques, réunis autour de cette table, il nous sera permis de jeter un coup d'œil rapide sur l'état de l'Europe, sur les craintes des gens sensés et sur tout ce qu'il est possible de faire dès à présent pour prévenir les désastres qui pourraient naître de l'antagonisme des peuples et des gouvernements.
Messieurs, L'état actuel de l'Europe est, en vérité, déplorable. Depuis que les événements de 1865 à 1870 ont déchaîné de nouveau le vieux droit de la force et de la conquête sur les capitaux acquis par le travail et, ce qui est plus cruel, sur le sol et sur les habitants de différents États, chaque nation s'est sentie menacée
et chacune s'est armée jusqu'aux dents, sur terre et sur mer; grossissant ses efforts jusqu'à l'épuisement des finances et stérilisant l'énergie de ses jeunes citoyens, dans la fleur de leur âge et de leur activilé, pour la consacrer au service militaire. Nous nous sommes mis ainsi hors d'état de réaliser ces rapides progrès de richesse et de bien-être général, que nos frères d'Amérique, exempts de semblables charges, accomplissent sous nos yeux. Mais ce n'est encore là que le moindre danger. Qui ne frémit à la pensée de l'heure où l'infatuation d'un souverain, ou bien l'orgueil blessé d'une nationalité égoïste déchaînerait toules ces armées, toutes ces flottes, les unes contre les autres. L'opinion publique recule devant l'horreur d'une semblable catastrophe et c'est là peut-être aujourd'hui la garantie la plus sûre contre son accomplissement.
En attendant, chaque nation s'efforce de se couvrir par des alliances, des ententes, des amitiés préservatrices. La France s'est alliée à la Russie et fortifiée par l'amitié de l'Angleterre et de l'Italie; l'Allemagne s'est alliée à l'Autriche et à l'Italie, à l'aide de traités qui semblent impliquer une sorte de protectorat. La Russie s'est alliée à la France et elle a conservé en même temps la pratique de ses ententes traditionnelles avec l'Allemagne.
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Au milieu de cet entrelacement de liaisons diverses par leur nature et par leur enchaînement, il devient heureusement bien difficile à tout gouvernement isolé de provoquer une grande conflagration. Elle tend à être arrêtée dès l'origine par la menace des contrecoups sur les alliés et amis, communs actuellement à l'agresseur et à l'attaqué. L'opinion publique, aujourd'hui si puissante chez les peuples civilisés, ne permettrait d'ailleurs que bien difficilement d'agir, même à ceux qui pourraient se prévaloir d'un isolement qui les soustrairait à tout engagement formel, pour accomplir un semblable attentat contre les volontés de l'humanité.
Certes, il ne faudrait pas interpréter notre amour de la paix comme une abdication de nos sentiments d'honneur et de dignité nationale. Dans l'Europe de Tavenir, telle que nous la rêvons, le désarmement ne saurait être le témoignage unilatéral de l'humiliation d'une nation isolée : pour être accepté, il doit être universel.
Messieurs, Sans nous bercer à cet égard d'illusions trop naïves et pour vous rassurer sur les chances de succès de notre entreprise, permettez-moi de rappeler les traditions de la civilisation moderne et les grands résul-
tats consacrés par le consentement spontané des peuples et des gouvernements depuis deux siècles, après avoir été réclamés par les penseurs et les philosophes : l'Angleterre et la France ont, à cet égard, des droits particuliers à la reconnaissance du monde. Cela nous permet de parler dans cette réunion avec plus d'autorité des progrès nouveaux que nous préconisons et que l'opinion des gens éclairés et dévoués au bien général a le devoir de réclamer aujourd'hui des pouvoirs publics.
Le xviii^ siècle a marqué l'époque où les philosophes et les savants ont commencé à proclamer hautement les droits de l'humanité, la liberté de penser et la tolérance religieuse. Ils ont demandé la suppression de la torture et de Tatrocité des supplices, celle de la traite des noirs et de l'esclavage; bref, ils ont protesté sous toutes les formes contre le vieil axiome : Homo homini lupus.
C'est en Angleterre et en France, ne l'oublions pas, que cette longue campagne d'opinion a été menée, avec une inlassable persévérance, par les philanthropes et les encyclopédistes. Elle a abouti à la Déclaration des droits de l'homme et à la proclamation du règne de la Raison.
11 serait trop long de rappeler ici tous les progrès réalisés depuis, mais c'est entrer au cœur même de
nos projets et justifier l'espoir que nous avons de leur accomplissement que de vous rappeler comment a élé effectuée et fixée dans le droit moderne Tabolition de l'esclavage. Déjà Guillaume Penn, en fondant la Pensylvanie, au x\if siècle, en avait posé le principe légal dans la constitution de sa colonie. Au xvm^ siècle, Wilberforce, en Angleterre, et Grégoire, en France, pour ne pas remonter plus haut, l'ont réclamée, et la Convention nationale l'a promulguée en loi. Vous savez qu'elle n'est devenue définitive que vers le milieu du xix® siècle, sous la pression de toute une génération d'abolitionnistes français et anglais. L'émancipation progressive a été déclarée parle gouvernement anglais dès 1833; l'émancipation totale et définitive, par la République française, en 18/i8.
Elle n'a triomphé aux États-Unis que de notre temps, après une guerre longue et sanglante.
Si je vous rappelle ces souvenirs, c'est afin de vous montrer comment les rêves humanitaires des philosophes, soutenus par une propagande infatigable, finissent par s'imposer à l'opinion et aux pouvoirs publics, alors même que la coalition des intérêts conjurés semblait en rendre impossible la réalisation.
Après l'affranchissement des esclaves dans chaque État civilisé, est venue sa consécration diplomatique
FRANCE ET ANGLETERRE. IBl
par des conventions internationales entre les différents États. Peut-être ne tarderons-nous pas beaucoup à voir conclure des conventions analogues pour arrêter cette grande infamie sociale qui s'appelle la Traite des blanches.
Rappellerai-je comment la piraterie internationale, c'est-à-dire le pillage par les corsaires des biens des particuliers dans les guerres navales, a été interdite, il y a un demi-siècle, par des conventions conclues entre les différentes nations?
La tradition et l'usage de semblables traités n'est donc pas chose inouïe et insolite, même dans l'ordre des principes généraux du droit des gens. L'objet que nous poursuivons, au sein de cette assemblée, ne saurait être réputé ni chimérique en théorie, ni fatalement stérile en fait. Car il est conforme à la tradition historique de la France et de l'Angleterre, à cette tradition si puissamment proclamée par votre grand homme d'État, Gladstone, à la fin même du xix* siècle. Nos espérances à cet égard sont d'autant plus légitimes que, sous l'inspiration généreuse du Tsar de Russie, l'institution du tribunal de La Haye a créé l'organe de la nouvelle fonction. La convention d'arbitrage qui vient d'être conclue entre la France et l'Angleterre fournira, sans doute, quelque occasion prochaine d'en montrer l'avantage.
Maintenant, il faut nous mettre à l'œuvre pour en développer l'application méthodique.
Je ne doute pas que les États-Unis ne se joignent volontiers à nous. Nous aurons aussi le concours de ces petits peuples de l'Europe, foyers d'une civilisation si intense et si souvent refuges des opprimés : la Hollande, la Belgique, la Suisse, la Suède, le Danemark. Trop fréquemment victimes, à cause de leur faiblesse, de la brutalité de leurs grands voisins, ils s'empresseront de se placer sous l'égide de la nouvelle ligue. Nous constituerons ainsi, sans autre pression que celle du sentiment de la justice et de la solidarité des peuples, un faisceau respectable de forces morales et matérielles groupées autour du nouveau principe de l'arbitrage obligatoire.
Si nous ne pouvons prétendre tout d'abord l'appliquer qu'à un petit nombre de cas strictement définis, ne doutons pas que les bienfaits de ses conséquences le fassent étendre jusqu'aux conflits plus graves, exclus tout d'abord par des réserves formelles, à cause de la grandeur des intérêts enjeu. Alors, seulement, on pourra essayer de l'imposer à toutes les contestations, de façon à décharger les nations du faix insupportable des dépenses et des obligations militaires et tendre vers cette limite idéale : la paix universelle.
Il a bien fallu plus d'un siècle pour réaliser l'abolition complète de l'esclavage chez les peuples civilisés. Si l'abolition de la guerre s'accomplit au cours du xx^ siècle, les générations qui vont nous succéder nous béniront pour avoir préparé ce nouveau et merveilleux triomphe de la sagesse et de la Raison !
Lettre à M. Th. Ruyssen.
Vous me faites l'honneur de me demander une préface pour la publication annuelle* de votre Association : j'aurais quelque crainte de parler, après les illustres promoteurs de l'idée pacifique qui m'ont précédé. Mais je suis trop sympathique à l'idée généreuse qui dirige votre œuvre pour ne pas essayer d'y concourir, dans la faible mesure de mon autorité.
La paix par la justice, c'est en effet l'un des plus anciens rêves de la race humaine. Le cri de la souffrance humaine et son désir d'apaisement retentissent depuis le vieil Aristophane et les philosophes grecs, depuis les poètes latins et les apôtres du bouddhisme et du christianisme. Au xviii'' siècle l'abbé de Saint- Pierre poursuivait son projet de la Paix universelle