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Enquête faite par la Pj^esse, février

qui est fait de l'alcool les entraîne nécessairement à leur perte. C'est ainsi que disparaissent actuellement les peuplades sauvages. C'est également aujourd'hui un élément de décadence physique et de ruine morale pour la plupart des nations européennes. Le salut pour elles ne pourra venir que de lois très énergiques contre l'alcoolisme, comme celles qu'appliquent déjà les pays Scandinaves par exemple. Si nous voulons conserver l'énergie de la race française, nous serons forcés, nous aussi, malgré la pression électorale résultant des intérêts, d'adopter une législation de cette nature : autrement le fléau aurait à la longue raison de nous.

L'esprit scientifique, sous ses formes multiples, et par ses méthodes diverses, étend son domaine dans tous les ordres : en histoire, notamment, il fournit des contrôles et introduit des intelligences inattendues. Les moins intéressantes ne sont pas celles qu'apportent les sciences médicales. Ce n'est pas d'aujourd'hui, d'ailleurs, que l'on a imaginé de rechercher dans la physiologie et la pathologie l'interprétation des événements historiques et les mobiles des hommes qui les ont accomplis. Déjà Pascal parlait du grain de sable qui arrêta les entreprises de Cromwell, et il est certain que de nos jours la pierre de Napoléon III a été l'une des causes de son affaiblissement physique et moral et a joué un rôle essen-

1. Journaldes Savants — diViicle fait à roccasion des ouvrages suivants : Le Cabinet secret de l'histoire, par le D"" Cabanes; 1", 2" et S'' série. 3 vol. in-18, 1897-1898. — Documents relatifs à la maladie de Rousseau.

liel dans les désastres de 1870. Michelet abonde, surtout dans les derniers volumes de son Histoire de France, en détails et commentaires empruntés à la médecine. Malheureusement, ce pénétrant esprit ne possédait pas, en pareille matière, toutes les lumières professionnelles qui seraient nécessaires.

Les documents de cette espèce sont d'ailleurs rares et incertains avant le xvi^ siècle. Aussi les tentatives que Littré a faites pour reconstituer l'histoire des maladies de quelques personnages de l'antiquité laissentelles trop de part au doute, parce que les documents manquent parfois d'authenticité et surtout qu'ils n'offrent point d'ordinaire une signification suffisamment précise au point de vue médical. L'affection qui détermina la mort d'Alexandre à Babylone et mit fin, à la fleur de l'âge, à sa carrière triomphante, étaitelle une fièvre pernicieuse, une fièvre typhoïde, ou toute autre? C'est ce que le journal conservé de ses derniers jours ne permet guère de décider. D'ailleurs la connaissance des causes exactes de la mort d'un grand homme relève surtout de la curiosité et n'intervient que rarement dans l'étude de ses actes antérieurs et de son caractère. Chaque historien peut imaginer à sa fantaisie les faits et gestes que son héros aurait accomplis s'il avait vécu. Mais, comme on disait au moyen âge : Dieu lui-même ne connaît

pas les futurs contingents. Il n'y a lieu à aucune explication de faits non réalisés.

Cependant il est un autre ordre de problèmes, dont la solution serait capitale pour Thistoire : ce sont ceux qui se rattachent à l'hérédité physiologique, dans les races royales et aristocratiques. Ce sont, en effet, les tares ancestrales qui amènent la décadence et l'extinction des grandes familles, et l'on peut en entrevoir le rôle dans l'histoire de la plupart des dynasties d'autrefois; pour ne pas parler des contemporaines, qu'il serait offensant de vouloir examiner de trop près à ce point de vue. Mais le sujet est d'autant plus scabreux que les filiations ne sont pas susceptibles de démonstrations mathématiques, au moins du côté paternel. Déjà, dans V Odyssée, Télémaque disait : « Ma mère affirme que je suis le fils d'Ulysse : personne ne connaît le secret de sa naissance. » On sait comment la descendance posthume que sa veuve préparait à Louis XII fut interceptée par les constatations de la mère de François I". De nos jours, plus d'une naissance d'enfant royal a donné lieu, comme on sait, à des protestations.

Sans s'étendre davantage sur ce côté fort intéressant des controverses historiques, il convient de rappeler que l'influence de l'hérédité sur la santé et les qualités physiques et morales des descendants ne

jouait guère de rôle dans les mariages d'autrefois. Les alliances des rois et des princes étaient réglées exclusivement par des considérations politiques. Ce n'est guère que de notre temps que l'on a commencé à se préoccuper de l'état de santé des futurs conjoints, afin d'atténuer l'influence néfaste des défauts héréditaires, ainsi que le prouvent quelques unions de souverains, que chacun peut citer. Encore sont-ce là des cas exceptionnels, et ce genre de considérations n'a pas, même dans les sociétés les plus civilisées, l'importance capitale qu'il devrait présenter.

Quoi qu'il en soit, cet ordre de problèmes n'est pas examiné dans l'ouvrage dont j'ai donné le titre en tête du présent article. Ce qui en fait surtout l'intérêt, c'est l'autorité particulière à son auteur. En effet, nous devons accueillir avec reconnaissance les spécialistes, tels que le D'' Cabanes, qui recueillent une collection de documents exacts et qui les commentent avec une assurance professionnelle. Il ne s'agit pas, bien entendu, d'un recueil complet et systématique des faits connus, — entreprise dont l'application à l'histoire d'un royaume ou d'une nation dépasserait les forces humaines, — mais d'une série de notes sur des points particuliers : quelques-unes comprennent peu de lignes; la plus étendue, relative à J.-J. Rousseau, forme la moitié d'un volume. Elles

concernent à peu près exclusivement la France et les derniers siècles de son histoire.

Les plus anciens documents qui figurent dans le Cabinet secret de V histoire remontent à Louis XI, ou plutôt à son médecin Goictier et à son habitation ; dont les derniers restes subsistent encore dans un débris de l'ancien rempart de Paris, situé à l'extrémité de la rue du Jardinet, et, à l'ouverture de cette dernière rue, au fond du Passage du Commerce. Mais l'auteur s'est surtout occupé de Louis XIV et de ses deux successeurs, ainsi que de divers personnages illustres du xix® siècle, de Napoléon à Gambetta.

En ce qui touche Louis XIV, on sait que nous possédons non seulement une multitude de témoignages contemporains, mais le journal détaillé de sa santé, tenu par Fagon et par les médecins du grand roi. Le Cabinet secret de l'histoire rapporte ses maladies de jeunesse, résultant d'un libertinage effréné; la fistule intestinale, dont Michelet a tant parlé; une autre fistule, produite par la carie du maxillaire supérieur et communiquant avec les fosses nasales, dont la cure fut longue et coïncida avec la révocation de Tédit de Nantes. Il n'est pas douteux que la mauvaise santé de Louis XIV n'ait joué un rôle essentiel dans l'affaiblissement intellectuel et dans la décadence de ce règne, si brillant à ses débuts.

Parmi les détails spéciaux fournis sur certains points par les monographies de M. Cabanes, citons la substitution des accoucheurs aux sages-femmes, lors de la naissance des enfants du roi. Elle date de Louis XIV. Ces praticiens utiles ont fait tradition, depuis Julien Clément, qui mit au jour les petitsenfants du grand roi, de la Dauphine, de la reine d'Espagne, de la duchesse de Bourgogne et des grandes dames du temps. Il fut aussi l'accoucheur de madame de Montespan ; dont la veuve Scarron emporta l'un des enfants adultérins dans son écharpe, chargée qu'elle était d'en dissimuler la naissance ; en attendant le jour où elle supplanta son amie et protectrice.

L'un des chapitres les plus intéressants de l'étude du D"" Cabanes est consacré au médecin de madame de Pompadour, le D'" Quesnay, le célèbre économiste. Logé dans l'entresol même de la favorite, il y recevait Duclos, Marmontel, Buffon, les encyclopédistes, d'Alembert et Diderot, et il observait avec une finesse mêlée de timidité les jeux et intrigues des courtisans. « Vous avez l'air embarrassé devant le roi, et cependant il est si bon », disait un jour madame de Pompadour. « Madame, lui répondit Quesnay, lorsque je suis dans une chambre avec le roi, je me dis : Voilà un homme qui peut me faire couper la tête, et cette

idée me trouble. » — Un philosophe, ami de l'empereur Adrien, répondait de même : « Je ne contredis pas quelqu'un qui commande à quarante légions. »

Les détails médicaux sur Louis XVI sont fort précis, en ce qni concerne surtout les raisons anatomiques (phimosis) qui retardèrent si longtemps son union conjugale et qui déterminaient de sa part une frigidité vis-à-vis des femmes, si opposée à l'excès de libertinage de son grand-père.

Dans le second volume, M. Cabanes a réuni des détails intéressants sur Scarron, sur Couthon, sur Charlotte Corday, sur les superstitions de Napoléon I", sur le cas de madame Récamier, qui restera toujours obscur, sur le roman à trois de George Sand, Musset et Pagello ; mais il y a plus d'anecdotes que de physiologie dans ces chapitres. J'y note en passant quelques détails sur des « illustres débris et reliques anatomiques », tels que le squelette de madame de Maintenon, recueilli, dit-on, après la profanation de son cercueil à Saint-Cyr en 1793 ; le crâne de madame de Sévigné, tiré de son tombeau à la même époque et qui se trouverait aujourd'hui en double exemplaire; le crâne de Charlotte Corday, acquis, dit-on, chez un antiquaire du quai des Grands-Augustins ; la collection d'ossements royaux trouvés dans un carton du Louvre, avec les étiquettes : Omoplate de Hugues

Capet, Côte de Louis XII, Mâchoire d'Anne d'Autriche. En pareille matière, l'authenticité ne peut être établie que par une suite continue de témoignages autorisés, qui manquent, ce semble, aux reliques précédentes. En somme, il s'agit ici du bric-à-brac de l'histoire, plutôt que de l'histoire elle-même.

La notice la plus développée et la plus importante de l'œuvre du D' Cabanes est celle relative à J.-J. Rousseau; il y a réuni une multitude de documents, qui en font une véritable monographie médicale, sous le titre suivant : Jean-Jacques Rousseau, ses infirmités physiques et leur influence sur son caractère et son talent.

C'est là un sujet qui a souvent préoccupé les historiens et les philosophes, en raison de la grande influence exercée par ce personnage sur la nation française et sur l'humanité. Rousseau a pris soin de nous renseigner lui-même sur les maladies qui l'ont tourmenté depuis son enfance, et son témoignage a été contrôlé et souvent rectifié par ceux de ses contemporains. On y trouve l'explication de bien des traits de son caractère et celle de la surexcitation maladive, de l'hyperesthésie physique et morale, qui constituait l'une des sources de son génie.

L'équilibre parfait des facultés physiques et morales d'un individu aboutit le plus souvent à une heureuse

médiocrité. Au contraire, le génie traduit d'ordinaire l'exaltation de certaines facultés, aux dépens de certaines autres, déprimées ou atrophiées : c'est une. névrose, qui peut faire le malheur de celui qui en est atteint et qui touche parfois à la folie. L'aiguillon intérieur dont parle saint Paul, lequel n'est autre que l'instinct sexuel, excite et trouble à la fois les facultés intellectuelles et les aptitudes physiques. L'existence de J.-J. Rousseau fournit à cet égard une démonstration des plus saisissantes.

On ne doit cependant pas en conclure que toute folie, et même tout défaut d'équilibre mental, est , corrélatif du génie : il y faut l'intensité exceptionnelle des facultés sensitives et intellectuelles.

Dès l'enfance de Rousseau, une certaine faiblesse et excitabilité des organes génitaux se manifesta, sans être due, comme il l'a cru plus tard, à tort, à quelque vice de conformation : aucun vice organique de ce genre n'a été découvert par les anatomistes qui ont fait son autopsie après sa mort.

Cette excitabilité se traduisit chez lui par les perversions sexuelles d'une imagination enfantine et par des habitudes solitaires, qui en sont presque toujours la conséquence, dans la période précédant la puberté» Les récits des Confessions à cet égard ne recèlent rien de bien exceptionnel.

Mais cette excitabilité, au lieu d'aboutir à une régularisation des fonctions sexuelles, persista et donna naissance à des maladies, ou plutôt à des infirmités véritables, qui tourmentèrent Rousseau jusqu'à sa mort; elles eurent sur son moral une influence funeste, comme il arrive pour la plupart des patients en proie à des affections chroniques, et spécialement à celles des organes génito-urinaires. Jusqu'à l'âge de trente ans, il demeura à la fois passionné en esprit et continent en fait, par timidité : « Voilà comment, dit-il lui-même, mes sens, d'accord avec mon humeur timide et mon esprit romanesque, m'ont conservé des sentiments purs et des mœurs honnêtes. » De là certains symptômes pathologiques, exposés tout au long dans les Confessions, Les aliénistes de nos jours les ont souvent constatés pour des centaines de cas analogues, où ils aboutissent quelquefois à la police correctionnelle. C'est ce qu'ils ont appelé de divers noms : le masochisme, le fétichisme amoureux, la rumination erotique des fétichistes, la folie exhibitionniste, etc. Lallemand, dans une étude approfondie sur Rousseau, rapportait les phénomènes présentés par celui-ci aux pertes séminales, auxquelles Lallemand, dominé par ses études de médecin spécialiste, attribuait une importance excessive : elle appartient plutôt aux causes dont cet accident représente l'un des effets.

On sait comment madame de Warens, avec sa moralité facile, accorda ses faveurs à Rousseau, pour le soustraire aux dangers de cet état, sans y apporter un soulagement définitif. « Je goûtai le plaisir, dit Rousseau; je ne sais quelle invincible tristesse en empoisonnait le charme. » Rappelons ici les vers de Lucrèce :

medio de fonte leporum

Surgit amari aliquid,quodin ipsisfloribus angat;

Lucrèce, génie névrosé, qui finit, dit-on, par le suicide.

En effet, le remède ne guérit pas notre malade. Il sembla même aggraver tout d'abord son épuisement : langueur générale, palpitations, éblouissements, bourdonnements, essoufflements, maux d'estomac, perle de sommeil, incapacité d'exercice violent et d'application intellectuelle, surtout quand il s'agit de suivre les idées d'autrui : tel est le tableau, sans doute exagéré, que Rousseau nous retrace de lui-même. Son hypocondrie commence à se dessiner : il reste plongé dans la mélancolie, se lamente sans motifs et se laisse aller au découragement. Tantôt il attribue son état à de l'arsenic, qu'il croit, à tort ou à raison, avoir avalé dans une expérience de chimie; il fait son testament, puis il cherche à s'éclairer par un ouvrage de médecine : « Je ne lisais pas la description d'une

maladie que je ne crusse être la mienne. « C'est là une illusion bien connue. — Finalement il se croit atteint d'une maladie bizarre, un polype au cœur. Sur ce, il s'empresse d'aller chercher les lumières des célèbres docteurs de Montpellier. De Chambéry à Montpellier, il a de nouvelles aventures amoureuses, qui ne durent pas le remettre en santé. Les médecins de la Faculté, ne lui trouvant aucune lésion organique, le regardent comme un malade imaginaire : « Mon ami, lui dit le professeur Fizes, buvez-moi de temps en temps un verre de bon vin. »

Cependant, sous l'influence de cette vie irrégulière de toute façon, l'irritation des organes ne fit que s'accroître. A l'âge de trente-sept ans (17/i8), il fut atteint de coliques néphrétiques, avec fièvre et ardeur et rétention d'urine, et dès lors il ne connut plus guère de repos complet. A cette époque, il était secrétaire de Francueil, beau-fils de madame Dupin, et il fit connaissance de Thérèse Levasseur, servante d'auberge, qui sut prendre sur lui un empire durable jusqu'à la fin de sa vie.

Rousseau entrait en même temps dans le grand mouvement d'esprit du xviii^ siècle et faisait la connaissance de Diderot, qu'il allait visiter au donjon de Vincennes. Diderot y était enfermé, à la suite de la publication de sa Lettre sur les aveugles.

Une nouvelle attaque de son affection des reins mit 'Rousseau au plus bas; il resta au lit cinq à six semaines, en proie à une affection qui exigeait des sondages continuels.

Cependant son talent se développait; le succès du Devin du village appelait sur lui l'attention publique. L'originalité de son caractère et de ses œuvres, la nouveauté littéraire des sentiments qu'il y exprimait excitaient la curiosité et la sympathie. Cette société polie et curieuse du xviii^ siècle applaudissait à réclosion du nouveau génie qui se révélait. Mais la révélation s'accomplissait au milieu de la souffrance de son promoteur. A cet égard, quelques-uns des médecins qui ont étudié sa vie l'ont comparé à Pascal, dont le génie s'est également épanoui au cours des douleurs delà maladie.

L'agitation nerveuse de Rousseau croissait avec le sourd agacement de ses souffrances physiques. Sa santé s'altérait de plus en plus; son infirmité lui imposait de fréquents besoins de sortir et le maintenait dans un état d'inquiétude incessante, qui lui faisait refuser une audience du roi; lequel avait désiré le voir pour lui faire une pension. Elle le tourmentait plus encore peut-être, en l'obligeant à se tenir éloigné des cercles et de la société des dames, malgré l'attrait •passionné qui attirait vers elles son imagination. Son

caractère s'aigrit, en raison même de cette contradiction : il devient de plus en plus susceptible et méfiant. Son amour-propre, surexcité par l'admiration publique, n'en est que plus sensible à la critique, qui s'acharne comme toujours en raison même de cette admiration. Sa maladie physiologique se compliquait, ainsi que dans les cas de ce genre, de particularités psychologiques, qui l'amenaient à exagérer la malveillance trop réelle de ses envieuK et à voir partout des complots imaginés pour le perdre.

Cependant chacun s'empressait à lui offrir, qui une retraite dans la forêt de Montmorency (madame d'Épinay), qui une place de bibliothécaire de la ville de Genève (Tronchin). Rousseau se décida pour l'hospitalité de l'Ermitage, mais avec réserves; car il redoutait toujours d'être asservi, trop faible pour résister aux offres de service et trop ombrageux pour en avoir pleine reconnaissance.

En même temps qu'il recherchait la solitude et la liberté de la campagne, il se plaignait de l'isolement où le laissaient ses amis. C'est à ce moment (1757), à l'âge de quarante- cinq ans, que Rousseau se trouva pour la première fois en présence de madame d'Houdetot, dont il devint aussitôt éperdument épris, mais toujours en vertu de ce fétichisme amoureux qui lui fit voir en elle, « au travers d'une espèce de délire »,

la Julie de la Nouvelle Héloïse « revêtue de toutes les perfections dont il venait d'orner l'idole de son cœur ». Elle le traita à la fois en ami, en maniaque, en malade. Il ne cessait en effet de l'être, sa manie morale et sa maladie physique était inséparables. En 1758, entouré de sondes et de bandages, se croyant près de mourir, malgré les remèdes du D' Thierry son médecin, il fait son testament. Trois ans après, le frère Come, célèbre spécialiste, lui déclare, après examen, qu'il n'a pas la pierre, mais une hypertrophie de la prostate et qu'il vivra longtemps : prédiction qui se vérifia par une survivance de dix-sept années.

Au milieu de tous ces maux, en partie réels, en partie imaginaires, et sous l'empire de la surexcitation intellectuelle et sentimentale, qui en était inséparable, Rousseau continuait son œuvre littéraire et sociale, avec une éloquence , une raison mêlée de paradoxes et en tout cas un éclat incomparable. C'est ainsi qu'il produisit successivement la Nouvelle Héloïse, le Contrat social et V Emile.

Déjà Voltaire, autre génie impressionnable, se croyant offensé par la Lettre a d'Alembert sur les spectacles (1758) et jaloux d'ailleurs de cette réputation rivale, avait commencé à diriger contre Rousseau les traits acérés et parfois injurieux de sa redoutable hostilité. Mais, en 1762, notre héros s'attaquait

au fondement même des institutions sociales. Aussi, à ce moment, ses craintes de persécution cessèrent d'être imaginaires.

Peu de jours après la publication du dernier ouvrage, il fut décrété de prise de corps et obligé de s'enfuir en Suisse; ce qu'il put d'ailleurs accomplir, grâce à la protection du prince de Conti et du maréchal de Luxembourg. Il y resta trois ans, en butte à des tracasseries croissantes, toujours languissant et valétudinaire.

Les Lett7^es de la Montagne soulevèrent de nouvelles colères, et Rousseau entra dans une période d'existence, où les imaginations d'autrefois trouvèrent des confirmations trop réelles, qui achevèrent de le pousser à l'hypocondrie et à la misanthropie. Repoussé de la Suisse, la France lui étant interdite, les gouvernements de Venise, de Turin, de Vienne lui refusent un asile. Mais il finit par accepter l'offre amicale et bienveillante de l'historien Hume et put passer en Angleterre. Un passeport spécial, avec autorisation d'arrêt à Paris, lui fut accordé. Là éclate cette contradiction perpétuelle de la France du xviii^ siècle, entre les institutions despotiques et' la protection donnée aux opinions philosophiques par la société d'alors.

Arrivé à Paris en décembre, Rousseau est accueilli

avec un enthousiasme extraordinaire : toutes les grandes dames veulent le voir. Mais les soirées et les dîners en ville ne tardent guère à retentir sur sa santé; il en résulte une rétention d'urine douloureuse.

Cependant il passe en Angleterre et il y trouve, sous le patronage de Hume, une retraite agréable et tranquille (1766), où il s'occupe de rédiger les Confessions.

11 en sort brouillé avec le philosophe anglais, et repris de plus en plus du délire des persécutions. En 1770, il est à Paris, toujours accablé de visites et de dîners, et, vers la fin de ses jours, il parle plutôt de ses rhumatismes que de son affection rénale, si ce n'est à la suite de voyages prolongés en voiture.

Rousseau se retira à Ermenonville, dans un asile ménagé par madame Girardin. On sait qu'il y mourut en 1778, âgé de soixante-six ans. Des bruits de suicide coururent alors, bruits que l'examen récent de son cercueil et de ses restes, dans les caveaux du Panthéon, où je les ai étudiés directement moi-même, lors de l'ouverture officielle de ces caveaux, le 18 décembre 1897 \ n'a pas confirmé. Son autopsie, ainsi qu'il a été dit plus haut, ne confirma pas non plus

1. Notice sur la sépulture de Voltaire et de Rousseau dans mon volume Science et éducation, p. 324.

les idées qu'il s'était faites de son vivant sur l'existence de certains vices de conformation.

En somme, Rousseau fut victime d'une surexcitation maladive des organes génito-urinaires, aboutissant plus tard à des phénomènes de dysurie. En même temps, et par une corrélation psychopatique bien connue, se manifestèrent ces appétits sexuels, en grande partie paralysés par l'impuissance, et plus tard cette mélancolie, cette hypocondrie, ce délire des persécutions, qui en sont trop souvent les conséquences.

Certes, cet état maladif n'a pas été la source du génie de Rousseau, car il ne saurait communiquer à quelqu'un des facultés que ne comporte pas sa constitution cérébrale. Mais on ne saurait contester que la surexcitation nerveuse, qui résulte d'un semblable état physiologique, ne puisse exalter le génie naturel d'un homme et augmenter l'éclat et l'intensité de son talent littéraire. Il en est dans cet ordre, comme dans l'agriculture : c'est en plaçant les arbres dans des conditions anormales et souvent contraires à leur évolution spontanée que l'on réussit à en obtenir les fruits les plus savoureux.

Le D' Cabanes a réuni dans son étude les documents relatifs à une question intéressante dans l'histoire de J.-J. Rousseau. Il s'agit des enfants qu'il aurait eus

de Thérèse et abandonnés aux Enfants-Trouvés. Des doutes ont été soulevés à cet égard et longuement discutés. On s'est demandé si ce récit n'avait pas été inventé de toutes pièces par Rousseau, par vanité génésique : on sait, en effet, que, malgré toutes les tentatives faites pour rechercher ces enfants, tant après la mort de Rousseau que de son vivant, aucune trace n'a pu en être retrouvée. On a ajouté que ces enfants auraient fort bien pu être ceux de Thérèse, dont Tinconduite est connue, en dehors de la paternité de Rousseau. Mais ce sont là des questions insolubles. Je dirai cependant qu'en fait, on a publié un document qui semble ne guère laisser de doute à l'égard de l'existence même de ces enfants; il s'agit de la cession que Thérèse fit après la mort de Rousseau et par acte notarié des droits de propriété sur les manuscrits musicaux laissés par son mari, à la condition que le produit en fût attribué à l'hospice des Enfants- Trouvés : ce qui fut d'ailleurs réalisé, le produit s'étant élevé à 3 liOO livres.

Peut-être, en terminant, ne sera-t-il pas hors de propos de signaler quelques rapprochements singuliers entre Voltaire et Rousseau, rivaux de gloire et d'influence pendant leur vie et morts à quelques mois d'intervalle, en 1778. Tous deux, en effet, ont été en proie aux inquiétudes et aux souffrances d'une

maladie vésicale, sur la fm de leurs jours, ainsi qu'à la surexcitation cérébrale qui en est trop souvent la conséquence. L'existence de Rousseau en est remplie, comme le montre la présente notice, Voltaire n'en souffrit pas moins, du moins dans les années qui ont précédé sa mort. Les péripéties glorieuses, mais impuissantes, de la fin de sa vie les avaient singulièrement exaltées, et il est mort, comme Rousseau, en proie à une sorte de délire, que le médecin Tronchin qualiliait de folie. Les physiologistes de nos jours y verraient peut-être ce délire urémique, qui accompagne souvent l'arrêt des fonctions du rein durant les derniers jours des malades.

Quoi qu*il en soit, les noms de Voltaire et Rousseau demeurent liés d'une façon inséparable dans l'histoire de la Révolution française. Tous deux furent dévoués à l'humanité, quoique avec un idéal différent : celui de Voltaire plus prochain et déjà réalisé à peu près entièrement de nos jours; tandis que l'idéal de Rousseau se prolonge dans l'élan plus vague qui entraîne vers le socialisme les générations nouvelles.

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