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Science et morale, p

Les guêpes, en effet, ont une véritable constitution sociale, pareille à celle des abeilles et qu'il est bon de résumer en quelques lignes, afin de montrer quels sont les moyens d'attaque et de résistance des deux parties adverses.

La cité des guêpes n'est pas une cité permanente, comme la ruche; c'est une cité annuelle, construite à chaque retour de la saison printanière; rapidement accrue, frappée de mort quand viennent les froids de l'automne et qui n'est plus relevée au même lieu l'année suivante. Les villes des hommes ne présentent rien d'analogue. Tout au plus pourrait-on y comparer les campements des pasteurs nomades. Ceux-ci ont eu quelquefois pour fondateur un individu, patriarche groupant autour de lui les enfants qu'il avait engendrés et leur descendance, conformément à l'origine que les légendes bibliques atlribuent à l'espèce humaine. Or une telle origine est la règle invariable pour les cités des guêpes, mais avec une spécialisation plus grande du rôle générateur. La vie de ces bestioles est ordinairement annuelle; quelques-unes d'entre elles réussissent à hiverner, tapies dans des retraites où le froid hiver ne vient pas les frapper de mort. Aux premiers beaux jours du printemps, une femelle sort de son abri. Guidée, soit par les souvenirs de sa première existence, soit par un instinct héréditaire,

elle choisit un emplacement favorable. Pour les guêpes ordinaires, cet abri est le plus souvent souterrain. Certaines préfèrent le creux d'un tronc d'arbre, dont le ligneux a été en partie dévoré par des larves. Quelques-unes, les guêpes cartonnières particulièrement, se fixent contre des rochers, des murailles, ou suspendent leurs travaux aux branches de certains arbres. Quel que soit l'abri choisi, le premier soin de la guêpe mère est de le garnir de cellules, destinées à sa progéniture. Ces cellules sont faites à l'image de celles des abeilles; mais la matière en est différente. La guêpe recueille des débris de feuilles sèches, des fibres de bois en décomposition : elle les emporte, les taille avec ses mandibules engrenées; elle les agglomère, avec une sorte de salive qu'elle sécrète. Elle triture et élabore, jusqu'à ce qu'elle ait réduit le tout à l'état d'une feuille papyracée, qu'elle replie en un cylindre hexagonal, de même forme que celui de l'abeille. Tout ce travail ressemble fort à celui des Égyptiens fabriquant des feuilles de papyrus, avec les lamelles d'un roseau, juxtaposées à l'aide d'un encollage spécial. Je ne sais si les procédés de fabrication de ce produit de l'art humain ont été imités des hyménoptères, mais l'objet en est différent. Le papyrus des Égyptiens était destiné à recevoir l'écriture et à conserver le souvenir des actes sociaux et

des événements historiques, c'est-à-dire à assurer la perpétuité morale de l'humanité; tandis que le papyrus des guêpes doit assurer la perpétuité matérielle de leurs générations. Les analogies en cet ordre peuvent même être suivies plus loin. Au lieu de papyrus, l'abeille emploie la cire pour construire les cellules qui abriteront ses descendants. La cire aussi a remplacé le papyrus, dans les tablettes sur lesquelles les Latins inscrivaient leurs écritures.

Cependant, au fur et à mesure que la guêpe construit ses cellules, elle les groupe sous forme de rayon, et elle dépose en toute hâte dans chaque cellule un œuf, qui se change en une larve nourrie de miel et devient bientôt une guêpe adulte, par une dernière métamorphose. Dès que ces élèves, ces enfants de la première guêpe sont assez nombreux, le rôle de la mère change. Elle se constitue à l'état de souveraine, de patriarche, pareille à celle des abeilles; elle se fait nourrir par sa progéniture et devient une véritable reine, uniquement occupée à pondre de nouveaux œufs et à multiplier les membres de la cité. Mais, circonstance inconnue chez les vertébrés, les guêpes issues de cette mère sont asexuées, comme les abeilles ouvrières; elles se constituent, à la place de la reine, les nourricières de la génération nouvelle, qui va sortir d'elle : elles se dévouent tout entières à

la construction des nouvelles cellules et à la nourriture des œufs, que la reine ne cesse d'y déposer. Aux quelques cellules premières, groupées en maigre rayon, succède toute une cité, formée de gâteaux superposés et protégés par un ensemble commun d'enveloppes papyracées.

Le nid des guêpes ordinaires est généralement souterrain, installé dans les galeries creusées par les taupes ou les rats, voire même par les lapins; il s'ouvre à la surface du sol par des orifices multiples. Il est souvent assez profond, enfoncé à quelques pieds sous terre, d'un accès difficile. En quelques mois, des milliers de guêpes se trouvent ainsi rassemblées dans le guêpier, d'autant plus multipliées qu'elles ont pu trouver au dehors une nourriture plus abondante. Mais elles périssent, comme je l'ai dit, aux premiers froids; à l'exception de quelques femelles, plus robustes, nourries exceptionnellement et mieux préservées contre le froid par leurs abris accidentels : ce sont elles qui reproduiront la race, l'année suivante.

Telle est la constitution des sociétés de guêpes, semblables à bien des égards aux sociétés des abeilles. Mais celles-ci ont été protégées et domestiquées par l'homme, qui supporte leurs ravages parce qu'il tire parti de leur industrie et exploite leurs produits, miel,

cire, etc. Au contraire, les guêpes ne fabriquent rien d'utile; ce sont des ennemis qui renversent les rôles à notre égard et pullulent dans nos jardins pour dévorer les fruits cultivés et multipliés par les agriculteurs. De là, la guerre engagée et qui se poursuit sans relâche entre les deux espèces, guêpe et homme, avec des moyens inégaux, guerre éternelle et impitoyable : Adversus hostem seterna auctoritas esto.

Ce n'est pas là d'ailleurs une exception ou un usage singulier : entre l'homme et l'animal, la lutte pour l'existence est incessante; parfois avec échange réciproque de profits, rarement de services. Aux carnassiers l'homme prend leur fourrure, et même, comme pour l'ours, leur chair. Quelques-uns, tels que le chien, sont devenus nos serviteurs héréditaires, à charge de services réciproques. Ce sont surtout les races vivant à l'état sauvage en société qui ont adopté l'homme comme chef. Le chat, le furet, le faucon, qui vivent isolés à l'état sauvage, n'acceptent qu'une domestication incomplète, et demeurent toujours des bêtes de proie, commensaux individuels et indociles. Pour ce qui est des insectes, il n'existe entre l'homme et l'animal aucun lien psychologique : l'homme exploite les sociétés des abeilles en leur enlevant leur miel, en retour de la protection qu'il assure à leurs habitations et à leur récolte. Aux fourmis, il ravit

leurs larves pour nourrir son gibier; il détruit leurs cités, sans leur offrir de compensation. Certaines chenilles, entretenues par lui, fournissent, sans le savoir, à notre luxe, la soie qu'elles filent pour abriter leurs larves : celles-ci sont sacrifiées sans pitié.

En définitive, dans les relations entre l'homme et les insectes, il n'y a qu'une réciprocité trop rare; la plupart détruisent nos arbres et nos plantations, sans nous rendre aucun service. Ce sont des adversaires, contre lesquels l'homme est trop souvent impuissant ; tandis que d'autres espèces sont, au contraire, ses victimes, sans compensation et sans vengeance. Mais il en est qui entrent en lutte avec lui et dont il ne triomphe pas sans difficulté ni accident.

Telle est la guêpe : avec elle, nul profit. C'est un pirate armé : il pille nos récoltes; et qui veut s'y opposer a affaire à son aiguillon envenimé. Avec l'été et la saison des fruits, les essaims de guêpes sortent de terre. Tout leur est bon, les fleurs, les fruits, la chair morte et même la chair vivante, et elles ne reculent devant rien, dussent-elles attaquer leurs sœurs les abeilles et les couper en deux, pour ravir le miel emmagasiné dans leur corps.

Les premiers groupes contre lesquels mon jardinier a dû lutter cette année ont apparu de très bonne heure : c'étaient des guêpes canonnières (dites

polistes), qui cherchaient à se fixer aux murs de la maison. Sur une bande de plâtre, exposée au soleil, j'aperçus un jour un petit paquet de cellules papyracées Yides, trois ou quatre, déjà fixées par Tanimal qui voltigeait autour : on enleva ces cellules. Quelques heures après, nouveau paquet à la môme place : enlevé de nouveau. La place fut nettoyée avec soin. Cependant, avec une obstination singulière, les polistes s'acharnèrent; chaque jour on retrouvait plusieurs rayons, une fois même, tout un gâteau, déjà pourvu d'œufs et entouré de guêpes vivantes. Plusieurs furent écrasées; les autres s'enfuirent sans se décourager. Je ne sais ni pourquoi elles avaient fait élection de cet endroit, facile à atteindre et funeste à leur race; ni quel attrait les ramenait sans cesse au même point : sans doute quelque odeur, insensible pour l'homme. Au bout d'une semaine de désastres, elles renoncèrent.

La lutte fut plus rude contre les guêpes ordinaires et leurs nids souterrains. Malgré toutes les précautions il y eut plus d'une personne piquée, et cela à diverses reprises. La piqûre de la guêpe est fort douloureuse; surtout lorsque la bête est irritée et la température extérieure élevée. J'ai vu des enfants piqués à la paupière, dont la paupière gonflée ne tardait guère à clore complètement l'œil et que la joue tuméfiée ren-

dait méconnaissables. Il n'y a d'ailleurs aucun danger sérieux, à moins que la guêpe cachée dans un fruit n'ait été avalée et n'ait piqué Tarrière-gorge; ou bien qu'elle n'ait atteint le globe même de l'œil, circonstance exceptionnelle. Quand la piqûre a lieu sur les mains, ou loin des yeux, il suffit, comme *on sait, d'enlever l'aiguillon resté dans la plaie et de traiter celle-ci par une goutte d'ammoniaque ou de vinaigre, ou d'eau de Cologne, ou mieux de permanganate de potasse; à la condition de faire pénétrer ce dernier dans la petite plaie. Mais c'est ce que l'on ne peut faire au voisinage immédiat de l'œil. Quoi qu'il en soit, la douleur est assez durable. Elle dure souvent plusieurs jours, surtout si le venin a été insinué à la jointure d'une articulation et à une certaine profondeur; il en résulte parfois une sorte de névralgie, s'irradiant dans tout le voisinage. La piqûre du frelon est plus redoutable.

Il y a donc intérêt et même nécessité de détruire les nids, lorsqu'ils sont situés au milieu du gazon, ou dans les lieux où jouent les enfants : il faut protéger ceux-ci, en même temps que les récoltes. Mais l'opération ne va pas sans difficultés.

La première idée qui se présente, c'est d'asphyxier les guêpes dans leur asile souterrain. Le trou par lequel elles entrent et sortent continuellement est

facile à reconnaître : c'est d'ordinaire l'orifice d'une galerie de taupe ou de rat. On y enfonce une pierre pointue, en opérant avec promptitude; avant que les bestioles qui rentrent se soient rassemblées, ce qui ne tarde guère. On se retire aussitôt, et, si l'on s'en est approché tranquillement, sans mouvement brusque, et retiré de même, on court peu de risques. Cependant les guêpes du dehors accourent bientôt de toutes parts, appelées par les premières qui cherchent à rentrer; elles font entendre une sorte de bourdonnement irrité, d'une sonorité toute spéciale, et auquel répond un bourdonnement souterrain semblable, émis par les guêpes restées dans le guêpier et qui veulent sortir. Mais, au bout d'un moment, on voit apparaître d'autres guêpes issues de quelque trou voisin du même terrier : les galeries où elles sont cantonnées ont d'ordinaire plusieurs orifices. N'y en eût-il qu'un seul, elles ne larderaient guère à s'en ouvrir de nouveaux, comme il va être dit.

Cette multiplicité d'orifices rend également impuissants les autres procédés d'obstruction et de destruction employés une seule fois; même en y joignant des méthodes plus violentes, par exemple en versant de l'eau bouillante dans l'orifice. La terre absorbe bientôt cette eau; elle se refroidit et elle n'atteint pas le nid principal, situé dans quelque embranchement

latéral plus ou moins éloigné. De même, l'emploi des liquides délétères, acide sulfurique, potasse, sulfures alcalins, liquides pyrogénés : tout cela s'engloutit et se perd. Dès le lendemain, on voit les guêpes ressortir et pulluler par le même orifice. Les gaz asphyxiants : ammoniaque, acide sulfureux, hydrogène sulfuré, vapeur de sulfure de carbone, ne sont guère plus efficaces; quelques guêpes périssent d'abord, jusqu'à ce que ces gaz aient été dissipés dans l'atmosphère, ou absorbés par la terre. Mais la plupart des guêpes ferment leurs trachées et traversent l'espace délétère, sans en respirer l'atmosphère empoisonnée. Les liquides glissent d'ailleurs sur leur corps cuirassé de chitine imperméable. On a préconisé l'emploi d'un liquide inflammable, tel que l'essence de pétrole versée dans le trou et mise en feu aussitôt. Mais c'est là une dépense et un danger inutiles. A part quelques guêpes grillées, le reste s'enfonce dans les galeries latérales et s'abrite ; le feu éteint, elles ressortent plus exaspérées.

Un autre artifice réussit quelquefors, au début même de l'occupation du terrier, lorsqu'il n'a qu'un seul orifice et ne renferme encore qu'une génération : il est fort simple. On prend un gros morceau de chaux vive, on l'imbibe complètement d'eau dans un vase placé à quelques mètres de distance, et aussitôt on le dépose doucement sur le trou. Au bout de quelques

minutes il s'éteint, foisonne et se réduit en une poussière légère et impalpable. Les guêpes sont maintenant forcées, pour entrer ou sortir, de traverser cette poussière caustique, qui recouvre tout leur corps et imprègne leurs ailes. J'ai ainsi détruit quelques nids; mais le procédé ne réussit plus dès que l'essaim est devenu considérable, parce qu'elles percent d'autres trous.

La lutte contre un nid, une fois commencée, doit être poursuivie jusqu'au bout pour protéger les enfants et les raisins; le succès en est d'ailleurs infaillible, si l'on procède avec méthode et persévérance. — Voici ce que nous a appris une expérience réitérée depuis plusieurs années.

La lutte comprend deux phases : action collective, dirigée contre le guêpier tout entier; action spéciale, dirigée contre chacun des individus qui le composent.

L'action collective consiste à obturer le nid. En apparence, rien de plus aisé et de plus prompt : une pelletée de terre semble suffire; on écrase l'orifice d'un coup de bêche, ou même de talon, on y dépose de la terre, on la foule fortement, et tout est dit. Mais ces premières opérations ne vont pas sans quelques risques et difficultés. D'abord, il y a d'ordinaire plusieurs orifices, qu'il a fallu reconnaître, au préalable,

et qui exigent des opérations successives. Ces opérations ne doivent pas être exécutées de jour, à une heure où la plupart des guêpes sont dehors et où la rentrée des bêtes, chargées de butin, c'est-à-dire de nourriture pour les larves, est incessante, ainsi que leur sortie à la recherche de ces provisions. Non seulement on n'emprisorfne alors qu'une fraction du petit peuple ailé; mais, pendant la durée même des actes nécessaires, l'opérateur est bientôt assailli à la fois : d'un côté, par les guêpes du dedans, les unes se précipitant à l'orifice incomplètement clos, les autres aux autres orifices demeurés ouverts ; et d'un autre côté, par celles du dehors, qui accourent à l'appel claironnant des gardiennes de la cité. On voit les insectes ailés surgir de toutes parts, du sein des herbes et des buissons environnants et arriver de distances imprévues. Cet appel semble même entendu à travers la terre, dans les cas où l'on a réussi à boucher l'orifice, sans attirer l'attention des guêpes extérieures. On sait que les fourmis font aussi entendre des bruits souterrains de ce genre, fort perceptibles. De là, l'acharnement des bataillons accourus du dehors. Au premier moment de l'obturation, si le jardinier s'est approché doucement, les guêpes ne l'ont pas aperçu : leurs yeux ne semblent pas voir l'homme en détail, si ce n'est comme une sorte de tache, de nuage plutôt,

confus et coloré, qu'elles assimilent sans doute tout d'abord aux arbres et corps inanimés. Elles ne semblent pas avoir acquis cette crainte héréditaire de l'homme, qui a frappé les races d'animaux supérieurs. Le jardinier peut alors se retirer tranquillement. Mais il ne saurait continuer sans danger l'attaque interrompue. Autrement, et surtout s'il prend peur et précipite ses gestes, les guêpes l'aperçoivent aussitôt et se jettent avec furie sur cet objet mobile. Les unes s'attachent aux vêtements : celles-ci sont peu dangereuses. Mais d'autres s'attaquent aux parties découvertes, le visage et les mains; quelques-unes s'engagent même daùs les cheveux, dans les manches, ou dans le pantalon. Dès qu'elles ont touché la peau, elles reconnaissent aussitôt, par le tact ou par l'odeur, qu'elles ont atteint leur adversaire, et elles enfoncent leur aiguillon. Que celui-ci reste ou non dans la plaie, l'opérateur n'a plus qu'à se retirer pour panser ses blessures. Celles-ci sont d'autant plus multipliées qu'il a persisté plus longtemps dans ses travaux de siège, et leur nombre suffit souvent pour provoquer une fièvre pénible et prolongée.

Aussi l'obturation des orifices doit-elle avoir lieu le soir, quand les guêpes sont rentrées et que le froid de la nuit, joint à l'absence de lumière vive, a endormi l'essaim et paralysé son activité. On a pris soin,

d'ailleurs, d'apprêter à quelques pas une brouette de terre meuble et quelques arrosoirs remplis d'eau. Vers neuf heures du soir en été, le jardinier arrive, il donne un coup de bêche ou deux, de façon à effondrer le trou. Aussitôt, il bat le sol avec le plat de sa bêche; il y verse de Teau, puis ajoute la terre meuble de sa brouette; le tout comprimé et foulé, en une ou deux minutes, avant que le guêpier réveillé ait pu se mettre en défense, on se retire.

Le lendemain matin, on inspecte les lieux, et c'est à ce moment que l'on reconnaît les orifices inaperçus jusque-là, par lesquels les guêpes commencent à sortir. Si tous ont été bouchés, et si l'on a opéré dès les premiers jours de la construction du nid, tout peut être fini : le guêpier est éteint. Mais il est rare que l'on réussisse ainsi du premier coup. Dans le cas où les guêpes sont déjà nombreuses, et si elles ont construit leur édifice et commencé à nourrir les larves, elles ne tardent guère à reparaître. Il ne faudrait pas croire, en effet, qu'elles aient été asphyxiées dans leurs galeries. Elles continuent à y respirer, presque aussi bien qu'à ciel ouvert. En effet, ces atmosphères confinées communiquent toujours par une multitude de petits trajets avec l'atmosphère générale : les analyses des chimistes ont montré que l'air y a sensiblement la même composition qu'au dehors. Or, les

guêpes ainsi renfermées, renforcées à mesure par réclosion des colonies intérieures, se mettent aussitôt à l'œuvre, dès qu'elles se sont réveillées le matin, et elles percent à travers la terre un canal terminé par un nouvel orifice. J'ai vu des canaux improvisés de ce genre longs de plus de 50 centimètres. Au bout de quelques heures, ou de deux ou de trois jours au plus, l'essaim bourdonnant reparaît au jour, animé d'une nouvelle activité. Le jardinier doit recommencer son travail chaque soir, boucher les nouveaux orifices, accumuler au-dessus de la terre mouillée.

L'opération est rendue plus difficile, lorsque le nid se trouve au voisinage d'un arbuste ou d'un arbre, la percée de l'essaim se faisant le long même de l'écorce. Cependant en persévérant, en couvrant de terre une surface qui atteint parfois plusieurs mètres carrés, l'opérateur, s'il est patient et obstiné, finit par avoir raison de l'essaim. Celui-ci disparaît, soit qu'il ait fini par être étouffé sous ses galeries écroulées; soit que les guêpes et leur couvain aient péri, faute de pouvoir renouveler incessamment leurs aliments.

Pendant longtemps encore, on voit quelques guêpes vagabondes, qui n'avaient pu rentrer au nid le soir, errer sur la terre entassée, à la recherche de leur demeure engloutie. Il faut écraser ces derniers repré-

sentants de la cité, une à une, si Ton ne veut pas qu'elles tentent de rouvrir les passages obstrués.

La lutte collective que je viens de décrire est longue et pénible; mais on peut singulièrement l'abréger en y joignant des procédés de destruction individuelle.

Les filets dont on se sert pour prendre les papillons sont ici d'un faible usage; on peut, à la rigueur, les mettre en œuvre pour capturer les frelons isolés, d'ordinaire peu nombreux, qui attaquent les raisins. Mais leur emploi échoue contre les multitudes des guêpiers, et il expose fort l'opérateur.

Le procédé le plus efficace que je connaisse consiste dans l'emploi des pièges à mouches, sortes de grandes sphères creuses de verre, bouchées à leur partie supérieure et pourvues par en bas d'un large orifice, autour et au-dessus duquel le verre se recourbe intérieurement, de façon à former une sorte de demianneau creux, capable de contenir un quart de litre de liquide. Le tout repose sur trois pieds. On y verse à l'avance de l'eau de savon un peu épaisse, additionnée d'eau de Javel. On peut même enduire les bords de l'ouverture intérieure avec un peu de miel, ou de prune écrasée. Cependant cette précaution, fort utile pour attirer les mouches, n'est pas indispensable

quand il s'agit de détruire un guêpier. On se procure à Tavance deux ou trois pièges de ce genre, s'il s'agit de détruire un seul guêpier; davantage, s'il y a plusieurs guêpiers. Deux ou trois couples de pièges employés successivement peuvent suffire contre un certain nombre de nids.

Ceci posé, dès qu'on a reconnu l'orifice d'un guêpier, on apporte tranquillement le piège tout garni et on le dépose sans précipitation sur l'orifice; ce qui se fait en deux ou trois secondes. On recule promptement, à trois ou quatre pas, et on observe, sans bouger et sans risque, ce qui va se passer.

Les guêpes qui sortent de leur trou, deux ou trois par minute, en s'élevant d'un vol impétueux, se heurtent contre les parois transparentes, qu'elles n'aperçoivent pas.

On sait que le verre constitue un mystère que les animaux ne comprennent pas. Non seulement les insectes volants, mais les animaux supérieurs euxmêmes, tels que les oiseaux, vont se heurter contre les vitres de nos appartements; ils ne réussissent que difficilement à s'échapper par la porte ouverte d'une chambre pourvue de fenêtres closes. La grande lumière les attire et les ramène sans cesse contre les parois transparentes.

Au cas actuel, les guêpes emprisonnées volent avec

fureur contre le dôme du piège, sans penser à descendre pour sortir par l'espace inférieur, resté libre entre les pieds de verre et le sol. Elles font entendre aussitôt leur cri d'appel, et les guêpes sortent en foule de l'intérieur du nid et tourbillonnent dans la sphère creuse, jusqu'à ce que leur vol aveugle les précipite au sein du liquide visqueux, où elles périssent. Bien peu tombent à terre, et rampent jusqu'à l'espace libre du dehors, qu'elles atteignent par hasard; on les voit sortir, les ailes mouillées, engluées et blessées par la liqueur caustique.

Ce n'est pas tout : l'appel entendu du dehors a fait aussi accourir de toutes parts les guêpes sorties auparavant du nid pour aller aux provisions. Au bout de trois ou quatre minutes, elles aussi arrivent en tourbillonnant et forment un nuage épais autour du piège transparent, qu'elles ne réussissent pas à percer. Mais elles ne bornent pas là leurs efforts. Un certain nombre parviennent par accident, au cours de leur vol irrégulier, jusqu'à la partie inférieure du piège, et celles s'y trouvent retenues à leur tour, aucun avis ne leur étant donné ni par les guêpes renfermées ni par celles qui ont réussi à sortir. Aussitôt entrées, ces guêpes s'envolent dans la grande sphère creuse d'en haut et se mêlent au tourbillon intérieur, pour se noyer à la longue comme les autres, au sein du liquide visqueux.

Le drame de destruction dure ainsi, jusqu'à ce que toutes les bestioles qui y ont participé aient été enlizées dans Teau de savon. Au bout d'une heure ou deux, si l'on revient visiter le piège, le mouvement tourbillonnant a cessé, tant au dedans qu'au dehors. A peine voit-on quelques rares insectes voleter à l'intérieur, ou rentrer de l'extérieur. Les guêpes mouillées qui sont trouvées rampant à terre, dans le voisinage, sont faciles à écraser. Le piège a englouti ainsi plusieurs centaines de guêpes. On l'enlève; on enfouit les guêpes mortes dans un trou, on renouvelle l'eau de savon.

Cependant l'essaim n'est pas détruit, et si l'on se bornait à replacer le piège toujours sur le même point, la destruction se prolongerait, désormais ralentie, pendant un grand nombre de jours. Un seul orifice, d'ailleurs, est ainsi recouvert, et les guêpes survivantes, averties sans doute par une expérience tardive, n'y p assent plus guère. Il semble même que quelquesunes évitent, désormais le piège et rentrent directement, en marchant à terre entre les pieds de verre et sans voler. En tout cas, celles qui restent, et elles sont encore fort nombreuses, choisissent d'autres issues; ou bien elles en percent à côté, à travers la terre.

C'est pourquoi dès le début, s'il y a deux ou trois

orifices reconnus, il convient de placer un piège sur chacun d'eux. En tout cas, quand le soir est venu, on doit recommencer l'opération collective de l'obturation mécanique des trous, tant anciens que nouveaux, avec de la terre mouillée.

A la vérité, le lendemain, de nouveaux trous apparaîtront. Mais, aussitôt reconnus, on dépose audessus un piège fraîchement garni et l'extermination recommence; elle dure un certain temps, car il faut plusieurs jours pour noyer les milliers de guêpes d'un nid existant depuis quelques semaines. On y parvient cependant, et dans un temps bien plus court que si Ton se bornait à boucher chaque soir les trous.

La lutte terminée, essayons de dégager les applications de ces études à la sociologie générale. J'entends particulièrement insister sur les procédés multiples suivant lesquels l'individu vivant se trouve subordonné aux collectivités dont il fait partie; collectivités qui possèdent une vie plus haute, plus intense et en quelque sorte d'un ordre supérieur à la sienne. La finalité théologique s'exerce ici, non plus sur des êtres isolés, mais sur des ensembles, sur des résul-

tantes, au sein desquelles tendent à se dissoudre, à des degrés divers, et les destinées et les volontés individuelles.

Tout être vivant, en effet, représente une résultante matérielle et effective d'êtres inférieurs : à la base, les bactéries, les prétendus protozoaires, les êtres cellulaires, dernier terme visible et sensible à nos organes, même rendus plus pénétrants parle concours des instruments de la physique et de la chimie. On ne saurait douter qu'ils constituent eux-mêmes des organismes déjà très compliqués. Mais noire science jusqu'à ce jour n'a pas réussi à pénétrer plus avant. La physiologie, la pathologie, constatent cependant que chacun de ces êtres réputés élémentaires peut vivre d'une vie isolée, utile ou fatale aux êtres supérieurs, mais toujours aux dépens de ces êtres supérieurs. Il poursuit son existence avec un égoïsme aussi absolu que celui des cristaux minéraux, multipliés indéfiniment dans une solution sursaturée.

Cependant la science a constaté que les êtres vivants plus complexes, tels que les végétaux, les polypes, les zoophytes, doivent être regardés comme constitués par l'agrégation de bactéries, cellules et protozoaires. Ces êtres plus complexes, plus volumineux, constituent de nouvelles individualités, douées d'une vie commune, se nourrissant et se repro-

duisant conformément à un type personnel, et se développant en vertu d'une certaine idée directrice, qui se subordonne les individualités élémentaires.

A un degré plus haut, nous voyons apparaître des ordres nouveaux de résultantes : les rayonnes, les annelés, les vertébrés, constitués par la réunion systématique d'éléments similaires, — segments, anneaux, vertèbres, — qui vivent d'une vie commune, de plus en plus centralisée. Le système de ces êtres supérieurs finit par se subordonner ainsi à son tour, d'une façon en apparence presque complète, les zoonites, anneaux et vertèbres, dont ils sont les résultantes; de même que ces zoonites s'étaient subordonné d'abord les cellules et bactéries initiales. Les individualités primitives et leurs premières résultantes s'effacent ainsi de plus en plus, sacrifiées à l'impulsion directrice de la résultante supérieure.

Jusqu'ici, les êtres ainsi assujettis à une direction commune le sont d'une façon effective : ils sont réunis, soudés dans un système défini, doué à son degré le plus haut d'une conscience unitaire, d'une volonté propre, laquelle n'a aucune connaissance directe des unités inférieures dont elles résultent.

Cependant le terme extrême de la concentration de la vie n'est pas encore atteint; il existe un degré transcendant, constatable par notre observation, mais

dont la conception complète échappe à l'intelligence humaine : je veux parler des sociétés animales.

Nous voyons, en effet, par l'étude des insectes, comment des sociétés se constituent en vertu de la réunion d'êtres vivants similaires entre eux, mais indépendants les uns des autres, et dont la réunion et la coordination s'imposent néanmoins aux individus, sans délibération ni réflexion, et en vertu d'une sorte de force inéluctable. Les sociétés des abeilles, des fourmis, des guêpes, ont des origines souvent annuelles, auxquelles le libre consentement des individus n'a pris aucune part. Elles se développent ensuite d'une façon non moins fatale, quoique avec le concours empressé et en apparence libre, c'est-à dire affranchi de toute coaction ou servitude, imposée soit par la force, soit par un système légal d'institutions préexistantes. L'individu s'y trouve sacrifié à la communauté sans aucune résistance, sans avoir même conscience de son sacrifice. Dès avant sa naissance, il a été dépouillé de la fonction reproductrice, l'une des plus impulsives et des plus puissantes chez les autres espèces animales, — cette faculté étant ici réservée à une femelle, seule chargée de la conservation de l'espèce, avec quelques mâles voués à l'exécution d'une sorte de mécanisme social et périssant aussitôt l'avoir accompli. — Tout le reste est ouvrier, sans

loisir ni initiative propre, uniquement occupé à construire et à conserver l'édifice social, à élever et à nourrir les larves, ainsi que le souverain générateur. La société entière est ainsi orientée vers la conservation de l'espèce : son unité est absolue, et cependant cette unité n'est point matérielle. « L'âme » de la ruche ou du guêpier est une résultante purement idéale, plus forte cependant et plus vraie que l'existence actuelle des êtres particuliers dont l'association détermine cette résultante sociale!

On voit par là comment, dans cette échelle progressive de la vie, nous nous élevons depuis des résultantes matérielles, les plus simples et les plus nettes d'abord en apparence, puis de complication croissante, jusqu'aux résultantes idéales, plus réelles que les êtres individuels qui les constituent; plus actives aussi et plus efficaces, en définitive, que les résultantes matérielles les mieux concentrées. Entre ces deux ordres d'associations, les unes d'ordre matériel, les autres d'ordre idéal, tous les degrés intermédiaires peuvent être constatés, sans qu'il y ait entre eux deux aucune distinction logique absolue.

On peut aller plus loin et plus haut : au point de vue philosophique, la science humaine ne connaît et ne conçoit même aucune unité simple et absolue dans l'ordre des existences. Toute existence réelle et

perceptible implique mouvement et évolution, et, par conséquent, complexité. En fait, toute unité connue est donc une résultante. Réciproquement, toute résultante est susceptible de fonctionner, dans son ordre propre, comme une certaine unité spécifique. A cet égard, nos observations révèlent un nombre indéfini de modes d'existences réalisées, pour les unités aussi bien que pour les résultantes naturelles. Nous ne constatons et nous ne concevons même, je le répète, aucune unité existante comme absolument simple, qu'il s'agisse, soit des êtres vivants, animaux et végétaux, depuis la cellule élémentaire jusqu'au vertébré et à l'homme lui-même; soit des êtres minéraux, tels que les cristaux visibles, ou bien les molécules et les atomes inaccessibles à notre vue. Une analyse exacte des phénomènes ne permet donc à la connaissance humaine d'accepter aucune limite ou distinction rigoureuse sous ce rapport, pas plus au point de vue physique et chimique qu'au point de vue biologique.

Si nous faisons l'application de ces idées aux sociétés animales, il est facile de reconnaître que les sociétés humaines remplissent un rôle intermédiaire, l'action de l'idée collective y étant moins puissante que dans les sociétés d'insectes. Le bien, le devoir, la liberté sont des notions essentiellement humaines, qui ne sauraient guère être conçues dans l'ordre des

sociétés animales dont je parle en ce moment : car ce sont là des sentiments individuels, et il n'y a de morale que pour des volontés et des consciences personnelles. Mais cependant on ne saurait se refuser à apercevoir comment la notion de solidarité, vers laquelle tendent si puissamment aujourd'hui les peuples civilisés, pourrait faire concevoir le passage d'un ordre de sociétés à l'autre. En défmitive, la solidarité dans la race humaine ne peut être conçue que comme librement imposée à la somme des volontés personnelles, par la conscience individuelle et par le noble sentiment de l'amour fraternel des hommes les uns pour les autres : la solidarité représente la satisfaction la plus complète de nos instincts sociaux, c'està-dire la forme la plus élevée de la personnalité des individus. Voilà comment nous aboutissons au dévouement à la patrie et à l'humanité, c'est-à-dire au sacrifice même de cette personnalité individuelle en faveur de la collectivité sociale.

Réponse de M. Berthelot aux discours et adresses 'présentés à f Assemblée^.

Monsieur le Président,

Monsieur le ministre,

Mes chers Confrères, Collègues et Amis,

Et vous, jeunes gens, mes élèves et mes amis,

Je suis profondément touché et vraiment confus des hommages que vous me rendez en ce moment. Ces honneurs, je le sais, ne sont pas dus seulement à votre affection pour ma personne : je dois les rapporter aussi à mon âge, à mes longs travaux et aux

1. Séance tenue dans le grand Amphithéâtre de la Sorbonne le 24 novembre 1901, en présence du Président de la République, des membres du Gouvernement, du Sénat et de la Chambre des Députés, des représentants des grands corps de l'État, des membres de l'Institut de France, des délégués des Universités, Académies et grandes Associations scientifiques Etrangères, Société Royale de Londres, Académie de Berlin, de Vienne, de Munich, de Turin, etc.

quelques services que j'ai pu rendre à notre Patrie et à mes semblables.

A mon âge d'abord : votre sympathie fait briller d'un dernier éclat la lampe sur le point de s'éteindre dans la nuit éternelle! Le respect que l'humanité porte aux vieillards est l'expression de la solidarité I qui unit les générations présentes avec celles qui nous ont précédés, et avec celles qui nous suivront.

Ce que nous sommes en effet n'est attribuable que pour une faible part à notre labeur et à notre individualité personnels; car nous le devons presque en totalité à nos ancêtres, ancêtres du sang et ancêtres de l'esprit. Si chacun de nous ajoute quelque chose au domaine commun, dans l'ordre de la Science, de l'Art, ou de la Moralité, c'est parce qu'une longue série de générations ont vécu, travaillé, pensé et souffert avant nous. Ce sont les patients efforts de nos prédécesseurs qui ont créé cette Science que vous honorez aujourd'hui.

Chacun de nous, quelle qu'ait été son initiative individuelle, doit aussi attribuer une part considérable de ses succès aux savants contemporains, concourant avec lui à la grande tâche commune.

En effet, les découvertes si brillantes du siècle passé, ces découvertes, déclarons-le hautement, nul n'a le droit d'en revendiquer le mérite exclusif. La

Science est essentiellement une œuvre collective, poursuivie pendant le cours des temps par l'effort d'une multitude de travailleurs de tout âge et de toute nation, se succédant et associés, en vertu d'une entente tacite, pour la recherche de la vérité pure et pour les aplpications de cette vérité à la transformation continue de la condition de tous les hommes.

Messieurs,

Autrefois on envisageait les savants comme un petit groupe d'amateurs et de gens de loisir, entretenus aux frais des classes laborieuses, et exécutant une œuvre de luxe et de curiosité, pour l'amusement et la distraction des favorisés de la fortune. Cette vue étroite et injuste, qui tenait si peu de compte de notre dévouement à la vérité et de nos services, ce préjugé a fini par disparaître, lorsque le développement de la \ Science a montré que les lois de la nature étaient applicables à la pratique des industries et qu'elles avaient pour effet de substituer, aux vieilles recettes traditionnelles et empiriques, les règles profitables des théories fondées sur l'observation et sur l'expérience.

Aujourd'hui, qui oserait encore regarder la Science comme un amusement stérile, en présence de l'accroissement général de la richesse nationale et privée qui

en résulte? Pour nçus borner à citer le plus intéressant peut-être des services que le Science a rendus, il suffit de comparer la condition servile et misérable des masses populaires dans le passé, telle que les documents historiques nous la font connaître, avec leur condition présente, déjà si relevée en dignité et en bien-être; sans préjudice des justes espérances dont elles poursuivent la réalisation. Est-il un homme d'État qui doute des services plus grands encore que Ton doit attendre de ces progrès incessants? La Science est la bienfaitrice de l'humanité!

Voilà comment l'utilité tangible des résultats scientifiques a fait comprendre aux pouvoirs publics que le travail des laboratoires devait être encouragé et soutenu, parce qu'il profite à tous dans Tordre économique et dans celui de la santé publique. Mais ce n'est là qu'une portion de notre domaine; la Science élève plus loin ses légitimes prétentions. Elle réclame aujourd'hui, à la fois, la direction matérielle, la direction intellectuelle et la direction morale des sociétés. Sous son impulsion la civilisation moderne marche d'un pas de plus en plus rapide.

Messieurs, Depuis la première moitié du siècle qui vient de finir, sans remonter plus haut, le monde a étrange-

ment changé de figure : les hommes de ma génération ont vu entrer en jeu, à côté et au-dessus de la nature connue depuis l'antiquité, sinon une antiphysis, une contre-nature, comme on l'a dit quelquefois, mais une nature supérieure et en quelque sorte transcendante, où la puissance de l'individu est centuplée par la transformation des forces, jusque-là ignorées ou incomprises, empruntées à la lumière, au magnétisme, à l'électricité.

Ce n'est pas tout : élevons-nous à un ordre d'idées plus hautes et plus fécondes. De la connaissance plus \ profonde de l'univers et de la constitution physique ; et morale de l'homme résulte une nouvelle conception ] de la destinée humaine, dirigée par les notions fondamentales de la solidarité universelle, entre toutes les classes et toutes les nations. A mesure que les liens qui unissent les peuples se sont multipliés et resserrés davantage, par les progrès de la Science et par l'unité des doctrines et des préceptes qu'elle déduit des faits constatés et qu'elle impose, sans violence et cependant d'une façon inéluctable, à toutes les convictions, ces notions ont pris une importance croissante et de plus . en plus irrésistible; elles tendent à devenir les bases purement humaines de la morale et de la politique de l'avenir.

Par là même le rôle des savants, comme individus

et comme classe sociale, a grandi sans cesse dans les États modernes. Mais nos devoirs vis-à-vis des autres hommes grandissent en même temps, ne l'oublions jamais! Proclamons-le dans cette enceinte, dans ce Palais de la Science française! Ce n'est pas pour la satisfaction égoïste de notre vanité privée que le monde, aujourd'hui, rend hommage aux savants. Non ! c'est parce qu'il sait qu'un savant, vraiment digne de ce nom, consacre une vie désintéressée au grand œuvre de notre époque : je veux dire à l'amélioration, trop lente, hélas! à notre gré, du sort de tous, depuis les riches et les heureux jusqu'aux humbles, aux pauvres, aux souffrants! Voilà ce que les pouvoirs publics déclaraient il y a neuf ans, dans cette salle même, en honorant Pasteur. Voilà ce que mon ami Ghaplain a cherché à exprimer sur cette belle médaille, que le Président de la République va m'offrir. Je ne sais si j'ai complètement rempli le noble idéal que l'artiste a retracé; mais je me suis efforcé du moins d'en faire l'objet et la tin, le but directeur de mon existence!

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