LES CITÉS DES GUÊPES
La vie des animaux et leur psychologie ont toujours exercé une attraction singulière sur l'esprit des hommes, sur celui des multitudes, comme sur celui des penseurs. De tout temps, les hommes se sont efforcés de l'imaginer, toujours en comparant « l'âme » de l'animal avec « l'âme humaine )>. Ce fut l'œuvre des fabulistes, qui dès les temps les plus anciens ont précédé les savants dans cette tentative. Us ont agi de la façon la plus naïve, se bornant à cette piquante transformation qui consiste à prêter à l'animal purement et simplement les sentiments et les passions des hommes : ils ont fait parler et agir des hommes à tête de renard, de loup, d'oiseau, de crocodile, à la façon des vieux dieux égyptiens : guidés seulement dans le choix de leur acteur par quelque analogie morale superficielle, par quelque attribut ou qualité
apparente de l'animal pris pour type. Ce contraste, facile à interpréter, amusait autrefois ies hommes faits et amuse encore de nos jours les enfants. Les littérateurs ont développé ce jeu de l'esprit sous des formes plus sérieuses en apparence, en tout cas plus sentimentales.
Mais si « l'âme » de l'oiseau ou du mammifère est accessible à la rigueur à notre compréhension, « l'âme » du poisson, du poulpe, de l'annélide, de l'insecte nous est fermée. Si nous les voyons guidés comme nous par les besoins généraux de la nutrition, de la conservation vitale, de la reproduction, nous n'entrevoyons guère chez eux de sentiments purement personnels, ou comparables aux sentiments intellectuels et moraux qui dirigent l'individu humain. A la rigueur, on pourrait rattacher l'explication de leurs actes à un pur mécanisme, comme le prétendait Descartes.
Cependant l'existence même des sociétés animales, si comparables en apparence sous certains rapports, avec les sociétés humaines, ne se prête guère à ces interprétations. L'étude de semblables sociétés chez des êtres plus éloignés de nous par leur organisation, tels que les insectes, révèle des différences si profondes, et notamment une distinction si radicale entre les êtres reproducteurs de l'espèce et le reste
des membres de la société, dépouillés de l'instinct sexuel; elle montre une subordination si absolue de rindividu à la communauté, que la représentation rationnelle des idées directrices de semblables sociétés échappe à notre pénétration. Sans doute la solidarité y apparaît; mais c'est à l'élat d'impulsion, aussi fatale que les lois de la pesanteur et accomplie au prix du sacrifice absolu de l'individu, sans laisser entrevoir l'existence de ces sentiments moraux, qui le déterminent parfois chez les hommes. Il en est de môme des habitudes héréditaires, prédestinées à assurer la conservation de l'espèce à travers les métamorphoses de la larve et de la chrysalide; sans qu'aucune éducation maternelle vienne en expliquer la permanence et la régularité. Bref, les notions fondamentales de la liberté morale et de l'intelligence humaines ne trouvent guère de place dans la conception de ces fatalités.
Je ne saurais prétendre traiter de semblables problèmes avec toute leur étendue dans le court espace de l'article qui suit. Cependant je demande la permission de les aborder par certains côtés, non à l'aide de raisonnements a priori, — telle n'est pas la méthode de la science moderne, — mais en exposant d'abord un certain nombre d'observations courantes et précises, faites dans mon jardin. Il s'agit des
guêpes et des cités qu'elles installent chaque année au milieu de nos cultures.
« Grand-père, Marc vient d'être piqué par une guêpe : il a trouvé un nid de guêpes et il est allé les tourmenter. » C'est dans ces termes que ma petitefille Jeanne est venue m'annoncer l'entrée en campagne, en l'année 1901, des guêpes, les pirates de nos vergers. L'année 1901 a été surtout féconde en insectes nuisibles aux récoltes. Dans notre petit domaine de ^ hectares, il se formait jusqu'ici un ou deux nids par an ; cette fois nous avons dû en détruire jusqu'à treize, disséminés çà et là parmi les gazons, au grand péril de mes petits-fils. J'y ai vu, pour mon compte, une occasion exceptionnelle pour étudier les mœurs de ces bestioles, ennemies de l'homme, dangereuses pour les enfants, dévoratrices du raisin et des fruits. L'instinct de sociabilité, qui caractérise tant d'espèces animales, et dont les civilisations humaines sont la plus haute expression, se manifeste ici sous des formes spéciales, qui ont attiré de tout temps l'attention des poètes, des naturalistes et des philosophes, depuis Virgile jusqu'à Michelet, depuis Réaumur et Huber jusqu'à Maeterlinck.
L'abeille, la sœur adoucie de la guêpe, est sympathique à l'homme, qui protège ses ruches dans le but intéressé de la dépouiller méthodiquement du produit de ses labeurs. En décrivant son organisation et sa constitution sociale, plus d'un auteur semble inspiré par un sentiment analogue à celui de Tacite dans sa Germanie. Michelet, en certains passages, oppose les vertus et le dévouement à la collectivité des membres de cette société animale à l'individualisme égoïste des membres des sociétés humaines. Avec des vues plus profondes, Maeterlinck nous montre cette collectivité dirigée par une sorte d'intelligence générale, Vesj^rit de la ruche, qui contraint en quelque sorte l'individu au sacrifice de son propre développement.
L'esprit du guêpier n'est pas moins caractérisé; mais, comme l'homme n'en tire aucun avantage, les guêpes n'ont été célébrées par personne. Dans sa poétique dissertation sur l'insecte, Michelet signale surtout leur violence, et l'imagination de ce merveilleux écrivain s'efforce aussitôt de l'expliquer en l'attribuant à la furie d'improviser une société qui ne dure qu'une saison. Peut-être eût-il été mieux inspiré en comparant leurs vertus civiques à celles d'une tribu de Peaux-Rouges, opposées à celles d'une nation domestiquée, telle que les Fellahs égyptiens.
Ce parallèle enlre les animaux et l'homme peut être poursuivi sous différents points de vue ; il comporte des problèmes multiples et des aspects bien singuliers. C'est un sujet immense qui a déjà tenté plus d'un observateur : il ouvre des horizons indéfinis, au point de vue de la sociologie et de la psychologie, aussi bien que de la physiologie. Pour ma part, je n'ai observé que peu de chose et une seule question, celle de la lutte pour l'existence entre l'animal et l'homme; lutte inégale sans doute, mais qui exige plus d'efforts et d'esprit d'invention qu'on ne serait porté à le croire. Je vais essayer de les retracer, sans y insister plus qu'il ne convient, et par de simples récits, aussi brefs que l'attention des lecteurs, distraits sans doute par mille préoccupations plus graves.
Cependant le sujet nous touche en quelques points sensibles : car l'agriculture est une lutte perpétuelle de l'homme contre la nature, — contre la nature inorganique, climats et saisons; contre la nature vivante, ennemis de • nos plantes potagères, de nos moissons, de nos arbres et de nos fruits. — Les aliments et les produits que nous tirons du sol sont acquis au prix d'un travail sans relâche : travail du chasseur et du pêcheur, qui poursuivent la proie vivante ; travail du pasteur, qui protège et nourrit les animaux domestiques, en attendant qu'il en utilise à son protit la chair
et les toisons; travail du laboureur, qui cultive la terre et lui fait produire les récoltes de tous genres. Mais les animaux sauvages nous disputent sans relâche ces bénéfices de notre industrie; ils les regardent comme une aubaine inattendue, et ils essayent de s'en emparer à mesure; le paysan est obligé de soutenir contre eux un combat sans relâche.
Sans rappeler les grands fauves, tigres et lions, qui dévorent les troupeaux et l'homme lui-même en Asie, mais que nos ancêtres ont exterminés dans nos climats; sans parler des petits fauves, renards, fouines et putois, qui pourchassent nos volailles; sans oublier ces extrêmes de l'échelle vivante, les bactéries, les mucédinées, les microbes de tout genre, véritable infini vivant, propagateurs des épidémies et des infections de tout genre; il suffira de nommer ici parmi nos ennemis les oiseaux et les insectes.
Les citadins sont souvent surpris de voir la haine de l'homme de la campagne contre les oiseaux, ces êtres charmants qui ravissaient Michelet. C'est qu'ils n'ont pas vu les moissons dévorées par les moineaux, et la haine implacable des fermiers qui exploitent les plaines fertiles des États-Unis. Sans avoir de si grands intérêts, je cultive en blé pour mes expériences une centaine de mètres carrés. Or il m'est extrêmement difficile d'en conserver quelques grains : au
moment de la maturité, des bandes de passereaux s'abattent par centaines sur ce petit champ, et il est à peu près impossible de le protéger et de déjouer Teffort continu et la ruse de ces fâcheux habitants de la forêt voisine. J'ai compris dès lors pourquoi dans les plaines à froment le moineau est l'objet d'une extermination méthodique et trop justifiée. Le merle, le geai, le pigeon, aussi bien que le moineau, n'attendent pas la maturité complète de la cerise, de la prune, de l'abricot, de la pêche, pour les attaquer : la plainte continuelle des arboriculteurs s'élève pour les condamner.
Mais les dégâts commis par les oiseaux sont peu de chose, en comparaison de ceux des autres membres du règne animal, et particubèrement des insectes. Soit à l'état de larves souterraines et de chenilles, soit à l'élat adulte, diptères et lépidoptères, coléoptères, orthoptères et hyménoptères dirigent contre nos cultures un pillage éternel, depuis le moment de l'ensemencement, jusqu'à celui de la fructification. Et les plus petits ne sont certes pas les moins nuisibles : le phylloxéra, long d'un dixième de millimètre, a produit le désastre des vignobles français. Gardonsnous, d'ailleurs, de les juger au point de vue de la délicatesse morale : il s'agit uniquement de la lutte féroce des intérêts.
Rien n'est plus naturel de la part des insectes que cette exploitation des produits végétaux multipliés par l'industrie humaine. Chaque être dans le monde se regarde, aussi hien que l'homme et au même droit, comme le centre de l'univers; il agit comme si une providence spéciale, existant pour sa seule espèce — je dis plus, pour son seul individu — avait créé les choses et les entretenait en vue de son gain personnel. Chaque bête de proie, chaque oiseau, chaque insecte chante à sa manière son Te Deum, son Hosanna éternel : — à Beelzebuth, le dieu des mouches, aurait-on dit autrefois; nous préférons aujourd'hui dire à la nature. — En vertu du droit naturel à l'existence, chacun est disposé à regarder comme ennemis les autres èlres qui prétendent partager avec lui; et il est prêt à traiter dans l'occurrence comme des révoltés ceux-là mêmes qu'il s'efforce de dépouiller. Le spectacle auquel nous venons d'assister dans l'Afrique australe, où un peuple paisible d'agriculteurs a vu ses biens pillés, ses fermes incendiées, ses familles capturées par des conquérants impitoyables, appelant brigands des citoyens qui s'obstinaient à défendre leurs biens les plus chers et les plus légitimes, contre des mercenaires recrutés parfois dans la lie de la population de l'Angleterre et de ses colonies, — hélas ! ce spectacle existe partout autour
de nous! L'harmonie de la nature, suivant un mot célèbre, c'est le carnage universel. Voilà ce que Darwin a appelé « la lutte pour l'existence », dans des termes en apparence plus modérés, mais au fond aussi cruels.
11 n'en est que plus frappant de voir cette loi de la nature retournée contre l'homme et d'étudier le combat sans relâche qu'il est obligé de soutenir contre les espèces animales.
Voyons donc comment la société humaine lutte contre les déprédations d'une société zoologique qui poursuit contre nous des intérêts non plus individuels, mais collectifs, c'est-à-dire analogues à ceux de notre race.
J'ai dit ailleurs ^ les invasions des hordes de fourmis, marchant en bataillons serrés, et obstinées à la conquête d'un établissement fixe, qu'elles s'efforçaient d'installer aux dépens des édifices et des provisions humains; je me bornerai aujourd'hui à décrire les combats du jardinier contre les tribus des guêpes, tribus guerrières et pillardes, dont les agissements rappellent ceux des sauvages contre les civilisés.