LE CERVEAU ET LA PENSEE
A Monsieur le Directeur de La Pens6e Nouvelle.
Monsieur,
De la petite ville allemande, ou j'exerce tres humblement Fhumble profession de medecin, je suis, autant que mes occupations me le permettent, le mouvement scientifique et philosophique de TEurope, constatant, avec un bien grand plaisir, que science et philosophic vont se fondant de plus en plus ensemble, et que, dans un avenir tres prochain, on ne les pourra plus separer.
Je m'interesse vivement k vos efforts pour propager dans votre patrie la philosophie materialiste, que je professe pour ma part, ay ant d'ailleurs le bonheur de vivre dans un pays ou un homm6 n'est pas consider^ comme un monstre bon k 6touffer au plus vite, par cela seul qu'il ose se dire materialiste philosophiquement, e'est-i-dire admettre, que rien, dans le monde, ne peut exister sans un substratum 6tendu. Mais voila bien trop de prSambule, et, me precipitant in medias res 9 j'arrive au sujet de cette lettre, qui est simplement une etude critique.
Je viens de lire un tout petit livre, public k Paris, et intitul6 Le Cerveau et la Penste. L'auteur, M. P. Janet, * professeur de philosophie, est, parait-il, un Scrivain connu et estim6 en France, mais dont, je Tavoue a ma
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honte, j'avais jusqu'a ce jour ignor6 le nom ; cela tient sans nul doute k Fhabitude, que j'ai prise, de ne lire gu6re que les philosophes savants ; et j'appelle philosophes savants ceux qui, k Fexemple d'un de vos grands penseurs, A. Comte, ont, avant de philosopher, fouillg les principales branches du savoir humain. Cela soit dit sans vouloir en rien offenser M. Paul Janet, qui est certainement un lettr6, un Srudit, un habile 6crivain, fort vers6 dans la connaissance des psychologies purs.
Mais enfin, puisqu'il s'agit d'un livre sur le cerveau, nous avons bien le droit de demander k Fauteur, qu'il ait au prealable, soigneusement 6tudi6 la physiologie, Fanatomie, m6me Fhistoire naturelle, ce qui n'est 6videmment pas le cas de Fhonorable M. Janet, avouant lui-m£me au d6but de son argumentation, et avec une rare franchise, que ses etudes se sont borates k voir, ou plutdt a entrevoir un cerveau d'homme.
Et c'est vraiment, pour nous autres Germains, gens s6rieux, quelque peu pesants selon vous, un kernel sujet d^ternel etonnement que la prodigieuse vivacity deFintelligencefrancaise,que cette merveilleuse promptitude, avec laquelle, chez vous, on acquiert en un clin d'oeil les sciences les plus difficiles. Ainsi, par exemple, voili un estimable professeur, qui, aprfes avoir donne seulement cinq minutes k F6tude de Fanatomie, se trouve capable d'analyser intelligemment, d'appr6cier sainement un certain nombre de travaux spSciaux sur Fanatomie, la physiologie, Fhistoire naturelle, de trier parmi ces Merits divers ceux qui sont vraiment sSrieux de ceux qui ne le sont gu&re, et de reenter en maltre tous ceux qui, apres avoir patiemment 6tudi6 Fhomme et le rfegne animal, sont arrives k des conclusions opposes aux siennes.
Cela ne fait-il pas songer un peu a ce que disait votre Moliere des gens de qualite de son temps, lesquels « savaient tout sans avoir jamais rien appris. » Mais arrivons k ma critique.
La these qu'entreprend de prouver l'honorable professeur, est qu'il n'y a rien de moins £tabli que la d6pendance absolue de la pensee a regard du cerveau. Que, d'ailleurs, on lui donne une demonstration absolue; car, en sa qualite de m6taphysicien, il ne saurait &tre satisfait k moins, et il est pret a confesser la verite. Cela ne tirant guere k consequence pour lui ; car « F4me, dit-il, se prouve par des raisons psychologiques et morales independantes de la physiologie ». C'est done par pure condescendance qu'il veut bien batailler avec les naturalistes, esperant n'Gtre pas defait, mais silr de ne pouvoir 6tre vaincu.
Eh bien ! que M. Janet tremble, car nous acceptons la bataille ; et d'emblee, debutant par un coup de foudre, nous commengons parbloquernotre adversaire dans sa forteresse psychologique, oil, defendu par d'invisibles abstractions qu'aucun argument materiel ne saurait atteindre, il pourra dormir en paix.
Vous voulez, dirons-nous a M. Janet, une demonstration inattaquable de la dependance absolue qui relie la pensee au cerveau. Elle est contenue dans ces deux propositions, que vous reconnaissez vous-m6mecomme hors de doute :
lo Dans tout le regne animal, point d'actes, point d'impressions senties sans un sy steme nerveux ;
2° Dans le genre humain, point de pensee sans cerveau.
A Tappui de la seconde proposition, vous citez trte justement Texemple des anencephales et les experiences de M. Flourens, abolissant chez divers animaux tout ce qui ressemble a des actes conscients par Famputation des hemispheres cerebraux.
Vous reconnaissez meme, avec une grande bonne foi, qu'au-dessous d'une certaine limite de volume cerebral, la pensee s'abolit chez Fhomme, et que Vhomo sapiens de Linne devient ce qu'on appelle un idiot.
Si ce ne sont pas la des preuves absolues, j'avoue n'avoir de Fabsolu aucune espece d'idee.
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Nous en concluons, nous, hardiment que la pensSe est une fonction des centres nerveux, comme nous concluons, pour des motifs identiquement les mfimes, que la contractilite est une fonction des muscles, et nous d6fions k notre tour le spiritualisme de nous donner de Findependance absolue de la pens6e une preuve equivalente acelle de sa d6pendance organique absolue, que nous venons de rappeler.
Et maintenant que voila M. Janet refoul6 & jamais dans son quadrilatere, nous pouvons escarmoucher avec les troupes trop legferes qu'il a eu Timprudence de mettre en campagne.
S'il est un fait general bien etabli aujourd'hui en histoire naturelle, c'est celui de Tintime correlation du d6veloppement intellectuel, dans le regne animal, avec le perfectionnement du syst&me nerveux.
Ainsi, nous voyons aux confins du r6gne animal, la ou il se rapproche du regne v6g6tal, chez les radios inf^rieurs, par exemple, mime chez ceux qui paraissent avoir un rudiment de systfeme nerveux, que tout se reduit a des phenomfemes de nutrition et de contractilite, qu'il n'y a nulle trace d'actes conscients. Chez les mollusques, chez les articul6s, ou le systeme nerveux est represents par un nombre plus ou moins considerable de petites masses nerveuses, dites ganglionnaires et relieesentre elles par des filets nerveux, Intelligence paralt plus ou moins developp6e, tres developp^e parfois, comme chez certains insectes, mais, en thfcse gen6rale, d'autant plus forte que les centres nerveux ganglionnaires sont plus gros et moins nombreux, que le systeme est plus centralist. C'est ainsi que la larve, la chenille d'un insecte, ont des ganglions nerveux plus nombreux et plus petits que ceux de Tinsecte parfait.
Enfin, cette condensation de la masse nerveuse, parvenant au plus haut degre chez les vertebres, c'est parmi eux, que nous trouvons les animaux les plus intelligents, y compris Thomme.
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Et cette grande loi 9 qui mesure la puissance intellectuelle au degre de coalescence et au cteveloppement des centres nerveux,. se v6rifie encore si on examine, d'une part, le cerveau chez les divers ordres des vertebr&s ; d'autre part, les phases embryologiques, que parcourt Thomme, et pendant lesquelles on observe une conformation des centres nerveux trds comparable aux formes cerebrales definitives de beaucoup de vertebras inf6rieurs.
M. Janet n'a point, d'ailleurs, la hardiesse de contester ces faits g£neraux. « Les faits, dit-il, donnent jusqu'a un certain point raison a cette conjecture, que Ton puisse mesurer rintelligence des diflferentes espfeces animates en comparant leur cerveau. »
Les deductions relatives & Tintime mariage du tissu nerveux et de rintelligence, deductions que Ton tire du tableau de T6chelle animale, lui semblent aussi vraisemblables; mais ce qui jette le trouble dans son esprit, c'est qu'on ne peut determiner la circonstance precise assurant la sup6riorit6 d'un cerveau sur un autre, c'est qu'il y a des exceptions. Certains animaux, T616phant, par exemple, quelques cStaces, ont, obsolument, plus de cerveau que Thomme. lis sont, il est vrai, beaucoup plus grands, mais il en est d'autres, comme certains singes americains, les Sajous, les Sais, les Salmiris, qui, tout en ayant |un cerveau absolument, beaucoup plus petit que celui de Thomme, ont cependant des centres nerveux plus volumineux que les siens, si on compare le poids au poids total de leur corps 1 . II en est de mfeme pour un certain nombre de petits oiseaux.
Ces exceptions suffisent pour plonger M. Janet dans un doute incurable et profond. Qu'importent des mil-
1 Void quelques chiffres, qui ne se trouvent point dans le livre de M. Janet : chez Thomme, le rapport moyen du poids de l'encephale a celui du corps est 1/36 ; le m6me rapport est, chez les petits singes americains, 1/13.
liers de faits affirmatifs? II y a des n£gatifs, au moins en apparence : done plus rien d'absolu, de cet absolu sans lequel M. Janet ne saurait vivre.
Une grave inadvertance, que nous lui reprochons et qui n'a pas peu contribui 4 le rendre sceptique, e'est Fidee incomplete, qu'il a ou paralt avoir de la nature des centres nerveux. Dans toute son argumentation, M. Janet semble considSrer le cerveau comme un bloc de marbre ou un lingot m&allique, parfaitement homogfcne et inerte, sans tenir compte de la texture intime, des fonctions differentes des 616ments et raeme plus g6n£ralement encore, de ^organisation, de la nutrition, de la vie, et cependant e'est 14 peut-£tre qu'il trouverait le musicien c6r6bral, dont il parle si spirituellement dans sa preface.
Rappelons done 4 M. Janet, que les centres nerveux dans tout le r£gne animal se composent en dernifcre analyse de deux sortes d'616ments, de cellules et de fibres ; que de ces deux ordres d'616ments, les premiers seuls sont le sifege de tous les phenomfenes de conscience, de tous les actes dits psychiques; que les seconds, les fibres, jouent simplement le rdle de conducteurs, reliant d'une part entre eux les 616ments cellulaires, ce qui rend raison du consensus 6troit de toutes les facultSs, et d'autre part, mettant Tenc6phale en relation avec le reste du corps et le monde ext6rieur.
L'agent intelligent proprement dit n'est done pas le cerveau en masse, mais principalement Tensemble des cellules nerveuses 4 prolongement fibrillaire un ou multiple, qui par leur groupement constituent la substance grise du cerveau mass6e 4 la p6riph6rie de Porgane, et peut-Stre mSme (mais ici nous entrons dans le domaine des conjectures seulement vraisemblables) certaines vari6t6s de cellules; car il est constant, que toutes les cellules nerveuses ne sont point douses de la pens6e, et il est difficile, sans cette hypo-
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these, d'expliquer autrement Timportance relativement beaucoup plus grande, au point de vue intellectuel, des regions anterieures du cerveau, des lobes frontaux. On concoit done tres bien, que le poids brut de tout le contenu du crane, ou mSme des hemispheres seuls, ne donne pas, dans tous les cas, la mesure rigoureuse de Tenergie intellectuelle.
Sans compter, comme M. Janet Tavoue, que le cerveau n'est pas seulement Forgane de l'intelligence, mais qu'il preside encore a d'autres grandes fonctions, a la motilite, par exemple.
Enfin, les cellules de la substance grise cer6brale ne sont point inertes : ce sont des Elements organises, se distinguant des autres 616ments du corps (cellule osseuse, fibre musculaire, etc.) par les proprietes sp£ciales dont elles sontdouees, mais soumises etau mSme titre aux grandes lois de la nutrition, de la vie. Or, le double mouvementde composition et de decomposition, d'assimilation et de desassimilation, qui constitue essentiellementla vie, n'estpas rigoureusement li6au volume des organes. Dans un mSme organe, l'&iergie du fonctionnement varie sans cesse, et, pour ne parler que du cerveau, nous connaissons tous, par experience, les incessantes remittences et exacerbations de son fonctionnement, plus ou moins 6nergique, suivant F&ge, suivant le sexe, suivant le temperament, suivant la race, suivant que Ton a pris ou non quelques grammes de cafe, d'alcool, un grain d'opium, etc.
Toutes les objections que Ton fait contre la valeur et Fimportance du volume des centres nerveux, sont exactement applicables a tousles organes. Les plus gros muscles ne sont pas toujours les plus forts, les plus grosses glandes ne sont pas toujours celles qui secretent leplus 6nergiquement,et, en calquant le raisonnement a Taide duquel M. Janet, apris bien d'autres, s'eflforce de prouver Tind6pendance de la pensee et du cerveau, on etablirait avec la m6me facilite, qu'une entite mysterieuse
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est H6e a chaque muscle, A chaque glande, et Ton formulerait de tres singuliferes conclusions.
La pensee est rigoureusement en rapport avec le nombre des cellules cer6brales, avec l'6nergie de leur vitalite, et ces conditions sont trfes ordinairement liees au volume des centres nerveux en g6n6ral, au plissfcment de leur surface, au d6veloppement des lobes frontaux chez les vert6br6s. Parfois le plissement compense le volume ou inversement; ainsi le cerveau lisse du castor est tres large anterieurement, mais il n'en est pas moins vrai que Intelligence est en rapport g6n6ralement avec le nombre et la complexity des circonvolutions c6rebrales m£me dans chaque esp&ce. Ainsi le cerveau hottentot est plus pauvre en circonvolutions que le cerveau caucasique.
Aussi la comparaison entre la forme des centres nerveux, chez divers animaux, n'a une grande importance que si Ton compare des esp^ces trts voisines. D'un embranchement a Fautre, cette comparaison oflfre assez peu d'inter^t. C'est done sans raison que M. Janet s'etonne en voyant certains invertebr6s, des insectes par exemple, plus intelligents que beaucoup de vertebras inferieurs.
Ge qui importe surtout, e'est le nombre, e'est Tactivite des cellules pensantes : e'est pourquoi le systfeme nerveux en chapelet de la fourmi prime de beaucoup Taxe cerebro-spinal de certains poissons ou reptiles.
La disposition du systeme nerveux des invertebr6s en masses ganglionnaires, plus ou moins nombreuses, reliees par des filets nerveux, a permis, a un de vos compatriotes de bien curieuses experiences, que je crois utile de relater ici, car elles ne sont guere connues que des naturalistes : « J'enlfrve rapidement, dit-il, avec des ciseaux, le protothorax ou protodere de la mantis religiosa. Le trongon posterieur reste appuye sur ses quatre pattes, rSsiste aux impulsions par lesquelles on cherche 4 le renverser, se releve et reprend
son equilibre, si on force cette resistance, et en mSme temps temoigne par la trepidation des ailes et des elytres d'un vif sentiment de colere, comme il le faisait pendant Tintegrite de Fanimal, quand on Fagagait par des attouchements ou des menaces. Mais ce trongon pbsterieur contient une bonne partie de la chaine des ganglions. On peut poursuivre Fexperience d'une fagon plus parlante. Le long corselet (protothorax ou protod&re), qu'on a detache des autres segments, contient un ganglion bilobe, qui envoie des nerfs aux bras ou pattes anterieures armees de crochets puissants (pattes ravisseuses). Qu'on en detacbe encore la tSte, et ce segment isole vivra pendant pres d'une heure, avec son seul ganglion. II agitera ses longs bras, et saura tres bien les tourner contre les doigts de Fexperimentateur qui tient le trongon et y imprimer douloureusement leur crochet. Done ce seul glanglion thoracique ou protod6rique sent les doigts qui pressent le segment auquel il appartient, reconnait le point par lequel il est serre, veut s'en debarrasser et y dirige le membre qu'il anime. » (Duges. Physiologie compar4e 9 t. I, p. 837).
Je prie vos lecteurs, et aussi Thonorable M. Janet, de reflechir quelque peu sur ce fait curieux et gros de consequences. Mais que va dire la m6taphysique ? Une intelligence qui se coupe a coups de ciseaux !
Voyez, monsieur, si vous jugez digne de Finsertion cette lettre, peuWtre bien longue. Je serais, quant a moi, heureux de vous en envoy er quelques autres dans lesquelles je traiterais, a mon point de vue, les principales questions abordees par M. Janet.
Veuillez agreer, etc.
Dr Karl.
Pour la traduction et pour copie conforme :
Cb. Letourneau.
Deuxihne lettre
Monsieur,
Lisez, lisez les P6res de l'Eglise, cela est fort utile, fort instructif, a la condition de n'en point abuser. La lecture de Tertullien, par exemple, nous montre k chaque page par quelles Granges deviations les idees spiritualistes ont passe depuis lors. Ne vous semble-il pas comme a moi, que sur la question de l'&me, l'austfere Garthaginois est plus sage que l'honorable M. Janet ? « L'atme, <iit-il , est mat&rielle et composee d'une substance diflferente du corps et particuliere. Elle a toutes les qualites de la matifere, maiselle est immortelle. Elle a une figure comme les corps. Elle nalt en m6me temps que la chair, et re^oit un caract6re d'individulite, qu'elle ne perd jamais. » (Traite de I'dme.)
L'ame est selon lui, tellement corporelle, qu'on peut la voir. (Test ce qui est arriv6 k une de ses soeurs en religion dans un moment d'extase. Cette kme visible avaitune forme humaine, brillante et d'une couleur d'azur (cetherii coloris).
« Ukme est le directeur et en quelque sorte le cocher du corps... Elle a, de soi, la puissance de former des pensees, de vouloir, de desirer, de disposer ce qu'elle se propose ; et, quand il faut venir k Teflfet, elle attend que la chair y travaille. La chair est F6quipage de Time, sa parure, sa richesse... L'4me ne se retire pastoute seule ; la chair a aussi ses retraites, et ses retraites sont les eaux, les feux, les oiseaux et les b6tes brutes. Lorsqu'elle semble se dissoudre dans ces substances, elle s'y ecoule seulement, ainsi que dans des vases, et si les vases se dissipent, elle s'en 6coule encore, et comme si elle sortait de plusieurs tours et retours, elle est rejetee dans la terre, sa premiere origine. » (Tertullien, De la resurrection de la chair). A la bonne heure 1 voila une doctrine, qui suivant
une expression de mon confrfere, le docteur Biichner, a de la chair et du sang. On peut la comprendre, done on peut la d6fendre ou r6futer. Le corps est un chariot ; F&me est le cocher qui guide le char, mais qui n6anmoins se suflit a lui-mftme, 4 son individuality pro pre, et descend du chariot au moment de la mort pour plonger dans les enfers ou planer dans le paradis.
C'est, par toute la terre, a peu pres, sous cette forme simple et concrete, que Fid6e de Fimmortalite est £close dans le cerveau humain. Mais combien elle a chang6 en passant par les filieres de plus eh plus tenues des abstracteurs de quintessence. O Platon! Plotin! Cousin ! O M. Janet !
Aprfes avoir nie F&me mat6rielle, on s'est eflforc6 de determiner les attributs abstraits, sans lesquels cette entite incorporelle se confond avec le n6ant. Mais voili que peu & peu, les progrfes de la physiologie aidant, ces attributs se sont materialises, au point qu'aujourd'hui Fhonorable M. Janet, qui est k Plotin ce que Plotin est & Platon (j 'entends parler de Fimpalpabilite des conceptions), que M. Janet, dis-je, en estreduit & avouer que le cerveau est Forgane de la sensibilite, de la memoire de Timagination ; que, par consequent, la pensee est une resultante, car F&me, ayant pour penser besoin de signes et damages ne peut penser sans cerveau.
De sorte que F&me, selon M. Janet, est ce qui reste, quand on fait Fabstraction du corps, (Tune part, de la pens6e, de Fautre, en resume, quelque chose d'inetendu qui ne pense pas. Je suis de plus en plus 6merveilie du bon sens de Tertullien.
Mais que me voila loin du sufet de ma lettre? Je me hite d'y revenir. Je veux critiquer quelque peu ce chapitre du livre de M. Janet, ou Fauteur t&che de prouver, a Faide d'assertions, de citations, de faits butines $k et la, que Fintelligence chez Fhomme n'est point rigoureusement en rapport avec le degre du developpement cerebral selon Fage, le sexe et la race.
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Gall avait fait un bean tableau du dgveloppement cerebral chez rhomme, en s'attachant k faire ressortir Tintime correlation du cerveau et de Intelligence, les montrant grandissant et s'att£nuant ensemble de la naissance k la mort. « Mais quand on a quelque experience de ces questions », dit M. Janet avec beaucoup de gravity « on sait qu'il est bien rare que les faits s'y presentent avec cette parfaite simplicity. »
Puis, s'etayant de quelques chiffres fantastiques, publics sans verification suffisante par divers anatomistes, il declare que les degrts du developpement cerebral aux divers ages de la vie nous sont encore inconnus.
Cependant, sansparler de biendeschiffres Spars dans les traites d'anatomie , M. Broca, dans son lumineux discours k la Soctete d'anthropologie de Paris, sur les rapports de Fintelligence et du cerveau (Bulletins de la SocWti d'anthropologie, 21 mars 1861), avait, en se servant des tableaux de Wagner, mis hors de doute, que chez rhomme le cerveau crolt de vingt k quarante ans, pour d6croltre ensuite lentement jusqu'a la mort. Dans ces derniers temps, un anatomiste allemand, bien connu en Europe, M. Welcker, a dress6 le tableau exact des volumes craniens chez rhomme depuis la naissance jusqu'a l'&ge adulte. Selon lui, le cerveau de Fenfant nouveau-ni est, en poids et en volume, le quart de ce qu'il sera k Ykge adulte. II se dSveloppe pendant la premiere ann6e de la vie si rapidement, qu'au commencement de la seconde ann6e, il a atteint les 0,63 de son volume definitif, ou il n'arrive ensuite que par un developpement plus lent et plus gradu6. Selon cet observateur, le volume moyen du cerveau masculin, chez le nouveau-n£ serait de 400 cent, cubes ; celui du jeune homme de 20 ans atteindrait 1,440, et la moyenne de 20 a 60 ans serait 1,450 chez rhomme et 1,300 seulement chez la femme, etc.
Car en Allemagne aussi bien qu'en France, les anatomistes et les physiologistes, tr£s peu galants, comme
le dit M. Janet, ont 6t6 obliges de constater sans doute avec une douleur profonde, que le cerveau de la femme est relativement et absolunent plus petit que le cerveau masculin. Un anthropologiste mSme, le moins galant de tous, n'a pas craint, en s'appuyant sur les mensurations precises de la surface cr&nienne dans les deux sexes, publiees par M. Hushke, de comparer, pour la forme et pour le volume du cr&ne, la t6te de la femme europeenne au cr&ne du nfegre mile. « Le negre, a dit le savant M. Pruner-Bey, est & l'homme blanc ce que la femme europ6enne est 4 l'homme. » (P.-Bey, M6moires sur les ndgres; Mem.de la Soc. d'anthrop.)
La mSme relation entre le cerveau et rintelligence. relation si g^nante pourlaphilosopbiespiritualiste, ressort encore avec la m6me Evidence de l'etude des diverses races composant ce tout bigarre qu'on appelle le genre humain.
Les chiflfres ont ici une imposante Eloquence, qui ne peut manquer d'entrainer la conviction de M. Janet.
Ainsi si nous comparons, au point de vue du developpement cr&nien, le n^gre australien, le Hottentot, les autres negres de TAfrique et FEuropeen, nous obtenons laseriesuivante: Australiens, 1,228 cent, cubes (Aitken Meigs); Hottentot, 1,230 (Morton, A. Meigs); nfegre d'Afrique, 1,323 (A. Meigs); Allemand, 1,450; (Welcker) ; Parisien du xix e siecle, 1,461 (Broca). Les autres races s^chelonnent entre les chiflfres extremes de cette serie, tenant un rang d'autant plus 61ev6 qu'elles sont plus intelligentes, et ces faits sont devenus aujourd'hui des lieux communs d'anthropologie.
Mais le poids brut, tout important qu'il soit, n'est pas tout ; et, comme Ta tres bien dit Gratiolet, la forme quand il s'agit du cerveau, peut primer le fond : aussi la difference en poids du cerveau negre et du cerveau europeen acquiert une bien autre importance quand on remarque que chez le negre, la substance cerebrale se groupe surtout vers Tocciput, tandis que chez le blanc,
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elle se masse surtout dans les lobes frontaux, que Gratiolet appelait si bien la fleur du cerveau.
M. Janet, recusant tous ces t6moignagnes anatomiques, n'admetpas qu'il y ait de notable difference entre la force intellectuelle des diverses races. Pour lui, l'Australien stupide est Tegal de FEuropeen intelligent. Cela se prouve par le petit artifice scolastique suivant : sans doute la race noire de TAustralie n'a jamais produit de Newton. L'Australien et Newton sontin6gaux, in actu mais ils sont egaux en puissance, in potentia, et ainsi tout est sauve. « Dans toute race, il peut y avoir, selon M. Janet, tel individu capable de s'Slever au niveau moyen de l'espece humaine. Toute race contient done en puissance ce niveau moyen. »
La preuve de cette assertion, selon M. Janet, et la preuve aussi que Thomme ne saurait avoir un ancStre simien, e'est que la race nfegre a donn6 un correspondant a FInstitut. Moins que personne, je suis dispose k denigrer le premier corps scientifique de France, mais enfin, outre que, de Taveu m6me de M. Janet, ce correspondant n'etait pas fort remarquable, il est possible qu'une fois, une seule fois, par hasard, et en nommant un simple correspondant haitien, llnstitut ait fait un choix mediocre. Ce qui nous porte k le croire e'est que l'humanite attend encore de la race n6gre, meme decellede TAfrique, un chef-d'oeuvre quelconque artistique, litteraire, scientifique et philosophique. En outre, Lislet Geoffroy dont parle M. Janet, 6tait fils d'un Frangais et d'une negresse. II pouvait Stre noir, mais n'etait point negre. G'etait un metis.
L'idee de Tegalite intellectuelle de tous les hommes et de la vertu toute puissante de Teducation etait soutenable au siecle dernier, et « Helvetius, la t6te enfoncee dans un bonnet, decomposait des phrases et s'occupait, a sa terre, a prouver que son valet des chiens aurait tout aussi bien fait le livre de V Esprit que lui. » (Diderot, Correspondance.)
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L'anthropologie moderne a mis a neant cette chimere consolante. Dans lam&ne race les hommes sont congenitalement inegauxen 6nergie c£rebrale, etdans chaque race, il est un niveau que Ton ne peut guere dSpasser. Non pas que Tinfluence de T6ducation soit nulle ; mais elle est bornee, mais elle n'agit qu'apr^s une longue s6rie de generations, serie d'autant plus longue qne le type a perfectionner est plus imparfait, et on ne Ta point encore vu elever une race inf6rieure au niveau des races superieures.
Un naturaliste, non suspect d J h6resie materialiste, a fiit ceci: « II y a longtemps que je considere le negre adulte comme un 6tre dont Tintelligence est restee, par une sorte d'arrSt de developpement, au point ou nous Fobservonschez les adolescents de la race blanche. Dans les ecoles, ou Ton 61eve k la fois les jeunes negres et les jeunes blancs, on voit que les uns et les autres ont, jusque vers F&ge dedouze ans, la m&ne intelligence et les mSmes aptitudes : puis Finegalite se prononce de plus en plus au dela decet &ge. Le n&gre conserve toute sa vie la legerete, la versalite et Fetourderie de Fenfant. » (Bulletin de la SocUte d' anthropologic, 19 juillet 1860, De Quatrefages).
Et pourtant quelle distance entre le negre d'Afrique et son frere FAustralien, vivant a peine en famille, incapable de se batir une tente, ne sachant compter que jusqu'a six et encore par juxtaposition ! Quel eloquent plaidoyer en faveur de Funion indissoluble du cerveau et de Intelligence, quand on voit ces enormes differences intellectuelles co'incider avec un developpement corr&atif des centres nerveux.
Ge rapport, toujours aussi gfinant, mais toujours aussi constant, s'observe encore chez les individus d'une meme race.
Tout cerveau europeen dont le poids descend au-dessous de 1,000 grammes chez Fhomme, de 900 grammes chez la femme, est un cerveau d'idiot. Au-dessous de
cette limite, on a cette idiotie exager6e, que lesmedecins appellent microcephalic. Dans ces cas exceptionnels, le volume du cerveau peut descendre bien au-dessous de celui du singe, & 272 cent, cubes par exemple, tandis qu'un gorille adulte peut avoir 500 cent, cubes de capacit6 cr&nienne ; mais Intelligence sombre du mSme coup, et Thomme dechoit bien au-dessous du singe.
Autre enseignement. Dans ces cas de microcephalic, c'est particulierement sur la region frontale du cerveau que porte cette enorme reduction. Les lobes frontaux s'attenuent, s'effilent, prennent une forme speciale, qui les rapproche des memes organes simiens. La circon volution cerebrale, dont FintSgrite et le plein developpement paraissent necessaire a la faculty du langage articule, est amoindrie, d'oil la raison anatomique vraisemblable delamutite du microeSphale. (G. Vogt, M tmoire sur les m6croc6pfiales.)
Ces faits si probants, le singulier memoire de M. Lelut 1 , qui sert d'autorite a M. Janet, n'aura pas le pouvoir de les annihiler, et les 6tonnantes conclusions de ce memoire, qui ont plong6 M. L61ut lui-m6me dans la stupefaction, n'ont pas pris ratine dans la science.
Selon M. Lelut, les idiots ont, relativement 4 leur taille, plus de cerveau que les hommes intelligents, et, pour augmenter le prodige, ils ont le front plus developpe.
Avant le memoire de M. Lelut, on definissait scientiquemenl l'idiotie « une forme cong6nitale d'aliSnation mentale par absence d'intelligence colncidant avec un defaut de developpement de l'encephale ». Apr&s le memoire de M. Lelut, on n'a pas cru devoir changer la definition.
M. Lelut, et par suite M. Janet, affirment encore que les idiots ont par excellence cette forme de tSte allon-
1 Du poids du cerveau conside're' dans ses rapports avec le developpement de Vintelligence.
g6e, attribute depuis V6sale 4 une forte intelligence,
Depuis le grand Vesale, Tanthropologie s'est fondee ; et elle a mis aujourd'hui hors de doute, que la forme cr&nienne ties allong6e, la dolichoctphalie, est, par excellence, l'apanage des nfegres, qu'il y a du reste dolichocSphalie et dolichoc6phalie, que c'est le developpement c6r6bral ant6rieur, Tallongement frontal, qui seul est en rapport avec le d6veloppement intellectuel, tandis queTallongement occipital estun signe d'inferiorit6,
M. Janet engage les anthropologistes a etre plus circonspects « quand ils pretendent 6valuer dans des balances grossieres, et avec des poids matSriels, cette chose impalpable, legere et ail6e, que l'on appelle Tintelligence ». Ah ! si les anthropologistes n'etaient les plus indulgents des hommes, que de recommandations ils pourraient faire k Thonorable M. Janet!
J'avais Tintention, monsieur, de dire aussi quelques mots du developpement cerebral, etudie chez leshommes d'une eclatante intelligence, de rappeler les caract&res craniens inferieurs constats chez nombre de races prehistoriques, de signaler les fameux cranes d'Engis et de Neanderthal, qui se rapprochent tant du cr&ne simien, de montrer, d'apres les importantes recherches de M. Broca, le cr&ne parisien se d6veloppant du moyen &ge au xixe si&cle; mais jem'apergois que pour remettre en place tout ce qu'a d6rang6 M. Janet, il faudrait 6crire un volume plus gros que celui dont je fais la critique. J'aime mieux renvoyer le lecteur curieux aux publications de la Societe anthropologique de Paris, et particulierement au remarquable discours de M. Broca, Sur le volume et la forme du cerveau (Bulletins de la Societe d'anthropologie, t. II).
Tous les paradoxes, dont M. Janet s'est fait le champion, sont refutes la par avance avec plus de talent et d'autorite que je ne le pourrais faire.
Ce n'est pas d'ailleurs sans quelque scrupule que je critique Thonorable M. Janet. Son spiritualisme 6the-
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r6en est si voisin de la doctrine materialiste, comme le prouve trop bien sa conception de Time, destin6e, je le crois, k une grande c616brit6 I On le verrait sans 6tonnement Stre logique jusqu'au bout, passer bravement dans votre camp, et vous apporter Futile concours de sa plume si fine, si chatoyante, si 16g6re surtout, qu'un poete la dirait tombee de l'aile d'un colibri. Apr6s tout, qu'y a-t-il entre vous et l'honorable M. Janet ? Rien que la longueur d'un mot, mot effrayant, il est vrai, et la mince Spaisseur d'un atome.
DrKARL.
Pour la traduction et pour copie conforme ;
Gh. Letourneau.