‹ Science et materialismChapitre 9 sur 36 · ABSTINENCE · texte numérisé non relu

ABSTINENCE

Pour tous les penseurs ou les rfeveurs fameux, dans Fhistoire de la philosophie ou dans celle des religions, le mot abstinence n'a pas le sens que lui donnent les mfedecins et les hygi&nistes. Ce qu'ils ont voulu regler, amoindrir on aneantir, e'est le fonctionnement de la vie, aussi bien le cdte sensitif, moral et intellectuel, que le cdt6 nutritif . Or, la plupart de ces hommes celebres, beaucoup a tort, quelques-uns 16gitimement, n'avaient aucune connaissance scientifique de Fhomme et du monde ; aussi leurs prescriptions morales ou asc^tiques atteignent souvent les dernieres limites de Finsanite. La palme en ce geure doit naturellement 6tre decernee au groupe le plus nombreux, k ceux qui ont tente de scinder artificiellement Funivers et Fhomme, en distinguant la matiere et Fesprit, le corps et F&me. Un rapide exposS de leurs doctrines, relativement au sujet qui nous occupe, va mettre en pleine lumiere ce point interessant. Voyons d'abord les philosophes, et naturellement les philosophes grecs.

Voici Fun des plus fameux. Que de conceptions intuitives et bizarres le cerveau de ce rSveur n'a-t-il pas enfantees pour le malheur des generations suivantes ! Est-ceunphilosophe?Est-ceunpr6tre oriental ? C'esfcun 6tre hybride, que les nombres ont k demi affole. On a nomme Pythagore. A ses yeux, le corps est vil ; il est

souille. II faut done le purifier par des expiations, par des ablutions. Surtout que Ton n'aille pas se nourrir d'oeufs, demulets, de surmulets, etc. (Diogene Laerce). Sevrez-vous des plaisirs de Tamour ; supportez la faim ; supportez la soif. Ne retranchez rien du fardeau qui vous accable, mais ajoutez-y. II est bon de souffrir. Passons.

Gelui-ci est de beaucoup plus sage, e'est D6mocrite, le pere de la celebre theorie atomique, a laquclle la science moderne fait mine de revenir. II a des instincts de savant. Pour lui, le plaisir intellectuel est le bien supreme. Decouvrir la verite, exercer sa raison, e'est le premier des bonheurs. Mais entratne par ses tendances, ilvajusqu'a condamner les unions sexuelles, e'est-a-dire la famille ; cela, dit-il, trouble les fonctions cerebrales.

Socrate fut un monoth&ste d'un assez grand bon sens. II se contente de prScher la sobriete, le dedain de la pourpre, la mediocre estime de Targent. Ses sectateurs furent parfois moins sages. Ecoutez son disciple Antisthfenes le cynique : « J'aimerais mieux, dit-il, 6tre fou furieux que d'eprouver du plaisir. » (Diogene Laerce.) Cela sent deja le moine.

L'ancetre prolifique d'une trop nombreuse lign6e de rb6teurs, d'abstracteurs, de mystiques, celui que Ton a nomm6 le divin et que Bacon appelle « theosophe en delire » (on a reconnu Platon), fut au sujet de Tabstinence plus sage dans sa conduite qu'on aurait pu le croire ; trop sage peut-&tre ; car la cour de Denys ne Teffraya point 4 , ni la richesse, ni les banquets, qu'il est prudent de ne point trop associer k la philosophic. Mais partout, dans ses 6crits, il malmene tres fort le corps et finit, dans le Ph^don, par parler le langage d'un anachorfete de la Thebaide.

Le subtil Aristote, tout en faisant consister le

1 Diogene Laerce, Vie de Diogene le Cynique,

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vrai bonheur dans la contemplation de la verite, dans Tactivit6 cer6brale, ne stigmatise pourtant aucun des modes de Tactivite humaine.

Saluons : voici le digne successeur de D6mocrite, le grand Epicure. Sans m£priser les plaisirs sensuels, il donne de beaucoup la preeminence k la tranquillity de Fesprit. D ne craint pas de dire que la vraie fin de h vie, c'est le bonheur ; mais, dit-il, le sage doit pouvoir 6galer en bonheur Jupiter m6me, n'eut-il que du pain et de Teau. De m6me, Tabsence de douleur et la satisfaction moderee des besoins de la nature doivent suf fire pour donner le bonheur, aux yeux du grand pofete 6picurien, Lucrece.

Bien differentssontceux-ci, qui exhalent un acreparfum monacal. C'est Zenon, c'est Cleanthe, etc. lis ne consultent pas la nature, ils la bravent ; ils ne disciplined pas les passions, ils pr6tendent les deraciner. II faut 6tre insensible a tout, mSme a la douleur la plus poignante, mSme & la maladie. Puisse la haute opinion qu'ils ont d'eux-mSmes suffire 4 les d6dommager de tant d'inutiles privations ! « Abstiens-toi et souffre. » C'est leur maxime. Elle est chr6tienne, mais beaucoup trop vantee. Epictete, en l'exag6rant a plaisir, en fait bien voir le caractere anti-social. La femme, l'enfant du stoique meurent; bien plus, on les lui ravit. Qu'importe ! D ne s'afflige pas pour si peu. (Test une bonne restitution qu'il a faite (Epictete, Max., 13, 83). On ne peut le contrarier ; tout ce qui arrive, il le desire et croit commander a Tinfortune en courbant le dos devant elle. Que Dieu se serve [du stoique comme il le voudra : on ne peut le priver de rien. II a la fievre ; tres bien. Cest une partie de la vie (Max., 241). II en guerit. Cela lui est presque 6gal. Le depart de son ame est retards ; voil& tout. Frappez, blessez, volez le stoique. II ne se vengera pas ; vous ne lui f aites aucun mal (Maw. , 267). Avec lui, la tyrannie a beau jeu; ce n'est pas lui qui secouer a jamais unjoug. Lafifevre etl'ep6e duty ran

le laissent 6galement indifferent. L'6p£e pourtant iui paralt preferable, c'est une maladie plus courte (Max., 366). Ne bl&mant, ne louant personne (Max., 905), il est r6sign6 a tout, car ce tout, c'est la providence qui Fa voulu, et toujours il s'est consider^ dans ce monde comme uii spectateur.

M61angez, triturez par parties £gales ce sto'icisme passif avec quelques-unes des imponderables chimferes du divin Platon ; ajoutez une large dose des insanit6s vant6es et pratiquees par les yoguis brahmaniques, les mounis bouddhistes, les ascites Chretiens, vous aurez la philosophic (pardon de profaner ce mot) orientale, judaique, neoplatonicienne de Philon le Juif, d'Apollonius de Tyane, de Plotin, de Porphyre, de Jamblique, de Proclus, tous plus ou mois extatiques, tous agitateurs de grelots vides, pour qui morale et ascetisme sont synonymes, pour qui la mattere et le corps sont de vils ennemis de Dieu. Parfois, fous k lier, ils divaguent comme Plotin sur Yun 9 sur Y autre, sur le premier, le suprSme, ou bien, comme Philon, considerent l'apathie comme le souverain bien.

C'est de l'Orient que cette folie de l'ascetisme s'est communiquee au christianisme. Le Code de Manou, les Vedantins, la Bhagavad-Gita, les bouddhistes, lechinois Lao-Tseu, etc., et les P6res, les saints du catholicisme, s'accordent au mieux sur la question de Fabstinence et des macerations. Voici, entre beaucoup d'autres, un verset du legislateur Manou :

« L'homme, qui entend, qui touche, qui voit, qui mange, qui sent des choses qui peuvent lui plaire ou lui repugner sans 6prouver ni joie ni tristesse, doit etre reconnu comme ay ant dompte ses organes. » (Code de Manou. Verset 98, sacrements, etc 1 .)

Quand un homme est-il sage, selon la Bhagavad-Glta? « Quand il a chass6 tous les d£sirs ; quand il est in£-

1 Traduction Loiseleur-Deslonchamps.

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branlable dans les re vers, exempt de joie dans les sacces ; quand il a chass6 les amours, les terreurs, la cole re... quand, comme la tortue retire £ elle tous ses membres, il soustrait ses sens aux objets sensibles... quand il est egal envers ses ennemis et ses amis... quand il est detach^ des enfants, de la femme, de la maison et des autres objets, etc. * »

On sait que le bouddhisme prSconise comme souverain bien la quietude absolue, Pan6antissement moral et intellect uel, ce qu'il appelle le Nirvana, et ce que le catholicisme a appele la mortification. La place nous manque pour citer. Platon avait dit dans le PMdon : « Le corps est un mal, une folie : il faut se d61ivrer de toutes les passions, s'exercer & mourir. » Selon saint Jean Climaque, on doit faire plus encore, il faut hair tous les biens, toutes les affections humaines, hair son corps, et, nu et vide de tout souci, haleter vers le ciel. MSmes doctrines dans saint Paul et saint J6rdme, dans TEvangile et dans Bossuet 1 .

Toutes ces absurdites, incompatibles avec Texistence d'une societe quelcohque, la raison moderne les condamne, eclairSe qu'elle est par une connaissance plus complete de Fhomme et du monde. Elle dit avec Epicure, Lucrece, avec les philosophes du stecle dernier, que la fin de Fhomme est le bonheur. A ses yeux, la satisfaction des besoins naturels est done legitime, et chacun a le droit de les satisfaire.dans les limites, que comparte le mSme droit chez les autres. Sans condamner en soi Tusage d'aucun plaisir, elle donne la pr66minence aux plaisirs moraux et intellectuels ; car elle sait que par la recherche de ces nobles plaisirs les individus et les peuples durent et prosp^rent. Mais elle sait aussi, que dans Torganisme humain tout se tient, que tout organe a besoin de vivre, que Tinaction pro-

1 Traduction Em. Burnouf.

1 Voir M. L. BouttevUle, De la morale de VEglise et de la morale naturelle, in-S.

longSe d'un appareil organique quelconque entraine ou Fatrophie de cet appareil ou des troubles gSneraux. Sa conclusion est done, qu'il faut non pas eteindre tel ou tel penchant, mais les subordonner tous aux penchants les plus nobles, dans TinterSt bien entendu de Tindividu et de la soci6t6.

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