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APOPLEXIE

Depuis Hippocrate, on designe sous le nom d'apoplexie toute perte subite ou rapide de la motilite involontaire, du sentiment et de l'intelligence. C'est dire que des causes multiples peuvent produire les symptdmes apoplectiques, mais, pour en bien comprendre Taction, il est indispensable de se faire une idee generale et juste de la constitution et du fonctionnement des centres nerveux.

En reduisant par la pens6e un systeme nerveux quelconque a son plan simplifie, k son schema, suivant une expression gr6co-germanique k la mode, on peut le ra mener a n'6tre plus compose que d'une cellule nerveuse Smettant deux fibres nerveuses. Dans ce petit systeme, la cellule est la partie seule consciente, c'est elle qui sent, veut, raisonne. Les fibres sont purement conductrices; Tune transmet k notre cellule consciente des excitations venant du monde exterieur par l'intermg-

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diaire de tel ou de tel organe, que Ton voudrasupposer ; l'autre transmet au contraire des incitations, n6es dans la cellule mSme a Porgane, qui lui sert d'aboutissant.

Imaginons maintenant un nombre plus ou moins grand de circuits nerveux, semblables & celui que nous venons de decrire. Juxtaposons les cellules aux cellules pour en former des masses plus ou moins volumineuses; dans ces masses, relions les cellules entre elles par des fibres, touj our s purement conductrices, qui solidarisent Tensemble, nous aurons ce que Ton appelle des centres nerveux. Accolons d'autre part les fibres, qui aboutissent a ces centres ou qui en partent, de mani&re & en former des cordons plus ou moins volumineux, et nous aurons des faisceaux conducteurs, des nerfs. L'ensemble du systeme pourra, dans sa forme ext6rieure, varier de cent fagons ; les masses centrales pourront Stre plus ou moins nombreuses, plus ou moins coalescentes, etc., mais, dans tout le regne animal, la constitution fondamentale du reseau nerveux sera identique, qu'on Fetudie chez le mollusque, chez Pinsecte, chez le vertebr6 et mSme chez le premier des vertebras, chez l'homme.

Comme ce dernier est, en g6n6ral, bien entendu, le plus intelligent et le plus perfectible des animaux, son systeme nerveux est aussi exceptionnellement riche en elements conscients, autonomes,en cellules dontlegroupement en masses 6normes constitue essentiellement les centres nerveux encephaliques, centres que grossissent beaucoup, d'une part, les fibres conductrices reliant ensemble les cellules c6r6brales, et,d'autre part, cellesqui rattachant le cerveau a tous les autres organes, Tinforment de ce qui advient dans la republique et lui permettent ainsi d'influer sciemment ou non sur laplupart des actes vitaux. On ne saurait trop repeter, pour mettre a neant nombre de subtilites dites philosophic ques, que la sensibilite, la motilite, Tentendement, la raison, etc., sont de simples propri6tes des cellules

nerveuses cerebrates, au mfime titre que la contractilite est une propriete de la fibre musculaire.

Tout naturellement, T6nergie de ces fonctions varie avec Tetat de la trame organique, dont elles sont les. attributs. Qu'un courant sanguin rapide apporte, dans une juste mesure, aux cellules c6r6brales l'oxygfene n6cessaire a la combustion du soufre, du phosphore, etc. , dont elles paraissent principalement se nourrir, ces. cellules fonctionneront allegrement, et comme leur fonction est de sentir, de penser, de vouloir, sensibility pensSe et volonte seront 6nergiques. Que la nutrition c6r6brale languisse, Tesprit languit aussi ; il n'y a plus d'ailes. Que cette nutrition soit brusquoment interrompue ou que les cellules cerebrates soient subitement dStruites, imm6diatement la vie de conscience s'anSantit au moins pour un temps ; Thomme tombe, perindd ac cadaver, suivant une comparaison celebre. G'est cette perte instantann6e de la sensibility, de la motilite volontaire, de la pens6e, sans arrfit dans les battements du coeur, qui est appetee apoplexie.

Apres notre pr6ambule, il va de soi que l'apoploxie ainsi comprise peut 6tre due k des causes multiples. Nous allons 6numerer les principales, qui se rapportent, les unes a la quantite du sang circulant dans le tissu cerebral, les autres 4 des lesions, des d6gen6 rescences usant et perforant les parois des vaisseaux c6r6braux.

Dans la premiere categorie, nous pouvons ranger la privation d'air respirable. Sans oxyg^ne, point de sang rutilant, arterialise, partant plus de vie c6rebrale, plus depensee,etc. Tout obstacle empSchant mecaniquement l'abord du sang arteriel dans les hemispheres cerebraux produira un effet analogue. Rufus d'Ephese, Galien, Avicenne, Sanctorius, Valsalva, etc. , nous ont appris que la ligature des arteres carotides produit, chez beaucoup d'animaux, Tabolition, plus ou moins rapide, du sentiment et du mouvement. Depuis Astley Cooper (1805),

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la ligature d'une artere carotide chez Fhomme a 6t6 bon nombre de fois pratiqu6e, et nous savons que souvent elle a ete sui vie de paraly sie unilaterale (hSmiplegie) avec affaiblissement des fonctions intellectuelles. La simple compression carotidienne peut produire des effets analogues, mais passagers comme leur cause. M6me r£sultat encore, quand un caillot, xmeemfiolie, se produit ou s'arrete, soitdansune artere carotide, soit dans une des arteres cerebrales. L'anatomie pathologique a montr6 que certaines apoplexies n'ont d'autre cause que la presence d'un caillot dans une des artferes de la base du cerveau, Tart&re sylvienne gauche. Que le caillot soit loge dans un rameau arteriel plus petit encore, un ramuscule, alors un petit nombre de cellules cerebrales seront mises a la diete sanguine, mais peu k peu elles s'altereront, se dissoudront meme, et la lesion, pour 6tre localis6e, n'en sera pas moins grave. Le cerveau est un organe delicat, une machine complexe qui, pour fonctionner normalement, abesoin de tous ses rouages. Si l'anemie peut troubler ou abolir 1' elaboration des actes cer6braux, la surabondance de sang, l'hyperemie, la plethore produisent des effets analogues, mais bien autrement frequents. Alors un vrai torrent sanguin encombre le systeme circulatoire cerebral, le distend aux depens de la substance du cerveau qu'il refoule, et les fonctions de l'organe languissent. La tSte est pesante, la somnolence est habituelle, surtout apres les repas, quand les vaisseaux ont k contenir une surcharge sanguine. II y a des vertiges, des tintements d'oreilles. Des etincelles brillantes semblent parfois petiller devant les yeux. Ce sont la les signes precurseurs de la catastrophe, qui finit par arriver, quand la degenerescence graisseuse des tissus, consequence habituelle de cette opulence sanguine, a sourdement affaibli ou detruit les. parois des arterioles cerebrales. Gar, a un moment donne, soit sousl'influence d'une Amotion forte, qui surexcite les battements du coeur, soit quand une temperature ex-

cessive, hivernale ou estivale, affaiblit la contractilite vasculaire, souvent aprts un repas copieux, la mince paroi des arterioles ou des capillaires du cerveau cede a Teffort du liquide qui la baigne. C'est une digue qui se rompt. Un flot sanguin s'^panche aussitot an sein mime du tissu cerebral ; il en dissocie, il en detruit les elements fibreux et cellulaires en s'y creusant une cavite, dont la grandeur pent varier depuisle volume d'un pois, d'une noisette, jusqu'a celui du poing. De plus, une congestion cerebrale comprime Torgane tout entier. Le patient tombe instantan6ment privi de sensibilite, de mouvement volontaire, d'intelligence, g^neralement paralyse d'une moitie du corps, etconstamment, les cas d'anomalie anatomique etant ecartes, paralyse du cdte oppose k celui que Themorrhagie cSrebrale a les6, ce qui est une consequence trfes naturelle de l'entrecroisement des faisceaux de la moelle epiniere dans la region bulbaire, a la base du cerveau. Nous ne pouvons signaler ici que les principauxsympt&mesderapoplexie. Notons, en passant, la paralysie frequente de la sensibilite cutan6e du cote frappe, les vomissements, et surtout l'expression d'hebetude de la face, dont une moitieaussi est paralysee. D'ou le contraste strange entre les deux moities du masque facial, expressif d'un cote, inerte et atone de Tautre.

Si les desordres anatomiques sont considerables, la mort survient rapidement, au bout de quelques heures, et Taploplexie est dite foudroyante. Si les vaisseaux ont 6te distendus seulement, mais sans dechirure, tout rentre dans Tordre au bout d'un laps de temps plus ou moins court.

S'il y a eu une dechirure cerebrale, quelque petite soit-elle, la guerison complete est fort improbable. De r£centes experiences nous ont appris que le cerveau du pigeon semble parfois se regen£rer apres Tablation des hemispheres; celui de Thomme n'a point la meme vitalite, surtout pendant la seconde partie de la vie, quand nous

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glisscns de plus en plus rapidement vers la decadence et la mort. Or, quoique Fhemorrhagie cer6brale puisse f rapper tous les ages, mSme le foetus encore enclos dans la matrice, elle reserve ses coups les plus frequents et les plus terribles pour les gens 4g6s de quarante-cinq a soixante-cinq ans. A cette periode de la vie, toute destruction de cellules et de fibres cer6brales est habituellement definitive. Dans les cas les plus heureux, un tissu cicatriciel peut combler la trouee apoplectique, mais ce n'est pas un tissu sentant et pensant, et desormais il y a une touche muette sur le clavier cerebral.

L'oedeme' du cerveau, l'apoplexie s6reuse simulent parfois symptomatiquement Fhemorrhagie cerebrale et tout obstacle au retour du sang vers le coeur les peut produire. Notons cependant que la transsudation du s6rum sanguin a travers les parois vasculaires, Timbibition sereuse du tissu cerebral produisent plus particulierement la pesanteur intellectuelle, la stupeur ou la stupidity tandisque l'epanchement aquiforme en dehors et autour du cerveau, dans la cavite de sa mince enveloppe sereuse ou bien entre cette membrane et les circonvolutions, provoque habituellement tous les symptomes de l'apoplexie.

Toute hemorrhagic cerebrale etant une vivisection spontan6ment produite chez Thomme, on en a pu tirer quelques eclair cissements sur la physiologie du cerveau.

Voici les resultats gen6raux de ces observations n6croscopiques, que corroborent les experiences des physiologistes in animd vili. L'ecorce grise du cerveau, presque entiferement composee de cellules, est la partie consciente et pensante ; car toute lesion de cette partie s'accompagne principalement de troubles intellectuels.

La faculte du langage parait particuliferement dependre de Tint^grite de la rigion frontale de Th6misphere gauche, et, plus particuli&rement encore, de Tetage inferieur du lobe frontal gauche, de la troisieme circonvolution, car toute 16sion de cette circonvolution abolit

plus ou moins la parole, chez le patient ; elle le frappe d'aphasie.

D'apr&s les savantes recherches du docteur Luys, des quatre renflements de substance nerveuse cellulaire situes a Tetage interieur du cerveau et connus en anatomie sous les noms de couches optiques et corps strips, les premiers seraient les aboutissants des fibres sensitives convergeant vers les hemispheres cerebraux ; les autres recevraient les fibres emanant des cellules conscientes de l'6corce c6rebrale, fibres dites motrices, parce qu'elles sont chargees de porter aux muscles les ordres de la volonte. Or, les corps stries et les couches optiques sont les lieux Selection de Fh6morrhagie cerebrale, puisque, sur trois cent quatre- vingt-six cas d'apoplexie, dont Andral a fait la statistique 4 , le foyer apoplectique occupait deux cent deux fois simultan6ment les corps strips, les couches optiques et aussila portion voisinedes hemispheres, tandis que corps stries et couches optiques n'avaient ete leses isolement que soixante et une fois, pour les premiers, et trente-cinq fois, pour les secondes.

Nous avons dit que toute hemorrhagic cerebrale etait une vivisection spontanee, mais c'est une vivisection mal faite, comme le montre la statistique ci-dessus.

Assez rarement, les corps stries et les couches optiques sont frappes isolement, aussi le symptdme dominant de leur lesion simultanee, c'est la paralysie avec perte de la sensibilite cutanee, seule lesion sensorielle, que les medecins aient Thabitude de constater. Pourtant M. Luys, en etudiant les faits 6pars dans les recueils scientifiques et en les controlant par ses propres observations, a rendu fort probable la verite de sa magnifique vue d'ensemble sur la physiologie de Tencephale 2 .

La terminaison habituelle de Themorrhagie cerebrale est connue de tout le monde, c'est la mort aprfes une

1 Anatomie pathologique, t. II.

* J. Luys, Recherches sur le systeme nerveux cerebrospinal.

vie vegetative plus ou moins courte. Parfois l'etat du malade parait d'abord s'ameliorer, alors que s'attenuent et disparaissent les phenomenes congestifs des regions encephaliques epargnees, mais les elements nerveux detruits ne se regenerent pas, aussi les muscles, qui en recevaient des ordres, sont a jamais immobiles. Pourtant leur contractilite est d'abord intacte et un courant electrique, traversant leur tissu, y determine d'energiques mouvements, maispeu a peu leur texture s'altfcre ; ou bien la degenSrescence graisseuse en detruit les fibres ou bien des noyaux en vahissent leur sarcolemme. Alors ils sont inhabiles a tout mouvement provoque ou volontaire; d'invincibles et permanentes contractures flechissent les doigts, les orteils, les membres. Enfin la mort vient terminer cette lente tragedie.

Triste maladie ! triste mort ! pense le lecteur. Pourtant il ne faut pas trop medire de Tapoplexie hemorrhagique. Peut-6tre m6me nos poetes devraient-ils chanter ses louanges. Des humoristes ont bien remercie la mort en general. Elle exproprie sans cesse, disent-ils, pour cause d'utilite publique. Mais la mort, en g6n6ral, est aveugle. (Test a tort et a travers qu'elle fauche dans le champ de Thumanite. Au contraire, avec quelle intelligence procede ordinairement Tapoplexie hemorrhagique! Non pas qu'elle ne commette jamais de bevues lamentables. Quel ouvrier ne se trompe ! II est des fatalites organiques immeritees et, aussi implacables que le Dieu des Juifs, ces fatalites frappent les hommes dans leur descendance jusqu'3, la n =ifeme generation. Mais, en general, Tapoplexie est une sarcleuse intelligente. L'ivrogne abruti, qui a bu sous forme d'alcool le sang de ses proches, le talapoin obese, pour qui la preoccupation d'un casuel a augmenter tient lieu des int6r6ts de la famille et de Thumanite, le senateur somnolent 1 , votant sempiternellement «oui » sur sa chaise

* ficrit en 1869.

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curule : voili les victimes designees de l'apoplexie hemorrhagique, celles dont elle aime a d£chirer le cerveau. Tres habituellement, ceux qu'elle rejette dans le creuset toujours fonctionnant de la vie sans trfrve sont des non-valeurs sociales, dont la dissolution, cette dissolution, a laquelle nous donnons le vilain nom de putrefaction, est un bien. A chaque instant, grftce k notre sarcleuse, des tresors d'azote, de carbone, de phosphore, etc., presque immobilises, a coup sur inutilises, conquterent enfin leur liberty. Les voili r£pandus a Fetat gazeux dans 1'air, a Tetat salin dans l'humus. Aussitot les feuilles et les racines des plantes les absor^ bent, molecule a molecule, insoucieusement, sans se demander si ces molecules proviennent de la charogne d'un monarque ou de celle d'un lombric. Et quel admirable resultat ! car, d'alambic en alambic, le tout finit par aller gonfler les epis, les blondes moissons, comme disent les pontes. Allons ! L'apoplexie hemorrhagique n'est pas un si grand mal et, si notre temps 6tait moins irreligieux, on lui devrait peut-6tre eiever des autels.

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