HISTOIRE NATURELLE DES BRANDS HOMMES
Nous avons vu naltre Fanthropologie. Cest une science bienjeune, mais quigrandirabeaucoup. Aujourd'hui elle n'a pas encore franchi le premier degre des sciences d'observation ; occupee a delimiter son sujet, a thesauriser des faits, elle marche toujours le compas et la balance a la main. Elle decrit les divers types humains, mesure et jauge leurs cranes, car tel est le cerveau, tel est Thomme ; en resume, elle n'^tudieThomme qu'a l'etat statique. Cest a peine si de loin en loin
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on la voit aborder timidement Tanthropologie dynamique, en s'occupant des migrations, des croisements ethniques, en se permettant quelques inductions relatives aux mutations du type humain et & son origine. Sans doute, il est naturel de tracer d'abord les grands lineaments d'une science, d'observer et de grouper les faits les plus faciles a saisir ; ce sont la des fondements du futur edifice et ils ne sauraient etre trop solides, mais il faudra bien arriver, quelque jour, aux details plus fins, plus delicats. Aprfes avoir photographic et classS anatomiquement les types humainsmulticolores et multiformes, force sera bien d'en faire la psychologie, qu'ebauchent d6ja la linguistique et la mythologie comparees ; car le cerveau n'a pas que du volume et des contours; il a des activites variables suivant la race, le sexe, l'age,le milieu. Onenformuleralesloisgenerales, puis les lois partielles derivant des premieres ; on voudra savoir pourquoi, au sein d'une meme race, dans le m6me milieu social et cosmique, tel individu differe radicalement de tel autre ; on se demandera a quelles formes anatomiques, a quels modes d'energie fontionnelle, correspondent les aptitudes tranchees ; pourquoi tel homme est un grand artiste, tel autre un savant, tel autre un philosophe. Alors on fera, pour ces individualites eclatantes, ce que Ton avait precedemment fait pour chacun des grands groupes humains. On les observera, on les decrira minutieusement, corps et esprit ; on etudiera leur genealogie, le milieu familial ou ils ont grandi ; on notera la date de Teclosion de leurs aptitudes speciales, les phases par lesquelles elles ont passe. On groupera, on comparera, en les s6riant, tous ces faits individuels. Des rapports constates decouleront des lois nouvelles, qui permettront de rediger le code scientifique de Teducation, de passer de la phase d'observation a la phase active, de preparer, de provoquer le developpement des caracteres utiles a la societe, d'etouflfer en germes les penchants nuisibles, multiplier beaucoup, par exem-
pie, le nombre des Michel-Anges, des Bacons, des Newtons, de pr6venir presque a coup sur l'eclosion des meurtriers en petit, comme Leger, Dumolard, et celle des meurtriers en grand, comme Cesar et autres.
C'est un des chapitres de cette anthropologic future, qu'un savant etranger, M. Wechniakoff, a entrepris de rediger. Nous allons analyser et critiquer son ceuvre inachevee encore. M. Wechniakoff a essay 6 d'ecrire l'histoire naturelle des grands hommes. II est & peine besoin de noter, qu'il ne s'agit pas ici des grands tueurs ayant desole l'humanite depuis et avant Cambysejusqu'anos jours. Nous faisons l'histoire naturelle des grands hommes, pas du tout celle des grands carnassiers.
Les grands hommes sont les createurs artistiques, scientifiques, philosophiques. M. Wechniakoff scrute la biographie d'un certain nombre d'entre eux et aussileurs oeuvres ; il s'efforce de determiner pour chacun ce qu'il appelle le type scientifique, le type sociopathique et le type anthropologique, c'est-&-dire ce qu'ils ont ete intellectuellement, socialement 5 physiquement. Quecestrois c6tes de T6tre se lient etroitement, c'est une v6rite contestee seulement aujourd'hui par ceux qui se cramponnent encore a Tantique et moribonde th^orie du dualisme humain : mais qu'il soit facile de constater nettement et toujours la liaison du fonctionnement cerebral avec les details observables de Torganisation, c'est une autre affaire. Trop d'616ments manquent encore pour qu'il soit possible de degager, avec une certitude absolue, la solution duprobleme. Pourtant chercher cette solution est deja un honneur; c'est montrer la voie. M. Wechniakoff classe les unites qu'il etudie en trois grands groupes heureusement trouves : les monotypiques, les poly typiques , les philosophes. Decrivons avec lui chacun de ces groupes.
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Qui dit philosophe, dit intelligence a large envergure, capable de saisir, de loger, de s'assimiler une multitude de faits et d'idees, de les fusionner ensemble, de les hierarchiser. Done, pas de philosophes parmi les monotypiques, essentiellement incapables d'enfanter de larges syntheses. Ge sont des myopes intellectuels, doues d'excellents yeux. Le premier sujet scientifique ou artistique qui s'impregne dansleur cerveau, s'y intronise, y regne en maitre et aucune revolution ne Ten saurait expulser. La voie du monotypique trouvee, il y marche jusqu'a la mort, ramenant tout a sa preoccupation favorite, sans jamais songer a se frayer une nouvelle route, creusant toujours a la m6me place ety decouvrant mille et mille details, que n'eut jamais pu apercevoirle regard d'un philosophe toujours en qu6te des grandes lignes, des vastes ensembles.
M. Wechniakoff nous cite plusieurs exemples caracteristiques : trop peu, car e'est 14 le defaut capital de notre auteur d'appuyer ses inductions et ses generalisations sur une base infiniment trop Stroite. H nous esquisse la biographie et le portrait d'Otto Beckmann, de Fresnel, de Leopold Robert. Otto Beckmann, elfeve enthousiaste de Virchow, se consacre 4 vingt-trois ans a Tetude minutieuse de la pathologie renale. A partir de ce moment, il n'y a presque plus rien pour lui dans le monde en dehors des canalicules renaux et des glomerules de Malpighi. L'etude anatomique des reins, de leur phy siologie, de leurs maladies prend 4 ses yeux les proportions d'un vaste domaine ou il se promene en tons sens, s'y trouvant tr6s au large, notant 4 chaque pas des details imperceptibles aux autres, des minuties delicates, de subfiles particularites de circulation et de nutrition. Enfin une decadence intellectuelle etune mort
precoce le frappent. II meurt phthisique a vingt-huit ans.
Llngenieur Fresnel, se cantonnant a vingt-six ans dans rstude physique de la lumiere, publie a trente et un ans un travail celebre sur la diffraction de la Iwniere, et cette petite province scientifique devient pour lui une patrie d'adoption dont il ne sortira plus, mais qu'il §tudiera avec amour dans ses details les plus fins, les plus fugitifs. La double refraction, les interferences, la polarisation, n'auront pas de mysteres pour lui. Gomme Beckmann, il meurt jeune, a trente-neuf ans, probablement aussi d'une phthisie pulmonaire, et apres trois annSes de decadence intellectuelle.
Le troisieme exemple que nous cite M. Wechniakoff, est celui de Leopold Robert, essentiellement artiste, c'est-a-diredomine des la premiere enfanceparlecourant des impressions sensitives, mais qui apporta en effet dans la culture de son art les procSdes minutieux d'un micrographe, d'un observateur scientifique. Ge fut aussi une nature chetive, timoree. Attache a Tobservation des faits par un lien qu'il craignait toujours de trop etendre, se bornant a grouper et a copier des modeles, il sut pourtant se creer un genre original, mais dont il ne se departit plus ; ce fut la determination artistique, idealisee des types ethniques, mais dans un champ d'observation fort restreint. II travaillait avec lenteur, grattant, effa- Cant sans cesse, toujours mecontent de ce qu'il avait fait, meme apr&s des t&tonnements sans fin. La melancolie, qui le tortura pendant ses dernieres annSes, son suicide a quarante et un ans sont des faits que tout le monde connait.
De ces trois faits, sans plus, M. Wechniakoff deduit des lois generates un peu tem<§raires.
Les monotypiques, nous dit-il, naissent de families cultivees, ce sont des aristocrates intellectuels. Leur systeme nerveux s'est affine aux depens de la vigueur generate. Ce sont de delicats instruments, sur lesquels le
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monde exterieur laisse des empreintes profondes et durables, captivant a jamais toute leur activite. Mais, corarae ils manquent de ressort fondamental, ils durent peu. Le courant materiel, vital, a travers leurs organes, surtout leur systeme nerveux, est lent et de plus en plus lent, si bien que les principes albuminoides, qui constituent la substance nerveuse, sejournant trop longtemps au sein des cellules et des fibres, s'y dedoublent en divers elements dont certains se cristallisent, d'ou, sclerose cer6brale, lesions des principaux organes de la vievegetative, mort precoce. II ne reste plus k M. Wechniakoff qu'a d6montrer son hypothese, a nous prouver bien clairement que tous les hommes, dont rintelligence est monocorde, meurentjeunes, et encore nous pourrions peut-Stre rSpondre qu'ils sont monotypiques uniquement parce qu'ils meurent trop jeunes pour avoir le temps d'exploiter les filons divers. Ce penchant a la generalisation h&tive est le peche mignon de notre auteur ; il le commet & chaque pas, comme nous allons le voir en esquissant ses deux autres groupes.
On pourrait comparer le monotypique a un homme emprisonn6 dans une chambre, qu'eclaire une seute fenetre, large, bien exposee, ou la lumiere p6netre a torrents, mais toujours aux mSmes heures, toujours sous le m£me angle d'incidence. Devant la fenetre s'etale un paysage plus ou moins varie, un horizon plus ou moins large, mais paysage et horizon restent immuables. Sans cesse le prisonnier a sous les yeux la mSme plaine, la m6me montagne, ou le m6me coin de rivage.
Gombien le polytypique est mieux loge ! II occupe un vaste appartement compose d'un grand nombre de pieces, de cellules plutot, ayant chacune une exposition sp6ciale, et communiquant difficilemnet ensemble. Inhabitant s'y promene, passant d'une fenetre & Tautre, et
toujours fascine si fort par le dernier tableau qu'il en oublie les precedents. A vrai dire, et toute comparaison a part, le polytypique est un 6tre multiple, un groupe d'individus distincts, confederes, log6s sous le m&me cr&ne et agissant a tour de rdle.Cela est si vrai que notre homrae a la faculte de se dSdoubler, de partager son attention. (Test Haller, qui ecrit sur un sujet en conversant sur un autre, sans cesser pour cela de lire des journaux.
Haller et Humboldt sont les deux principaux exemples de ce type, que nous cite M. Wechniakoff, ceux qu'il etudie minutieusement, car il se borne presque a nommer en passant Alberti, B. Palissy, Plater, esprits de la m6me famille, De ces quelques exemples, M. Wechniakoff deduit les lois suivantes.
Des polytypiques sont plus nombreux dans la phase preparatoire des sciences que dans la phase de leur maturity. Une vitality Snergique, une fraicheur durable de toutes les fonctions cerSbrales, sont leurs caract&res specifiques. Chez eux, la nutrition nerveuse est rapide, aussi leurs centres nerveux, rSpares sans cesse, durent longtemps, sont toujours jeunes. lis ont une activite extreme et enrichissent la science de nombreux fragments, qu'ils sont d'ailleurs impuissants a lier, a fondre ensemble. Tout au plus, les peuvent-ils juxtaposer, comme a fait Humboldt dans son Cosmos. lis vivent longtemps, travaillentjusqu'au dernier jour, souvent a des sujets trfes diff6rents. C'est Humboldt apprenant la philologie a soixante-six ans, publiant la partie spe- <siale de son Cosmos de quatre-vingt-un a quatre-vingthuit ans ; c'est Haller, poete, naturaliste, physiologiste, auteur de 576 ouvrages et memoires, de 12,000 articles iibliographiques.
Tout en m6prisant fort Tesp&ce humaine, les polytypiques s'en accommodent, savent vivre avec elle. Les charges, les honneurs ne les effrayent point. lis manquent de la faculty syntethique de coordination philoso-
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phique, mais s'assimilent facilement les resultats elabores. lis ont un regard remarquablemen beau et limpide, un front large et haut, dont Tetage sourcilier est saillant, ce qui coincide ordinairement avec un notable developpement de l'axe spinal, un systeme musculaire energique.
Nous arrivons enfin au groupe le plus complet, au groupe philosophique, qui a pour caractere une tendance spontanee a condenser en des ensembles complexes, mais organis6s, bien fondus, des faits, des idees multiples a Taide de l'abstraction et de la synthese. En reprenant la comparaison dont nous avons use plus haut, on peut considerer le philosophecomme habitant une vaste piece ay ant des jours ou verts sur tous les points de Thorizon, de telle sorte qu'aucune portion de la contrSe environnante ne peut, de son logis, Stre consideree isol6ment. Tout se tient. L'oeil passe de la plaine aux coteaux, des coteaux aux collines, des collines auxmontagnes ; ilembrasse tout le bassin d'un fleuve, depuis les hauteurs ou il prend sa source jusqu'a TOcean, ou il apporte le tribut de tous ses affluents grands et petits.
M. Wechniakoff subdivise ce groupe important en deux especes; le groupe philosophique permanent, dont Leibnitz, Comte, J. Miiller, Lagrange sont les glorieux representants, et le groupe transitoire, ou k Tepanouissement d'une phase philosophique brillante succede une activite speciale, bornee a des travaux d'ordre plus ou moins concret ; ce qui est arrive selon notre auteur, chez Newton, Daniel, Bernouilli, Grove, Baer, etc.
Les caracteres les plus generaux du type philosophique seraient l'encyclop6disme dans le choix des materiaux, la condensation, Tassociation intime de ces mat&iaux divers en de vastes ensembles, enfin une
certaine modification arbitraire des resultats scientifiques speciaux effagant les details, pliant les faits au systeme et produisant en fin de compte non pas un tableau soign6, fini, mais une esquisse, une ebauche par a peu pr&s. Aussi les oeuvres scientifiques n'ont pas de valeur philosophiquepropre, cesont des points de depart imparfaits, des moteurs, des stimulants et rien de plus.
Pour lalongSvite, les philosophes se placeraient entre les deux premiers groupes ; rarement ils dSpasseraient la soixantaine, et leur activity scientifiquc originale cesserait longtemps avant leur mort. Ils arrivent vite a cette phase senile de Intelligence, & cette cristallisation finale, pendant laquelle Fesprit, rebelle a toute incorporation nouvelle, vit uniquement aux depens de la somme d'id6es pr6c6demment acquises.
Nous sommes oblig6 ici de renvoyer le lecteur au texte m6me de notre auteur, surtout interessant dans cette derniSre partie qui est pleine de vues originates, d'observations fines. En somme, M. Wechniakoff a fait une belle 6tude d'anthropologie psychologique; on lui peut seulement reprocher d'avoir appuye ses propositions generates sur des faits particuliers trop rares, et, reproche moins grave, de creer trop souvent des neologismes bizarres et inutiles ; mais M. Wechniakoff peut invoquer deuxcirconstancesattenuantes : il est Stranger et a beaucoup lu A. Comte.