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M. 0. FEUILLET ET M. DE CAMORS

Chaque 6crivain se cree un monde ideal a sa taille : celui de Shakespeare, celui de Balzac, sont grands comme Fhumanite ; celui au sein duquel se complait M. Feuillet est beaucoup moins vaste.

Les femmes y sont toutes musquees et fardes, comtesses, vicomtesses, au moins actrices. Poupees sans cervelle, ne sachant que faire de leur vie, de leur fortune, de leur minces facultes ; le matin, hantant Saint- Thomas d'Aquin, muguettant tout le jour, le soir flirtant aux Italiens, ou faisant Tamour dans leur boudoir, a moins qu'elles ne defllent en grand deshabille dans un salon aristocratique ou officiel.

Les hommes. trfes remarquables par leur maintien correctement elegant et le grand art de leur tailleur, tuent le temps comme ils peuvent, intriguant, ayant des duels, seduisant de leur mieux, epousant parfois

les femelles absurdes, dont nous avons parle plus haut.

Mais avant tout, et c'est de rigueur, tout cela est grand seigneur, de bon aloi ou de clinquant ; tout cela est riche ou le devient promptement par heredite, manage ou agiotage ; tout cela a des manieres d'une exquise Elegance. Le grand souci de M. Feuillet paralt etre de ne point s'encanailler. Tout ce qui ne s'habille pas chez Worth ou chez Humann ne saurait trouver place dans sa galerie ; et il semble que, pour lui, 1'humanit6 se compose seulement de quelques milliers de faineants biases, 6tioles et inutiles.

Dans le monde de M. Feuillet, pas ou tres peu de place pour ThonnSte homme in616gant, qui sedevoueau progres social ; pour le savant mal vStu, amoureux de la verity, osant la decouvrir et la d^fendre sans souci des horions ; pour le travailleur de Tatelier ou de la chaumiere, portant sur ses robustes 6paules tout Fediflee social. Non, des grands seigneurs, rien que des grands seigneurs avecdes valets quibrossent leurs habits et 6trillent leurs chevaux. Quelquefois il nous montre un instant, sur une route poudreuse, par pur besoin de contraste, quelques paysans respirant le soir sur la porte de leurs chenils. lis sont la muets, immobiles, inertes, « ruminant dans les ten&bres, pareils a des animaux fatigues. » Que leurs formes sont lourdes ! Leurs membres sont dejetes par le travail. Qu'il sont laids, et sales, et mal vStus ! Fi ! L'horreur.

Si M. 0. Feuillet se bornait k peindre aux p&les couleurs du pastel, mais avec un talent que Ton ne peut nier, tout ce monde ecervele et parasite ; a nous decrire, a flots d'encre, les phases multiples de la chasse k la duchesse ; k nous enseigner comment on leve cette fine proie, comment on la traque, comment on sonne Thallali, quelles sont les joies du chasseur, les angoisses et les voluptes du gibier ; nous nous garderions bien de nous en occuper : e'est affaire entre lui et

les amateurs de filigrane inutile. Tant pis pour Tartiste hal)ile seulement a peindre ce qui ne vaut pas la peine d'etre peint.

Mais voici que ce styliste coquet, las a la fin de cultiver Tart par Tart, s'erige en prSdicateur de morale evang&ique, en champion de Dieu m6me, et, sans sortir du nuage de poudre de riz ou il aime a respirer, le voilA qui crie a la rescousse et pretend transpercer le materialisme avec une 6pingle a cheveux. Etrange chose en ce temps d'anarchie morale, assez fertile pourtant en Strangetes, que cette alliance hybride de galanterie et de religion, de sport et de spiritualisme, de Cold cream et d'eau benite !

D6j£ Sibylle avait, sans succes, tente d'ecraser Thydre : M. de Ca?nors revient a la charge. Mais il y a progres. Dans Sibylle, le materialiste 6tait neanmoins honnete homme. II y avait la un certain docteur, amant de la science, assez bien dessine, sauf qu'il mourait a la fin des duret6s d'une elegante catin : ce qui n'est guere dans la nature ; les savants du materialisme ayant generalement le coeur plus solidement accroche dans la poitrine. Mais depuis, M. O. Feuillet areflechi, et, tout en reconnaissant « qu'il y a des hommes prot'ondement imbus du dogme materialiste et qui comptent parmi les plus honnetes gens de leur temps, » il a decouvert, qu'ils sont simplement incons6quents. « Ce fait incontestable doit etre attribu6 aux individus et non a la doctrine. »

Cest qu'il y a, « dans le mal comme dans le bien, des hommes qui ne pratiquent pas. »

11 est done bien aver6, pour M. Feuillet, que le vrai materialiste, e'est M. de Camors.

Naturellement, chez M. de Camors, comme chez tous les heros sortis du cerveau de M. O. FeuiHet, se trou-

vent reunis la beaute, la jeunesse, lesprit, I'Slegance surtout. M. de Camors obeit a un code, que son pere, grand homme de la mSme espece, a pris soin de lui r&diger, avant d'envoyer au plafond les debris de sa cervelle vide. Ce pere, materialiste comme son fils et coquin comme lui, deux qualites logiquement unies selon M. Feuillet, s'est suicide dans un acces de spleen. Avant de mourir, il a formule pour son fils Fideal suivant: « Etre aime des femmes, etre craint des hommes, 6tre impassible comme un Dieu devant les larmes des unesetle sang des autres, finir dans une temp^te : voilala destin6eque j'ai manquee et que je vouslegue. »

M. de Camors fils adopte avec enthousiasme ces nobles conseils. Pour lui, Thumanite est composee d'actionnaires a tondre. II commence par etre membre du Jockey-Club, debauche, homme a bonnes fortunes, homme du meilleur monde.

Puis il seduit enun clin d'oeil la femme d'un honnete homme, qui a ete son meilleur ami ; apr&s quoi. il Tinsuite grossierement et elleen meurt.

II accepte les bienfaits de M. de Campvallon, vieux general, membre du Corps legislatif, aussi sot que riche ; apres quoi il lui prend sa jeune femme, dont nous reparlerons plus loin.

Par une serie de mesquines intrigues et de basses manoeuvres, il se fait, avec Taide de radministration, envoyer a la Chambre, se reservant d'ailleurs de trahir en temps opportun le pouvoir qui l'a choisi.

Pour 6tre agreable & M me de Campvallon, sa digne maitresse, et mieux duper le vieux Campvallon, il epouse sans sourciller M lle de Tecle, que lui a elevee a la brochette M me de Tecle, une douairiere encore jeune, eprise du haut merite de notre homme et probablement de la coupe exquise de son habit. M me de T&cle ne voulant pas 6pouser pour son compte, cede par delegation son amour k safille, qui est epousSe, trompfie d'avance, et aussitot abandonn6e.

460 SGENCE ET MATERALSME.

Mais le vieux Campvallon decouvre Tadultere de sa chfere femme ; il en meurt subitement ; et M. de Camors, qui n'a pas m£me le courage de sa bassesse, tombe dans une m61ancolie profonde, puis succombe a une hepatite chronique, sans avoir un seul acte utile a se reprocher.

Et maintenant, veut-on savoir pourquoi ce drole, blase, corrompu, d'un egoisme feroce, a vecu ainsi, etranger a tout ce qui est grand, a tout ce qui est noble, a tout ce qui donne quelque prix a la vie ? M. Feuillet n'en fait pas mystere: c'est simplement parce qu'il etait mat6rialiste ; car sans cela nous aurions vu fleurir en lui un bouquet de vertus. « Ou un Dieu, » dit M. Feuillet, « ou pas de principe ; » et ailleurs : « La morale separee de la religion n'est rien. »

Nous n6gligeons cette banalite mille fois r6futee, pour passer en revue les partners de M. de Camors, tous spiritualistes, ceux-la, a des degres divers, et qui vont sans doute nous edifier.

A tout seigneur tout honneur. Voici d'abord la belle M me Charlotte de Campvallon. Elle commence par nous iaire sa profession de foi. Elle croit en Dieu et meme k TEvangile. De plus, « elle aimerait mieux profaner un autel que sa personne. »

N'ayant pas reussi a epouser M. de Camors, pour qui elle se sent faite, elle change immediatement son plan de campagne avec une rapidite qui fait honneur a F61asticite de ses principes, et se vend par contrat de mariage au vieux Campvallon. Puis, une fois mariee, son unique souci est de seduire le vertueux Camors, et tout deux trompent a qui mieux mieux leur vieux bienfaiteur, qui a la sottise d'en mourir. Auparavant. cette noble personne a force son amant a se marier. Que voulez-vous?il s'agissaitd'apaiserlessoupcons du vieux

barbon. Plus tard, elle conseille tranquillement a Camors d'assassiner sa femme. C'est une personne accomplie et 'un type, qui fait bien de Fhonneur au spiritualisme. Passons.

Voici M me de la Roche-Jugon. Celle-ci, non seulemerit est spiritualiste, elle est m6me fervente chretienne. Elle vit a l'Sglise, ne lit gu6re que le Syllabus, ne recoit chez elle que des ecclesiastiques de choix. Je la soupgonne d'avoir pay6 au moins un zouave pontifical. Gertainement elle coud des beguins pour les petits Ghinois.

Gonvoitant ardemment les millions du vieux Campvallon, sans doute pour les depenser en oeuvres pieuses, ellet&che d'abord de seduire le bonhomme; puis, le vieux soudard ayant commis Fenorme sottise d'epouser la fringante Charlotte, M me de la Roche-Jugon change aussitot ses batteries, cajole la jeune femme qu'elle execre. C'est tout simple : elle pense que le vieil imbecile ne peut vivre longtemps, que sa veuve sera immensement riche, et elle esp£re la marier k son rejeton, le jeune la Roche-Jugon. Puis, la liaison de Camors et de la belle Charlotte ayant an6anti ses plans, elle se venge de son mieux par des denonciations et des lettres anonymes. Encore un type bien honorable pour le spiritualisme.

A Texception de la femme et de la belle-mere de Camors, qui sont seulement insignifiantes, les personnages secondaires du roman peuvent presque tous tendre la main k M me de la Roche-Jugon. C'est un vieux baron Tonnelier, ancien r6volutionnaire, parvenu a la pairieet convaincu d6s lors, que « personne ne doit plus ni marcher, ni parler, ni 6crire, ni grandir ; cela le derange.... Si ce vieillard eut rencontr6 la Liberte, sa m&re, au coin d'un bois, il l'etit etrangtee. » Ce sont M mes Bacquiere et Van Cuyp, trfes pieusement elevees sans doute, car ce sont les filles de la trois fois sainte dame de la Roche- Jugon. Ces dames charment leurs loisirs en buvant du

champagne, parlant argot, iinitant les acteurs. M. O. Feuillet parait craindre, que leur conduite conjugate ne soit pas parfaitement reguliere. Nous partageons ces craintes. Mais de tous ces personnages, lequel est done le plus immonde ?

Est-ce k dire qu'il n'y ait pas dans l'humanite d'etres analogues au Gamors de M. O. Feuillet ? Malheureusement il y en a trop. Dans tous les temps et dans tous les pays, il y a et il y a eu des Gamors ; mais ce n'est pas parmi les adeptes de l'ecole materaliste moderne qu'il les faut chercher. Geux-ci arborent franchement leur drapeau, et il pleut sur eux des coups, des injures et des anathemes ; tandis que les Gamors ont besoin, pour se gaudir et s'epanouir, d'une bienfaisante rosee (Thonneurs, du terreau bien gras des sinecures. Aussi leurs opinions philosophiques ne sont connues que d'euxmemes et de M. 0. Feuillet. A Constantinople, ils defendraient le Goran ; a Rome, Tlmmaculee-Conception ; a Paris, en cherchant bien, on en trouverait peut-etre parmi les marguilliers. Je n'ai pas eu Phonneur de connaitre M. de Gamors de son vivant ; mais je suis bien certain, que, dans sa vie publique, il etait toujours du c6t6 des dogmes pieux.

Sans doute, il y a dans toutes les ecoles philosophiques des coeurs honnetes, des esprits sinceres; mais nous croyons pouvoir assurer a M. O. Feuillet, que si, en sa qualite de bon chrStien, il aime les trois vertus theologales, il les trouvera souvent parmi les materialistes, qui, en depit deshorions et des injures, defendent hardiment ce qu'ils pensent etre la verite. Ceux-la croient, avec Schopenhauer, que « la question de savoir si une philosophic est athee, parait a un philosophe aussi etrange que peut Tetre pour un math6maticien la question de savoir si un triangle est vert ,ou rouge. »

Convaincus que ce que Pon doit aimer avant tout, c'est la verite, ils ont foi dans leur ceuvre, ils esperent dans Favehir, et, pleins de charite pour les bipfedes ruminants que dedaignent les Gamors, ils voudraient les appeler aux jouissances de la pensee.

Ceux-la, tout en repudiant la metaphysique, ne sont nullement depourvus de morale. Ils aiment tout ce qui est bon, tout ce qui est utile, c'est-a-dire tout ce qui peut contribuer au plein et integral developpement physique, moral et intellectuel de l'homme individuel et collectif.

Enfin, M. O. Feuillet, insulte pour insulte, ils preferent a vos pretendus portraits, a Taristocratique senteur de vos sermons galants, les projectiles coprolithiques que leur lancent incessamment les venerables catapultes de la presse clericale. Permettez-leur de vous dire, monsieur, qu'en croyant peindre le materialiste moderne, vous avez simplement peint une des innombrables varietes du genre Gredin, si connu de quiconque a quelque peu etudie Thistoire naturelle de Thomme.

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