PREFACE. VII
Enfin, pour oser defendre des id£es proscrites de temps immemorial, il faut une certaine dose de courage intellectuel, vertu assez rare dans tous les temps et dans tous les pays. Pourtant le chemin parcouru, depuis une vingtaine d'ann^es, par 1'opinion publique, est considerable. Dejk le materialisme scientifique est toiere ; # il n'en demande pas davantage. Les penseurs et ecrivains decents et bien Aleves ne se flgureront jamais de quelle joie suave est inondee « Tame » d'un materialiste, qui, apr6s avoir 6te si longtemps « alyect », en arrive a n'Stre plus « qu'inconvenant » . Pauvre Verity comment ne serais-tu pas indecente, puisque, par essence, tu es toute nue ?
Ge sont ces quelques considerations, qui m'ont decide a publier ce petit livre ; les articles, qu'il contient, ont dejkservi jadis k dessiller des yeux non prevenus; ils le pourront faire encore.
Ch. Letourneau.
mm it lATltiiiisiK
DEUX tCOLES
La sagesse primitive, dans toute ea splendeur, et sa vivante potaie semble renaltre an moment avec Plato n.
.... II donne an langage de la philoso-
5 hie, la clartl, rindependance et la solidite e la sculpture. M. Victor de Lapradb.
Platon rdvait beaucoup. Voltaire.
PLAT0N1CIEN ET SENSUAL1STE.
LE PLATONICIEN
O gloire, 6 bonheur, plus rien n'est obscur pour moi. Ma puissante intelligence a tout illuming dans la nature. Dedaignant toujours le mouvant et fugitif phe~ nomene, je me suis attache au solide, au r6el, a la substance, a Tetre par excellence. L'enigme de Tunivers est debrouillee.
LE SENSUAL1STE.
Ou est la substance, metaphysicien tres illustre? Seul le phenomene nous frappe, seul il peut 6tre l'objet de nos observations, la chair et le squelette de la science. C'est en le nombrant, le scrutant, le provo-
quant, que nous pouvons formuler des lois, c'est-a-dire generaliser des faits, des ph&iomenes. Pour moi, votre substance n'est qu'un mot pompeux et vide de sens. Point de divorce possible entre le phenomfene et la substance. A mes yeux, il n'y a dans le monde qu'une matiere toujours ondoyante, dont je t&che de classer et de comprendre les incessantes transformations en les rattachant a d'immuables lois.
LE PLATONICIEN
Encore un de ces malheureux atteints de c6cit6 intellectuelle et niant la lumiere qu'ils ne peuvent voir. Quoi ! vous avez Tetrange pretention de remonter du particulier au general en rampant sur le champ sterile des faits concrets, comme une tortue sur le sable. Pauvre infirme, je vous plains ! Ce n'est pas ainsi que procede un esprit vraiment philosophique ; dSdaignant vos observations misSrables, c'est en lui-mSme qu'il cherche les secrets du monde, n'est-il pas le miroir, le reflet de la divinity omnisciente ?
LE SENSUALISTE
O glorieux fils du divin Platon ! je n'ignore pas que la metaphysique prescrit k ses adeptes de fermer les yeux pour mieux voir. Mais toute question de methode mise a part, et puisque vous daignez instruire un profane, versez, je vous prie, dans mon pauvre entendement, quelques-unes des notions si vraies et si fecondes dont le votre est meuble. Comment, par exemple, concevez-vous la divinit6, qui me parait la clef de voute de votre systeme ?
LE PLATONICIEN
Ecoutez et retenez. La divinity, c'est l'unite supreme, de tout temps existant par elle-mSme, destinee a Stre toujours.
LE SENSUALISTE
Pardon de vous interrompre. Mais la divinity est-elle substance ou phenom&ne ou Tune ou Tautre, pour parler votre langage ?
LE PLATONICIEN
La divinite, c'est la substance par excellence, l'ttre necessaire, a qui la phenom£nalit6 est inconnue, par cela seul que son essence est spirituelle.
LE SENSUALISTS.
Je ne vous dirai pas, que la conception d'un fitre immateriel depasse mon pauvre entendement; vous r6pondriez peut-Stre avec raison, que Tincessant commerce avec la ph6nom6nalite a raccourci ma vue intellectuelle. Je ne vous demanderai pas quelle difference vous trouvez entre Timmateriel et le n£ant ; la m6taphysique ne repond point a des questions aussi impertinentes, et puis j'ai hkte de vous entendre exposer vos intuitions splendides. Pourquoi la divinite est-elle spirituelle? quelles sont, dans votre syst&me, ses relations avec le monde materiel ? Comment celui-ci est-il ne, s'il est ne ?
LE PLATONICIEN
Le contingent ne peut 6tre qu'une Emanation de Fabsolu, car...
LE SENSUAUSTE.
De grace, ne pourrait-on guerroyer philosophiquement, sans tirer de Foubli ou ils tombent chaque jour, plus rouilles qu'une vieille panoplie, tous ces mots bizarres et peu intelligibles. Contingent, absolu, objectif, subjectif, moi et non-moi, etc., qui, herissant les argumentations des coryphees philosophiques, leur donnent une physionomie assez etrange, pour que le pauvre vulgaire se demande, s'il y a la profondeur insondable ou niaiserie inenarrable ?
LE PLATONICIEN
Aux grandes idees, les grands mots, les mots empanach6s, comme dit ce fou d'Aristophane ; mais enfin ma condescendance ira, si possible, jusqu'a abaisser jusqu'd vous mon langage.
L'unite, Tunite supreme, la substance des substances, existe, immuable, de toute eternity. Elle est, parce que
je le crois. Mais le monde materiel, ce monde des meprisables et variables phenomenes, n'a pu toujours exister comme il est.
LE SENSUALISTE
Mais a-t-il toujours exists?
LE PLATONICIEN
Ici nos opinions ont vari6; car l'intuition, tant brillante soit-elle, n'atteint pas toujours du premier bond la v6rit6 tout enti&re. La plupart des peuples ont commence par croire la matiere eternelle, sous le specieux pretexte qu'ils ne pouvaient concevoir ni son aneantissement, ni sa creation. Sur ce point, Grecs et Romains, Indous et Juifs sont d'accord 1 . De pretendus savants modernes ont, je crois, t&ch6 de ressusciter cette monstrueuse erreur.
LE SENSUALISTE
Nous reviendrons, si vous le permettez, sur ce point, mais contiuez.
LE PLATONICIEN
Fatale aberration ! juger d'apres le fallacieux temoignage des sens ! N'est-il pas evident, pour qui veut refl^chir, que ce qui change n'a pu toujours 6tre. Ce qui est 6ternel doit 6tre immuable, ce qui est immuable doit 6tre immateriel, done...
LE SENSUALISTE
J'entends ! cela veut dire, en langage ordinaire, qu'il n'y a de r6el que ce qui n'existe pas ; et ne voyez-vous pas que ce que vous appelez matiere ne peut se distinguer de ce que vous appelez Tesprit. L'univers est f orm6 d'une etoffe materielle , dou6e de proprietes actives, qui en sont inseparables. Ce que vous considerez comme une erreur du divin Platon me parait etre une des rares idees raisonnables de ce grand homme ; car, si je Tai bien compris, il croit, avec la presque totalite
1. La Genese dit en hSbreu : Dieu fagonna, et non Dieu crea le ciel et la terre. (Chav6e).
du genre humain, que Tetoffe du monde est eternelle, et ne rapport e a la divinity que Tordonnance du chaos. Mais d'ou deduisez-vous les qualites morales, absolues naturellement, dont vous ornez la divinite ?
LE PLATONICIEN
De l'observation meme de ce monde passable, et ici nous vous empruntons votre methode. Ne voyons-nous pas dans le monde un certain ordre ? Or, cet ordre ne peut venir que de la supreme intelligence ; car il est absurde de le rapporter & des Elements materiels, inconscients et inertes.
LE SENSUALISTE
Les elements tangibles du monde ne sont point inertes ; des proprtete actives leur sont inherentes et de leur conflit resulte un etat d'equilibre plus ou moins stable, mais ou la metaphysique n'a rien k voir. "
LE PLATONIGIEN.
Ne mlnterrompez pas. Cet ordre vient de la substance eternelle ; mais il s'ensuit que cette substance est infiniment bonne ; sans cela, tranquille dans sa beatitude, elle n'aurait pas voulu regler la confusion, ordonner la discorde, et cela est encore une preuve de sa spirituality ; car la matifere ne saurait etre bonne.
LE SENSUALISTE
Tout a Theure, si vous le voulez bien, nous dirons quelques mots des idees ; mais, auparavant, continuons & parler de Teternite de la matifere, ou, si vous le pr6ferez, des probabilites en faveur de son Sternite ; car ici nous pouvons poser le pied sur le solide terrain des faits.
La question de Teternite de la matiere n'en est plus aux a priori metaphysiques ; l'observation, la vraie science,peuvent aujourd'hui suivre une molecule de charbon, par exemple, dans tontes ses metamorphoses ; d'abord dans Tair k l'etat de combinaison aeriforme, puis dans les tissus de la plante, ou Ta fixee la vegetation excitee par les rayons solaires ; puis se degageant
6 SCIENCE ET MATERIALISMS.
de cette premiere incarnation biologique, la mftme molecule materielle passe dans le corps d'un animal, sert a sa nutrition et est de nouveau rejetee dans le monde inorganique, soit k Tetat de gaz carbonique par la respiration, soit k Tetat salin par les diverses secretions, pour de la recommencer le m6me cycle, sans que, dans toutes ses peregrinations, elle ait perdu quoi que ce soit de sonpoids, ce que constate, sans peine, la balance de precision du chimiste, instrument admirable, qui a plus fait pour le bonheur de Thomme et Emancipation de son intelligence que les quintessences metaphysiques les plus abstraites. J'ai done le droit d'affirmer, que les Elements constituant votre personne, au moment ou vous me parlez, existaient avant vous, tres vraisemblablement de toute eternity, qu'ils dureront apr6s vous, paeseront peut-6tre un jour, en partie, dans les cellules cerebrales d'un philosophe materialiste, comme il n'est pas impossible que certains d'entre eux aient travailie autrefois a ecrire le Ph&dre ou le Timte.
LE PLATONICIEN
Quoi! vous ne faites aucune difference entre la matifere inerte et TStre vivant, pensant, anime ?
LE SENSUAUSTE.
Pardon, mais je r^pudie hautement toute hypothese admettant une esp&ce d'&me, une entity comme vous dites, produit hybride d'un mariage entre une pretendue essence indivisible, toujours identique a elle-meme, et une essence divisible et corporelle, produit que certaines gens appellent principe vital. La science ne peut admettre le dualisme esprit et mature que rien ne demontre ; pas plus que la trinite esprit, principe vital et matiere. L'etre vivant n'est pas de la matiere, plus un principe vital, e'est le terme ultime de revolution des elements materiels, obeissant aux proprietes generates qui leur sont inherentes, un agr^gat de fibres et de cellules, absorbant et secretant, e'est-a-dire vivant, soumises d'ailleurs aux grandes lois du monde, qui ont
preside a leur origine, et composees chimiqnement des memes materiaux que le monde inorganique.
LE PLATONICIEK.
Vos opinions aussi insenseesqu'impiesm'etonnentet m'affligent. Tu l'avais bien vu, 6 Platon, mon maitre. Voila a quelles aberrations peut descendre l'esprit humain, quand, se decapitant lui-m£me et m£prisant l'intuition feconde, il ne sait plus s'abstraire du cadavre qui Fenchaine et voler d'un puissant essor vers Teternelle verite. Alors il s'appuie seulement sur les sens, miserables etais vermoulus, qui se brisent au premier effort. Quand F&me se sert du corps pour considerer un objet par l'oule, la vue, le toucher, un sens quelconque, bientot entrainge au milieu des phenomenes variables, devenant instable comme son point d'appui, elle a le vertige et titube dans l'ivresse.
LE SENSUALISTS.
C'est avec ces grands mots et ces creuses rSveries que le divin Platon, votre maitre, a egare Fhumanite. Non pas qu'il soit juste de lui en faire un crime; son ignorance Tabsout. Partout Fhumanite, obeissant a une grande loi devolution inteUectuelle, a r£ve avant de penser, fait du roman avant d'ecrire de Fhistoire. L'enfance precede necessairement l'&ge adulte, et apres tout, mieux vaut encore penser a vide que de ne point penser, creer des chimferes que de ne rien creer. Mais aujourd'hui la science a lentement grandi. Le gland est devenu ch&ne, et l'humanite, tranquille dans sa virilite, attendant de Tavenir l'explication de ce qu'elle ignore encore, contemple froidement le monde tel qu'il est. Elle n'enfante pins d'emblee les lois de l'univers; mais elle les formule lentement, apres avoir nombreet classg les phenomenes.
Deja nombre d'esprits hardis ou plutot justes ont repudie a toujours vos entit6s m6taphysiques, que leur intelligence se refuse a concevoir. Depouillant la reality des oripeaux, qui la cachent a vos yeux, ils acceptent
hardiment Texistence telle qu'elle est avec ses biens et aussi avec ses maux, sans regretter un passe divin, qui n'exista jamais, sans aspirer k un futur ocean de f 61icite, que leurbon sens ne peut admettre, ils se considered simplement comme les moins imparfaits des fitres organises.
L'observation des animaux, de l'enfant, de Tadulte bien portant et malade, les porte k croire, que la pensee est simplement une fonction cer6brale, dont T6nergie est rigoureusement proportionnelle au degre d'int6grite et de perfection de Torgane. Pour eux done, cerveau et pens6e sont deux 616ments indissolublement unis. Us croient, selon le mythe antique, que Minerve a 6te enfantee par FencSphale de Jupiter, e'est-a-dire que les idees sont le r6sultat de Texcitation c6r6brale par le monde extSrieur, au moyen des sens, ces indispensables serviteurs, que vous faites profession de mSpriser. Partout, disent-ils, Thomme moral est calqu6 sur Thomme physique; chez les diverses races humaines, les nuances de la pens6e different autant que celles de la peau, et supposer, dans chaque cerveau humain, des idees filles ou plutdt reflets d'idees absolues, archetypes, logeant quelque part au-dessus de la voftte celeste, qui n'est point une voftte, e'est ajouter foi a un conte d'enfant ou de mStaphysicien.
LE PLATONICIEN
L'esprit humain peut-il a ce point d6g6n&rer? Divinite celeste! Oser nier les id6es necessaires et inn6es. Quelque part dans ses oeuvres, le divin Platon, mon maltre, a decrit un charmant et harmonieux paysage, cadre riant d'une de ses sublimes lemons. L'ombrage des platanes et des agnus castus parfumes y entretenait la fralcheur d'une source cristalline ; le chant melodieux des cigales ebranlait Tair limpide et pur, tandis qu'au loin missus ceignait la plaine verdoyante comme une ceinture d'argent. Ce tableau, indiquS en quelques traits parle maitre, evoquez-le dans votre imagination, et
necessairement vous sentirez s'Sveiller en votre ftme Fidee du beau, ou peut-Stre, comme le voulait Platon, le souvenir de la beaute absolue, entrevue jadis dans le voisinage de la divinity. Eh bien! cette noble et nScessaire idee du beau pr6tendez-vous l'acquSrir avec des mesures, des balances, de misSrables observations et cela seul ne prouve-t-il pas Texistence d'entites immuables, d'une &me immortelle et immattrielle, exil6e loin de sa patrie celeste ?
LE SENSUAUSTE.
L'impression de plaisir, que cause k certains hommes la vue d'un beau paysage, d'une belle oeuvre d'art, m£me la lecture d'un poete, ne me paralt ni plus ni moins merveilleuse et mysterieuse qu'une saveur agreable ou une impression sensitive quelle qu'elle soit. Socrate me paralt laid, Alcibiade me paralt beau, comme la coloquinte me semble amfere, comme le miel me paralt doux. II n'y a Ik qu'une impression produite sur mes centres nerveux par FintermSdiaire des sens.
LE PLATONICIEN
Et le bien et le mal, et le vrai et le faux, et le juste et Tinjuste, leur assignerez-vous aussi la mSme origine?
LE SENSUALISTE
Peut-etre, mais rSservons cela, si vous le voulez bien, pour un autre entretien. Remarquons seulement en passant, que vous donnez au mot id6e des sens bien divers et bien peu precis. Le vrai sens de ce mot n'est point image, mais notion, rapport d6duit d'une comparaison, et je vous d6fie de trouver une idee ainsi comprise chez le foetus enclos dans la matrice ou chez le nouveau-ne qui vagit. A quel kge eclosent done vos idees pretendues innees? Pourquoi tant d'hommes en sont-ils depourvus? Pourquoi varient-elles si fort suivant l'&ge, le sexe, la race, Tetat social, la sante et la maladie. Ou sont-elles chez le fou, Tidiot? Autant de questions, auxquelles la m6taphysique n'a jamais pu
rSpondre que par un carillon 6tourdissant de mots incomprShensibles.
Mais je vois et je sais, que jamais nous ne pourrons nous entendre, aussi vais-je me borner a condenser en quelque mots les regies dont on ne doit, a mon sens, se departir jamais. En dehors des faits tangibles et des lois, qu'on en peut d6duire, plus de vraie certitude. Le terrain manque et Ton ne doit plus faire que des hypotheses timides, utiles cependant, parce qu'elles peuvent indiquer & la science des conquMes futures, mais qu'il faut 6tre pr6t a r6pudier sans piti6, alors que se produisent des faits contradictoires, alors que reluit la vraie verity, la verite scientifique.
LE PLATONICIEN
H&tons-nous d'aller relire le divin Platon, de rSver avec lui sur les bords de missus, de nous asseoir a ses cotes a ces banquets aim6s, ou le vin, les libations, la musique et les hymnes, ravivant dans Ykme l'image de la beaute etemelle, preparaient si bien le sage a la recherche de la v6rite.
LE SENSUALISTE
Aujourd'hui la v6rite a moins de gotit pour la po6sie et les banquets. Sans mepriser la dialectique, elle estime infiniment le scalpel de Tanatomiste; un bon microscope lui paralt aussi sup6rieur a une coupe de vin parfame qu'un bon raisonnement, base sur des faits, a une reverie transcendante. Les laboratoires du chimiste et du naturaliste lui plaisent plus que les campagnes ombreuses. C'est la qu'elle grandit, c'est la qu'elle habite. O entites metaphysiques, bullesde savon diaprees, dont s'amuse un moment Intelligence humaine dans son enfance, et que plus tard elle s'etonne d'avoir aimSes !
BIOLOGIE GfiNJilRALE
VARIABILITY DES GTRES ORGANISES
Les formes organisees sont-elles immuables comrae des cristaux vivants ? Sont-elles perp6tuellement muables suivant des lois progressives, inhSrentes a leur organisation, suivant aussi la nature changeante des milieux au sein desquels elles vivent, de l'atniosphere qui les imbibe, des elements qu'elles empruntent incessamment au monde exterieur et qui sejournent un temps dans la trame de leurs tissus? Grosse question d'histoire naturelle generate, sur laquelle on a ecrit, sur laquelle on ecrira bien des volumes; c'est qu'elle touche a toute une nichee de pr6juges, de solutions hatives ou interessees, de dogmes mfimes, dont certains remontent jusqu'&rage d'or 6denique ; c'est aussi qu'elle comporte des solutions diverses suivant la m6thode employee, suivant Tetendue plus ou moins grande du rayon et du cbamp de la vision distincte dans l'intelligence de chacun.
Pour quiconque est, par exemple, attache, sincferement ou non, a la tradition biblique, le doute n'est pas possible; c'est instantanement, que les formes organiques ont surgi a l'existence ; leur mort sera subite comme leur naissance, et la creation actuelle n'est, comme Tavait d'abord cru Linnee, qu'une image agrandie et quelque peu ternie du paradis terrestre; les formes organisees sont done immuables.
12 SCIENCE ET MATERIALISMS.
Chez ceux-ld mSmes, qui cultivent la science independamment de toute consideration religieuse, qui 1'aiment pour elle-mSme, la question de la p6rennit6 ou de la muabilite des formes organises sera rSsolue en sens inverse par les sp6cialistes et les hommes enclins a generalises Les premiers s'appuieront uniquement sur un petit nombre de faits, observes le plus souvent sur un petit nombre d'especes, pendant la courte duree de leur vie, et, n'ayant pas vu, de leurs yeux vu, les plantes de leurs jardins ou les chevaux de quelques 6curies se transformer completement d'une espece en une autre, ils seront port6s k conclure a la permanence plus ou moins absolue des types, non-seulement des types sp6cifiques, mais m6me des races, peut-etre desvarietes; car le nombre et l'importance des particularites observees grandissent naturellement a mesure que se retrecit le champ de l'observation.
Ge n'est pas que la besogne accomplie par ces minutieux observateurs doive Stre dedaignee. II n'est certes pas inutile en histoire naturelle que les faits de detail soient attentivement et scrupuleusement constates, peses, jauges. Mais, tout en ayant besoin d'un catalogue bien fait, la science est plus qu'un catalogue ; elle vit deductions tout autant que de faits concrets ; et vouloir Ten sevrer, c'est vouloir son 6tiolement et sa mort.
Or, l'induction conduit a des v6rites d'autant plus generates, d'autant plus importantes, que la base sur laquelle elle repose est plus large. Aussi, quand il s'agira de r6soudre les grands problemes de l'histoire naturelle, l'opiniond'un Lamarck, d'un Geoffroy-Saint- Hilaire, d'un Darwin, etc., aura autrement de poids que celle de tel botaniste, qui, la loupe a l'ceil, apres des annSes de labeur, a r6ussi a subdiviser en cent cinquante especes immuables les deux genres rubus.
Or, il nous parait que la mutability des formes organiques est susceptible aujourd'hui d'une solution generale, si Ton veut demander des arguments et des preuves
BIOLOG1E GENERALE. 13
a toules les branches principals de Fhistoire naturelle, et noter les traits importants du monde organique dans le temps et dans Tespace.
L'opinion de la fixit6 absolue des formes organises a du naitre tout naturellement dans l'esprit humain alors qu'aucune idee de hi6rarchie, de classification du monde vivant, n'avait encore ete concue. Quoi de commun & premiere vue entre Thomme, l'oiseau, Tinsecte, le mollusque? Les tres grosses differences seules sont d'abord pergues. On distingue, par exemple, Fanimal du vegetal. Alors que la science se fait, des divisions presque aussi grossieres ont cours encore, et des botanistes celebres, Ray, Tournefort, n'h^sitent pas 4 partager le regne vegetal en herbes et arbres. Les nuances echappant compl&tement a la vue, ridee du graduel passage des formes les plus simples aux formes les plus complexes ne saurait naitre.
Mais une fois la disposition siriaire constatte, au moins dans ses grands traits, que cette s&rie soit concue comme une ligne simpie, ou comme un groupe de lignes parallfeles, ou comme un arbre, une s6rie rameuse, suivant Texpression de Lamarck, on est naturellement porte a se demander si tous ces types vivants, relies par une gradation plus ou moins bien nuanc6e, ne sont point issus par filiation les uns des autres. Comment, en effet, rendre raison des similitudes souvent si frappantes entre les especes, les genres, mfime les classes bien naturellement d6termin6es, dans Thypothfese d'une apparition capricieuse, sans ordre et sans lien, des diverses formes vivantes? Ge n'est la qu'un & priori 9 mais Yd priori n'est pas toujours k dSdaigner, quand U peut supporter le controle de Fobservation analytique, et ici il en re<?oit une singuliere confirmation.
Que nous apprend en effet Tobservation patiente du
r&gne ou de Tempire organique? C'est que tousles etres vivants sont constitues par une agregation d'el6ments histologiques plus ou moins nettement limit6s, mais au sein desquels s'opere incessamment le double mou vement d'assimilation et de dSsassimilation qui constitue la vie, chez Tinfusoire aussi bien que chez rhomme. Tout au bas de r^chellc organique, nous trouvons des 6tres, dont le seul caractfere est d'etre vivants, des Stres, que Carus proposait de laisser hors des cadres, sous le nom de proto-organismes, n'osant pas plus les baptiser du nom de v6getaux que de celui d'animaux. Si de ces 6tres infimes nous montons graduellement vers les&res complexes, nous voyons peu k peu, lentement, les organes divers se modeler, se succ6der, se spScialiser de plus en plus, et cela surtout est frappant dans le r6gne animal, le plus scientifiquement classe, peut-etre par cela mSme qu'il est le plus complexe, peut-Stre aussi parce que les botanistes classificateurs n'ont pas encore r6ussi a subordonner par ordre d'importance les caracteres de leurs divisions et subdivisions.
Quoi qu'il en soit, et en restant dans le rfegne animal, ce qui suffit a notre raisonnement, nous trouvons d'abord Tembranchement des zoophytes ou rayonnSs, comprenant des Stres tr6s dissemblables par la forme, par Forganisation. Les uns individuellement libres, d'autres r6unis en communaute, ayant parfois un systfeme digestif commun. Chez quelques-uns, il y a des rudiments de syst&me nerveux; chez la plupart, les Elements histologiques sont assez mal delimites. Pas d'organes sp6ciaux pour la respiration : la confusion la plus grande dans lesproc6d6s de reproduction. lis n'ont guere d'autres caracteres que de ne pouvoir rentrer dans les groupes superieurs et d'etre des organismes tres imparfaits.
Plus haut, nous trouvons les anneles et les mollusques, chez qui les tissus et les organes se specialised, surtout a Tavantage de la vie de relation, chez les an-
BIOLOGIE g£n£rALE. 15
neles, speciadement au b6n6fice de la vie nutritive, chez les mollusgues. Des rudiments de systtme osseux apparaissent m6me chez les c6phalopodes et les rapprochent des vertebres inferieurs, des poissons cartilagineux. A partir de cet echelon jusqu'au plus 61ev6 des primates, la gradation est tellement marquee, on voit si bien de nouveaux caractferes s'aj outer successivement sur un plan primordial commun a tout Tembranchement, que Ton ne peut nier ici un ordre vraiment naturel. Les faits transitoires, les traits-d'union organiques abondent.
La m&choire sup6rieure des poissons plectognathes se soude au cr&ne ou s'engrene avec lui, comme chez lfifc vertebres hierarchiquement plus 61ev6s. Entre le coeur biloculaire des poissons et le coeur des mammiferes se place le coeur a trois loges des ch61oniens, etc. ; la coalescence des ganglions nerveux centraux s'effectue graduellement du poisson au mammif&re : citons enfin les marsupiaux, les monotr^mes, qui, par Timperfection des centres nerveux, r absence de placenta, le cloaque, relient les mammiferes aux vertebres inferieurs.
G'est done bien sur des faits ques'est fond6 Lamarck, en ecrivant : « que tous les organes sp6ciaux se simplifient progressivement de classe en classe, s'altferent, s'appauvrissent et s'attenuent peu & peu en descendant Techelle zoologique, qu'ils perdent leur concentration locale, s'ils sont de premiere importance, et qu'ils finissent par s'aneantir completement et definitivement avant d'avoir atteint Textr6mit6 opposSe de la chalne » (Philosophic zoologique , 1. 1, p. 131-132).
Notons bien, que, pour ce grand naturaliste, la s6rie n'etait unique et lineaire que pour les masses principales, autour desquelles les especes diss6min6es formaient des ramifications.
Si maintenant, laissant le regne organique actuel, nous fouillons les couches de T6corce terrestre ; si, em-
brassant d'un coup d'oeil general l'ensemble des especes fossiles, nous demandons a la paleontologie quel est rage relatif des types organises; la encore, en d6pit d'innombrables lacunes, que comblent peu a peu les dScouvertes nouvelles, nous verrons, dans l'ensemble, la loi de developpement progressif recevoir une confirmation nouvelle.
L'enorme rhizopode du Canada (Eozoon Canadense), gSlatineux, sarcodique, au dernier degre de l'echelle animale, se montre, mSme dans les terrains metamorphiques'anciens, longtemps, bien longtemps avant l'apparition des mollusques, jadis consideres comme les aln6s du monde organique. Puis la paleontologie nous fait voir a T6tage silurien, presque simultanement, car elle n'a pu encore renouer les anneaux de la chalne, des polypiers, des annelides, des mollusques surtout, quelques crustaces, quelquespoissonsplacoides; puis apparaissent les reptiles (etage devonien); plus tardivement encore les oiseaux (terrains triasiques), et, seulement dans les terrains tertiaires, les plus parfaits des vertebres, les mammiferes; en dernier lieu, les singes et
rhomme. ,
Que les divers embranchements zoologiques n aient pas toujours marche en progressant a travers la sSrie des p6riodes geologiques; que les plus parfaits des mollusques, les cephalopodes, apparaissent en genres nombreux k l'Stage silurien, etc., cela peut tenir en partie a un mouvement retrograde, frappant certaines formes, en partie a ce que tous les debris organiques ne se pretent pas egalement bien a la conservation dans des milieux divers; cela tient certainement et par dessus tout & Timperfection de la paleontologie, et ne saurait infirmer les grands faits ^importance capitale, que nous
avons cit6s.
Ce que fait la paleontologie pour le monde organique tout entier, 1'embryologie compare le fait pour les espies organiques contemporaines, mais avec une preci-
BIOLOGEE GEN&RALE. 17
sion plus grande. Gr&ce k elle, nous assistons k la formation graduelle, aux metamorphoses, aux developpemente des subdivisions. Elle nous apprend, que les Stres organises different d'autant moins que Ton remonte plus prts de leur origine, que la presque totality des esptees animates, par exemple, derive d'une cellule ovulaire simple, contenant noyau, nucleole, et sensiblement identique dans tout lerfegne; que, tout au debut de Involution, l'oeuf qui donnera naissance a un taret, ne difftre pas extremement de celui qui engendrera un homme.
Chez tous les animaux, l'oeuf se segmente d'apr&s un mode semblable, chez tous il se forme un blastoderme. A partir de ce moment, vertebres et invertebrts se distinguent d&ja, et c'est la, certes, une preuve que Tembranchement des vertebres r£pond bien k une division naturelle. Chez tous les vertebres, en effet, cellules et granulations intra-ovulaires s'accumulent en un point et dessinent une aire germinative ou s'accuse la ligne primitive ; indiquant la place des centres nerveux c£phaliques et rachidiens. Puis les classes de Tembranchement se specialisent. Chez les mammiferes, la paroi de la cellule ovulaire (membrane vitelline) s'entoure d'une sorte de blanc et semble se plisser pour donner naissance a des prolongements externes, placeritaires, destines a greffer Tembryon sur la mfere, etc.
Decrire, m6me grossterement, les phases embryologiques suivantes chez les mammif6res, serait impossible, sans sortir de notre cadre: mais nous y restons, en nous bornant a remarquer, que le d6veloppement embryonnaire du mammifere sup6rieur reproduit transitoirement un bon nombre de caracteres organiques permanents chez les vertebres infSrieurs.
Nous pouvons noter, par exemple, que le coeur de Tembryon humain est d'abord k deux cavites seulement, comme chez les poissons, qu'un peu plus tard la circulation et la conformation cardiaques rappellent la structure qui persiste chez les reptiles; qu'au second
mois de la vie intra-ut6rine, Yhomo sapiens, si porte plus tard k s'admirer comme un dieu, est orne d'une queue fortement d6velopp6e, mais bient6t rSsorbee, ainsi qu'il arrive chez les tetards. Si maintenant nous suivons Involution des centres nerveux encfephaliques, nous les voyons, chez Thomme, passer successivement par des phases assez analogues a ce qui, chez les classes inferieures des vertebras, est l'6tat d6finitif. G'est seulement gr&ce a cette evolution, si humble et si gradu6e, que le cerveau humain se complique suffisammentpour que les metaphysiciens y croient devoir loger une ftme. Sans doute, il n'y a point parite absolue, maisTanalogie est assez grande pour que Serres ait pu reduire Fensemble des evolutions embryologiques du cerveau, chez le mammifere superieur, ^tquatreperiodes formant serie et rappelant successivement les lobes cer6braux des poissons, puis ceux des reptiles, puis les hemispheres des oiseaux, enfin les centres nerveux complexes des mammiferes.
Le coup d'oeil rapide que nous venons de jeter, d'une part sur Tensemble du monde organise dans Tespace et dans le temps, d'autre part sur les periodes 6volutives des especes vivantes, nous permet d6j& de formuler quelques propositions generates tres importantes, incontestables; car Thypothese et Tinduction n'y trouvent guere de place : ce sont de pures constatations de fait.
En effet, la taxinomie des regnes organiques, la paleontologie, Tembryologie nous disent unanimement, que les di verses formes stables des etres organises ainsi que les phases transitoires par lesquelles passent les individus vivants, isoiements considers, peuvent 6galement s'echelonner entre deux termes extremes.
A rechelon le plus inferieur, au point de depart, nous trouvons soit une cellule simple, soit moins encore
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peut-Stre, une substance cololde, sarcodique, amibique ; a Fautre extremite, au sommetde la serie, nous voyons des etres tres complexes, formes histologiquement d'6lements, de tissus multiples et divers, constituant par leur groupement des organes affectes chacun ides fonctions speciales.
En resume, en bas, simplicity dans Forganisation, indecision dans la forme, confusion dans les fonctions; en haut, complexity des tissus, specialisation organique et physiologique. Les termes extremes etant relies chez Tindividu par une serie ininterrompue de phases graduees, tandis que, dans Fensemble du monde organise, existent encore de nombreuses lacunes, dont certaines sont a peu pres combines par la paleontologie. N6anmoins, m&me avec ces lacunes, assez de fragments importants de l'ensemble subsistent, par exemple, Fembranchement si naturel des vertebres, pour que Ton soit oblige d'admettre, a titre de loi g6n6rale, la gradation dans les formes et dans les Stres.
II ne saurait Stre question, dans un exposSsommaire, de verifier cette loi primordiale en retragant la gradation ou la degradation de tous les appareils organiques, de toutes les fonctions dans le r&gne organique le mieux coordonne, le rfegne animal ; mais il est indispensable d'examiner a ce point de vue une des fonctions les plus importantes, celle qui assure la duree du regne et a servi de base 4 toutes les definitions de Fespece, la generation.
En prenant comme type superieur les plus complets des vertebres, les mammiferes, pour terme inferieur les radiaires, les polypes, les infusoires les plus simples, on voit aussitot, que le mode de reproduction le plus parfait est la generation bisexuee avec accouplement, c'est-a-dire la separation des sexes sur des individus distincts. Aux etages inferieurs de Fembranchement vertebre, nous voyons la bisexualite perseverer, mais Faccouplement n'est plus necessaire (reptiles, poissons). Si
nous sortons de rembranchement vertebre, des tendances a la confusion se montrent deja, par exemple dans rhermaphrodisme de certains mollusques, etc.
Plus bas encore daus la s6rie des 6tres, nous constatons des tendances a la generation par bourgeonnement, dans les faits de reproduction ovipare sans concours m&le observes chez les abeilles pas le cure Dzierzon, puis par J. Miiller. Dans ce cas particulier de parthenogenese (Lucina sine concuMtu), la generation solitaire ne donnant que des males, Intervention d'un progeniteur de sexe masculin devientnecessaire pour la propagation indefinie, d'autant plus qu'au bout de quelques pontes la faculty parthenogen6tique s'eteint.
Mais des faits analogues ont ete observes chez plusieurs lepidopteres et des femelles ont ainsi ete produces :
M. Carlier a obtenu par parthenogenese trois generations du Liparis dispar. La derniere ponte, n'ayant donn6 que des males, mit fin k Fexperience.
En 1852, M. Leukart a constate, de visu, la formation de vrais oeufs, sans concours male, dans les ovaires du SolenoMa Licfienella.
On sait, depuis les observations de Bonnet, que les pucerons peuvent donner ainsi, par generation solitaire, une s6rie de generations, a laquelle le froid de l'automne met un terme, en provoquant Fapparition de la bisexualite et la necessite de la fecondation. Mais e'est la une pure affaire de temperature.
Dans une chambre chaude, Kyber a obtenu, chez les pucerons, des conceptions virginales, immacuiees, et des generations vivipares pendant quatre ans. Le froid seul, en attenuant renergie reproductive, fait reparaitre les sexes et l'oviparite.
Selon M. de Quatrefages, les pucerons, virginalement enfantes, proviendraient de petites masses granuleuses apparaissant, comme les ceufs, dans Tovaire, mais ou 'Ion ne pourrait observer ni un vrai vitellus, ni une
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vraie vesicule germinative. Ge serait un simple bourgeonnement interne.
Descendons encore plus bas dans TSchelle des fitres, et nous trouvons la reproduction par bourgeonnement, par fissiparite; tantot seule, comme chez beaucoup d'infusoires, tantot associee, chez le mSme Stre, avec 1'oviparite et la generation sexuSe. Ainsi certains Planaires, certaines Nais (anneles) se divisent spontan6ment en deux moities, dont chacune reproduit ainsi la t6te ou la queue qui lui manque. Puis au bout de quelques generations apparaissent les sexes et TovipariW. Chez certains annelides (Myrianes et Syllis), cinq k six individus naissent ainsi entre le premier et le dernier anneau du parent et restent relies par un intestin commun.
Quelques especes expulsent dans une mSme ponte des germes pouvant se developper seuls et d'autres qui ont besoin de fecondation.
L'hydre se reproduirait k la fois par bourgeonnement et par des oeufs cilies, apparaissant en un point quelconque du corps.
Tout a fait sur la limite inferieure du rfegne animal, nous trouvons des infusoires, chez qui Foviparite est problematique ou du moins tr6s exceptionnelle. Le procede ordinaire de reproduction est la division spontanee, et les pretendus organes reproducteurs, observes par M. Balbiani, se divisent comme le reste de Tindividu. Bien plus, Koelliker dit avoir observe leph6nomfene inverse, la conjugaison,la fusion de deuxou de plusieurs individus en un seul.
Examinons maintenant et toujours k grands traits, lesproduits de tous ces modes de generation.
Imm£diatement nous remarquons une gradation analogue a celle, que nous venons de noter. En haut, regularity perfection ; en bas, irregularity, confusion.
Chez les mammiferes superieurs, gestation placentaire, tres grande rapidite dans la succession des phases
embryologiques, naissance d'un'petitpourvu de tous ses organes, qui se d6veloppent simplement jusqu'a F&ge adulte.
Chez les mammiferes marsupiaux, l'imperfection se montre deja et la parturition premature devient la regie.
Chez les oiseaux, plus de placenta, de viviparity, mais a cela pres le petit est complet comme celui des mammiferes.
Dans la classe des reptiles, nous voyons poindre, ce qui est la regie chez beaucoup d'anneles, les metamorphoses. Ainsi chez les grenouilles, le jeune est pendant un temps un demi-embryon, sous la peau duquel est englobee une portion du vitellus aux depens de laquelle il grandit ; mais il grandit en se transformant. Tout le monde connait les transformations du tStard, d'abord poisson, herbivore, a respiration branchiale, et devenant ensuite batracien, carnivore a respiration pulmonale ; ce, pendant que sa queue se r6sorbe et que ses quatre membres poussent a la mantere des bras et des jambes chez Fembryon humain.
Certai ns poissons passent aussi par des metamorphoses (ammocoete, larve de la lamproie), mais ces transformations se succedent bien plus completes, chez les anneles, chez les myriapodes et les insectes, les insectes ailes surtout, ou s'observent constamment les stades si connues de la larve, de la chrysaJide et de Tadulte complet, pourvu d'appareils reproducteurs.
Plus nous descendons, plus les phases du developpement s'accusent, et nous arrivons m6me a des formes intermediates, pouvant se reproduire sans concours sexuel, a la production de generations multiples, issues d'un oeuf unique, a ce que M. de Quatrefages appelle gdndagdnese. Ces curieux phenomenes de gyration altemante tout a fait exceptionnels chez les annelSs superieurs, ou on ne les a encore observes que chez une espfece d'insecte (puceron) et une espece de crustace (daphn6),
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deviennent tres communs chez les annelSs inferieurs, chez les molluscoitdes et chez les radios. Nous ne pouvons que signaler ici ces faits si curieux, que M. Van Beneden a si bien decrits (De la Perpetuation des especes dans les rangs inferieurs du rdgne animal) 9 notamment chez le distome parasite, dont l'oeuf, semblable a un infusoire cilie, donne naissance & un 6tui progeniteur (sporocyste), vomissant des railliers d'enfants. Ceux-ci devorent leur h6te et deviennent des especes de tetards (cercaires), qui s'enkystent chez un nouvel hote a Tetat de chrysalides, lesquelles redeviennent enfin distomes sexues et pondent des milliers d'oeuf s, generalement dans Testomac d'un troisieme hdte.
En resume, relativement a la ressemblance directe qui existe entre parents et jeunes, relativement aussi a la rapidite des transformations, aux stases des metamorphoses, nous voyons la confusion, la disparity s'accuser d'autant plus que Ton examine des Stres plus inferieurs, et cette confusion s'observe tres accentu6e, meme entre les individus, les genres et espfcces d'un m6me groupe.
Ces grandes donnees generates poshes, nous pouvons ' maintenant aborder la question de Tespfece, peser et critiquer les definitions qui en ont 6t6 donnSes, voir comment dans la pratique les naturalistes determinent les especes, s'il nait des especes nouvelles, et enfin, groupant tous les faits, tous les arguments, decider quelle doctrine presente le plus de probability, celle de la mutabilite ou celle de la fixit6 des types organiques.
Qui dit vie, dit mouvement incessant, perpetuel travail d'agregation et de d6sagregation dans la trame des organes, et par contre-coup modification plus ou moins visible des formes generates. Aussi la classification des Stres organises est-elle difficile et toujours imparfaite.
24 SCIENCE ET MATEHIALISME.
Les grands groupes, les divisions primaires se peuvent circonscrire assez facilement, car leur caracteristique repose sur les traits generaux de Torganisation, par exemple la presence ou Tabsence du systeme nerveux, la presence ou Tabsence d'une colonne vert6brale, faits fondamentaux, supportant tous les caracteres particuliers, comme le tronc d'un arbre en soutient les branches. D6j&cependantrfcgne un certain arbitraire, car ces groupes eux-m&mes se touchent, s'engrfcnent, se penetrant.
Veut-on subdiviser, descendre des embranctements aux classes, aux ordres, aux families, aux genres, les coupes deviennent de moins en moins sures, les nuances de plus en plus multiples ; c'est que les caracteristiques sont de plus en plus secondaires.
Aussi voyons-nous la definiton de Tespfece, formulae pour la premiere fois avec precision par Tournefort, se modifier sans cesse jusqu'a nos jours et, chose toute naturelle, devenir de Linn6e a Is. G. Saint-Hilaire et a C. Vogt de moins en moins nette, 4 mesure que s'enrichit la science.
Pour LinnSe, nulembarras, le monde organique se subdivise hierarchiquement comme un royaume bien administre :
Glassis, ordo, genus, species, varietas
Regnum, provincia, territorium, paroecia, pagus.
Les types vivants sont les descendants directs des habitants de FEden et des passagers de l'Arche, ni plus ni moins nombreux, et semblables a leurs ancetres, comme les Spreuves d'une bonne gravure se ressemblent entre elles.
Meme assurance chez Laurent de Jussieu, aux yeux de qui chaque individu vivant represente integralement toute Fespece passee, pr6sente et future.
BuflFon, d'abord partisan de la fixitS, finit par serallier a Fidee de la variability, mais limiUe aux touches
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accessoires. Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, apres avoir defendu d'abord la doctrine de la fixite des formes, proclament ensuite la variability illimit£e. Cest en sens inverse, que se modifia Topinion de Cuvier ; mate on sait que dans ces questions de doctrine, qui touchent a tant de choses, ce grand naturaliste obeissait parfois k des mobiles extrascientifiques.
Is. 6. Saint-Hilaire n'admet plus la transmission permanente et r6guliere des formes spScifiques que conditionnellement : « Uesp6ce, dit-il, est une collection ou une suite d'individus caracttrisSs par un ensemble de traits distinctifs, dont la transmission est regultere et ind6finie dans I'ordre actuel des choses. »
Pour Flourens, la ressemblance ou la dissemblance ne sont plus qu'accessoires, et le seul vrai caractfere specifique, c'est la fecondite continue. « L'espice est la succession des individus, qui se reproduisent et se perpetuent, et son caractfere essentiel est la f6condit6, qui se perpetue, par opposition k celui du genre, qui est la fecondite bornee. »
Ces deux dernieres definitions n'excluent point la doctrine de la mutability des formes.
M. C. Vogt a voulu comprendre dans sa definition les generations alternantes : « L'espece est, selon lui, la reunion de tous les individus qui tirent leur origine des memes parents et qui redeviennent par eux-m6mes ou par leurs descendants semblables d leurs premiers anc&tres. » Mauvaise definition, car elle comporte des sens divers. Que faut-il entendre par m&mes parents, premiers ancbtresl La definition peut, au gr6 de chacun, ou s'appliquer k la famille naturelle seulement, ou trancher le problSme des origines.
Multiplier indefiniment les definitions de Fespfece,"serait tres facile, car chaque naturaliste, trouvant incompletes ou inexactes les definitions de ses devanciers, s'est cru oblige de donner la sienne, ce qui n'a pas peu contribue a obscurcir un probieme naturellement peu clair.
Les quelques citations que nous venons de faire, mettent suffisamment en relief les soi-disant caracteres sp6cifiques, qui sont la fecondite, la reproduction indefinie et la constante similitude des formes engendrees.
Chaque naturaliste est porte k accorder la preeminence a Tun ou a Fautre de ces deux caracteres ; mais tous deux sont indispeinsables, si Ton veut donner a la definition quelque peu de precision. Dans la pratique, le caractere de la similitude des formes a naturellement prime Fautre et servi a determiner la plupart des 260,000 ou 280,000 especes peuplant le globe. Comment, en effet, classer des Stres qui ne se ressemblent pas? Comment etudier suffisamment la fecondation, la reproduction de chacun des types actuels, en essayer Fhybridation ? Quant aux types eteints, pal£ontologiques, il n'est pas 6videmment d'autres caracteres que ceux de la forme.
On a done commence par determiner les especes k peu pres uniquement d'apr£s des particularites tirees de la forme, de la couleur, de la taille ; et, la population vivante du globe etant ainsi d£nombree tant bien que mal, on a soumis quelques types seulement aFinfluence de milieux divers, de croisements hybrides,et, surcette base si etroite, on a construit des dogmes scientifiques, magistralement formules, qui sont devenus articles de foi. Or, que de differences dans la forme chez le m6me individu aux divers kges de sa vie, que de differences suivant les sexes, Ik ou les sexes sont separes ! Ainsi le test duLimnceus ovalis passe successivement par cinq formes transitoires, et les quatre premieres sont considers comme sp6cifiques chez (Fautres mollusques (Dumortier). Douze formes transitoires du genre vorticelle (insecte) avaient donn6 naissance k douze especes et a six genres (Ehrenberg),
A quel moment de sa vie un 6tre organise peut-il etre decrit comme ty pique? Chez les mammiferes et tous les etres haut gradu£s dans la classification, on peut choisir
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comme ty pique le milieu de la vie, F&ge adulte. Mais chez les animaux a metamorphoses, la difficult^ est grande. Certaines larves se reproduisent, certaines formes finales sont beaucoup moins parfaitesque les formes dites larvees. Ainsi la larve de la balane est libre, mobile, ressemblant a la larve de certains crustac6s (cy elope, cy pris); puis elle se fixe & un rocher, s'entoure <Tun rempart calcaire, perd les organes de la locomotion, ceux de la vision, et cependant n'acquiert qu'alors des organes reproducteurs. (V. M. de Quatrefages, Metamorphoses.) Que faire des abeilles cirifcres, des fourmis ouvrieres ?
Ces differences sexuelles sont parfois 6normes, sum tout chez les articules. Chez les insectes, les differences sexuelles des antennesont fait maintes fois placer dans des especes, et mSme dans des genres difKrents, le male et la femelle. II suffira de citer le ver luisant, femelle aptere, vermiforme, d'un col6opttre ail6; le cochleoctonus, plus de cent fois plus gros que son mdle, le drilus, dont il differe tellement par la forme et les moeurs, que Ton en avait fait deux genres. Dans le groupe des Lernees, les miles ne ressemblent plus en rien & leurs femelles, qui sont plusieurs centaines de fois plus grosses. (Is. G. Saint-Hilaire, Hist. nat. g4n£rale.)
Dans une excellente monographie inserSe dans le Dictionnaire universel de VHistoire naturelle 4 , Gerard, passant successivement en revue les divers groupes du r^gne animal et v6g6tal, remarque, avec une grande justesse, combien sont accessoires la plupart des signes specifiques, surtout dans les genres nombreux, bien naturels. Ge sont presque toujours ou des differences de taille, de coloration ou de minimes particularites moins importantes que celles dependant de r&ge, du sexe, que les variations imputables a Tinfluence des milieux ou a des causes ind6terminees encore.