De VEspece dans les corps organises, etc
Nombre d'espfeces de chats, d'6cureuils, de rats, etc., ne se distinguent que par la taille, par des taches, des bandes, des hauteurs de jambes, des longueurs de queue difKrentes. « C'est, dit-il, une bonne fortune, quand ontrouvepourcaracteriserles esp6ces,desfeuilles nasales ou des formes bizarres de Toreille, comme dans les cheiropteres; un nombre variable de dents, comme dans les Tanrecs ; des differences dans la taille, comme dans les carnassiers digitigrades et les rongeurs ; des bandes en nombre variable comme dans lesTatous; des cornes capricieusement contournees, comme dans les antilopes, les ch&vres, etc. Chez les oiseaux, on en trouve peu qui pr6sentent des differences fondees sur d'autres caracteres que le systeme de coloration, une forme particulifere de la queue et de 16g&res modifications dans le bee ou la longueur des tarses. » Examinant rapidement toute la serie, il constate que les caracteres dits specifiques sont d'autant moins importants et d'autant plus muables, que Ton approche des limites inf6rieures du regne; que les caracteres specifiques des insectes, par exemple, sont la forme, la taille, la couleur, les differences, que presentent les articles des antennes, les stries, les points dans les elytres, les cellules deshymenopteres et des dipteres, la coupe des ailes des lepidopteres, les differences d'habitat, etc.
(Test peut-etre encore pis dans le regne vegetal, ou les caracteres specifiques se tirent de la nature ligneuse ou herbacee de la tige, de son glabrisme ou de sa pubescence, de la forme, de la position des feuilles, de la presence ou de Tabsence de leur petiole, du mode d'inflorescence, du nombre et de la forme des s^pales, des p6tales, des etamines, de la forme du stigmate, de la forme de Fovaire, de ses divisions, de l'aspect de la graine, etc. Or Finfluence des milieux, la domestication produisent chez les 6tres organises des modifications bien autrement importantes, et e'est le moment d'en dire quelques mots.
Ges ecarts, ces variations dans la forme, tout k fait irrespectueuses pour les dogmes, on est bien oblige de les admettre ; mais on se tire d'aflfaire en distinguant par des noms divers des choses analogues ou identiques.
Les etiquettes, variete, anomalie, monstruosite, sont destinees aux etres organises, qui se diflferencientbrusquement de leurs progeniteurs. Si, comme il arrive souvent, les differences se transmettent ensuite par la generation, la variete simple devient une variete constante ou une race. Or la seule difference r6elle entre les races et les espfeces anciennement catalogues, c'est que Fon connalt la gSnealogie des unes, tandis qu'on ignore celle des autres.
Naturellement, ces hearts dans la forme s'observent surtout chez les espfeces animales ou vegetales domestiques, ben6ficiant soit d'une culture, soit d'une alimentation, soit d'un climat que cree Thomme, soit de la protection, qu'il leur donne contre des concurrents ou des ennemis naturelsMais comme en definitive Thomme n'agit sur les autres etres organises que par des moyens naturels, temperature, aliments speciaux, selection, etc. , on est parfaitement en droit de deduire des resultats qu'il obtient, les lois g6n6rales applicables & tous les etres vivants.
Les variations les plus frSquentes s'observent naturellement chez les etres les moins parfaits, les moins specialises, e'est-a-dire qu'elles sont plus communes dans le regne vegetal que dans le r&gne animal.
Un certain nombre de nos plantes domestiques ne se retrouvent pas a Tetat sauvage, par exemple le froment qui m6me parait incapable de vivre en se reproduisant indefiniment, quand il est abandonne a lui-meme. C'est qu'il est, depuis bien des milliers d'annees, l'esclave de
30 SCIENCE ET MAT&tlALISME.
Thomme. On le retrouve dans les habitations lacustres de la Suisse, mais ses epis sont petits, maigres, ses grains peu d6velopp6s. Ce fait suffirait & lui seul, car la loi de Tin variability s'an6antit devant un seul fait de variability bien constate. Une incertitude k peu prfes aussi grande voile Torigine du seigle , de 1'orge, de Tavoine, qui pourrait bien Stre ancStre ou descendant du froment.
II est un bon nombre d'especes, dont les origines sont connues, et dont les changements ont ete enormes. Rappelons que le chou sauvage, a feuilles glauques, etroites, coriaces, est la souche des races si diverses de choux domestiques, que la chicorSe sauvage a produit toutes les races de chicorees domestiques, que le mais a engendr6 des races dont la graine mSme differe.
La reine-marguerite, grSle et a fleurs plates a son arrivee de la Chine, a produit des races nombreuses, diverses par le port, la taille, la forme, etc.
Chez les dahlias, tulipes, ceillets, iris, pelargoniums, rosiers, azal^es, rhododendrons, cam61ias, radis, etc., une seule espece a engendre des centaines de varietes persistantes ou de races, etc. (Voir Considerations g&n^rales sur I'espdce, par Carriere.)
De curieuses modifications se sont produites dans le fruit de nos raves. La silique s'est oblit^ree, le style s'est epaissi et c'est lui qui renferme les graines ; il y a Id, suivant la remarque de M. Godron, une vraie grossesse extra-ut6rine (De I'Espdce et des Races, etc.). D s'en faut que les caracteres specifiques, chez les vegetaux, soient toujours aussi importants, surtout dans les genres bien naturels, par exemple le genre Mentha, qui a 6te divis6 en 54 especes et les genres Rubus, etc. M. Jordan a tir6 du viola tricolor 24 nouvelles especes.
Gertaines esp&ces varientenorm6ment et rapidement, des que Thomme s'en occupe. Gitons le pied d'alouette des champs (Delphinium consolida), le papaver RJieas, etc.
BIOLOGEE G£N£RALE. 31
C'est par centaines que se comptent aujourd'hui les varietes de cepages, or Columelle n'en connaissait que 58. (Ghevreul, Considerations gtntrales sur les groupes appeUs en zoologie et en botanique : varies, races, espdces.)
Lamark signale d£ja les modifications profondes des feuilles du ranunculus aquatilis, qui sont richement d6coupees, capillac6es ou. arrondies, ou bien Slargies, simplement lobSes, suivant que la tige plonge ou non dans Teau.
Les terrains sales ont une v6g6tation sp6ciale, modifi6e. Certains types sont plijs stables que d'autres, et il est permis de supposer que la stabilite est en raison de la force d'her6dit6, proportionnelle elle-mSme & Tanciennete des formes. Mais quand une fois une espece est ebranl6e, elle varie souvent avec une grande rapidity chaque graine presque donnant naissance a une variete. C'est ainsi que naissent de temps en temps des varietes, des races, des espfeces nouvelles. Citons le marronnier rouge, dont Forigine est r6cente et qui n'a jamais 6te rencontr6 k Tetat sauvage; citons encore une espece de noyer, interm6diaire entre le juglans nigra et le juglans regia ; spontanSment apparue vers 1890 dans les p6pinieres de Trianon, cette forme nouvelle s'est maintenue avec tous ses caract&res.
Obliges de reconnaitre la variability des formes chez un grand nombre d'esp&ces, les partisans de la fixit6 des types se sont rabattus sur des caractferes tir6s de la fecondit6 ou de Tinfecondit6. L'impossibilite de la fecondation croisee caracteriserait les genres; la fecondation entre espfeces serait possible, mais donnerait naissance a des hy brides a fecondite limitee ou nulle. La fecondation continue entre types divers indiquerait des races ou varietes, et dans ce cas les produits tendraient a revenir aux types originels.
A coup stir, Tetat de la science n'autorise point la redaction d'un code aussi precis. Des types extreme-
ment voisins par la forme ne peuvent se croiser (melon et concombre, espfeces du genre Ribes). D'autres fois, le resultat de l'hybridation varie suivant que le pollen fecondant est emprunte & Tune on a l'autre des plantes a croiser. Koelreuter n'obtint que des hybrides steriles en fecondant YAquilegia vulgaris par le pollen de YAquilegia Canadensis, mais il obtint, en intervertissant les roles, des hybrides f6conds, dont les capsules portaient jusqu'a 50 graines. Le Mirabilis Jalapa peut 3tre f§conde par le M. Longiflora, mais Koelreuter essaya en vain, pendant huit ans, d'obtenir le resultat inverse. Selon W. Herbert, qui opSrait en serve chaude, la fecondite des hybrides serait souvent parfaite ; parfois mSme Thybridation augmenterait considerablement la fecondite.
MM. Denis et Naudin ont obtenu des produits feconds en impr6gnant le Chamcerops humilis avec du pollen de dattier. Les fruits obtenus furent interm6diaires k ceux des parents et aussi les plantes qui en provinrent. Or le Chamaerops et le Phoenix appartiennent, non seulement a des genres, mais a des sections diff^rentes de la famille (Darwin, Variations des animaux et des plantes. Consultez aussi Touvrage de M. Lecoq, de la Ftcondation naturelle et artificielle des vfyttaux, etc.). Inutile de rappeler que les hybrides naturels se comptent par centaines.
Nous pourrions rSpeter presque textuellement pour les animaux ce que nous avons dit des veg&aux.
M6me obscurite relativement a Torigine de plusieurs de nos especes domestiques, du cheval, du chien par exemple. L'examen de ce que Ton appelle nos races canines suffirait a lui seul pour demontrer combien est peu vraisemblable Fidee de la fixite des etres organises.
biologie g£nisrale. 38
Le grand chien Danois peut avoir trois pieds et demi, du museau a la racine de la queue ; le bichon n'a plus que neuf a dix pouces de longueur. Entre eux deux s'intercalent tous les intermediaires. Quant aux formes, elles sont aussi diverses que nombreuses (LSvrier, Dogue, Basset, etc.). Entre les tres grandes et les tres petites especes, Tenorme difference de la taille rend la fecondite a peu pres impossible, tandis que les types inoyens se croisent facilement. Toutes ces races ou especes descendent-elles d'un seul type sauvage ? Alors quel prodigieux changement de forme! Descendentelles de plusieurs canides? Alors comment soutenir que le croisement indefiniment ftcond entre especes diverses est impossible?
Notre pore domestique provient tres vraisemblablement du sanglier; il se croise avec lui et il en reprend les caracteres en retournant k la vie sauvage (pores redevenus sauvages a Saint-Domingue , Cuba , la Jamalque).
Le boeuf, introduit dans 1'Amerique du Sud, en 1552, s'y distingue deja en plusieurs races nouvelles (Pelones, Galonges, Chivos, Boeufs sans comes, etc.). La plus curieuse de ces races est celle des boeufs natas, dont tout le squelette de la tSte differe de celui des races connues. Pas un des os cr&niens n'est semblable & ceux du boeuf ordinaire ; les os nasaux sont atrophias et le maxilliaire inferieur, enorm^ment prognathe, deborde le superieur. Cette curieuse conformation ne permettant pas au boeuf nata de brouter les branchilles des arbres, quand le soleil a desseche les piturages des pampas, et il succomberait presque infailliblement si l'on ne venait a son aide.
II nous serait facile de citer maintenant nombre de cas de fecondation plus ou moins complete, plus ou moins hybride entre especes et mSme entre genres (hybrides d'alpaca et de vigogne. Pellions et Leporides. Ane et hemione. Lion et tigresse. Singes, etc.), tous
faits, prouvant qu'il n'y a pas plus de barriere infranchissable entre les especes animales qu'entre les espfcces veg^tales, m6me quand il s'agit de types haut places dans la serie, a specialisation tr£s complexe, fixes depuis fort longtemps, et chez qui par consequent Theredite a une grande puissance; mais ces faits etant pour la plupart tres connus, sans etre plus probants que les faits analogues empruntes a Tetude du rfcgne vegetal, nous aimons mieux terminer ce travail en r£futant une theorie, dont les propositions principales ont ete formulees et publiees dans la Revue de philosophie positive (janvier-fevrier 1868).
Les idees et les definitions de Thabile zootechnicien, que nous allons critiquer, ontun m6rite, c'est d'etre nettes, claires, par suite faciles 4 comprendre et a combattre.
M. Sanson croit avoir enfin trouv6 le roc solide, sur lequel on peut Mtir en granit indestructible les definitions du genre, de Tespece et de la race. Nous ne sommes point de ceux qui considerent ces groupes ultimes comme le fondement de la classification des etres organiques. Les divisions mattresses sont bien autrement importantes. Ce ne sont pas les feuilles et les ramuscules d'un arbre qui en soutiennent le tronc et les branches; mais enfin il est utile d'eclairer vivement m6me les details. Voyons done les definitions de M. Sanson.
Le genre, e'est pour lui la collection de tous les etres, entre lesquels la fecondite est possible, mais hybride, limitee.
Les types pouvant s'unir par une fecondite durable, illimitee, mais sans pouvoir transmettre surement i leurs descendants leurs formes caracteristiques, sont de la mSme esp&ce.
Enfin, la fecondite parfaite, d'une part, et la transmission sure, necessaire, des formes typiques, de Tautre : voila les caracteristiques de la race.
Cette race, e'est le terme extreme de Tanalyse, Tunite,
Tatome zoologique. Invariable dans le present, dans le pass6 et dans Tavenir, elle peut s'&eindre, mais ne changera ni n'a jamais change.
Neanmoins, M. Sanson donne aussitdt une grave entorse a son principe si simple. C'est que, de toute evidence, le produit ne ressemble pas toujours identiquement a ses parents, ceux-ci fussent-ils aussi pareils que possible, c'est qu'aussi les eleveurs ont, maintes et maintes fois montre que Ton peut imprimer a nos animaux domestiques des deviations hereditaires; aussi notre zootechnicien, apres s'Stre fortement moqu6 de la variability limitee, ne manque pas de Tadmettre aussi; seulement, c'est une justice k lui rendre, il en precise les limites; car il a d6m61e d'un oeil sur le contingent et le necessaire. Taille, pelage, volume des muscles, direction des leviers osseux, amplitude du thorax, etc.: voila les caracteres secondaires et par suite . muables. Quant aux caracteres fixes, in6branlables, ils sont simples et peu nombreux. Ge sont : 1° le rapport des longueurs cr&niennes, longitudinale et transversale, c'est-a-dire la brachyc6phalie ou la dolichocephalic; 2° la forme des os de la face, telle que la saillie plus ou moins grande des arcades orbitaires et zygomatiques, Tangle et la courbure des maxillaires, probablement le nombre des vertebres. Voila la doctrine. Hors da la, il n'y a plus que reveries et chimeres. Aussi, notre auteur critique impitoyablement tous les naturalistes, qui s'ecartent plus ou moins de ces faits fondamentaux. Ce sont des songe-creux, portassent-ils les plus grands noms.
Quelques mots sur les bases de ce systeme, quelques mots aussi sur ses consequences nteessaires. Les consequences sont un excellent microscope pour scruter un dogme.
Les bases sont etroites. Ge n'est gu6re que la prop re experience de Fauteur dans un champ tres restreint. M. Sanson n'a observe que nos animaux domestiques,
c'est-d-dire certains de nos animaux domestiques ou plutot certaines races sp£ciales. C'est Id un point d'appui bien faible pour supporter une large induction applicable a tout le monde vivant. Mais au moins, dironsnous a cet apdtre de Fimmuabilite absolue, puisque vous empruntez votre m6thode a l'anthropologie, vous devez avoir, avant de vous prononcer sur la dolichocephalic ou la brachyc6phalie d'une race, dress6 des tableaux riches de milliers de mensurations exactes et scupuleusement relevees sur un grand nombre d'individus appartenant aux groupes que vous admettez. Point. M. Sanson, ne donne pas une seule mesure, et il est fort a craindre qu'il se soit contente le plus souvent de pures appreciations artistiques. Et que penser de ces petits caracteres tires de la face, et qui, chez Thomme, varient dans chaque individu ?
Que deviennent d'ailleurs les assertions dogmatiques de M. Sanson devant les faits de variation evidente, comme celui des boeufs natas, comme celui des lapins, chez qui M. Darwin, en donnant, lui, des mesures precises, a constats des variations considerables dans la dimension, les diametres des os du cr&ne et de la face? En effet, dans son traite sur La variation des animaux et des plantes, M. Darwin, comparant la t£te des lapins domestiques a celle des lapins sauvages pris dans diverses parties du globe, trouve, que, chez toutes les races artificielles , le crane s'allonge en se retrScissant, ce qu'il attribue, non sans raison plausible, a ce que les races captives n'ont pas occasion d'exercer comme les ra6es libres, leurs sens, leur intelligence, leurs muscles volontaires, d'ou un amoindrissement des centres nerveux et du cr&ne. Comment admettre, en effet, que ces parties du corps 6chappent seules a Tentralnement, a Teducation, etc.? Si la tete de nos animaux domestiques varie peu, c'est qu'elle est rarement objet de selection pour les 61eveurs.
Et que deviennent les formes cr&niennes, pretendues
BIOLOGIE gen£rale. 37
fixes, chez les races pr6coces, quand une ossification hative consolide les os cr&niens, assez tdt par exemple, pour que les cornes de certaines races ovines ne puissent pluspousser? Chezrhomme, desphenomenespareils s'accompagnent necessairementd' une atrophic des lobes frontaux, d'une reduction de la capacite crinienne, d'une modification dans les formes de la tSte, etc. Pouvons-nous admettre qu'il en soit autrement chez les mammiferes superieurs, si comparables & Thomme ? Et comment appliquer ce systeme au regne vegetal ou mSme aux invertebres ?
Les consequences generates et inevitables du systfeme de M. Sanson sont celles de toutes les theories basees sur la fixite absolues des espfeces. (Test une immense serie de generations spontanees et instantanees. Tous les Stres organises, vivants ou eteints, seraient apparus spontanement et a r&ge adulte n6cessairement. Cela est vrai pour rhomme aussi bien que pour le protococcus. En outre, ce n'est plus lentement, progressivement, que les etres se sont adaptes aux milieux, en se perfectionnant peu a peu. Nous voila obliges d'admettre une predestination magique. (Test elle qui a enroul6 les volutes de Tammonite, allong6 le cou du pl6siosaure, construit le poisson pour vivre dansl'eau, Toiseau pour planer dans Fair, Tautruche pour courir dans le desert, etles amateurs de dogmespour construire dessystemes solides comme des chateaux de cartes.
En resume, la doctrine de la fixite ne s'accorde ni avec la taxinomie, qui nous montre dans la distribution des etres une disposition graduee, seriaire ; ni avec la paleontologie et Tembryologie, car ces deux sciences prouvent que Fempire organique tout entier a eu des phases de developpement comme Tindividu ; ni avec les
procedes de generation et de developpement extra-ovulaire, ou la disposition graduee et seriee est encore visible ; ni avec des faits de variation observables encore sous l'influence des changements de milieux, des croisements de Feducation, etc. Et il est bien important de noter que ces variations organiques n'ont guere 6t6 observees ou sollicitees que chez des 6tres haut places dans la hiSrarchie organique, par consequent plus stables ; car Thistoire naturelle tout entifere nous apprend que la confusion desfonctions et des formes est d'autant plus grande que Ton observe des types plus inferieurs, ce qui autorise k penser que, chez ces derniers, la verification experimental de la variability serait plus facile. Essay ez, eneffet,deprovoquer chez un vertebra adulte, quelque conformation monstrueuse, teratologique : vous echouerez presque surement. Combien pourtant la chose est facile en agissant sur Fembryon (les deux Geoffroy Saint-Hilaire, Dareste) ; or, les organismes inf6rieurs sont vraisemblablement les embryons des r^gnes organises.
II n'y a plus d lutter contre un tel faisceau de preuves. La grande doctrine de la variability organique, qui a deja vivifie toutes les sciences naturelles, s'impose aujourd'hui a la biologie. Quelles en sont leslois? Quels, les faits particuliers, ceux qui permettront de la d6montrer avec T6vidence absolue requise en matiere de verite scientifique ? Quelles circonstances favorisent la variation ? Quelles autres Tentravent ? C'est ce que doivent maintenant 61ucider Tobservation et Texp6rience.
Avant d'etre munie de tous ces documents, la science ne pourra tracer surement la g6n6alogie des 6tres vivants a la suface du globe ; mais, des a present, elle a le droit de consid6rer la doctrine de la variability comme etant infiniment plus probable que celle de la fixite. Si done une definition de Tespfece est absolument necessaire, le mieux sera d'adopter celle-ci, que M. Nau-
din a tir6e du texte de Duges (Phys. compartie), par une traduction un peu libre : « L'espece est un type ideal de formes, auxquelles chacun rapporte arbitrairement les individus, qu'il croit, en vertu de leurs ressemblances mutuelles, pouvoir y rapporter. »
PSYGHOLOGIE BIOLOGIQUE
LE MtCANISME DE LA PENStE
Quoi ? que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits ?
B. Pascal.
Depuis un quart de siecle environ, une grande revolution s'effectue lentement dans le domaine de la pen see; c'est une graduelle renovation des doctrines, une penetration incessante de Tesprit scientifique dans le champ de la philosophie. Apres avoir 6t6 bien longtemps la servante a tout faire de la Theologie, cette personnalite fort abstraite, qu'on appelle la Philosophie, s'etait quelque peu emancip6e, au moins en apparence, et s'etait veng6e de son esclavage, en s'asservissant la Science. Voici qu'a son tour, cette dernifere venue vise a s'emparer du pouvoir ; c'est dans la republique philosophique, cequ'on appelle, en politique, Taccession des nouvelles couches sociales. Le district psychologique surtout a ete profondement bouleverse par Tintrusion brutale des nouveaux elements. La situation du moi 6clectique, de to ego, comme on disait parfois au beau temps de Cousin, est devenu fort tragique. Ce qui est en peril, c'est Texistence meme de cet impalpable personnage, qui charmait ses loisirs en se scrutant luimeme, se croyant detache des organes au-dessus lesquels il planait, comme un ballon captif. En d6pit du dedain, quelque peu affecte, affiche par nombre d'esti-
PSYGHOLOGIE BIOLGOIQUE. 41
mables professeurs de philosophic pour les sciences biologiques, qu'ils cohnaissent fort peu, ne les ayant gu&re frequences, les faits perturbateurs s'infiltrent peu k peu dans le dSpartement suprasensible. Pas k pas, prosaiquement, comme une maree montante, la biologie sape le vieil Edifice pyschologique ; tantdt elle ditruit, d'un souffle, de venerables facultes irr6ductibles, minutieusement dScrites dans les traites classiques, tantdt elles les rattache, une k une, par des liens indestructibles aux propriety de la substance nerveuse. Sans doute, dans le detail, le travail des reconstructions est bien imparfait encore ; mais d6j& les assises de la psychologie future sont construites et fortement cimenttes : on ne les 6branlera pas.
Rien que pour enumerer les faits d'observation, 6tablissant sans ambages l'asservissement absolu de la pens6e, de la Psyche hell6nique, aux cellules nerveuses, il faudrait un volume, et ce travail a 6te fait tant de fois, qu'il serait superflu de le recommencer ici. Dans ce petit 6crit, nous nous bornerons seulement k es- <juisser rapidement le c6t6 physiologique, tout k fait intime, de la vie consciente, ce qu'on peut, k bon droit, appeler le mecanisme de la pensee.
Aujourd'hui, tout le monde sait que Fantique ablme entre la matiere organisee et vivante, d'une part, la matiere inorganisee et morte, de l'autre, a 6t6 combl6» Sous Tune et l'autre forme, on rencontre les mSmes atonies les m6mes 61ements chimiques, passant sans treve de Tun de ces 6tats k l'autre, se groupant seulement en agr6gats moleculaires plus complexes et plus instables, quand ils revdtent ce que les pontes ont souvent appel6 le manteau de la vie. Qui dit vie, dit tourbillon d'atomes courant materiel traversant incessamment les fibres, les cellules, les liquids, qui constituent la trame de tout Stre organist. Or, de ces elements vivants, continuellement soumis aux impressions du monde exterieur, et r£agissant, chacun k sa maniere, sous le choc de ces
impressions, les seuls dont nous ayons a nous occuper, les seuls qui interessent directement la psychologie biologigue, sont les cellules conscientes, les elements anatomiques du cerveau de Thomme et des animaux supSrieurs. Quel mecanisme moleculaire correspond, au sein decesaristocratiques elements, aux modes si varies, si compliques, de la sensibilite, des desirs, de la pensee ? C'est ce qu'il nous faut brievement decrire.
L'extrSme intrication anatomique des cellules et des fibres nerveuses, chez Thomme, peut se ramener sch6matiquement, comme on dit en Allemagne, a une structure des plus simples, & une sorte de recepteur electrique, la cellule nerveuse, auquel aboutit une fibre afferente d'ou part une fibre efferente. Chez nombre d'animaux tres inferieurs, il n'y a reellement pas autre chose. La alors qu'une impression, emanant du monde exterieur, a ebranle Textremite libre de la fibre afferente, le mouvement vibratoire qui en resulte est transmis, le long de la fibre, a la cellule nerveuse, faisant office de recepteur, et celle-ci, reagissant a son tour, refl6chit Tonde moleculaire sur le trajet de la fibre efferente, aboutissant d'ordinaire a un muscle. De son cote, la fibre musculaire obeit a Fincitation re<?ue; elle y repond a sa manifcre, en se conctractant, d'ou un mouvement. Dans cette succession de phenom6nes, rien de mental encore, rien de psychique , car la conscience est absente. La cellule nerveuse, elementaire, n'a pas plus senti la serie des mouvements et des modifications moleculaires, dont elle a ete le siege et le centre, que Tappareil t&egraphique Morse n'a conscience des d6p6ches qu'il transmet.
Main tenant multiplions par lapensee les cellules nerveuses ; supposons-les groupees par centaines de millions, comme il arrive dans le cerveau humain ; imaginons que ces innombrables cellules soient toutes reliees entre elles par des fibres, que, d'un cote, elles recoivent en outre des millons de filets nerveux conduc-
teurs, en rapport par leurs extremites externes avec les elements anatoraiques d'un organisme complexe ; que, d'autre part, elles emettent d'autres millions de fibres afferentes, s'eparpillant dans tous les muscles, auxquels elles sont chargees de transmettre les ordres des centres nerveux : nous aurons ainsi une vue anatomique generale du systeme nerveux humain. Mais, dans ce systeme nerveux, comme dans celui de tous les animaux superieurs, une propri6te nouvelle, superieure aussi, est eclose : c'est la conscience. Ici, ce n'est plus silencieusement que les dep&ches se transmettent; elles sont senties, comprises, enregistrees au passage par les cellules cSrebrales ; mais non pas toutes ; car, dans les centres nerveux du penseur le plus conscient, quantity de transmissions nerveuses passent encore inapercues, notamment la plupart de celles qui ont directement rapport k la vie nutritive, c'est-a-dire les plus primordiales, celles qui servent de support aux impressions conscientes et leur impriment tel ou tel caractire. Comment s'effectue le passage de la vie nerveuse inconsciente k la vie mentale et consciente ? Ce probleme d6fie encore Investigation scientifique. Nous constatons seulement Texistence des faits de conscience, comme nous constatons, sans plus les concevoir dans leur essence, les phenom&nes de la pesanteur, ce qui, d'ailleurs, n'empSche nullement d'6tudier les uns et les autres.
Quelles traces, quelles empreintes laisse dans la substance nerveuse le passage de chaque vibration, consciente ou inconsciente ? Ici la theorie est facile, et elle decoule rigoureusement, par induction, des faits biologiques observes. Pour la bien saisir, il faut se representer chaque cellule nerveuse comme un systeme moleculaire trfes complexe, constitue par un tres grand nombre de molecules ou groupes d'atomes, distants les uns des autres et habituellement animus de vibrations rhythmiques. Abstraction faite^des dififerences de di-
mension, et cela n'importe gufere, car les idSes de grandeur et de petitesse sont purement relatives, la distribution, dans Fespace cosmique, des innombrables systemes stellaires et planetaires, nous fournira une image approximative de Farchitecture atomique d'une cellule nerveuse. Dans cette comparaison, il faudrait considerer un systeme planetaire isole, par exemple, notre systeme solaire, comme une molecule, et juxtaposer un grand nombre de pareils systemes pour se faire une idee de Fensemble de tous les groupes atomiques constituant une cellule consciente.
Mais, dans F616ment nerveux, FinstabilitG de ces systfemes est extreme; sans r6pit et sans repos, les atomes s'agregent et se d£sagregent, au fur et k mesure que le mouvement vital corrode ou r£pare les tissus. Sans cesse un courant de molecules oxyd6es, avariees, est expuls6 de la cellule; sans cesse un courant compensates, vivant, frais et intact, vient remplacer les molecules chassis pour indignity. Or, la condition et Feflfet de ce perp^tuel va-et-vient atomique n'est autre chose que la vie nerveuse ; car, chaque acte mental, humble ou sublime, est Fexpression subjective des vibrations moleculaires au sein des cellules cSrebrales.
Ici, les psychologues de la vieille 6cole, celle des abstracteurs de quintessence, nous font une objection, qui leur semble triomphante. lis nous disent : « Dans tout ce tonrbillon atomique, que vous decrivez si complaisamment, que devient la continuity du moi (le fameux moi) ? Qu'advient-il du maintien de la personnalite ? Comment, par exemple, la m^moire pourrait-elle subsister au milieu de vos courants et de vos vagues moleculaires et atomiques ? Comment, de Fenfance a la mort, un homme pourrait-il, avec votre theorie, avoir conscience d'etre toujours lui, toujours le m6me? Comment, en effet, son caractere se maintient-il sensiblement identique ? Si la vie mentale n'est reellement que Fexpression de la vie atomique, toujours muable et va-
riable, comment les actes psychiques se fondent-ils ensemble? chacun d'eux devrait 6tre nettement s6par6 de son antecedent et de son consequent; ils seraient juxtaposes comme les fragments d'une mosaique, non plus durables et coordonnes, persistants et reviviscents. » Pour qui n'est point familier avec les grands faits de la biologie, l'objection est sp6cieuse. Mais ce qui importe a la continuity de la vie mentale, ce n'est point que les vibrations moleculaires, d'oii resultela viedeconscience, comme le son musical r6sulte des vibrations d'une corde sonore, ce n'est pas, disons-nous, que ces molecules soient toujours les m&nes, mais bien qu'elles soient remplacees par des molecules semblables et semblablement groupees, c'est que le renouvellement atomique n'altere point Farchitecture molteulaire de la cellule, c'est qu'une molecule A, eliminee par le courant vital, soit immediatement remplacee par une molecule A', sensiblement identique, occupant la m6me place et executant les mSmes mouvement's. Nulle perturbation ne se produirait dans le systeme solaire, si un Jehovah tout-puissant aneantissait la terre en la remplaQant instantanement par un autre globe de m6me masse; le Louvre n'en subsisterait pas moins, avec la m6me expression architectural, si l'on en renouvelait toutes les pierres, successivement, et une 4 une; la harpe, dont nous avons parl6 tout a Fheure, donnerait toujours les mfemes sons musicaux, si l'on remplacait, 1'une apr6s l'autre, par des cordes identiques, ses cordes us6es ou brisees.
Cette maniere de concevoir la structure mol6culaire des cellules nerveuses, qui est d'ailleurs parfaitement d'accord avec les lois connues de la nutrition, rend au contraire admirablement coftipte et de la persistance et des lentes modifications de la personnalite consciente. Dans l'enfance et la premiere jeunesse, la personnalite est fluctuante et mal assise, parce que le cerveau est dans un continuel 6tatde construction organique. L'edi-
48 SCIENCE ET MATfiRIAUSME.
tuel, finit, a force de se repeter, par s'accomplir instinctivement, automatiquement, parfois irresistiblement. Comme Ta dit un poSte :
L'habitude est une Strangere, Qui supplante en nous la raison.
Le theme, que nous venons d'esquisser, serait susceptible de longs d6veloppements, mais nous nous bornerons aux courtes considerations precedentes. Notre but etait surtout d'etablir qu'entre le mouvement vital etla continuity de la vie mentale, il n'y a aucune incompatibility, quoi que puisse pretendre la psychologie metaphysique, qui, une fois de plus, a, dans cette occasion, frapp6 a cote du but : telum imbelle.