Milne-Ed wards, ib. y t. IX, p
organes genitaux est bien plus Svidente chez les autres vertebres que chez Thomme ; car, chez eux, la fonction genesique, franchement intermittente, sommeille une grande partie de l'annSe, pour se r6veiller imp6tueusement et transitoirement, quand la saison, le milieu exterieur, sont les plus favorables au developpement de Fanimal et a Televage de ses petits.
Sans vouloir faire ici minutieusement la physiologie du rut, nous devons noter que toujours ilestoccasionn6 par des phSnomenes congestifs, par une surexcitation nutritive des organes de la generation. Chez le m&le, la prostate se tumefie, les testicules grossissent, des spermatozoaires apparaissent dans lescanalicules s6miniferes. Chez la femelle, les ovaires se congestionnent, se gonflent parfois, surtout chez les mammifferes sup6rieurs (chiennes, juments, vaches, buffles, singes, etc.), on constate un Scoulement sanguin.
Cette hypertrophic des glandesgeneratrice est surtout 6norme chez les poissons. Lalaitance du m&le, les ovaires de la femelle se d6veloppent au point de distendre le corps, de comprimer les visc6res voisins. Une tumefaction analogue, mais moins excessives, des testicules, se produit chez les oiseaux, chez la plupart des mammiferes (cerf, renne, bouquetin, taupe, etc.). Chez beaucoup de rongeurs, d'insectivores, de cheiropteres, les testicules, loges dans Tabdomen pendant la # periode frigide, traversent, au moment du rut, le canal inguinal, constamment ouvert, et vont se placer dans le pli de Faine.
Duges fait remarquer, avec beaucoup de justesse, que chaque 6poque de rut est pour les animaux comme une nouvelle puberte. Le pelage des uns, le plumage des autres acquterent des teintes plus riches, plus varices. Parfois des productions 6pidermiques speciales apparaissent chez le m&le et lui servent d'armes ou d'ornement.
Des modifications morales coincident avec cette jeu-
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nesse temporaire, avec ce luxe de parure. Les animaux, qui pour la plupart vivent habituellement solitaires, se recherchent. Les plus farouches deviennent sociables. Beaucoup se mettent en qu6te d'un abri pour leur future famille. La plupart des oiseaux en construisent, et certains poissons les imitent (epinoches,etc), quoique chez eux pourtant la fecondation ait lieu sans accouplement; tout Toffice amoureux du male se bornant a arroser de sa laite (sperme) les ceufs pondus par la femelle avant toute f6condation 4 .
Presque jamais de veritable accouplement non plus chez les batraciens. Souvent le m&le repand sa liqueur seminale en nageant autour de sa femelle. Pourtant chez le crapaud et la grenouille, par exemple, le male se cramponne sur le dos de sa femelle, sans s'accoupler, mais en fecondant les oeufs au fur et a mesure de la ponte. Quoique cette besogne dure parfois des semaines, le m&le s'en acquitte avec une telle ardeur, il est tenement enivre de volupt6, que Spallanzani a pu mutiler des grenouilles et des crapauds m&les accoupl6s, leur amputer les cuisses, sans r^ussir a leur faire interrompre leur amoureux emploi 2 .
On a aussi pretendu que la grenouille en rut resistait mieux aux effets toxiques de Tarsenic. II est certain que chez beaucoup de mammiferes, il y a une sorte d'exageration, d'exaltation de la vie pendant la pSriode du rut. Les plus timides deviennent hardis, farouches. lis ont moins besoin de sommeil et parfois oublient de manger. Un seul desir les mord et un desir tyrannique, celui d'aimer. Les cerfo-se liyrent de. terribles combats pour la possession des femelles, qui attendent paisiblement le vainqueur. Le cerf en rut serait plus difficile a tuer, supporterait mieux les blessures, aurait parfois
1. L'accouplement, tout & fait exceptionnel chez les poissons, a lieu pourtant chez certaines especes (requins, anguilles, etc.)
2. Spallanzani, Experiences pour servir & Vhistoire de la generation.
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des acces convulsifs, presque tetaniques. Burdach raconte, qu'en touchant les testicules d'un cerf mort crible de blessures, on provoqua sur le cadavre des convulsions violentes et generates *.
Mais chez les animaux sauvages, cette exuberance vitaleest passagere, surtout dans les pays froids et temples ; car Teclosion des d£sirs amoureux est subordonn£e k la temperature, a la saison, a Tabondance de Talimentation. Cette subordination est si rigoureuse que l'6poque du rut varie, pour les m&mes esp£ces, dans les deux hemispheres. Ainsi le chien entre en rut a la fin de Thiver en Europe, au mois de juillet en Australie. C'est que Tamour, m6me Tamour animal, est une fonction de luxe, reclamant des conditions exceptionnellement favorables. Que ces conditions soient artificiellement prolongees, comme il arrive pour les animaux domestiques, b£n£ficiant d'un abri que Thomme leur Mtit, d'une nourriture abondante qu'il leur foujuit, alors Theureuse 6poque du rut se prolonge ou se multiplie. Elle reparait plusieurs fois Tan (ch6vre, cochon, chat, etc.), parfois tous les mois, tous les quinze jours chez la femelle, s'il n'y a point eu fecondation (brebis, truies, vaches, singes, etc.). Chez le m&le, elle devient sou vent a peu pres constante.
L'homme civilise, etant le plus domestiqut des animaux, celui qui souffre le moins des intemp6ries, qui pare le mieux les coups du monde ext6rieur, qui sait le mieux trouver une nourriture abondante, vari6e, excitante, s'est a peu pres affranchi de cette dure loi naturelle, qui mesure parcimonieusement Tamour aux animaux et mSme a Thomme sauvage, qui les en s£vre pendant la plus grande partie de leur vie. Pourtant le lien, pour Stre relach£, n'est nullement rompu. Dans nos societes europ6ennes, le plus grand nombre des conceptions correspond au printemps, augmente dans
1 Burdach, Physiologie, t. II, p. 44.
les annees d'abondance, diminue, quand une calamity publique s'abat sur Tassociation, que cette calamite soit une disette ou une guerre, le cholera ou un conquerant.
C'est que 1'homme n'est point un 6tre a part dans la nature ; il est simplement le plus intelligent des animaux terrestres. Chez lui, aussi bien que chez les autres membres du r&gne animal, les impressions, les desirs, les passions, sont en Stroite correlation avec Tetat de la trame organique. L'amour humain n'est point un sentiment special, inexplicable, divin, c'est-a-dire inintelligible. C'est le rut, chez un 6tre intelligent. Lisons les poetes ; ne dedaignons pas les amoureux et observonsles ; mais pour avoir une explication rationnelle des faits de la vie, quels qu'ils soient, adressons-nous d'abord aux physiologistes.
Ces hommes prosaiques nousdiront que, chez Thomme comme chez Tanimal, Tamour a pour cause initiale certains phenomenes congestifs et hypertrophiques des glandes generatrices ; que, chez lui, avant la puberte, Tamour est absent, parce que testicules et ovaires sont encore rudimentaires, parce qu'il n'y a pas de spermatozoaires dans les canalicules spermatiques de l'enfant. Toutes les femmes savent et beaucoup d'hommes n'ignorent pas, que la periode menstruelle est signalee moralement par Tepanouissement de sentiments tendres. Or, nos physiologistes nous affirmeront que les faits biologiques menstruels, chez la femme, sont identiques a ceux du rut, chez des femelles mammiferes superieurs ; que, chez ces dernieres, comme chez la femme, chaque acces amoureux correspond a une congestion ovarienne, au gonflement et a la rupture d'un ou plusieurs follicules de Graaf, rupture que suit une ponte ovulaire * et
1 Fait etabli de visu par nombre d'observations sur les animaux, par quelques observations accidentellement faites sur la femme. On a aussi constats legonflementperiodi que del'ovaire chez des femmes atteintes de hernies ovariennes.
qu'accompagne souvent une congestion de la muqueuse uterine avec ecoulement sanguin. Les acces seulement sont plus frequents. Si done on a pu dire que, chez les animaux, le rut etait une puberte intermittente, on peut dire que, chez Fhomme, cette puberte du rut est presque permanente, pendant la periode moyenne de la vie.
Get afflux genital est done la cause primordiale de Famour chez Fhomme. II le produit en provoquant dans le cerveau des impressions speciales. Les fibres nerveuses reliant les organes de la generation aux centres nerveux servent de conductrices. Ces fibres gagnent d'abord la moelle epiniere, puis le cerveau. Par leur intermediate, des desirs naissent dans les hemispheres cerebraux, et ces desirs mettent en jeu toutes les facultes. Le role de ces fibres nerveuses a £te constate exp6rimentalement chez les animaux. En les irritant, chez un cochon d'Inde, dans la region lombaire, le docteur Segalas a provoque une emission spermatique, et le meme resultat s'obtient sur des chiens, en excitant ces fibres immediatement avant leur arrivee au cerveau, sur le plancher du quatrieme ventricule, oii elles s'etalent.
Si la communication est interrompue , les desirs amoureux meurent ou plutdt ils ne naissent plus. A plus forte raison enest-il de mSme, quand les hemispheres cerebraux manquent. Une poule, a qui Plourens avait ampute les lobes cerebraux et chez qui la guerison avait ete obtenue, etait indifferente aux caresses amoureuses du m&le. Elle ne les percevait plus *.
Inversement, chez Tadulte deja expert en amour, des actes amoureux locaux peuvent etre excites par des phenomenes purement cerebraux, des sensations visuelles, meme des reminiscences, des faitsd'imagination re-
1 RechercTies experimentales sur les propridtes et les f (motions du systeme nerveux dans les animaux vertebres, 1824.
produisant idealement, par cette sorte d'hallucination normale, qu'on appelle le souvenir, des impressions voluptueusesjadis pergues. Nous n6gligeons les faits d'observation vulgaire, mais il faut citer ici le fait si curieux d'une femme, agee de plus de cinquante ans, ayant depuis longtemps pass6 la p6riode de la menopause, et chez qui une passion amoureuse purement cer£brale, pour un jeune homme, provoqua la reapparition des regies, qui durfcrent ensuite plusieurs ann6es 4 .
Quelques mots sur la relation que Gall a voulu etablir entre le cervelet et le sens g6nesique. Cette relation, comme beaucoup d'autres indiquees par le hardi novateur, paralt peu fondee.
Les reptiles, si fr&ietiquement amoureux,le crapaud, la grenouille, dont nous avons parl6, ont un cervelet extrGmement petit. Le cervelet ne paralt pas augmenter & T6poque du rut chez les animaux. II est plus developp6 chez les chevaux hongres que chez les chevaux entiers 2 . Enfin, fait plus probant encore, on a constate une absence k peu pres complete de cervelet, a l'hopital Saint»Antoine, chez une jeune fille, qui se livrait avec fureur au vice d'Onan.
Les physiologistes se sont bornes a etablir Tetroite union entre les modifications biologiques des organes genitaux et les actes c6rebraux amoureux. lis en sont restes la; car jusqu'ici la psychologie semble les effrayer. Si done nous voulons analyser la partie mentale de Tamour, il nous faudra quitter les anatomistes, les biologistes, pour nous adresser cette fois aux moralistes, aux pontes, aux romanciers, aux amoureux et surtout aux biographies et aux lettres des amoureux, qui, seuls, jusqu'ici, ont fait, sciemment ou non, la psychologie analytique de Tamour. Cette etude nous
1 Observe par Esquirol (Maladies mentales).
* Leuret, dans son Anatomie comparee du cerveau, cite a ce fiujet des poids comparatifs tout a fait decisifs.
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montrera les impressions, les dfeirs 6rotiques naissant au sein des centres nerveux, puis grandissant, dominant tout l'Stre moral, exag^rant la sensibilite, l'impressionnabilite, activant Timagination, qui des lors travaille incessamment a parer l'idole adoree, activant aussi l'intelligence, qui obeit, docilement ou non, 4 Timpulsion irresistible et combine les moyens les plus propres 4 rendre Tamant possesseur du bien convoitS, dont Timportance, dont la valeur sont dSmesurement grandies. On nous decrira les assauts que livre le d6sirpassionn6 a la conscience de plus en plus chancelante. On nous peindra aussi les morsures du remords, le desillusionnement, qui suit trop souvent la fin de la f6erie, quand Fennui, la satiete, parfois le d^goftt, ont succedS 4 Tivresse du desir, quand en outre une forte depense du fluide g6nerateur, de ce fluide, que le grec Alcmeon appelait du cerveau liquide, a attenu6 les forces intellectuelles.
Notons, en terminant, que cette fifrvre amoureuse, oi Tintelligence a une si large part, que ce feu d'artifice de la passion, tout en 6tant simplement Tenorme amplification de ce qui advient chez Tanimal, paralt propre 4 Thomme seul. Mais c'est un privilege dont tous les hommes ne jouissent pas ou ne souffrent pas. II parait inconnu 4 la plupart des sauvages et aussi 4 beaucoup de soi-disant civilises. Les uns et les autres, qu'ils soient Parisiens ou N6o-Cal6doniens, servent de trait d'union entre les Petrarques et les mammifferes sup6rieurs, car pour eux, Tamour n'est, suivant l'expression brutale du Plutarque d'Amyot que « une faim et une soif ayant pour son but Tintention de se saouler seulement. »
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