ABSTINENCE
Pour tous les penseurs ou les rêveurs fameux, dans l'histoire de la philosophie ou dans celle des religions, le mot abstinence n'a pas le sens que lui donnent les médecins et les hygiénistes. Ce qu'ils ont voulu régler, amoindrir on anéantir, c'est le fonctionnement de la vie, aussi bien le côté sensitif, moral et intellectuel, que le côté nutritif. Or, la plupart de ces hommes célèbres, beaucoup à tort, quelques-uns légitimement, n'avaient aucune connaissance scientitique de l'homme et du monde ; aussi leurs prescriptions morales ou ascétiques atteignent souvent les dernières limites de l'insanité. La palme en ce genre doit naturellement être décernée au groupe le plus nombreux, à ceux qui ont tenté de scinder artificiellement l'univers et l'homme, en distinguant la matière et l'esprit, le corps et l'âme. Un rapide exposé de leurs doctrines, relativement au sujet qui nous occupe, va mettre en pleine lumière ce point intéressant. Voyons d'abord les philosophes, et naturellement les philosophes grecs.
Voici l'un des plus fameux. Que de conceptions intuitives et bizarres le cerveau de ce rêveur n'a-t-il pas enfantées pour le malheur des générations suivantes ! Est-ce un philosophe? Est-ce un prêtre oriental ? C'est un être hybride, que les nombres ont à demi affolé. On a nommé Pythagore. A. ses yeux, le corps est vil ; il est
souillé. Il faut donc le purifier par des expiations, par des ablutions. Surtout que l'on n'aille pas se nourrir d'œufs, de mulets, de surmulets, etc. (Diogène Laerce). Sevrez-vous des plaisirs de l'amour ; supportez la faim; supportez la soif. Ne retranchez rien du^ fajdeau rxui vous accable, mais ajoutêz-y. ïl^st j)Oja de souffrir . Passons.
Celui-ci est de beaucoup plus sagCjjî'est Démocrite, le père de la célèbre théorie atomique, à laquelle la science moderne fait mine de revenir. Il a des instincts de savant. Pour lui, lej)laisir^ intellectuel est le bien suprême. Découvrir la*yéri té, exercer sa ra]son,__ cjest le premier des bonheurs. Mais entraîné par ses tendances, il va jusqu'à condamner les unions sexuelles, c'est-à-dire la famille ; cela, dit-il, trouble les fonctions cérébrales.
Socrate fut un monothéiste d'un assez grand bon sens. Il se contente de prêcher la sobriété, le dédain de la pourpre, la médiocre estime de l'argent. Ses sectateurs furent parfois moins sages. Ecoutez son disciple Antisthènes le cynique : « J'ainierais mieux, dit-il, être fou . I furieux qujî d'éprouver^du x^laisir. » (Diogène Laerce.) ^eTa sent déjà le moine.
L'ancêtre prolifique d'une trop nombreuse lignée de . rhéteurSj^jl'abstracteurs, de mystiques, celui que l'on a nommé le divin et que Bacon appelle « théosophe en délire » (on a reconnu Platon), fut au sujet de l'abstinence plus sage dans sa conduite qu'on aurait pu le croire ; trop sage peut-être ; car la cour de Denys ne l'effraya point *, ni lajichesse, ni les banquets, qu'il est prudent de iiejioint trop associer à la philosophie. Mais partout, dans ses écrits, il malmène très fort le corps et finit, dans le Phéclon, par "parler le langage d'unlmachorète de la Thébaïde.
Le subtil Aristote, tout en faisant consister le
' Diugèno Laerce, Vie de Diogène le Cynique.
vrai bonheur dans la^ coiitemplatiqn de la Yéri|é, dans l'activité céréhrale. ne stigmatise j>ourtant aucun des modes de l'activité humaine.
Saluons : voici le digne successeur de Démocrite, le
frand^picure. Sans inépriser les plaisirs sensuels, il onne de beaucoup la p^i'éjminence à la tranquillité de l'esprit. Il ne craint pas de dire que la vraie fin de h vie. c'est le bonheur ; mais, dit-il, le'sage doit pouvoir égaler en bonheur Jupiter même, n^,eùt-il que du pain et de l'eau. De même, l'absence de douleur et la satisf^tion modérée des besoins de la nature doivent suffire pour donner^ le bonheur, aux. yeiix du grand poète épicurien, Lucrèce.
Bien différents sont ceux-ci, qui exhalent un acre parfum monacal. G^t Zenon, c'est Gléanthe, etc. Ils ne consultent paslâ nature, ils la braventj ils ne disciplinent pas les passions, ils j)rétenden^t les déraciner. Il faut être insensijjle à tout, mêmeji la douleiir la plus poignante, même à la maladie. Puisse la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes suffire à les dédommager de tant d'inutiles privations! « Abstiens-toi et souifre. » C'est leur maxime. Elle est chrétienne, mais beaucoup trop vantée. Epictète, enl'exagérant à plaisir, en fait bien voir le caractère anti-social. La femme, l'enfant du stoïque meurent ; bien plus, on les lui ravit. Qu'importe! Il ne s'affli,ge pas pour si j)eu. C'est une bonne restitution qu'il a faite (Epictète, Max., 13, 83). On n€) peut le contrarier ; tout ce qui arrive, il le désire et croit comniander à l'infortune en courbant le dos devant elleT'Que IDieu se serve [du stoïque comme il le voudra : on ne peut le priver de rien. Il a la fièvre ; très Lien. C'est une partie de la vie (Maœ., 241). Il en guérit. Gela lui est presque égal. Le départ de son âme est retardé ; voilà tout. Frappez, blessez, volez le stoïque. Il ne se vengera pas ; vous ne lui faites aucun mal {Maœ., 267). Avec luL, la tyrannie a beau jeu ^ce n'est pas lui c[ui seçouera jamais mi joug. La fièvre etl'épée du tyran
le laissent également indifférent. L'épée pourtant lui paraît préférable, c'est une maladie plus courte {Max.,
.( 366). Ne blâmant, ne louant persj)nne {Max., 205), il est résigné à tout, car ce tout, c'est laj)Ç.ovi deiice. gyi Ta voulu, et toujours iTs'est considéré dans ce monde comme un spectateur.
Mélangez, triturez par parties égales ce stoïcisme passif avec quelques-unes des impondérable's chimères du divin Platon ; ajoutez une large dose des insanités vantées et pratiquées par les yoguis brahmaniques, les mounis bouddhistes^ les ascètes chrétiens, vous aurez la^philosophij (parJorTde profaner ce inot) orientale, judaïque, néoplatonicienne de Philon le Juif, d'Apollonius de Tyane^de Plotin, de Porphyre, de Jamblique,
,.» de Proclus, tous glus ou mois extatiques, tous agitait teurs de grelots"vides, pojir qui morale et ascétisme sont
\,« synonymes, pour^ui la'^matière et le corps sont de vils ennemis de Dieu. Parfois, fous à lier, ils divaguent comme Plotin sur Vun, sur Vautre, sur le j^^emier, le suprême, ou bien, comme Philon, considèrent l'apathie comme le souverain bien, t C'est de l'Orient que cette folie de rascétisme s'est communiquée au chrisfianisme. Le Code de Manou, les Yé'dantins, la Bhagavad-Gîta Jesbouddhistes,le chinois Lao-Tseu, etc., et lesJPères^ les saints du catholicisme,
, > » s'accordent au mieux sur la question de l'abstinence et des macérations. Voici, entre beaucoup d'autres, un verset du législateur Manou :
« L'homme, qui entend, qui touche, qui voit, qui mange, qui sent des choses qui peuvent lui plaire ou
,,j^.lui répugner sans éprouver ni joienijristesse, doit être reconnu comme ayant dompté ses organes. » (Code de Manou. Verset 98, sacrements, etc*.)
Quand un homme est-il sage, selon la Bhagavad-Gita?
.^« Quandjl a chassé^tous les dé sirs; quand il est iné-
' Traduction Loiseleur-Deslonchamps.
hrajilable^ans les revers, exenipt de joie dans les suc- 4., ces ; quand il a chassé les amours, les terreurs, la colère... quâTid, comme la tortue retire à elle tous ses membres, il soustrait ses sens aux objets sensibles... «. quand il est égal envers ses ennemis et ses amis... quandil est détaché des enfants, de la femme^ de la maison et . , desâutres objets, etc. * »
On sait quejebquddhisme préconise comme souve-. rain bien la quiétude absolue, î^néantissement moral et intellectuel, ce qu'il^appelle le Nirvana, et ce que le ca- • • îïioîicisme a appelé la mortification. La place nous manque pour citer. Platon avait dit dans le Phédon : « Le coij[is est un mal,ime folie: il faut se délivrer de if toutes les passions^ s'exercer à mourir. » Selon saint Jean Glimaque, on doit faire plus encore, il faut haïr ». tous les biens, toutes les affections humaines, haïr son corps, et, nu et*vide de tout soucij__haleter vers le ciel. ^ Mêmes doctrines dans saint Paul et saint Jérôme, dans^, l'Evangile et dansJBossuet^.
Toutes ces absurdités, incompatibles avec l'existence d'une société quelconque, la raison moderne les condamne, éclairée qu'elle est par une connaissance plus complète de l'homme et du monde. Elle dit avec Epicure, Lucrèce, avec les philosophes du siècle dernier, que la fin de l'homme est le bonheur. A ses yeux, la satisfaction desbesoins naturels est donc légitime, et chacun a le droit de les satisfaire clans les limites, que cmnporte le même dr^oit chez les autres. Sans condamner en soi l'usage d'aucun plaisir, elle donne la prééminence aux plaisirs moraux ^t intellectuels 5^ car elle sait que par la recherche de ces nobles plaisirs les #, individus^^et les peuples durentet prospèrent. Mais elle sait aussi, que dans l'organisme humain tout se tient, que tout organe a besoin de vivre, que l'inaction pro-
' Ti'aduction Em. Burnouf.
* Voir M. L. Boutteville, De la morale de l'Eglise et de la morale naturelle, iu-8.
longée d'un appareil organique quelconque entraîne ou l'atrophie de cet appareil ou des troubles généraux. Sa •conclusion est donc, qu'il faut noii j)aj éteindre tel pu tel penchant, mai^ les subortïônner tous aux pejichants les plus n^l)les,d^is l'intérêt bien entendu de l'individu el de la société.