AFFECTION
Dans un sens restreint, c'est l'attrait, ffui nous porte à cliérir des parents, des semblal)les, même des animaux ; dans un sens plus large, plus philosophique et que nous adopterons ici, c'estjoute mochilité ajFective, toute impression, toute émoUon, toute passion même, devant lesquelles nous sommes évidemment passifs. Nous ne voulons ici que décrire les sentiments alTectifs dans leurs conditions générales.
Ils s'observent chez tous les hommes normalement organisés ; ils s'observent aussi chez les animaux, mais naturellement de moiiis en moins développés à niesure quej'on descend Féchelle organique, à mesure que Ton a^fTaire à^es centres nerveux plus imparfaits. Il est bien curieux de noter cette gradation^ cette ^amme affective dans la s^érije animale et chez les divers groupes humains. Espérons qu'un jour, que bientôt, la psychologie étant enfin considérée, sans conteste, comme un département de la physiologie des centres nerveux, tout psychologue sera d'abord un iiaturaUste ; alors la psychologie comparée sera cultivée comnie elle doit l'être; toutfait psychique important, étant observé à partir du point où il apparaît dans l'échelle des êtres, on verra qu'il est simplement l'expression d'un besoin organique, très souvent lié à la conversation de l'individu ou de l'espèce.
Prenons, comme exemple, lej)lus puissant, le plus irrésistible des sentiments affectifs et bien veillants, chez fhomme et chez les animaux supérieurs, l'amour maternel. Il paraît manquer absolument chez les~oviparés invertébrés, chez les poissons, chez beaucoup de reptiles. C'est que les petits n'ayant, après l'éclosion, nul ])esoin d'assistance, l'espèce se maintient, se propage.
sans que ramour maternel soit nécessaire ; le penchant à soigner, à protéger les jeunes ne devient pas objet de sélection ; la femelle pondet dissémine ses petits, comme la plante fructifie, comme elle éparpille ses fruits.
5sOus voyons l'amour maternel poindre chez beaucoup d'insectes, qui préparent une nourriture spéciale pour des larves qu'ils ne verront pas plus qu'ils n'ont connu leurs mères. Y a-t-il là prévoyance, acte raisonné *? Ce n'est guère probable; ce sont de purs enchaînements d'actes inconscients, des'habitudes héréditaires se conservant et se développant sans cesse, parce qu'elles sont émjnemment utiles à l'espèce, parce que les individus qui en sont dépourvus sont presque fatalement condamnés à ne pas laisser de postérité viable. Continuons.
Les mollusques céphalopodes, après avoir surveillé leurs œufsjusqu'àl'éclosion, abandonnent ensuite leur progéniture aux hasards de la lutte pour vivre (struggie for life). Les crocodiles s'en occupent un peu plus; ils convoient leurs petits jusqu'au milieu aquatique où ils doivent surtout vivre. Chez les insectes vivant en république, fourmis, abeilles, l'amour maternel est remplacé parles soins des travailleurs neutres, agissant dans un but d'utilité sociale. Chez les oiseaux, chez les manimifères, nous observons un v eritable amour maternel, mais s'éteignant généralement dès que que les petits peuvent à peu près se suffire. Dans l'espèce humaine enfin, l'amour des j^arents ne s'éteint guère qu'avec la vie ; pourtant celui de la mère parait être encore d'autant j)lus vif que l'enfant est plus jeune. L'échelle affective relative à la génération dans le règne animal, se peut noter ainsi d'après le degré d'énergie et de fréquence : amour, soin des œufs et leur incubation, élevage des petits, amour des parents durant plus que l'enfance et la jeunesse de leur progéniture. Le premierterme de la série est le plus général; le dernier ne s'observe guère que chez l'homme, et particulièrement chez l'homme
62 SCIENCE ET MATÉRIAUSME.
des races supérieures; car le__sauvaoe Jue trjs facilement ses enfants. Aussi l'infanUcide est eiicore trçs fréquent chez les Hottentots. Suivant EUis, les T.aïtiens mettaient à mort les deux tiers des nouveaux-nés. C'est la lutte brutale contre la terrible loi de Malthus. En temps de famine, l'Australien dévore sans scrupule, ses enfants et sa femme. En général, les s^nti ments affecti^ bienveillants sont d'aut{int moms développés que
* la race est moins civilisée,, mqins^ intelligentejjjue par suite elle est moins industrieuse, moins prévoyante, que la vie est jîUis rude^^Au dernier degré social, l'adage : Homo homini lupus, est la règle. Il faut vivre. Les exemples à l'appui ne manquent pas.
Les Esquiniaux entérinent les^enfaiits vivants . avec leïïi* mère morte; ils bâfjssent aux vieillards un iglou neuf (tanière de glace) et Tes y laissent mourir de faim. Le patient trouve d'ailleurs le pi'odéjié tout simple : c'est ainsi qu'il a traité ses parents. Les Vitiens apprennent au jeune enfant à battre sa mère ; ils enterrent cérémonieusement leur vieux parents vivants; c'est un devoir qu'ils ont à remplir envers eux*. A Viti encore, pour^acguérir quelque considération, il est besohi d'ètje îin assassin reconnu. Un chef, Ra-Undre-Undre, homme très estimé, passait pour avoir mangé neuf cents personnes à lui tout seul.
Après cela, il y a bien en Europe des peuples qui admirent par-dessus tout les conquérants dont la botte les a vigoureusement écrasés.
Chez les ïaïtiens, lesNéo-Zélandais, les Australiens, les Esquimaux, etc., le__baiser était inconnu. Dans
♦ l'idiome alonguin, pas^Tîe mot pour' dii\ âùmr. En Sichuana pas de mot pour remercier.
C'est que^ Hiomme primitif, bien voisin encore de ,»son frère aine ranimal^n'a que deux soucis : manger et
' Liiljbock, L'homme avant l'histoire.
* Lubbock, loc. cit.
ne pas être mangéj,,et, même chez les races supérieures, ce vieuxfonds reparaît dans les crises, dans les calamités sociales. Puis, l'homme arri^-ïint, par la doinestication des animaux, par l'agriculture, etc., à s'asservir plus ou moins la nature, à assurer à peu près sondmerde chaque jour, sent s'éveiller eii lui les be- i' soins les plus relevés. Il devient graduellement sensible aux plaisirs artistiques et moraux. Il aime d'abord ses 13 enHnts, ses femmes, ses parents, les~étrangers même s'ils ont avec lui des sympathies de goûts, ^ de mœurs, \ , . d'idées ^car plus on se j.'essemblej plus on s'aime : 4. « S'esjouir et recevoir jilaisir et desplaisir des mesmes choses, comme le dit Plutarque, c'est ce qui assemble et conjoint les hommes en amitié. » Après l'amitié, fleurit l'amour de la nation^elui de l'himianité^; jnais c'est^là le couronnement deTêtre affectif. *^ous ces grands faits moraux s'engendrent et se supportent, tous sont indispensables, car l'homme ne serait pas devenu un être affectueux, s'il n'avait d'abord maintenu quand même, par les moyens les plus atroces, son droit de vivre.
Aug. Comte a dit avec raison^ que ks sentiments affectifs sontlesj)lus fort^stimulanjs de l'activité intellectuelle, ce qui est généralement vrai, car ils sont rares les hommes capables de se livrer au travail intellectuel pour le seul plaisir de jienser. Pourtant, dans la vie de l'humanité comme dans celle de l'individu, c'est l'intelligence et la raison qui doivent dominer. Les facultés intellectuelles sont à la direction de l'individu ce que les rémiges sont aux ailes de l'oiseau, ce qu'est le gouvernail au navire. Un coup d'œil sur l'histoire de notre race nous montre l'homme sentant d'autant 4, . plus, raisonnant d'autant moins, que nous remontons plus avanfdans îe passé . ^L'amour, ja haiiie, la vengeance, la cupidité, les fureurs religieuses, etc.: tels sont d'abord les mobiles dominants, et ils ont pour corollaires des guerres incessantes, l'oppression de l'individu
64 SCIEN'CE ET MATÉTIALISME.
OU (le certaines classes sociales, etc. Tels étaient les ressorts de la société dans notre moyen âge, tels ils sont de nos jours chez divers peuples, notamment en Âbyssinie *. En Europe même, l'idée d'utilité sociale est loin encore de jouer un rôle dominant qui lui appartient. Les gouvernements sont bien loin de se considérer comme des simples mandataires cliargés de veiller au bien-être général.
Les graiides manifestations morales et intellectuelles étant touj ours J' expression d'un certain état organique, nous sommes amenés en présence d^ là dispanté morale des races JiumaineSj à nous demander si les grandes diversités morales sont liées à des différences organiques, facilement appréciables, et déjà l'anthropologie nous donne à ce sujet quelques données générales. A la seule inspection d'un crâne australien, auront déprimé, à l'occiput développé, au museau saillant, on reconnaît l'honinieà peine dégagé des liens cle l'aninialité. Chez les^aces supérieures, le cerveau grandit, sa j-égion antérieure prend de l'ampleur, Fos frontal se redresse ;
I les circonvolutions cérébrales sont plus sinueuses ; roîTpeut faire des observations analogues suj les divers indivdus de la même race. Mais la relation cle la prédominance des sentiments alïectifs avec une conformatiojii crânienne et c érébrale domiée est encore bien iiTâl déterminée. Pourtant, on est porté à croire que l'être spéciakment affectif est caractérisé par un développëînent modéré des lobes cérébraux antérieurs avec prédominance des je^gions latérales et poslérieures du cerveau. En Eurox^e, l'être affectif j)ar ç^ceJLlence^^'^st
I la femme; riiomme^l'est beaucoup moins ; l'enfant ne l'est pas encore: or, pour la forme et le volume, le cerveau féminin se place juste entre le cerveau de l'enfant et celui de l'homme"^. C'est qu'en effet il y a un
• D'A])hadie, Douze ans dans la haute Ethiopie. - Hermanu AVelcker, Untersuchungen l'tber Wachsthum und Bail des menschlichen Schœdels. Leipzig, 186:2.
certain^ antagonisme entre l'impressionnabilité morale »• et l^ctiyité intelîectuellèrSentir jDeut bien être et avoir » . ét*e ft'équemment le stimufant de j^enser. A coup sur, ^. c'en est aussi souvent l'ennemi, •♦•