QUESTIONNAIRE DE PSYCHOLOGIE ETHNIQUE
(Kapport présenté à la Société d'anthropologie de Florence, au nom d'une commission composée de MM. P. Mantegazza, E. Giglioli, Ch. Letourneau, rapporteur.)
Messieurs,
Dans sa séance du 20 mars dernier (1873), la Société d'anthropologie a bien voulu nous charger de rédiger un questionnaire psychologique, faisant pendant aux nombreux questionnaires d'anthropologie purement descriptive déjà publiés par plusieurs Sociétés d'anthropologie, notamment par celle de Paris. Ce questionnaire, nous vous en avons donné lecture dans l'avant-dernière séance, et sauf quelques omissions, que vous avez bien voulu nous signaler et que nous avons depuis lors réparées de notre mieux, notre travail a été approuvé par vous dans sa teneur générale. Il nous reste maintenant à compléter notre tâche, en exposant brièvement la méthode adoptée par nous dans la rédaction de ce questionnaire : il nous reste à bien marquer la filiation des idées générales qui nous ont guidés à travers ce dédale de quesiions si diverses et si multiples. Cet exposé est indispensable pour que les observateurs pratiques, dont nous invoquons le concours, se pénètrent bien de l'esprit de notre travail et pour qu'ils le puissent compléter dans ce qu'il a nécessairement de défectueux.
Tout d'abord la psychologie, comme nous l'entendons diffère très notablement de celle, qui, aujourd'hui
» Publié dunsV Archivio et l'Anthropologia deFlorence, et dans la Revue d'Anthropologie, 1874, u" 1.
encore, est enseignée dans les écoles et exposée dans nombre d'ouvrages d'une lecture généralement assez épineuse ; notre psychologie est de la psychologie anthropologique, de la psychologie objective. Evidemment il ne s'agit point de se lancer, au risque de s'y égarer, dans des spéculations abstraites ou abstruses. Notre but est d'arriver par l'observation, par une observation méthodique et précise, à jauger la valeur morale et intellectuelle des divers groupes constituant cet ensemble bigarré, qu'on appelle l'humanité. Evidemment encore, pour atteindre ce but, nous ne pouvons nous adresser à l'observation interne, subjective, qui, habituellement défraye la plupart des psychologistes, et qui, maniée avec habileté et prudence, est on ne saurait le nier, un utile moyen d'investigation. La méthode psychologique du moi se scrutant lui-même, s'appliquerait diflicilement à l'Indien Peau- Rouge, au nègre d'Afrique, au Papou, à l'Australien. Ici, une seule chose est saississable et observable, c'est l'acte extérieur et apparent, ce sont les actions et les œuvres. Mais ces actions et ces œuvres sont sûrement la manifestation des faits cérébraux, que nous avons entrepris d'explorer ; car, pour agir, il faut préalablement vouloir, penser et surtout sentir. Remonter inductivement des œuvres aux agents, des actes extérieurs aux mobiles cérébraux est donc très possible, à la condition de s'appuyer sur une riche moisson de faits précis, bien observés et bien contrôlés. Ce sont des faits de ce genre que notre questionnaire a pour objet de demander à tous les voyageurs, à tous les explorateurs, qui s'intéressent à la science de l'homme. Notre travail consistait donc à grouper, à classer les faits observables, surtout à trier dans la masse les faits importants, les faits révélateurs, enfin à choisir parmi ces faits les plus parfaitement constatables. Votre commission n'a nullement la prétention d'avoir mené à bonne fin cette œuvre difficile. Pour qu'un tel questionnaire
lut parfait, il faudrait que l'étude analytique des propriétés ou facultés du cerveau humaiu fût faite et assez scientiiiquement faite, pour que les données générales n'en pussent être contestées par personne. Or, nous savons trop qu'il n'en est rien, que jusqu'ici cliaque psychologiste, grand ou petit, a eu son sj^stème à lui et que le plus souvent ce système a été établi plus ou moins à priori, avec un médiocre souci de l'observation et surtout de l'observation du dehors, de l'observation objective. Force nous a donc été, en traçant le plan de notre questionnaire, de renoncer à toute prétention de fine analyse psychologique. Nous nous sommes bornés à choisir les grands faits du fonctionnement cérébral liumain et ceux-là seulement,
Par exemple, il est incontestable qu'une des grandes propriétés des centres nerveux est la sensibilité consciente et que cette sensibilité peut se diviser en plusieurs grands départements admis depuis bien longtemps par les physiologistes et dénommés sensibilité générale, sensibilité spéciale, enfin sensibilité morale. Pour les deux premiers modes de la sensibilité, l'investigation est relativement facile. En ce qui a trait particulièrement à la sensibilité spéciale, il est possible d'explorer chaque sens isolément, d'en doser l'énergie, la délicatesse, en s'aidant d'instruments plus ou moins précis.
Les difficultés sont bien autrement grandes, dès que l'on entre dans le domaine de la sensibilité plus spécialement cérébrale, dès qu'il s'agit d'apprécier les besoins et les sentiments moraux. Ici, en effet, à mesure que la tâche de l'observareur s'agrandit énormément, ses moyens d'exploration deviennent moins précis, car il s"agitde faits cérébraux sans localisations l)ien déterminées, de phénomènes, qui sont en quelque sorte la résultante de l'être tout entier et qui, pour se produire, empruntent le concours de la sensibilité dans tous ses modes, de rintelligence avec toutes ses facultés.
€e sont des phénomènes sans bornes ni rives, de plus instables, modifiables par mille causes, variant suivant l'âge, le sexe, la race, etc.
Nous avons dû nous imposer l'obligation de ne donner pour objet à nos questions portant sur ce coté si intéressant de l'être humain que les manifestations affectives de premier oi-dre : l'amour des enfants, le plus ou le moins de sollicitude pour les parents, pour les vieillards, l'amour sexuel et sa forme socialement régularisée, le mariage. Du mariage nous avons tout naturellement passé à la famille, et nous nous sommes enquis de sa constitution, du degré de puissance et d'extension des liens de parenté, etc.
Après avoir examiné ces modes primordiaux du sentiment affectif chez l'homme, nous nous sommes efforcés de suivre ce sentiment dans la série de ses développements. Par toute la terre, en effet, les premiers sentiments qui s'éveillent sont : l'amour, l'amour conjugal, l'amour des enfants, l'affection pour les proches parents; puis à mesure que grandit l'intelligence, l'amour pour les semblables franchit les étroites limites de la famille; il s'étend à la tribu, à la nation, à la patrie. L'égoïsme devient moins étroit. L'homme aime alors quiconque est avec lui en communion de sentiments, de pensées, d'intérêts ; il a des amis, des compatriotes ; beaucoup plus rarement il aime l'homme en général. Gomme il est alors susceptible de réflexion et de retour sur lui-même, le spectacle des souffrances d'autrui le peine; il est capable de compassion, de pitié, de charité. Ce développement de l'être moral est infiniment intéressant à suivre. L'observateur devra s'y attacher, tâcher d'en bien préciser les phases, les causes et les résultats, en sortant, au besoin, des étroites limites où nous avons dû nous renfermer. Force nous a été de nous borner à signaler seulement les grands faits, les points de repère, mais sans prétendre aucunement à l'infaillibilité, sans croire que notre
cadre étroit puisse embrasser toutes les manifestations inliniment variées de la sensibilité affective.
Il est un ordre très important de faits mi-partie affectifs et intellectuels, qui a joué et jouera longtemps encore une rôle capital dans la constitution et le développement des sociétés humaines, dans la formation des caractères particuliers, propres aux nations et aux individus: nous voulons parler des religions. On peut classer et l'on a classé de bien des manières les religions si nombreuses, qui, dans les pays et dans les temps où la science n'existe pas encore, donnent pâture au besoin de sentir et au besoin de savoir, inhérents à tout être humain quelque peu développé. Parmi toutes ces classifications, nous avons choisi celle c|ui nous a pa'u marquer le mieux la gradation du développement moral et intellectuel de l'homme, celle qui nous fait le mieux voir, au degré inférieur, l'impressionnabilité grossière et l'absence d'idées, puis, au sommet de la hiérarchie mythologique, un large épanouissement intellectuel, éliminant toujours un plus grand nombre d'erreurs et donnant de plus en plus au raisonnement la place qu'il refuse à l'impressionnabilité sensitive et afiective. Nos questions portent donc sur les principales formes du sentiment religieux, dans l'ordre suivant, qui semble être à la fois chronologique et philosophique : d'abord sur le fétichisme, puis sur le culte des génies, puis sur le polythéisme, le monothéisme, enfin sur le panthéisme. En même temps nous nous enquérons de ce qui concerne le culte et surtout de l'idée, que l'on se fait ou que l'on ne se fait pas, à ces diverses étapes religieuses, au sujet delà vie future.
Après avoir passé en revue les grands traits de la sensibilité et de l'impressionnabilité humaines, il nous restait à aborder le côté plus particulièrement intellectuel. Ici, plus que jamais, à cause de l'état chaotique de la psychologie actuelle, nous avons dû renoncer à systématiser les facultés intellectuelles. Nous nous
114 SCIENCE ET MATÉmALISME.
sommes bornés à examiner les produits de ces facteurs puissants si mal étudiés, si mal classés encore.
D'abord nous nous sommes occupés de ce qui a dû être le premier grand résultat des besoins, des sentiments, de l'effort intellectuel de l'homme, c'est-à-dire de la constitution du groupe social, des principales lois formulées par ce groupe de l'idée et de l'application de la justice, des formes de la propriété, de la criminalité, de la hiérarchie sociale, etc.
Mais l'organisation des sociétés quelque peu complexes suppose accomplies nombre d'autres conquêtes intellectuelles de premier ordre, par exemple les langues, les numérations, les arts, la littérature écrite ou mnémonique. Nous avons appelé l'attention des explorateurs sur tous ces grands faits, mais en nous bornant toujours à des indication brèves et sommaires. Ainsi, par exemple, notre questionnaire linguistique, qui aurait pu être développé à l'infini, ne comprend qu'un fort petit nombre de questions; car il ne s'ackesse pas aux linguistes experts. Pour ces derniers ce ne serait tout au plus qu'un 7uemento abrégé indiquant les desiderata de l'anthropologie au point de vue linguistique. Mais pas n'est besoin d'être linguiste de profession pour rendre de grands services à la linguistique, et en présence de l'immense matériel des langues parlées sur le globe, des neufs cents ou mille langues déjà plus ou moins classées et se subdivisant en un nombre infini de dialectes, le linguiste le plus expert est bien forcé de confesser son ignorance relative. Nous nous sommes bornés à nous enquérir sommairement de la phonétique des langues, du système linguistique général auquel elles peuvent se rattacher, des principales formes grammaticales, dont la connaissance est si importante. Nous avons demandé pour chaque idiome quelques exemples, quelques textes soigneusement recueillis. Enfin, nous avons terminé ce chapitre de notre questionnaire en sollicitant quelques renseigne-
PSYCHOLOGIE EIOLOGIQUE. 115
m€nts sur le nombre des dialectes, la rapidité de leur évolution, sur le genre de prononciation, sur le degré de développement philosophique des idiomes.
L'avant-dernier chapitre de notre questionnaire a trait spécialement aux productions industrielles, artistiques, etc. Ici nos questions sont plus nombreuses, plus précises, plus détaillées; car l'observation devant' habituellement porter sur des faits palpables et concrets, la réponse est facile. Nous avons donc passé en revue les diverses créations industrielles par lesquelles l'homme a graduellement, et par toute la terre, travaillé à assouplir la nature, à dompter le milieu extérieur, si peu fait pour lui, où il avait surgi nu et mal armé. Successivement, nous avons examiné ce qui a trait à la satisfaction des besoins nutritifs indispensables, aux moyens de se protéger contre les intempéries, c'est-à-dire aux aliments et à l'art de se les procurer, à la maison, au vêtement et aux armes. Puis sont venues les industries de luxe, celles qui naissent seulement quand les besoins primordiaux ont une satisfaction à peu près assurée, les recherches de la parure, celles de l'alimentation, enfin la spécialisation des métiers, la division du travail, effet et cause du développement progressif de l'humanité. Quelques questions relatives aux échanges, au commerce, ont terminé cette partie de notre questionnaire.
Pour finir, nous avons abordé quelques sujets qui rentraient mal dans les subdivisions précédentes. Nous avons sigiialé à l'attention certains faits, certains actes propres à donner directement une idée de l'énergie des grandes facultés intellectuelles, de la mémoire, de l'imagination, de l'entendement. Enfin notre collègue, M. le docteur Lombroso, a bien voulu compléter notre œuvre en nous rédigeant un petit questionnaire relatif à la pathologie mentale.
Dans ce long travail d'investigation, nous croyons n'avoir omis aucun des grands côtés de l'homme moral
et intellectuel; mais nous savons que, dans le détail, notre inventaire fourmille d'omissions et de lacunes, que nous essayerions en vain de réparer et de combler. C'est là un lot dévolu à la grande maîtresse, à l'expérience, et quiconque se servira de notre questionnaire deviendra nécessairement notre collaborateur. Pour cela, il aura, prenant conseil de la nécessité seule, à élaguer, à ajouter, à trouver surtout des procédés pratiques d'observation, qui ne sauraient s'improviser. Notre ambition est simplement d'ouvrir une voie nouvelle. L'antbropologie, bien qu'elle soit la plus jeune des sciences biologiques, est déjà tellement riche de faits bien observés, qu'elle peut maintenant faire un pas en avant; sans cesser de cuber des crânes, sans quitter le compas et la balance, sans abandonner la morphologie de l'homme, elle doit s'efforcer de nous montrer cet homme agissant, pensant, vivant ; en d'autres termes, elle doit passer de la période statique à la période dynamique. Car les anthropologistes ne sauraient se borner indéfiniment à classer les hommes, comme un botaniste classe les jolantes dans un herbier, en ne faisant dans le domaine de l'anthropologie dynamique que des incursions rares, timides et mal ordonnées. Il faut que l'anthropologie revendique l'examen de toutes les grandes branches de l'activité humaine ; il faut qu'un jour le psychologue, le législateur, l'économiste, le philosophe puissent demander à l'anthropologie et en obtenir le matériel de faits bien observés, bien coordonnés, destinés à servir d'assises à leurs sciences spéciales. Ce sera, nous n'en doutons pas, pour la Société d'anthropologie de Florence, un honneur d'avoir pris, dans ce sens, une initiative féconde.
ANTHROPOLOGIE GÉiNÉRALE
LA RELIGIOSITE
Si l'on veut déterminer le rang que doit occuper l'homme dans la hiérarchie des êtres organisés, il faut l'étudier sous trois aspects principaux : au point de vue de l'anatomie générale, à celui de l'organologie, à celui des fonctions cérébrales ou psychologiques, Que nous apprend cette triple enquête ?
L'anatomie générale nous montre que l'être organisé, quel qu'il soit, est constitué par des éléments simples, fibres ou cellules, divers par la forme, les dimensions, les fonctions, et qui jamais ne se rencontrent dans la matière brute. C'est là une différence de valeur primordiale, et qui nous autorise à distinguer dans le monde deux grands règnes : le règne inorganique et le règne organique. Si maintenant nous bornons notre observation au règne organique, nous y trouvons des groupes d'éléments assez différents par la forme, l'aspect, la dimension, pour nous autoriser à établir encore deux grandes divisions, et nous ne répugnons pas à admettre que le monde organisé soit divisé en deux règnes : le règne végétal et le règne animal. Notons cependant que ces deux règnes sont déjà beaucoup moins distincts, que leurs frontières se touchent, et que certains êtres organisés embarrassent assez le classiticateur pour qu'il les dénomme zoophytes. « Il y a, dit Carus, une série entière d'êtres organiques, dans lesquels la nature végétale et la nature animale sont en-
118 SCIEXCE ET MATÉKIALISME.
core si peu distinctes l'une de l'autre que le nom d'animal ou de plante, qu'on leur donne par pure convention, ne saurait leur être attaché d'une manière absolue, et que le mieux est d'en faire un règne intermédiaire entre les végétaux et les animaux, en les désignant sous le nom de corps vivants primaires ou proto-organismes ^ ». (Garus, Traité élémentaire cVanatomie com- 2'arée, traduction Jourdan, t. I^, p. 12.) Ainsi, à vrai dire, on ne devrait établir rigoureusement que deux règnes, l'organique et l'inorganique; mais enfin, admettons les trois règnes classiques : minéral, végétal, animal, et occupons-nous seulement de ce dernier.
Ici, au point de vue de l'histologie, toute distinction primordiale devient irrationnelle. L'animal, quel que soit son rang dans la série, n'est qu'un agrégat d'éléments simples, partout identiques. Dans chaque espèce considérée isolément, les formes élémentaires sont plus ou moins nombreuses, mais elles sont semblables dans tous les organes analogues. Partout le tissu glandulaire est le même; dès que le tissu musculaire existe, il est composé de fibres et de cellules identiques dans toute la série; dès qu'apparaît un système nerveux, si rudimentaire soit-il, les cellules et les fibres qui le constituent se ressemblent. Chez les animaux les plus inférieurs, les tissus sont moins nombreux ; mais dès qu'un tissu spécial se montre, il est identique à celui qu'on observe chez les animaux les plus perfectionnés, sans en excepter l'homme, qui est simplement le résumé du règne, un être plus complexe, plus luxueusement doué, mais ne possédant ni éléments anatomiques, ni fonctions essentielles à sa nature, et le distinguant des autres êtres animés. Pour trouver des différences, il faut donc abandonner le champ de l'organisation générale, intime, pour étudier le mode de groupement des éléments, leur nombre, c'est-à-dire l'organologie.
• Protoccus, oscillatoires, les genres Volvox et Goniuni, tous voisins des Algues, etc.
Si l'on observe alors que même cet arrangement organologique se ressemble plus ou moins à mesure que l'on parcourt toute l'échelle zoologique et que. du polype à l'homme, ou tout au moins du vertébré le plus inférieur à l'homme, on peut établir une chaîne sériaire, dont sans doute bien des anneaux manquent, où quelquefois même on peut constater de légères oscillationsen sens inverse, mais où cependant il est impossible, en restant dans la généralité des cas, de ne pas voir une loi de progrès gradué et constant, on est de moins en moins porté à établir entre les divers groupes et individus du règne animal une différence de premier ordre. Mais il s'agit d'êtres identiques au point de vue de l'anatomie générale, et très analogues au point de vue de l'organologie, comme les singes anthropoïdes et l'homme, alors une distinction radicale est impossible, en se tenant du moins sur le terrain solide de l'histologie et de l'organologie. Certes, il y a de nombreuses différences de détails. La main, les membres, presque tous les organes offrent des dissemblances d'autant plus grandes que l'on prend pour terme de comparaison des races humaines plus parfaites, mais le plan général est le même. Chez le singe, le cerveau est moins volumineux, moins compliqué que chez l'homme ; les circonvolutiona sont moins sinueuses, moins tourmentées, mais elles sont comparables groupe par groupe ; certaines dents sont plus ou moins grosses, leur ordre d'apparition diffère. Chez les singes encore, les poches thyroïdiennes sont placées au-devant du larynx, etc. Ce sont là des dissemblances sans doute, et personne ne les nie, mais si tout était identique, le singe serait un homme, ce que personne n'a jamais prétendu. Les novateurs les 2)lus hardis disent seulement que l'homme descend d'un vertébré simien.
Ce qu"il importe de déterminer, c'est la valeur de ces différences. Elles suffisent évidemment pour faire du singe anthropomorphe le plus parfait, comparé même
aux races humaines les plus inférieures, une espèce, un genre à part. Yeut-on y voir des cai-actères de famille ou d'ordre? La thèse devient déjà fort difficile à soutenir. Mais pour placer le singe et l'homme dans des classes, des embranchements ou des règnes différents, il faut mettre absolument de côté Fanatomie, l'organologie, et invoquer les différences psychologiques que j'examinerai bientôt.
En résumé, les dissemblances anatomiques que M. Pruner-Bey* a détaillées avec un soin une exactitude, une érudition si remarquables, sont partielles, secondaires. Elles portent sur l'ordre de développement, sur le volume des parties, sur la complication plus ou moins grande d'organes analogues. Au contraire, les analogies sont générales, de premier ordre, et elles ne permettent pas de creuser un abîme entre l'homme et le reste du monde animé.
Au point de vue anatomique, du moins, le règne humain est insoutenable. « Je l'avoue, a dit Buffon luimêms, si l'on ne devait juger que par la forme, l'espèce du singe pourrait être prise pour une variété dans l'espèce humaine 2 ». C'est ce qu'ont du reste parfaitement compris les hommes de grand mérite qui se sont faits les champions du règne hominal, et ne trouvant pas en interrogeant les organes, de ditîérences vraiment éclatantes, ils en ont demandé à la psychologie, c'est-à-dire aux fonctions cérébrales. Tentative bien téméraire, puisqu'en définitive la fonction n'est qu'un acte organique, inséparable de son substratum matériel et proportionnelle en énergie à la perfection de l'organe.
D'abord on a dénié à l'animal les facultés intellectuelles et morales, qui font la supériorité et l'orgueil de l'homme, surtout quand on les étudie chez les individus les plus complets, les plus parfaits, et, suivant les erre-
* Ce mémoire fut lu à la Société d'anthropologie de Paris et fliïurc dans le tome VI de ses Bulletins. Année 1865.
* Nomenclature des singes.
ments de Descartes, on n'a voulu voir dans l'animal qu'une juire mécanique ; mais cette distinction n'a pas • résisté non plus à une critique sévère. Toutes les facultés de l'homme, on a bien été obligé de les retrouver chez l'animal, et M. Pruner-Bey nous en a cité, d'après M. Sheitlin, la longue énumération. Certains même, glissant sur l'irrésistible pente de la logique, en sont arrivés à gratifier l'animal du principe immatériel et immortel, l'âme qu'ils accordaient à l'homme. La question de l'âme étant du domaine de la méthaphysique et de la foi, je n'ai pas à m'en occuper ici. Seulement je prends acte de ce fait important que les facultés humaines se retrouvent chez l'animal, plus faibles seulement, parfois rudimentaires, mais de même nature dans leur essence, et au risque d'être accusé de poésie, c'est-à-dire de lèsescience, je dirai que les facultés de l'animal ressemblent à celle de l'homme, de l'homme plus ou moins parfait des races supérieures, comme la lampe d'une veilleuse ressemble à celle d'un phare. Je n'entends parler évidemment que des extrêmes, car les actes psychiques simples, inférieurs, sont identiques comme la structure générale.
Apres avoir vaillamment défendu cette position, il a donc aussi fallu l'abandonner. On a dû chercher, chez l'homme, des actes psychiques spéciaux, d'un autre ordre, inconnus à l'animal, et l'on a cru enfin les avoir trouvés dans les manifestations religieuses. L'homme, a-t-on dit, quel qu'il soit, Andamène ou Gaucasique, a des idées religieuses, la croyance au surnaturel. Rien de pareil chez l'animal. Oui, les tissus sont identiques; oui, les organes se ressemblent, mais il y a un critérium, une différence capitale, assez capitale pour que l'homme constitue non plus seulement une espèce, un genre, une famille, un ordre une classe, un embranchement à part, mais un règne, le règne du Verbe, le règne de Dieu.
J'entreprends de démontrer que les phénomènes psy-
122 SCIENCE ET MATÉllTALISME.
chiques, dits religieux, ne sont pas d'un ordre à part, ■qu'ils se rattachent simplement aux propriétés et aux facultés cérébrales, communes à l'homme et aux animaux supérieurs, que, dans cet ordre d'idées encore, on peut établir une graduation très marquée entre l'animal -et l'homme, que les croyances religieuses résultent simplement d'actes moraux et intellectuels, communs, avec des diflerences de degré, à tous les êtres occupant un rang élevé dans la série animale. Afin d'y arriver, je vais d'abord définir et analyser très brièvement les propriétés et les facultés cérébrales de l'homme. Si cette analyse ne me fait rien découvrir qui ne soit commun en même temps à l'homme et aux animaux supérieurs, ma thèse sera déjà à moitié prouvée; car si les ouvriers se ressemblent, l'ouvrage ne peut beaucoup différer. Mais pour établir plus solidement encore la vérité de ma proposition, je passerai rapidement en revue les différentes formes de l'idée religieuse dans l'humanité ; je m'efforcerai de ramener ces diverses croyances à des actes cérébraux, incontestablement communs à l'homme et aux animaux supérieurs, et en même temps d'établir entre «lies toutes une graduation non interrompue, dont les derniers échelons touchent à l'animalité, tandis que les plus élevés ne se trouvent en eftet que chez l'homme, .sans pourtant être essentiellement distincts des autres.
TABLEAU ANALYTIQUE DES PROPRIÉTÉS ET FACULTÉS CÉRÉBRALES CHEZ l'hOMME.
En se tenant dans la généralité, les faits psychiques sont simples et peu nombreux. Tous sont contenus dans la courte phrase suivante : L'hœmne sent et iiense. Donc deux ordres de faits cérébraux, les uns passifs, les autres actifs. J'appelle les premiers, xn'opriétés ; les seconds, facultés.
Les propriétés cérébrales comprennent les sensations ei les ùnjjressions. La sensation, résultat ordinaire
ANTHROPOLOGIE GÉNÉRAJLE. 123
de l'action du monde extérieur sur les sens spéciaux, a pour caractère d'être en elle-même indifférente, c'est-àdire de ne causer au sujet qui l'éprouve ni peine ni plaisir, je détinis au contraire l'impression, tout phénomène cérébral passif, agréable ou désagréable. L'impression résulte soit du jeu intime de la vie ou des grandes fonctions (malaise pathologiffue, bien-être, etc.), soit de la surexcitation d"un des nerfs sensitifs spéciaux (douleur d'une blessure, saveur agréable, etc.), soit des relations sociales (joie, terreur, peines morales, etc.), soit même, pour un petit nombre d'hommes, du fonctionnement des fiicultés intellectuelles (par exemple, la joie du savant poursuivant un problème scientitique). D'où la subdivision très naturelle des impressions en : impressions nutritives, sensitives, morales et intellectuelles. Si l'impression morale est violente, si elle ébranle tout l'être, elle prend le nom d'émolion. Voilà tout pour les faits cérébraux d'ordre passif. Les faits actifs ne sont guère plus nombreux.
Ainsi l'homme a la faculté de se déterminer plus ou moins spontanément, librement : ce n'est pas ici le lieu d'agiter la question du libre arbitre. Mais enfin, librement ou non, l'homme a la faculté de faire converger avec plus ou moins d'intensité toutes les puissances de son être vers un but donné. Cette faculté, c'est la volonté, que nous nommons désir, alors qu'elle est évidemment irraisonnée, inéluctable dans son essence, et passion, quand le désir est tenace et durable.
En outre, l'homme, c'est-à-dire le cerveau humain, garde l'empreinte plus ou moins profonde des faits cérébraux accomplis, passifs ou actifs, et il peut les évoquer à un moment donné. Il a de la mémoire.
Il peut même évoquer, grouper, démembrer selon sa fantaisie les traces conservées parla mémoire et en composer des tableaux nuancés, variés de mille manières, ne répondant dans leur ensemble à rien de réellement existant, quoique formés d'anciens souvenirs disjoints
et capricieusement assemblés. // a de l'imagination.
L'homme enfin a la faculté de comparer des faits divers et de percevoir les mille rapports qui les relient : rapports d'analogie, de dissemblance, de cause à effet, etc. ; cette faculté, c'est l'etitetidenient.
Enfin, il peut grouper, enchaîner, comparer, peser, juger des séries de rapports perçus par l'entendement, c'est-à-dire raisonner et comprendre ; mais la raison et l'intelligence, ainsi conçues, ne sont guère que l'entendement considéré dans tous ses modes, dans toute sa puissance.
Je réunis en un tableau ces faits généraux, auxquels peuvent se ramener tous les phénomènes psychiques humains.
Propriétés (faits passifs).
Facultés (faits actifs).
se-ii.ni.é I gS;
l nutritive.
Impressionnante. f^^J^ll'et intellec-
( tuelle, — émotions.
Mémoire imagination.
Entendement } ^ï^euce.
■TT^, .. I désirs.
^«^«"^'^ 1 passions.
Ce court tableau psychologique va me suffire pour le reste de ma démonstration. En effet, que les propriétés et facultés énumérées ci-dessus existent chez l'animal, nul ne peut le contester sérieusement. Certaines seulement, comme le groupe moral et intellectuel, sont plus développées chez fhomme. Analysons maintenant les manifestations religieuses dans leurs modes principaux. Si nous n'y trouvons que des faits psychiques compris dans le cadre précédent, et rien qui nous autorise à admettre une faculté spéciale à l'homme, la religiosité, nous serons en droit de conclure, qu'entre la psychologie animale et la psychologie humaine, comme entre
rorganisation de l'animal et celle de l'homme, il n'y a que des nuances, des degrés et point de différences capitales.
DES DIFFÉRENTES FORMES DE l'IDÉE RELIGIEUSE DANS l'humanité.
En fait de religion, chacun se dresse un abri à sa mesure et selon ses besoins.
(Rexax, " Etudes d'histoire religieuse. »)
Je viens de poser en principe, qu'entre les facultés de l'homme et celles des animaux supérieurs, il y a des différences dans la puissance, dans l'énergie, mais aucune dans l'essence. En effet, chez l'homme comme chez l'animal, tout acte intellectuel peut se ramener à une perception de rapport. Ce rapport est concret ou abstrait, plus ou moins difficile à apercevoir, mais les phénomènes sont de même ordre.
Examinons maintenant ce qu'on a appelé religiosité, croyance au surnaturel. Y a-t-il là un ordre d'actes intellectuels radicalement différents, quelque chose qui nous puisse autoriser à regarder l'homme comme un être à part ? Non. Les religions sont tout simplement des manifestations intellectuelles et morales au même titre que les langues, Jes littératures, les œuvres d'art, les systèmes philosophiques,J.es sciences et, de même que ces grandes œuvres humaines, elles doivent être prises en sérieuse considération dans l'étude de l'homme. Certes, en ne considérant que les grands systèmes religieux, on a le droit de les regarder comme l'apanage de l'humanité. Jamais les chiens, les singes et les éléphants n'ont créé des systèmes religieux comme le ^nthéisme brahmanique, le^nonothéisme sémitique, le polithéisme, quel qu'il soit, pas plus qu'ils n'ont peint des Madones, comme Raphaël, bâti des Parthénons, inventé des langues à flexion ou écrit un traité d'algèbre : toutes grandes manifestations intellectuelles, que l'on
peut invoquer comme signe distinctif au même titre que les religions, mais pour lesquelles aussi on peut faire ce que je vais tenter pour les conceptions religieuses, c'est-à-dire les considérer en général, par une vue d'ensemble et non pas seulement à leur plus haut degré de perfection ; les analyser chez toutes les races, les plus humbles aussi bien que les plus parfaites, en étudier le déveloj)penient, prouver que ce développement est en rapport nécessaire^ avec l'intelligence de laj'ace et étaiïïir ainsi une gradation, qui ramène bien, près de l'animai ité.
Au point de vue de l'idée religieuse, tous les peuples contemporains peuvent se classer en : peuples athées, peuples lëtichistes, peuj)les^ poljtheisfes, peuples monothéistes, peuples panthéiste s. ^^Analysons à grands ffaits ces^cinq états moraux :
"T. iJes" ïje uples athées. Malgré les dénégations des partisans du règne humain, il est impossible de nier l'existence des peuples athées. Quand nous n'aurions d'autres témoignages que celui du docteur Livingstone, la question serait jugée. Car il affirme nettement que l'absence d'idoles et de toute idée religieuse est un phénomène psychique, commun aux Buschmans et aux Gafres Béchuanas, et que non seulement ces derniers sont dépourvus d'idées religieuses, mais qu'ils ne peuvent même les concevoir. Notre collègue, M. Bertillon, a déjà appelé l'attention de la Société sur les passages suivants, que je vais citer de nouveau, puisqu'ils ont été ou])liés (tome I^r des Bulletins, page 230j : « Ces pauvres païens nous font toujours un bon accueil. Ils écoutent nos paroles avec attention, avec respect, mais quand nous nous mettons à genoux pour prier un être invisible, nous leur paraissons tellement ridicules, tellement insensés, qu'ils sont saisis d'un rire inextinguible.
« J'étais présent, lorsqu'un missionnaire essaya de chanter un hymne au milieu d'une réunion de Béchua-
lias, chez qui la musique, comme la i^rière, est inconnue ; l'hilarité de l'auditoire fut si grande que chaque visage en était inondé de larmes. Toutes leurs facultés sont absorbées par les besoins du corps, et il en est ainsi depuis que cette race existe. Je ne saurais répondre à ceux qui me demanderaient quels effets la prédication de l'Evangile peut produire sur de pareilles créatures. »
De même, l'élément religieux manque aux Gafres Makololos. « Nous conservons toujours, disaient ces derniers au docteur Livingstone, ce que vous nous dites à propos des autres choses, et, quand vous nous j parlez de sujets bien plus merveilleux que tout ce que i nous avons jamais entendu, vos paroles s'enfuient de nos cœurs sans que nous puissions les retenir, etc. » Ils^ seraient en même temps parfaitement étrangers à la compassion.
Le numéro YI (août) de la Revue Anthropologique de Lmulres contient une intéressante communication relative à la question qui nous occupe. L'auteur, un ecclésiastique anglican, le Rév.Farrar, s'élève, preuves en mains, contre cette idée que la notion divine et la croyance à la vie future soient inhérentes à la nature de l'homme. M. Farrar, que sa profession abrite contre tout soupçon de partialité, cite un grand nombre d'autorités, choisies parmi les missionnaires et les voyageurs. De ces citations, il résulte que l'absence de toute idée religieuse a été plusieurs fois constatée chez les Australiens, chez les naturels des îles Salomon (Perty) ; en Afrique chez les Mpongw^es (J. Leichton, missionnaire) ; chez les Gafres (Rév. G. Brown) ; chez les Esquimaux (Whitebourne, Ross) ; chez les Yeddahs de Geylan (Sir Emerson Tennent), etc. LaBiblenous montre la croyance en Jéhovah en vigueur chez les Juifs, mais M. Farra ■ prouve par un bon nombre de versets bibliques, que longtemps la notion de l'immortalité de l'âme a été inconnue au peuple de Dieu.
Beaucoup de faits curieux ont été mis en lumière
dans la discussion qui a suivi cette communication. Ainsi un des livres bleus (bine books) anglais, datant de quinze à vingt ans, a établi que, dans beaucoup de districts miniers de l'Angleterre, on trouve nondjre d'hommes, de femmes, d'enfants totalement ignorants de la divinité. A ce sujet, l'un des membres de la Société, le Rév. M. Kerr, encore un ecclésiastique, dit que, d'après sa propre expérience, il y a à Liverpool, et même dans les quartiers occidentaux de Londres, beaucoup de gens dépourvus de l'idée de Dieu. N'accorder aucune valeur à tous ces témoignages, c'est éluder la difficulté, non la détruire.
Naturellement l'intelligence des pauvres peuplades que j'ai citées est le plus ordinairement extrêmement faible. Esclaves, comme les animaux, du besoin et de la sensation du moment, ils raisonnent peu ou point. Les naturels des Moluques, à qui, selon M. Wallace, qui a séjourné parmi eux, on ne peut tout au plus accorder qu'une très vague idée de pouvoirs inconnus (A nf h ropological Review, n» 6), ont une intelligence si débile, que pour additionner 4 et 5, et même des nombres plus faibles, ils sont obligés de ranger devant eux de petits cailloux. Leur langue est dépourvue de termes généraux ; ainsi ils ont des noms pour chaque arbre en particulier, mais n'en ont pas pour désigner l'arbre en général.
Au contraire, les athées du docteur Livingstone ne manqueraient pas, selon lui, d'une certaine intelligence relativement à leurs intérêts.
Mais la même absence de l'idée de Dieu se constate chez des peuples bien autrement intelligents et civilisés. Ecoutons M. Barthélemy-Saint-Hilaire, qui, après avoir longuement étudié et analysé le bouddhisme, conclut ainsi : « Aujourd'hui et en face des révélations si complètes et si évidentes, que nous font les livres du bouddhisme, découverts et expliqués, le doute n'est plus permis. Les peuples bouddhiques peuvent être, sans
aucune injustice, regardés comme des peuples athées, ceci ne veut pas dire qu'ils professent l'athéisme et qu'ils se font gloire de leur incrédulité... ceci veut dire seulement que ces peuples n'ont pas su s'élever dans leurs méditations les plus hautes jusqu'à la notion de Dieu, et que les sociétés formées par eux s'en sont passées, au grand détriment de leur organisation, de leur dignité et de leur bonheur. »
Et ailleurs : « Çakyamouni a eu seulement la faiblesse et le malheur d'ignorer Dieu. Il aurait fallu qu'il l'eût combattu, pour qu'on put avec équité lui reprocher son athéisme. Les peuples, auxquels sa doctrine devait convenir, étaient aussi aveugles que lui, et il a été prouvé par la science de nos jours qu'ils ne connaissent pas Dieu, même de nom. M. de Rémusat a constaté, que les Chinois, les Tartares et les Mongols, auxquels on pourrait, je crois, ajouter les Tibétains, n'ont pas de mots dans leur langue pour exprimer l'idée de Dieu. {Foé-Koué-Ki, p. 138, Rémusat.) En présence d'un phénomène aussi curieux et aussi déplorable, que confirme d'ailleurs toute une religion, on pourrait se demander si l'intelligence de ces peuples est faite comme la nôtre, et si dans ces climats, où la vie est en horreur et où on adore le néant à la place de Dieu, la nature humaine est celle que nous sentons en nous. D'ailleurs, la foi de ces peuples, tout insensée qu'elle peut nous paraître, a été si exclusive, qu'ils lui ont consacré leur pensée tout entière. Ils n'ont de livres que leurs livres sacrés. » (Barthélemy-Saint-Hilaire, Le Bouddha et sa religion.)
Que l'on ne vienne pas objecter que cette religion de l'athéisme est en définitive une religion, qu'elle a une littérature, un clergé, etc. Quand le bouddhiste, après avoir contemplé le monde extérieur et l'incessante transformation des êtres , est pris de lassitude, de dégoût, et veut échapper par l'anéantissement au mouvement de rotation qui entraîne le monde animé, il fait
130 SCIENCE ET M.VrÉRIALISME.
simplement un raisonnement, pour lequel il n'est pas besoin d'invoquer des facultés spéciales. Gela prouve qu'il est beaucoup plus intelligent que le chien, le chimpanzé et aussi que le Béchuana, l'Australien, qui seraient également incapables d'enchaîner ensemble tant de raisonnements et de déductions, mais cela ne prouve pas autre chose, et il n'y a pas là de place pour le surnaturel. Occupons-nous maintenant des conceptions religieuses où l'on voit poindre cette croyance au surnaturel, c'est-à-dire à l'existence d'êtres invisibles.
2° Bu fétichisme. — C'est le premier degré de l'idée religieuse, et le plus intéressant à étudier au point de vue qui nous occupe. Il n'est pas besoin de l'examiner longtemps pour voir qu'il repose tout entier sur une émotion vive, donnant lieu à un raisonnement des plus élémentaires.
Ainsi, l'homme-enfant, d'âge ou de race, éprouve-t-il à la vue d'un être, d'un animal, d'un phénomène naturel, une impression, une émotion forte, admiration ou terreur, plus ordinairement terreur ; il en garde longtemps la mémoire. L'être qui lui a donné cette émotion, il le considère comme beaucoup plus puissant que lui ; il s'humilie devant lui, c'est-à-dire l'adore, il lui offre des présents, des sacrifices intéressés ; en un mot, il le divinise, et comme en raison de sa faiblesse et de son ignorance extrême, il est surpris ou terrifié par une foule d'êtres, de phénomènes naturels, son panthéon se peuple sans cesse. L'exemple suivant fait bien voir et comprendre comment se forment ces idées grossières. C'est un des premiers missionnaires français à la Nouvelle-Calédonie, le PèreRougeyron, qui le raconte. Pour se protéger contre les rapines des naturels, les missionnaires avaient fait venir d'Europe un chien boule-dogue. Or, la Nouvelle-Calédonie étant complètement dépourvue de quadrupèdes, l'animal sembla un être prodigieux aux Néo-Galédoniens. Il leur inspira une terreur profonde; et, raisonnant avec la logique élémentaire du
sauvage, ils résolurent de se concilier, si possible, cet être dangereux et supérieur. Aussi, un jour, ils lui envoyèrent une députation chargée de lui offrir des fruits, des ignames, et de lui faire un long discours, dans lecfuel on sollicitait son amitié et on vantait sa puissance. C'est évidemment par un procédé analogue cjue nombre dépeuples anciens et modernes sont arrivés à l'adoration des animaux. Les serpents de l'Ouidah, le lézard de Bénin, le vautour de l'Ashantie, le loup des prairies américaines, qu'adorent encore, selon l'abbé Domenech, les Selischs et les Sahaptins, les animaux sacrés de ranticpie iigypte, etc., ont été déifiés de cette façon.
Le fétiche n'est pas toujours un animal, mais c'est toujours un être, un objet pris dans la nature, un arbre, un rocher, une montagne, un fleuve. Outre ces grands fétiches il y en a de petits, très capricieusement choisis et tout à fait individuels : une pièce de bois jaune ou rouge, une dent d'animal, une arête de poisson, etc. Ou bien ces petits fétiches sont des parties du grand fétiche populaires, ou bien ce sont des objets divers, auxquels, dans un moment d'émotion cjuelconque, le nègre (les fétichistes sont généralement nègres) a attribué une puissance spéciale. J'ai eu tort de dire, que la croyance au surnaturel commençait à poindre dans le fétichisme. Il n'y a là aucune croyance à des êtres immatériels, tout est généralement concret, visible. Il y a seulement une émotion forte et un raisonnement faux. Or, quelle différence y a-t-il entre l'émotion et le raisonnement du nègre adorant un animal dangereux, un fléau quelconque, et l'émotion et le raisonnement du chien, cfui, ayant commis une faute, et craignant un châtiment, rampe aux pieds de son maître pour lui demander pardon? L'homme et l'animal sentent et raisonnent de la même manière ; chacun d'eux seulement s'agenouille à sa façon.
Mais l'homme, ayant plus d'intelligence, plus de mémoire, plus d'imagination, fait au sujet de l'é^i'iotion
éprouvée un raisonnement un peu plus complexe. Longtemps il garde le souvenir de la terreur éprouvée ; il en craint le retour et cherche les moyens de la prévenir. D'où les offrandes, les prières, les idoles faites à l'image de l'être redouté, s'il s'agit d'un être concret et tangible, et il en est toujours ainsi dans le vrai fétichisme. Toute cette psychologie est fort simple; elle ne diffère en rien de celle de l'animal. Ce sont les mêmes facultés, fonctionnant de la même manière; un peu plus puissantes seulement chez l'homme. Il n'y a là rien pour rimmatériel, rien même pour le surnaturel et, appliqué au fétichisme, le vieux vers tant de fois cité :
Pi'imus in orbe deos fecit timor.
(Pétrone, fragment v, vers 1.)
est l'expression exacte de la vérité.
La croyance aux génies est un degré supérieur de ridée religieuse. C'est la transition entre le fétichisme et le polythéisme. Ce n'est pas encore l'immatériel, mais c'est déjà le domaine de l'invisible. Ainsi le Chaldéen, entendant un coup de tonnerre, se le figurait immédiatement comme l'acte d'un être corporel, d'une organisation analogue à la sienne, ou à celle des êtres qu'il redoutait le plus, seulement d'une étoffe plus éthérée, plus impalpable. Les Djinns des Musulmans, les Péris des Persans étaient des créations imaginaires analogues. Le génie a du reste les passions, les faiblesses, les infirmités même de l'homme qui l'a inventé; il naît; il meurt quelquefois; il est bon ou mauvais. C'est un homme moins imparfait. Faut-il voir dans cette conception le signe distinctif entre l'animal et l'homme? Non. Pas encore. Il n'y a là qu'une différence de degré. Les émotions communes à l'homme et aux animaux s'accompagnent nécessairement de faits psychiques analogues. Le cheval, qu'effraie dans une nuit claire l'ombre d'un arbre; le bœuf, qui, pendant une éclipse
de soleil, menace de ses cornes un invisible ennemi *, et l'homme qu'un coup de tonnerre fait trembler, sont dans des états psychiques à peu près identiques. Tous trois ont peur; tous font un raisonnement plus ou moins élémentaire; tous les trois se figurent des êtres qui n'existent pas, des périls qu'ils ont l'habitude de redouter. Mais l'homt-me garde plus longtemps le souvenir du danger couru et de l'image créée à ce sujet par son imagination. Souvent il tâche de représenter cet être fictif par une idole, s'il a pour cela assez d'adresse et d'industrie. Très généralement il ne tarde pas à confondre le symbole et l'être symbolisé, et c'est l'idole elle-même, fabriquée de ses mains, qu'il adore et qu'il prie.
« Un ouvrier, dit le prophète Isaie, coupe des cèdres ou des chênes rouvres, les choisit parmi les arbres de la forêt et plante en leur place le piiî, qui croît à la faveur de la pluie.
« Ces arbres servent à l'homme à faire du feu ; il en prend et il se chauffe; il en allume dans son four pour cuire son pain. Et il en fait aussi des dieux qu'il adore! et c'est devant une sculpture qu'il se prosterne !
« Une partie de l'arbre est consumée par le fe u; avec cette partie, il a fait cuire sa viande, a préparé son rôti pour se rassasier ; il s'est chauffé aussi et s est écrié : Ah! que je suis bien; je me sens réchauffé !
« De l'autre partie, il fait un dieu, une idole, devant laquelle il se prosterne et qu'il adore, devant laquelle il s'écrie : Conserve-moi, car tu es mon Dieu » {Isaïe, chap. xLiv) 2.
Peur trouver des exemples d'une confusion analogue, il n'est pas nécessaire d'aller chez les sauvages ou de fouiller la Bible.
Voilà l'analyse succincte du premier degré de l'idée religieuse. Elle ne nous montre aucune différence radi-
* Arago. Atinuaire du bureau des longitudes, 1846, 2 Traduction de M. Mallet de Gliillv.
l;i4 SCIENCE ET MATÉIUALISME.
cile entre rhomme et ranimai. Les degrés snpérieurs s'expliquent et se comprennent tout aussi facilement. C'est toujours un raisonnement ]>asé sur une impression, seulement le raisonnement est d'autant plus complexe, d'autant plus juste, d'autant plus large que l'homme est plus intelligent, et il y a outre la forme religieuse et la race un rapport intime, sur lequel je reviendrai plus loin.
8" Du jjoli/théisnis. — Entre le fétichisme, le culte des génies et le polythéisme il n'y a aucune différence bien tranchée. C'est toujours l'homme surpris, effrayé, quelquefois frappé d'admiration (ce qui est rare dans le fétichisme) en face des phénomènes naturels. Mais ici l'homme est mieux doué; il généralise mieux; ses dieux sont moins multiples ; il en change moins, car il entrevoie déjà que la nature est régie par un petit nombre de forces. Seulement ces forces, il les vivitie, il les divinise; il leur donne un corps, quelquefois un corps d'animal, généralement un corps d'homme, et naturellement, il les gratifie de toutes ses passions, de besoins, de désirs analogues aux siens. Ils s'aiment, se haïssent, se jalousent. L'homme peut les faire variera volonté par des prières, des sacrifices. En résumé, le polythéisme, c'est l'adoration des éléments, vivifiés, imaginés, figurés par l'homme et le plus souvent à son image. On ne peut pas concevoir encore que les grandes forces naturelles agissent aveuglément , insciemment , et sont inhérentes à la matière. Mais l'homme confond moins que dans le fétichisme l'emblème et la force représentée. C'est au-delà du phénomène perçu qu'il en cherche la cause; cette cause visible ne lui suffit plus; il tâche de remonter à l'origine première.
Toutes les religions polythéistes peuvent se ramaner à ce petit nombre de faits généraux ; qu'on les observe dans la mer du Sud ou sur le continent Américain, dans la Grèce antique ou chez les Gaulois et les Scandinaves.
ANTHROPOLOGIE GÉNÉRALE. lo5
Plus la race est civilisée, intelligente, plus son polythéisme se simplifie, plus aussi il s'y mêle d'éléments humains. Le polythéisme grossier et primitif n'est guère que la divinisation des grands corps, des grands phénomènes naturels, des astres, de la terre, de la mer. Mais plus l'homme est intelligent, plus son petit monde intra-cérébral grandit et prend à ses yeux d'impor-, tance. Il divinise ses émotions fortes, ses passions. Les remords s'incarnent dans les Euménides ; la volupté et la génération deviennent Vénus en Grèce et Freya chez les Scandinaves; l'amour s'appelle Eros ; la fureur guerrière, c'est Mars. On arrive même à diviniser des idées morales. La sagesse revêt un corps, c'est Minerve, en Grèce; en Scandinavie, la ruse se personnifie dans Loke. Ailleurs les grandes phases de la vie organique sont déifiées. La génération, 4a nutrition et la mort deviennent dans l'Inde Brahma, Yichnou et Siva. On divinise môme des idées purement abstraites, intellectuelles, comme le Temps. Mais tout cela se mélange, et le Temps-Saturne siège dans l'Olympe à côté d'Apoilon-Soleil. Les deux polythéismes se relient, se confondent. Le dernier s'observe surtout chez la race Gaucasique et on l'explique aussi sans recourir à des facultés spéciales. L'homme arrive même quelquefois, comme en Perse, au dualisme simple. D'un côté, tout ce qui parait mal ; de l'autre, tout ce qui parait bien : Ahriman et Ormuzd. Un pas de plus et le monothéisme apparaît.
Analyser les degrés religieux supérieurs, ce serait aborder un sujet brûlant et qu'il ne convient guère d'étudier ici, aussi me bornerais-je à en dire quelques mots,
4° Du monothéisme. — Ce n'est qu'une généralisation plus large. L'homme, de plus en plus éclairé et intelligent, éprouve de la difficulté à concevoir l'existence simultanée de ses dieux multiples, aussi se rattache-t-il à l'idée d'une cause unique, matérielle ou immatérielle, d'une force créatrice, distincte du monde qu'elle régit et a tiré du néant.
loO SCIEXCE ET MATÉRIALISME.
5» Du panfJiéisnw. — Ici l'intelligence humaine ne conçoit plus Dieu et la matière comme distincts l'un de l'autre. Elle confond le monde et les forces qui l'animent. La divinité n'est plus, dans cette manière de voir, qu'un pouvoir intelligent, infus dans l'univers, et le monde visible n'est plus que la manifestation nécessaire de cette divinité, qui comprend tous les êtres et est noyée dans leur sein, mais sans forme ni limites. C'est plutôt un système philosophique qu'une religion, aussi quoiqu'on trouve le panthéisme au fond des dogmes du Brahmanisme, ce n'a jamais été la religion des masses.
Certes, si l'on ne tenait compte que des grands systèmes religieux panthéistiques, monothéistiques, même polythéistiques, on pourrait y voir quelque chose de spécial à l'humanité. Jamais animal n'a conçu l'idée d'un être immatériel et intelligent; mais il n'y a point de lacune dans l'échelle, car, du fétichisme au panthéisme, on suit une longue série de développements intellectuels parfaitement gradués, reliant l'émotion forte éprouvée par le sauvage et sur laquelle il base un raisonnement grossier, aux conceptions religieuses les plus sublimes, de sorte que pour trouver un vrai critérium, il faudrait retrancher du genre humain la moitié des hommes.
Au bas de l'échelle, on voit dominer l'impressionnabilité, à peu près identique chez l'animal supérieur et chez l'homme inférieur. Puis, peu à peu, l'impressionnabilité cède du terrain à l'intelligence et, au sommet, l'émotion a presque disparu, tout est conception intellectuelle, raisonnement complexe. Il serait supertlu de faire remarquer que les autres grandes manifestations intellectuelles, la littérature, les arts, les sciences, ont toujours eu un développement exactement parallèle aux idées religieuses. Mais un point, sur lequel il importe d'insister quelque peu, c'est que l'homme n est point arrivé d'emblée jiux conceptions religiêùses les plus
hautes. C'est lentement qivjl a ]3a rcouru l'échelle, en s'élevant d^âutant plus qu^Tétait plus perfectible.
Consultons les œuvres littéraires de tous les peuples. Les plus antiques datent ordinairement de la période polythéistique, et ce sont aussi les plus lyriques, les plus émues; car Timpressionnabilité est encore très puissante chez l'homme. Peu ou point de littérature chez les races fétichistes ; car cette forme de l'idée religieuse existe seulement chez les races les moins avancées, les plus voisines de la bestialité, mais il est probable que partout^ avant ji'arriver au polythéisme, l'humanité a passé par le fétichisme, période qui ne laisse pas"plus 3'e traces dans les annales des peuples que la première enfance dans la mémoire de l'individu.
A partir du polythéisme, il est généralement facile de suivre le développement de la pensée religieuse chez les grandes familles humaines. Ainsi le Rig-Véda nous montre les Aryas à l'état pastoral, groupés en familles, en tribus, adorant les éléments, les phénomènes naturels, l'éther, l'air, le feu, personnifiés sous les noms d'Indra, de Roudra, d'Agni; le ciel et la terre sous ceux de Divaspati et Prithivi. Pas de trace alors de la grande trinité indienne; les dieux ne sont pas encore pourvus de généalogie. Ils n'ont pas non plus les formes fantastiques, sous lesquelles le dévot se les représentera plus tard. Jamais ils n'ont de têtes ou de bras multiples. Le croyant les voit ordinairement sous la forme humaine, et c'est ainsi que les décrit le poète, qui va les chanter de tribu en tribu. Plus tard apparaissent Brahma, Siva, Yichnou, et en même temps ou peu après la notion panthéistique. Car l'Inde ne paraît pas avoir passé par le monothéisme, et là^ après avoir déifié séparément les diverses énergies de la nature j^Fhomme les a fondues (fans une cause unique, une divinité noy^ée dans le sein de la nature, non créatrice, mais dont toutes les créatures sont Tes émanations.
Les Grecs ont été polythéistes pendant toute leur
138 SCIENCE ET MAÏÉIUALISME.
période historique, depuis les Pélasges jusqu'au christiauisme, mais déjà Jeurs philosophes avaient atteint la notiorTd'un dieu unique. "[^
Avant Mahomet, les Arabes étaient polythéistes et idolâtres. Les Juifs retombaient de temps en temps, en pleine religion de Jéhovah, au culte dos idoles adorées jadis. Nos ancêtres Gaulois, au milieu de leur polythéisme, commençaient à donner la prééminence au dieu Esus, c'est-à-dire à entrevoir le monothéisme. Les Scandinaves avaient fait de même pour le dieu Odin. Les insulaires les plus avancés de la mer du Sud, les Taïtiens, considéraient Taaroa comme le maître des dieux, le maitre du monde, qui n'était que sa coquille (Moerenhout, d'Anvers). Certaines tribus de l'Amérique du Nord reconnaissent de même un grand esprit comme supérieur aux autres dieux (Domenech). Les autres races n'ont guère entrevu ni le monothéisme, ni le panthéisme.
Il y a même, entre la forme de l'idée religieuse et la race, un rapport ])ien remarquable. Aujourd'hui le fétichisme est le lot de la rac^nè^re. L'athéisme par cécité inTêllectuelle, très différent de l'athéisme philosophique dont je m'occupe ici, ne se trouve aussi que chez quelques peuplades nègres. Le polythéisme paraît encore exister chez de nombreuses fractions de la race Américaine, dans la Nouvelle-Zélande, etc.
La race jaune serait une exception bien remarquable. Les Mongols ont en majorité adopté la religion boiidlnque, dont le fond paraît être l'athéisme, et cependant ils sont arrivés à un développement social et intellectuel assez remarquable. Ce défaut d'aptitude aux conceptions religieuses coïncide nécessairement avec une impressionnabilité faii)le. Aussi la littérature chinoise est-elle terne et froide. Pas de poésie dans le Ghou- King; c'est un fade et ennuyeux recueil de préceptes de morale appliquée et d'économie sociale. Je n'entends parler évidemment que des grandes masses, car certai-
nés sectes, par exemple celle des Tao-ssé, paraissent ne le céder en rien en superstition aux exaltés religieux de tous les pays.
De même, en disant qu'une race est monothéiste ou polythéiste, on n'entend parler évidemment cjue de la généralité, car on peut souvent trouver, surtout dans les races supérieures, chez les individus isolément considérés, toutes les formes de l'idée religieuse. Ainsi la race blanche s'est seule élevée en masse aux grandes conceptions religieuses, mais aujourd'hui encore on trouverait très facilement en France des athées par impuissance intellectuelle, des fétichistes en grand nombre et aussi des polythéistes. De même on prouverait sans peine cjue chacun de nous passe successiveme|it, de l'enfance à fâge adufte^par les divers degrés de l'idée religieuse, en commençant par l'athéisme inconscient pour s'élever ensuite plus ou moins haut.
Aussi, à cause de l'inégalité native des races humaines et même de l'inégalité évolutive de l'individu comparé à lui-même aux différentes périodes de sa vie, il est impossible c|u'une même formule religieuse puisse convenir à tous les hommes. La religion cfui aura chance de réunir le plus de sectateurs, sera celle dont les dogmes seront vagues, flexibles, s'adaptant à un grand nombre d'interprétations, celle dont le culte sera assez complexe pour se prêter à toutes les formes d'idées religieuses, depuis le fétichisme jusqu'au panthéisme. A l'aide de ces artifices on pourra réunir des hommes dont les facultés, les tendances, les manières devoir seront très diverses; mais l'unité n'existera que dans la forme, le drapeau. Vouloir inoculer le protestantisme, froid et sans cérémonies, aux nègres fétichistes, est une entreprise presque sûrement stérile, comme Fa montré une récente discussion à la Société anthropologique de Londres *.
* A7ithropological Review (1866).
Les insulaires de la mer du Sud, qui d'eux-mêmes étaient arrivés au polythéisme et presque au monothéisme, sont un peu moins réfractaires à la religion chrétienne.
En résumé : dans le domaine psychologique, c'està-dire cérébral, comme dans celui de l'anatomie générale et de l'organologie, point de différence cajiitale entre l'homme et les animaux supérieurs, si l'on veut teiîir compte de tous les types humains, des plus intimes aussi bien que des plus nobles.
L'homme et l'animal ont des facultés analogues, plus
♦ puissantes seulenient chez l'homme, et on ne peut par
l'analyse psychologique constater chez l'homme une
faculté spéciale dite religiosité. Ce néologisme inutile
doit donc être rayé du vocabulaire scientifique.
Les faits religieux ne sont pas d'un ordre à part, mais on les ramène très facilement à des faits cérébraux, communs à Thomme et à l'animal.
Entin, au degré le plus humble, le plus élémentaire des croyances religieuses, degré qui se relie au plus élevé par une chaîne ininterrompue de transitions, c'est-à-dire dans le fétichisme, la religion n'est plus qu'un raisonnement grossier basé sur une émotion forte.
Donnons donc à l'homme, dans le monde animé, la place qui lui convient. Trop grand pour être ravalé absolument au niveau des autres êtres organisés, trop chétif pour être juché dans les nues^l'honiine n'est ni •un dieu, ni un demi-dieu^ni un ange, ni nié me un être a part dans l'univers ;^est le premier j le plus iiitelli- ♦•gent et le plus perfectible des animaux.