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SUR LA MÉTHODE QUI A CONDUIT A IMAGINER UN RÈGNE HUMAIN

La qualité prise pour caractéristique est prise, abstractions faite des différences, et n'a de raison d'être qu'à la condition d'être constante. Meckel, « Auatomie comparée. ».

Avant d'examiner la méthode linnéenne et la manière dont elle a été imitée par M. de Quatrefages et les fondateurs du règne humain, il est intéressant de voir ce que pensait Linné au sujet du rapport entre le singe et l'homme, ce qm, du reste, ne nous fait pas sortir de la cfuestion.

L'opinion de Linné sur la dignité de l'homme est très variable ; pour lui, l'homme est tantôt un être demi-divin, tantôt ce n'est cju'un singe dégrossi. Peutêtre a-t-il raison dans les deux cas ; mais, après l'avoir lu, on a quelque peine à concillier des assertions si différentes. C'est qu'à l'époque de Linné, la Théologie était encore une dame fort respectable, d'un caractère irascible, et qu'on ne pouvait heurter trop fort sans quelque danger, ce qui mettait nombre de savants dans une situation souvent très délicate. Le procédé ordinaire, et il était traditionnel, consistait à saluer de fort loin la vénérable dame dont j'ai parlé. C'était, passezmoi l'expression, payer une prime d'assurance contre l'incendie. Après Cfuoi on cheminait avec assez de sécurité, en ayant soin de s'abriter de temps en temps derrière l'égide d'un distinguo prudent.

Nombre de savants très respectables ont employé ces petits moyens, et nous devons le leur pardonner. C'est

* Bulletins de la Société d'aiithr apologie de Paris (15 mars 1866). Réponse à nn discours de M. de Quatrefages en faveur de la théorie du Règne humain.

grâce à ces innocents artifices, que la science a pu naître et grandir. Linné a-t-il imité tant d'autres savants et philosophes? On serait tenté de le croire en lisant ses Anthropormorphia ; cependant, ailleurs, son langage paraît si sincère, cfu'on a de la peine à douter de sa bonne foi, qui est du reste très possible. Car beaucoup d'hommes, de grand mérite, associent très facilement la foi et la science. Le moyen est bien simple et Ijoaucoup l'emploient sans en avoir conscience ; il consiste à oublier l'une quand on s'occupe de l'autre.

Quoi qu'il en soit, les considérations précédentes doivent nous empêcher d'accorder une trop grande valeur aux substiles distinctions de Linné, quand il est obligé d'effleurer la théologie; et, quels qu'aient été ses sentiments, il nous a donné l'exemple, dans la pratique, de refuser inexorablement aux considérations théologiennes une valeur quelconque en histoire naturelle. Cela, le texte même de Linné le prouve nettement. Voici ce que Linné pensait du singe comparé à l'homme ; je me suis permis de traduire, pour être plus rapidement com^pris, les extraits que je vais citer :

« De tout ce que porte le globe terrestre, rien n'est plus analogue au genre humain cjue celui des singes ; leur face, leurs mains et leurs pieds, leurs bras et leurs jambes, leur poitrine et leurs viscères ressemblent extrêmement aux nôtres. Leurs mœurs, Vingénieuse intention, qu'ils 'montrent dans mille bagatelles, mille jeux et même l'imitation des autres (c'est-à-dire le penchant à se conformer au goût du siècle), nous les peignent tellement semblables à nous, qu'à peine peuton trouver une différence naturelle entre l'homme et son imitateur, le singe.

« Beaucoup peut-être penseront qu'entre le singe et rhomme, la différence est plus grande qu'entre le jour et la nuit; et cependant ces mêmes hommes, après avoir comparé entre eux les plus grands héros européens et les Hottentots du cap de Bonne-Espérance, se persuade-

ront difficilement qu'ils ont la même origine ; ou bien, s'ils veulent comparer une noble vierge de la cour, parfaitement parée et policée, avec un homme sauvage, abandonné à lui-même, à peine pourront-ils songer cjue l'un et l'autre sont de la même espèce. Les hommes grossiers et dépourvus d'éducation sont plus éloignés à tous égards des gens habiles, plus, dis-je, que le poirier sauvage, avec ces âpres aiguillons et son fruit coriace, ne diffère de l'arbre qui, dans un jardin cultivé, verdoie et se couvre de fruits agréables.

« On a trouvé et ingénieusement décrit divers hommes, c[ui avaient passé toute leur vie dans les forêts, au milieu des brutes. »

Suit une énumération de faits, après laquelle Linné ajoute :

«J'omets, comme trop connus, une multitude d'autres faits du même genre, de l'ensemble desquels il résulte: « 1o Que, jusque-là ces hommes avaient été privés de la parole ;

« 2» Qu'ils étaient velus ;

« 3° Qu'ils couraient sur les pieds et sur les mains, grimpaient rapidement aux arbres, étaient épouvantés à la vue des hommes, auxquels ils ressemblaient moins qu'aux bêtes et aux singes. D'où il résulte, qu'entre eux et les singes on trouverait difficilement une différence naturelle.

« Il ne m'échappe pas cependant, qu'entre la brute et l'homme il y a une grande dissemblance au point de vue moral. L'homme est cet animal, que l'auteur de toutes choses, je veux dire Dieu, n'a pas dédaigné d'orner d'une âme raisonnable et immortelle et qu'il lui a plu d'organiser comme les autres animaux, quoiqu'il lui réservât une vie plus noble et d'autres choses qui veulent être considérées d'un esprit pieux et tranquille; mais ce n'est pas ici le lieu de parler de tout cela. Je ne dois pas, imitant le cordonnier qui s'élève plus haut que sa sandale, franchir de justes bornes ; il me faut

rester dans des limites fixes, c'est-à-dire considérer l'homme relativement à toutes les parties de son corps, comme le font les naturalistes, »

Voilà une de ces subtiles distinctions, dont j'ai parlé. La théologie est éconduite avec tous les égards convenables ; Linné est à l'aise; il continue: «Cela fait, à peine puis-je trouver une seule marque pour distinguer l'homme des singes, sinon peut-être qu'il en diffère seulement par la dissemblance des canines, ce que l'expérience déterminera un jour; car ni la face, ni les pieds, ni la station droite, ni quoi que ce soit dans la structure externe de l'homme ne diffère de toutes les espèces de singe. »

Suit la division des singes en trois tribus, qui, d'après Linné, diffèrent seulement entre elles par la plus ou moins grande longueur de la queue (Cercopithèques, Papions, Simiens) :

« La belle tribu des Simiens est celle qui nous ressemble le plus. Chez eux, la face est glabre, les épaules écartées par des clavicules intermédiaires ; il y a deux mamelles à la poitrine, les mains sont divisées en doigts et armées d'ongles arrondis ; ils ont des cils aux paupières ; même ils ont une luette, un utérus, des muscles semblables ; quoique ne parlant pas, ils viennent vers nous à la parole et ils différent comme nous des brutes ; le plus souvent debout, ils ne marchent que sur leurs pieds, prennent leur nourriture avec les mains et la portent à la bouche ; ils savent boire dans le creux de leurs mains ; et quand l'eau vient à leur manquer, ils creusent des puits ; comme nous, ils sont omnivores. Non seulement ils mangent les mêmes végétaux, tels que légumes, céréales, noix, glands, toutes les fleurs, les racines et les bulbes, le pain, les bouillies, les friandises, le bouillon, les préparations lactées, mais encore les limaçons et les huîtres, qu'ils ouvrent gentiment, les insectes, les grenouilles, parfois même les viandes. Sans cesse ils donnent la chasse à leurs poux et ne souffrent

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pas d'ordures sur leurs corps; aimant toujours à folâtrer comme les enfants, acrobates très habiles dans leurs honds, toujours ils gesticulent si agréablement qu'on ne cesse de rire en les regardant. Naturellement malveillants, enclins au mal, extrêmement adonnés au vol, très libidineux même pendant la gestation. Extrêmement vindicatifs et ne se réconciliant pas facilement ; toujours impudents, et cependant (ici je n'ose plus traduire) timidi cacatores (Linné leur accorde la pudeur). Imitant toutes les folies, difficiles à apprivoiser, ils aiment leurs petits, le père autant que la mère, même après neuf accouchements. Ils ont horreur des crocodiles, des serpents, et. ce qui est plus étonnant, des fébricitants atteints de maladies contagieuses.

« Il serait trop long de décrire ici les habitudes, les mœurs des singes : je dirai seulement quelques mots de ceux que j'appellerai nos proches, c'est-à-dire de ces simiens, qui, comme nous, marchent droit, se tiennent sur deux pieds et même nous ressemblent extrêmement par la physionomie et la paume des mains »

Suit un long paragraphe relatif au plus élevé des simiens, selon Linné, au troglodyte. Aucun naturaliste, toujours selon Linné, ne saurait le considérer sans stupeur. Qu'il est malheureux que Thomme n'ait pu ou plutôt n'ait pas voulu mieux étudier ces êtres si seml)lables à lui (hominîltfs similimi) \ Cela tient, dit Linné, à ce que la plupart de ceux qui voguent vers les Indes-Orientales, patrie du troglodyte, appartiennent à cette classe de mortels qui usent leurs jours dans la gloutonnerie, les plaisirs du ventre, et ne songent anxieusement qu'à entasser des richesses, i./er fas etnefas. En faisant cet aveu, Linné oublie que, nombre de fois, il a donné, comme caractère et glorieux apanage, à l'homme l'amour de la science. Puis il ajoute que l'étude attentive du troglodyte domestique pourrait rendre évidente la différence entre l'homme et la brute (uncle jJCiteret discrimen Initum et rationaleni

inter) ; ce qui nous permet de suiiposer, qu'à ses yeux, elle n'était rien moins qu'établie. Puis il continue en ces termes ; et ce sera ma dernière citation :

« Pour moi, je ne sais par quellle caractéristique les troglodytes se distinguent de l'homme, en histoire naturelle, tant sont voisins les genres humain et simien quant à la structure : la face, les oreilles, la Louche, les dents, les mamelles, la nourriture, l'imitation, les gestes, surtout chez les espèces qui marchent debout et auxquelles appartient proprement le nom d'anthropomorphes : en sorte que l'on trouve bien difficilement des différences de genre. Quoi qu'il en soit, aucune espèces de brutes n'appproche autant de l'homme que les singes et surtout l'anthropomorphe, chez qui nous admirons non seulement une structure très semblable à la nôtre, mais aussi des mœurs semblables ; car ils choyent leurs petits d'une affection plus que paternelle, les portent dans leurs bras, les réchauffent sur leur sein, les soignent, les défendent, et cela est vrai, non seulement pour la mère, mais aussi pour le père lui-même. »

Simia quam similis turpissima bestia nobis.

Ennius*.

C'est par cette citation significative que Linné termine sa monographie des anthropomorphes, d'où nous pouvons conclure qu'il n'a pas même pressenti l'invention du règne humain.

Je vais maintenant étudier la classification linnéenne des règnes et m'efforcer de démontrer, que si la méthode suivie par M. de Quatrefages a bien, théoriquement, de la ressemblance avec la méthode linnéenne, elle en diffère essentiellement dans le fait, dans l'application.

Examinons, pesons bien les caractères, sur lesquels

' Linné. Amaenitales Academiae, vol. vi, p. &3 (Anthropomor- ]ihia). Ilulmiae, 1763.

Linné a basé sa classification des règnes. Je cite tex- , tuellement le Systema nciturœ :

« Corpora naturalia in tria naturœ régna dividuntur ; LajJideum nenipe, vegetaMle et animale. »

« Lapides crescunt : VegetaMlia crescunt et vivunt : Animalia crescunt, vivunt et sentiunt. »

Et ailleurs :

« Vegetabilia corpora organisata et viva, non sentientia. Animalia corpora organisata et viva et sentientia sponte que se moventia. »

Plus loin, sous le titre Regnuni animale, nous lisons :

« Animalia organisatione viva, nervis sentiunt, percipiunt, seque ex arbitrio movent, motu ptossi- Mli. »

Je laisse de côté le règne minéral, dont la caractéristique (Lapides crescunt) est très hasardée, ce qui nous montre avec quelle circonspection on doit imiter la méthode de Linné ; car ce grand homme, ayant tout à créer, étant le premier vrai législateur de l'histoire naturelle, ne put, malgré son génie, toujours éviter l'erreur. Voyons sur quel caractères, Linné hase la distribution des règnes végétal et animal.

Pour Linné, le végétal est un corps organisé, c'est-àdire vivant, se nourrissant, mais dépourvu de la sensibilité, ce qui est évidemment incontestable pour la presque totalité des végétaux. L'animal possède les mêmes caractères que le végétal et, en plus, la sensibilité et le mouvement volontaire. Gela aussi est vrai, du moins pour l'animal complet, le seul dont parle Linné, puisqu'il définit l'animal un être organisé, pourvu de nerfs.

Imitons-le et, pour un moment, oublions ces êtres ambigus, ni végétaux ni animaux, dont l'existence cependant prouve que nos classifications, même les plus raisonnables, ne sont jamais que le calque impar-

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ffiit de la nature* ; ne considérons que les êtres organisés bien définis.

Ce qui frappe dans cette classilication, ce qui la fait et la fera vivre, c'est la valeur vraiment primordiale des caractères, sur lesquels elle est basée. L'organisation et la nutrition, faits généraux, communs aux deux règnes, sont des caractères tellement dominants que pas une espèce, pas même un individu ne peuvent les perdre sans cesser d'être.

La sensibilité et le mouvement volontaire, faits moins importants que les précédents dont ils dérivent, ont cependant une valeur énorme ; car ce sont les fonctions primordiales du roi des tissus, du tissu nerveux. Or, comme le dit Cuvier, « le système nerveux est au fond tout l'animal ; les autres systèmes ne sont là que pour le servir ou pour l'entretenir; il n'est donc pas étonnant que ce soit d'après lui qu'ils s'y règlent. » (Annales du Muséum, 1812, vol. XIX, p. 73.)

Que la sensibilité et le mouvement volontaire disparaissent et l'être perd les vrais caractères de l'animalité pour retomber dans le règne végétal ou parmi ces êtres douteux, traits-d'union entre les deux règnes. Ici la caractéristique est constante, parce qu'elle est liée à des caractères d'organisation, constants aussi, et dominant tout. Un animal, un animal complet, bien défini, quel qu'il soit, insecte ou mammifère, moucheix)n ou lion, est toujours doué de la sensibilité et du mouvement volontaire, c'est-à-dire qu'il a conscience de l'action exercée sur lui par le monde extérieur et qu'il réagit sciemment contre cette action.

En est-il de même de la religiosité, de la moralité, etc.? Évidemment non. Leur perte ou leur absence sont possibles. Cette absence peut être considérée comme plus ou moins fâcheuse pour l'individu, mais jusqu'ici per-

* Classis et ordo est sapientiœ, genus et species naturîe opus.

Linné.

sonne n'a osé soutenir qu'elle abolit en lui la qualité d'homme.

Prendre le fait brut, comme l'a fait notre éminent collègue, sans vouloir l'examiner, l'analyser, c'est créer en histoire naturelle un précédent fâcheux et s'exposer à de graves erreurs. Quand il s'agit de divisions aussi capitales, que celle de règne, on ne saurait, il me semble, peser trop soigneusement la valeur des caractéristiques.

Aucun des grands naturalistes n'a été plus spiritualiste que Linné, aucun n'a eu une plus haute idée de l'intelligence humaine. Parfois, quand il se laisse aller à juger d'après lui tous les hommes, il nous peint, en style lyrique, l'homme comme l'œuvre suprême et parfaite de la divinité, comme un être admirable, contemplant autour de lui la majesté de la nature, et se faisant par le plaisir de cette contemplation « un ciel terrestre », tandis que, dans le passé, son puissant regard voit, à travers la longue chaîne des générations mortes, le créateur, dont il est le héraut, le crieur public {Smmni entis prœco). Mais, malgré tout cela, Linné ne voit en l'homme que le premier des animaux, le premier genre des primates; car il n'a voulu prendre pour caractéristiques de ses règnes, que des faits généraux, inhérents aux êtres et réunissant l'importance à la constance. En ne suivant pas cet exemple, M. de Quatrefages me paraît s'être écarté, en fait sinon en théorie, de la méthode linnéenne.

Les illustres continuateurs de Linné ont pensé comme lui, que, de tous les principes de classilication, celui qui prend pour basse l'organisation entière est incontestablement préférable à l'adoption d'un élément unique, et c'est d'après cette méthode qu'ils ont créé ou rectifié les grandes divisions de l'histoire naturelle.

C'est en prenant pour caractéristique la vertèbre, c'est-à-dire la forme générale du corps, le plan du squelette et la disposition du système nerveux, que La-

marck a créé ses embranchements des vertébrés et des invertébrés.

C'est encore en considérant le plan général de l'organisation animale, que Cuviera divisé les invertébrés de Lamarck en trois nouveaux emljranchements : les mollusques, les articulés et les radiés.

De Blainville poussa si loin le désir d'avoir des caractères généraux et constants, que, voyant, entre les deux règnes végétal et animal, un terme commun, moyen, où il place les êtres douteux, il admit, au-dessus des règnes, des divisions supérieures, qu'il dénomme empires, et, qu'à l'exemple d'Aristote, il partagea le monde en un empire inorganique et un empire organique, dont les règnes végétal et animal ne sont plus que des subdivisions.

N'est-ce pas la vraie, la seule vraie méthode en histoire naturelle? Elle veut que les caractères ne soient pas seulement constatés, mais pesés et subordonnés. Plus la caractéristique est considérée comme importante, plus aussi elle doit dominer dans l'organisation. La largeur et la puissance des fondations doivent être proportionnelles à la hauteur de l'édihce. Pour l'espèce et le genre, un caractère particulier, relativement accessoire, suffit (et là encore on veut ce caractère constant); mais plus la divisiou devient importante, plus nous avons le droit d'être exigeants. Aussi plus on s'élève dans la classification scientitique des êtres organisés, plus la caractéristique devient générale. Tout bimane est mammifère, mais tous les mammifères ne sont pas bimanes. Tout mammifère est vertébré, mais la plupart des vertébrés ne sont pas mammifères. Tout vertébré est animal, mais d'innombrables animaux ne sont pas vertébrés. Enhn, animaux et végétaux ont en commun le plus primordial des caractères, celui d'être constitués par des éléments organisés et vivants. Gradation admirable, dans laquelle le particulier va se fondant de plus en plus dans le général ; hiérarchie, où nous

voyons, à mesure qu'on apjDroche davantage du fonds commun à tous les êtres organisés, les caractères quaternaires, tertiaires, secondaires, disparaître un à un suivant leur ordre d'importance. C'est là la vraie classification, telle que l'ont faite les pères de la science. Le caractère primordial, celui de l'empire, y est aussi général que possible, il imprègne tout l'être; c'est la vie. Les caractéristiques des règnes végétal et animal sont moins tranchées ; pourtant, exception faite pour les êtres douteux, nous y voyons encore des faits généraux, constants et supportant tous les caractères d'ordre plus inférieur, comme le tronc d'un arbre en supporte les branches.

La religiosité est-elle un fait de même valeur que la vie ou même que la sensibilité et le mouvement volontaire, ces grandes fonctions du système nerveux? Non; c'est un fait variable, inconstant. Fùt-il prouvé que l'absence de sentiment religieux ne se rencontre pas, chez l'homme considéré par groupes, il n'en est pas moins constant que cette absence est très commune, comme fait individuel. Or ici l'exception suffit pour détruire l'idée du règne. Un caractère de cet ordre, destiné à supporter une division aussi importante, doit exister chez tous les individus aussi bien que chez tous les groupes. Dans l'ordre des quadrumanes, tous les individus ont aux quatre membres un pouce opposable; dans la classe des mammifères, tous les individus sont pourvus de mamelles; dans l'embranchement des vertébrés, tous les individus ont des vertèbres, et, dans un groupe plus général encore, le pivot de la classification serait inconstant ! Dans un règne humain, basé sur la religiosité, il y aurait nombre d'individus irréligieux, hommes par tous les autres caractères et cependant animaux évidemment, c'est-à-dire inférieurs, puisqu'ils seraient dépourvus du signe suprême !

En prenant, comme le fit Linné, pour caractère de l'animal le mouvement volontaire, on s'abusa peut-être

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en l'attribuant, en qualité de volontaire, à des êtres rangés parmi les animaux. Il n'est pas bien démontré, par exemple, que le mouvement de l'actinie soit plus volontaire que celui dos folioles de la sensitive ou des étamines de l'épine-vinette ; c'est plutôt de la contractilité que du mouvement volontaire ; mais enfin, là du moins, il y a l'apparence d'un mouvement volontaire, tandis que la croyance au surnaturel manque complètement à des Européens, qui sont évidemment des hommes, et même ne paraissent pas sensiblement inférieurs en intelligence à beaucoup de croyants très fervents.

En s'en tenant, comme le veut M. de Quatrefages, à la simple constatation de faits bruts, dépendant de certaines fonctions cérébrales seulement, on peut trouver bien d'autres caractères de règne. De ce que la croyance au surnaturel, commune chez l'homme, ne parait pas exister chez l'animal, vous vous croyez autorisés à créer un règne humain. Mais les concex)tions religieuses n'ont rien en elles qui les distingue des mille autres conceptions de l'esprit huvnain, et l'analyse psychologique démontre sans peine, qu'elles sont également des résultantes, des applications de facultés communes à l'homme et aux animaux supérieurs. En bonne psychologie, elles ne diffèrent pas essentiellement des créations artistiques, industrielles, assez constantes aussi chez Fhomme. Jamais singe n'a taillé une hache de pierre, dont l'industrie appliquée à la confection d'outils peut, aussi bien que la religiosité, servir à caractériser un règne. Les hommes, à la conditions de naître avec le sens de l'ouïe et de bénéficier de l'éducation sociale, ont un langage articulé; or les animaux en paraissent dépourvus, donc le langage articulé, bien autrement constant que la religiosité, peut, aussi bien qu'elle, servir à fonder une distinction de règne.

Mais cette méthode me parait conduire à d'étranges conséquences. Car, en s'y tenant rigoureusement, le

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règne humain pourra se subdiviser ou plutôt se diviser en plusieurs règnes. On aura le règne humain ayant une littérature et le règne humain illettré, le règne humain ayant créé une science mathématique et le règne humain dépourvu de mathématiques, le règne des hommes ayant inventé l'écriture et celui des hommes, cjui jamais n'ont eu l'idée de l'écriture, etc.

De même, le règne animal pourra aussi bien se diviser au moins en deux règnes, et imitant, en lui donnant de l'extension, une division de Lamarck *, nous proclamerons un règne animal apathique, où tout paraît se borner à la vie et à la contractilité, et un rêg^ie intelligent, où les mouvements sont évidemment conscients, volontaires, où existent des facultésintellectuelles, des penchants moraux. Certes l'intelligence du chien et de l'éléphant n'existe pas chez le polype, les coraux, l'actinie, les radiés et la plupart des mollusques.

Non, aucune des grandes applications de l'intelligence humaine ne peut être prise pour caractériser un règne, pas plus la parole que l'industrie, pas plus l'industrie que l'invention, dont on a voulu aussi faire l'apanage des races humaines supérieures.

Ce qui nous égare, c'est l'imperfection de nos connaissances psychologiques. Chacun de nous étant obligé, ou à peu près, de se faire à lui seul une psychologie, il en résulte que nos classifications des faits cérébraux tiennent toujours un peu du domaine de la fantaisie, et que nous prenons souvent pour des faits irréductibles des actes cérébraux fort complexes. Cependant, il est possible d'arriver à un petit nombre de faits cérébraux indécomposables, quoique tellement parents, qu'ils se supposent généralement les uns les autres.

Ainsi la volonté ne se conçoit guère sans le cortège des sensations, des impressions, des souvenirs, des

* Inlrodiiction à l'Histoire des animaux sans vertèbres.

idées ; et à qui prétendrait que le pouvoir de se créer des images, l'imagination, n'est qu'une annexe de la mémoire, il serait difficile de répondre. De même la faculté de se faire des idées, de percevoir et de combiner des rapports, suppose toutes les autres. La propriété d'éprouver du plaisir et de la douleur, l'impressionnabilité, et aussi la sensibilité ; voilà les seuls faits psychiques de premier ordre, qui puissent exister seuls. Mais enfin un certain nombre de facultés, généralement considérées comme primordiales, sont simples, à peu près irréductibles, si on les considère isolément. L'homme souffre ou a du plaisir, c'est-à-dire des impressions ; il sent, c'est-à-dire a des sensations spéciales ; il veut, se souvient, imagine (se fait des images), comprend, raisonne, c'est-à-dire perçoit des rapports. Tout cela est assez simple, et toutes les opérations cérébrales peuvent se ramener à ce petit nombre de faits généraux.

Prenons un acte complexe, l'invention ; nous pouvons facilement en faire une analyse, une sorte d'analyse chimique qualitative : pour inventer, il faut éprouver des sensations, des impressions : il faut se souvenir, se créer des images, comprendre, vouloir. Il faut tout cela, mais cela suffit. Car inventer, c'est simplement percevoir un ou plusieurs rapports inconnus jusqu'alors, et ce, à l'aide de toutes les propriétés et facultés cérébrales. Or, si tous les faits cérébraux de premier ordre, dont j'ai parlé, sont communs à l'homme et à l'animal supérieurs, ce qui est facilement démontrable et généralement admis, l'animal doitjiécessairement inventer aussi bien que l'homme, quand les conditions de son existence viennent à varier. Le castor du Rhône, devenu fouisseur d'architecte qu'il était, a nécessairement inventé. L'animal domestique, qui redevient sauvage dans un pays, un climat nouveau, où l'homme le transporte, est obligé de vivre dans un milieu inconnu, de poursuivre une proie nouvelle, de se

garer d'ennemis qu'il ne connaissait pas, et il invente sous peine de mort.

Nous avons le tort de ne tenir compte que des gros résultats ; c'est pourquoi nous n'appelons inventeurs, que les hommes assez heureux ou assez intelligents pour percevoir des notions nouvelles, très importantes, à notre point de vue tout humain. Mais l'essence de l'invention, c'est la nouveauté, non l'importance; et, ainsi considérée, l'invention est très commune, chez les animaux aussi bien que les hommes. Nos enfants passent leur vie à inventer ; car une grande invention ne diffère pas essentiellement d'une petite. L'inventeur de la toupie et Newton ont fait l'un et l'autre une invention. Ceux que nous appelons inventeurs ne sont pas armés de facultés primordiales, inconnues au vulgaire. Kepler, qui a brisé le ciel de cristal des anciens astronomes *, Copernic, qui a inventé le mouvement de la terre autour du soleil, n'eurent pas de facultés spéciales ; ils raisonnèrent seulement sur des faits inconnus à leurs devanciers et capitalisèrent un grand nombre de petites inventions. En résumé, l'invention, pas plus ({ue la religiosité, ne peut être prise comme caractère (listinctif de premier ordre. Être intelligent, c'est être nécessairement inventif.

Or, il n'est pas un acte cérébral, quelque peu complexe, qui puisse mieux soutenir l'analyse et mériter d'être pris pour caractère de règne. L'animal supérieur a les mêmes facultés que l'homme, moins énergiques seulement ; ce sont là des différences de degré, de détail, qui peuvent tout au plus être invoquées comme caractères accessoires, servant à distinguer l'espèce ou le genre.

Je m'arrête et me résume. Il est vrai, qu'en général, les hommes ont un ensemble de notions plus ou moins complexes, fort différentes entre elles, que nous déco-

' Solidos orbes rejeci. (Kepler, Stella nova.)

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roiiscn l)loc du nom pompeux de conceptions i'c!iî,'ieuses. On constate ce fait brut et l'on nous dit : Nous faisons ce que fit Linné, Voilà un caractère qui manque à tous les animaux, l'homme excepté, donc l'homme forme un règne distinct du règne animal au même titre que celuici est distinct du règne végétal. C'est là un raisonnement spécieux, qui, de loin, semble avoir une certaine valeur. Mais prenons le fait brut, sans analyse préalable, comme on le donne, et comparons-le aux caractéristiques de règne de Linné, immédiatement nous voyons, que ce nouveau caractère n'a ni la constance, ni l'importance, ni la solidité des caractères linnéens, et que l'analogie est purement apparente et factice, que par conséquent, en fait, sinon en théorie, on s'est écarté de la méthode linnéenne. Que si ensuite nous étudions les classilications des naturalistes, qui ne se sont pas bornés à de simples constatations de fait, mais ont, plus encore que Linné, pesé, comparé, subordonné méthodiquement leurs caractères, nous trouvons que la nouvelle caractéristique ne réunit pas les conditions indispensables à un caractère de premier ordre et qu'ici, en théorie aussi bien qu'en fait, on s'est écarté de la méthode des Lamarck, des Cuvier, des de Blainville.

Mais nous avons provisoirement accordé que la religiosité pouvait être donnée comme caractéristique, en la prenant simplement comme fait brut. C'était une condescendance évidemment beaucoup trop courtoise. Si, avant d'arborer cette nouvelle caractéristique, nous la jetons dans le creuset de l'analyse (ce que j'ai tente de faire dans un précédent mémoire), nous n'y trouvons plus que des faits complexes, résultantes de facultés démontrées communes à l'homme et aux animaux supérieurs, des faits essentiellement identiques, ne différant que par une complication plus ou moins grande ; les plus complexes ne s'observant pas chez les animaux, parce qu'ils correspondent à des facultés très puissantes, ce sont les grands systèmes religieux, tandis que les

plus simples, comme r'adoration des animaux, le fétichisme, se décomposent facilement en une émotion forte (peur, joie, etc.) et un raisonnement faux, des plus grossiers, dont le but est d'éloigner ou de ramener l'impression désagréable ou agréable, c'est-à-dire la pauvre série de faits cérébraux, que l'on observe chez le chien implorant le pardon de son maître, et qui n'aurait aucune importance, si on ne la couvrait, comme d'un manteau, du nom de conception religieuse.

Donc, je suis en droit d'enfermer les défenseurs du règne humain dans le dilemme suivant :

Ou je prends le fait brut, la religiosité, et je trouve. que votre caractéristique n'est nullement comparable aux vraies caractéristiques de l'histoire naturelle. En dehors même des raisonnements précédents, l'observation si juste de M. Alix suffirait à le prouver. Qu'est-ce, en effet, qu'une caractéristique de règne, qui place l'homme à la fois dans le règne humain et dans le règne animal, dans l'embranchement des vertébrés et dans le règne humain, dans la classe des mammifères et toujours dans le règne humain? Donc, même en la prenant comme un fait brut, votre caractéristique doit être rejetée.

Second terme du dilemme. Ici, je n'accepte plus le fait brut; avant de l'ériger en caractéristique, je l'analyse, et cette analyse me prouve que la conception religieuse se décompose qualitativement, comme un corps complexe en chimie, en actes cérébraux existant, identiquement les mêmes, chez nombre d'animaux, et alors je n'ai plus à peser cette nouvelle caractéristique, qui n'en est pas une, et je la rejette d'emblée.

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