‹ Science et matérialismeChapitre 17 sur 35 · L'ORIGINE DE L'HOMME · texte numérisé non relu

L'ORIGINE DE L'HOMME

Que faisait donc Dieu avant de se décider à créer l'univers ? demandaient des impies à saint Augustin. Cette question embarrassante fut en un instant résolue par le mystique évêque d'Hippone. Question oiseuse ! dit-il, car Dieu en même temps que le monde a créé le temps. En outre, il faut croire et ne point scruter l'inscrutable {Cité fZ(3Z>«etO. D'autres théologiens ont donné pour occupation à la divinité, avant la création, d'occuper ses loisirs infiniment longs à un travail infiniment long aussi, à la production d'une quantité de temps et d'espace assez grande pour loger en durée et en étendue la construction future. Pour combattre l'opinion des impies qui, de son temps, soutenaient que l'homme et tout le règne organique étaient apparus sur le globe spontanément et naturellement, Lactance objecte, que le nouveau-né, dépourvu de mère et de nourrice, eût fini par être étouffé par ses propres déjections. (Lact. Inst.cUv.,\u.ll, 12.)

Tant que ces idées et d'autres aussi ingénieuses ont prévalu dans la philosophie et dans la science, il était oiseux de s'enquérir de l'origine de l'homme, sans compter que l'enquête n'eût pas été sans quelque péril.

Mais aujourd'hui, grâce aux longs efforts d'une glorieuse phalange de héros scientifiques, qui, plus d'une fois, ont chèrement payé leur généreuse audace, le terrain est déblayé, la libre recherche peut aborder hardiment toutes les questions, et l'on ne comprend plus guère pourquoi nombre de savants distingués s'obs-

« Rapport sur les progrès de Vanthropologie, par M, de Quatrcfages (1867).

tinent à déclarer] que la question des origines de l'humanité n'est point une question scientifique. Tout ce que peut concevoir l'intelligence humaine est scientificfue. La seule règle est de ne point outrepasser les frontières de la logique. Et quel savant, pour peu qu'il ait la tète philosophique, voudrait se borner au simple rôle d'appareil enregistreur de faits ? sans compter que cette décapitation est impossible. Forcément l'esprit humain remonte plus ou moins loin l'enchaînement des faits et des causes, et il n'est pas un écrivain scientifique qui ne puisse être pris, maintes et maintes fois, en flagrant délit de théorie plus ou moins juste, eùt-il même préalablement déclaré la guerre à toute théorie.

M. de Quatrefages, et nous l'en félicitons, a été moins timide. Il n'a pas craint de consacrer un chapitre à la question des origines humaines. Examinons ses théories et comparons-les aux doctrines contradictoires.

Aujourd'hui l'intervention au moins apparente, de la théologie dans la science est sévèrement prohibée. Tous les savants admettent et étudient les lois naturelles, en les regardant comme fixes, invariables. L'homme et le monde ne sont plus considérés comme des jouets, dont une puissance extra-naturelle tient les fils. Néanmoins, et par un accomodement étrange, beaucoup de savants continuent à professer des idées religieuses en contradiction souvent absolue avec leurs idées scientifiques. Il y a, dans leur pensée, deux départements bien distincts, l'un religieux, l'autre scientifique, séparés par une muraille plus épaisse et plus infranchissable que celle de la Chine. Catholiques, protestants ou juifs, à l'église, au temple ou à la synogogue, ils sont parfaitement impies au laboratoire et il n'y a aucun conflit.

Hâtons-nous de dire que le savant naturaliste, dont nous nous occupons, n'est pas de cette trempe. Quoique

spiritiuiliste et chrétien, M, de Quatrefages a su mettre en accord à peu près parfait sa raison et sa foi. Chez lui, point de heurt notable, et cependant la théologie n'intervient jamais ostensiblement dans ses travaux. Nous disons ostensi])lement ; car notre conviction est qu'elle le guide à son insu, atténue à ses yeux la valeur de certains faits, le porte à s'exagérer la valeur de certains autres et que, dans la question des origines humaines, par exemple, c'est cette influence latente et ignorée, qui l'a maintenu à peu près dans les limites du récit de la Genèse, et qui seule peut rendre raison de la témérité excessive de certaines de ses conclusions, de la timidité non moins excessive de certaines autres.

A ses yeux, le magnifique travail de Darwin, cette grande théorie, qui est venue éclairer et vivifier toute l'histoire naturelle, cette théorie et tous les travaux suscités par elle, tout cela est non avenu, sans nulle valeur : ce sont des fantaisies romantiques , bonnes à amuser les gens du monde, mais le vrai savant passe impassible. Pour lui, une nuit impénétrable continue à couvrir le mystère des origines. Il ne voit rien, n'entend rien. Nous croyons, quant à nous, qu'il faut en accuser pour une large part ses yeux et ses oreilles.

Autre assertion téméraire (car nous voulons énumérer les principales) : « Les phénomènes qui produisent ne sont nullement ceux qui entretiennent.» Par conséquent il n'est pas logique de conclure des seconds aux premiers. Mais qu'en pouvez-vous savoir? puisque vous confessez ne connaître en quoi que ce soit le mystère des origines. Sans compter que cette assertion est en contradiction parfaite avec ce qui se passe chez l'individu où les phénomènes de formation ou de rénovation des tissus, de la période embryonnaire à la mort, sont parfaitement comparables aux phénomènes de nutrition

simple, quelles que soient les théories admises, la prolifération de Virchow ou la genèse spontanée des éléments dans le liquide intercellulaire, le blastême, suivant les idées de M. Robin.

En général, ces divisions bien tranchées, par cases nettement délimitées, existent plus souvent dans le cerveau des savants que dans la nature où tout est gradué et nuancé.

Avec non moins de hardiesse, M. de Quatrefages affirme que la généalogie simienne de l'homme est absolument insoutenable. Et cependant les adversaires de cette théorie ont été réduits à reconnaître, entre l'homme et le singe anthrophoïde, les ressemblances anatomiques les plus fondamentales. Selon Gratiolet, partisan cependant du Règne liominaî, il y a entre les organes cérébraux humains et simiens une remarquable analogie dans le plan fondamental :

« Le cerveau plissé de l'homme et celui du ouistiti, écrit-il, se ressemblent par un quadruple caractère : un lobe olfactif rudimentaire, un lobe postérieur couvrant tout le cervelet, une scissure de Sylvius tout à fait distincte et une corne postérieure du ventricule. On ne trouve ces caractères réunis que chez l'homme et les singes ; chez tous les autres animaux, le cervelet est en partie découvert; il y a presque toujours, même dans l'éléphant, un énorne lobe olfactif, et, à l'exception des makis, aucun animal n'a la scissure de Sylvius. // y a donc une forme cérébrale, spéciale à Vhoimne et aux singes, et, chez tous ces êtres, il y a un arrangement général, une disposition dont le type est commun. »

Toutes les différences de détail invoquées dans la forme et la structure des centres nerveux par Owen et Gratiolet sont depuis long-temps reconnues sans fondement ; elles existent chez certaines espèces simiennes, mais manquent chez certaines autres.

Le seul critérium anatomique resté debout aujour-

IC'2 SCIEXCl-: ET MATÉRIALISME.

(riiui est celui que Gratiolet signala dans l'ordre d'évolution des régions cérébrales. Chez le singe, les circonvolutions temporo-sphénoidales apparaissent les premières ; chez l'homme, les circonvolutions frontales se dessinent d'abord. Nous conseillons aux ijartisans du règne humain de ne se retrancher dans cette dernière redoute qu'avec une certaine modestie. Elle sera enlevée tout comme les autres et on en sera réduit aux fortifications tirées de la religiosité ; frêle, bien frêle rempart.

L'eml)ryologie des races inférieures est à faire, et comment aflirmer fjue le développement cérébral de l'Australien est identi(]uement semblable à celui de TAllemand et du Français, quand Gratiolet lui-même nous a appris que l'ordre de soliditlcation des sutures crâniennes, si étroitement lié au développement cérébral, se fait en sens inverse chez le nègre et chez le blanc ; d'avant en arrière chez le premier, d'arrière en avant chez le second. D'où il résulte, que, dans la race nègre, les lobes frontaux, ce quartier général de l'intelligence, sont enrayés dans leur développement, presque dès la puberté, tandis que, chez l'homme de race blanche, ils peuvent grandir, se développer jusqu'aux confins de la vieillesse.

Cette question d'embryologie étant réservée, ainsi que l'exige l'état actuel de la science, on est bien obligé, à moins d'être atteint d'amaurose incurable, de voiries transitions graduées et multiples qui relient anatomiquement l'homme et le singe anthropomorphe. Evidemment, il est sage de ne point prendre comme type l'Apollon du Belvédère et la Vénus de Milo, mais d'embrasser du regard tous les bipèdes humains doués de la faculté du langage, rudimentaire ou non, et de quelque industrie. Alors, on voit les formes humaines revêtir des caractères de plus en plus pithécoïdes à mesure que Ton descend des beaux types caucasiques aux nègres océaniens, occupant le degré le plus inférieur de l'échelle, et l'on passe, par une gradation près-

AXTHROPOLOUIE GÉNÉRALE. 163

que insensible, du magnifique développement frontal d'un Guvier au crâne de l'Australien, chez qui un frontal bas, étroit, fuyant, un occiput volumineux et allongé, des mâchoires prognathes, en museau rudimentaire, un menton fuyant, etc., rappellent fort, en dépit du règne humain, le chimpanzé et le gorille.

Ces caractères simiens ne sont point bornés au crâne. On les retrouve, ainsi que l'ont constaté, récemment encore, MM. les docteurs Scherzer et Schwartz, à bord de la Novara^ sur l'ensemble du corps. Selon ces observateurs, l'Australien copie l'orang par la longueur et la largeur des pieds, la grande brièveté des jambes, la minceur des mollets, rallongement des bras et surtout de Tavant-bras, etc. Selon les mêmes auteurs, aucune race n'est pure de cet alliage fâcheux, et, après avoir étudié l'homme dans quatre parties du monde , ces anthropologistes ont cru pouvoir formuler la conclusion suivante : « La ressemblance simienne ne se concentre nullement et d"une manière exclusive sur telle race, mais elle se répartit, quant aiix différents organes, entre les différentes races, et cela si bien qu'à chacune reste une part plus ou moins grande de cet héritage.» Il paraîtrait, toujours d'après la même autorité, que les partisans du règne humain euxmêmes, ne sauraient s'affranchir de cette consanguinité humiliante, car MM. Scherzer et Schwartz affirment que, « même nous autres Européens, ne pouvons pas nous prétendre entièrement étrangers à cette parenté, témoin la brièveté de notre main entière relativement à la somme des longueurs du bras et de l'avant-bras et, chez les Slaves et les Roumains, la grande longueur de l'avant-bras relativement au bras » .

Autre analogie significative. Si l'on compare entre eux les cerveaux des nouveau-nés, dans les différentes races humaines, et en même temps ceux des nouveaunés simiens, les différences s'atténuent notablement. Ainsi, tous les cerveaux des nouveau-nés, à quelque

164 SCIENCE Er MATERIALISME.

race qu'ils appartiennent, sont sensiblement analogues. Tous ont une dolichocéphalie occipitale * prononcée, forme inférieure, qui persiste toute la vie chez le nègre des deux sexes et souvent chez la femme blanche, (liiez les Mongols, les Américains, les insulaires du Grand Océan, le crâne s'élargit bientôt latéralement pour devenir et rester brachycéphale. Chez le blanc, le crâne, d'abord dolichocéphale par l'occiput et de forme ovale à grosse extrémité postérieure, s'allonge souvent ou du moins s'élargit toujours dans la région frontale ; il devient elliptique, et, si après modification, il est encore dolichocéphale, c'est d'une dolichocéphalie frontale. Un crâne d'enfant néo-calédonien de 8 à 9 ans, offert à la Société d'anthropologie par M. Pénard, ne différait pas d'un crâne caucasique du même âge. De même le crâne simien diffère d'autant moins du crâne humain que le sujet est plus jeune. C'est à l'âge de la puberté, chez l'homme, à l'époque de la seconde dentition chez le singe, que les dissemblances anatomiques et psychologiques s'accentuent. Dans l'enfance, les individus de toutes les races diffèrent peu. L'intelligence du nègre et celle de rj']uropéen semblent voyager de conserve jusqu'à l'adolescence ; mais à ce moment de la vie, la première s'immobilise à jamais, la seconde peut grandir et se développer jusqu'à l'âge mùr, double effet en rapport parfait avec la solidification des sutures frontocrâniennes. précoce chez l'un, tardive chez l'autre.

M. de Ouatrefages récuse aussi nettement, et avec une hardiesse qui touche à la témérité, toutes les inductions auxquelles ont donné lieu l'étude de débris humains fossiles ou au moins fort anciens, exhumés sur divers points de l'Elurope : le crâne négroïde découvert par le docteur Springsur les bords de la Meuse, celui d'Engis, celui de Larzac, un crâne tiré des brèches osseuses

' Crâne dolichocéphale, crâne allongé; crâne hracJii/ccphale, eràne court.

de Gibraltar, deux crânes trouvés dans une caverne à Furfooz (province de Namur) par M. Dupont, les crânes de Borreby, le curieux crâne extrait d'un tumulus, à Quiberon, et qui se rapproche si fort de ceux des races inférieures, tant d'autres encore. S'appuyant sur l'autorité du savant docteur Pruner-Bey, il va jusqu'à reconnaître un crâne celtique dans le fameux crâne du Néanderthal rencontré dans un gisement de lehm diluvien, contenant des ossements de mammouth et d'ours. Or, ce crâne, prétendu celtique, est le plus simien des crânes humains connus,, et ses principaux caractères sont : une dolichocéphalie extrême (indice céphalique 72) S une voûte crânienne excessivement surbaissée, un frontal fuyant et petit, une ligne semi-circulaire indiquant l'insertion des musclestemporaux, exceptionnellement élevée, et surtout un bourrelet osseux sus-orbitaire énormément développé, séparé de la portion supérieure du frontal par une dépression en gouttière fortement accusée, ce qui donne au front un caractère tout à fait bestial. Autant qu'on peut le conjecturer, l'angle facial était de 56 degrés (G. Vogt), la capacité crânienne d'environ 1,000 c. cubes. Les os crâniens sont extrêmement épais et leur suture s'est etîectuée d'avant en arrière. Le type celtique est encore loin d'être déterminé scientiliquement, mais si l'homme de Néanderthal est un Celte, on doit chaleureusement féliciter les Celtes modernes de ressembler si peu à leur vieil ancêtre.

Enlin, et ceci est plus grave, comment dans un chapitre consacré à la réfutation du Darwinisme et des théories donnant â l'homme une origine simienne, omettre complètement le fait le plus probant, le plus éclatant de tous ceux qu'invoquent les adversaires du monogénisme classique ? nous voulons parler du curieux maxillaire trouvé en Belgique par M. Dupont

' Indice céphalique, rapport entre la largeur et la longueur horizontales du crâne. Le rapport huit dixièmes est généralement adopté comme limite entre la dolichocéphalie et la brachycéphalie.

166 scien(;e et matérialisme.

dans le Trou de la Ncmlette, débris tellement étrange que M. Pruner-Bey, dont la compétence ne saurait être mise en doute, et sur l'autorité duquel M. de Quatrefages s'appuie si fréquemment, n'y trouva d'abord que des caractères simiens, puis, après mûre réflexion et long examen, il n'y reconnut plus que des caractères humains. Passer ce fait sous silence, c'est pousser la prudence jusqu'à un excès qui nous semble quelque peu blâmable.

Dans un précédent article, nous avons tenté de justifier quelque peu les partisans de l'origine simienne de l'homme, que M. de Quatrefages traite beaucoup trop sévèrement, et à notre avis beaucoup trop légèrement.

Bien d'autres faits, bien d'autres considérations pourraient être invoquées en leur faveur à titre de circonstances atténuantes devant le tribunal des Monogénistes.

Ces faits, ces considérations, le lecteur les pourra voir réunis dans une Ijelle traduction de l'important travail de M. Th. Huxley, sur la Place de l'homme dans la nature ^ C'est vraiment avec les yeux et l'esprit d'un philosophe que l'auteur voit et étudie l'homme.

Il sait que le mouvement est la condition essentielle de la vie et se garde bien de considérer et de classer les êtres organisés, perpétuellement différents d'euxmêmes depuis le moment de la fécondation jusqu'à la mort, comme un numismate classe ses médailles, comme un cristallographe classe ses cristaux. Pour le naturaliste, aussi bien que pour le psychologue, l'homme est un être perpétuellement « divers et ondoyant », et l'espèce doit être considérée, non pas comme une réa-

1 J.-B. Baillièrc. Le tradiictenr, M. Daily, a fait précéder cette Iraducliuu d'une introduction magistrale.

lité concrète, mais comme un type abstrait, idéal, utile pour étayer la mémoire, pour ordonner la science des êtres vivants. Lui accorder une valeur absolue, c'est en faire un dogme gênant et nuisible, comme la plupart des dogmes. M. Huxley nous montre l'homme identi- (|uement semblable à tous les autres vertébrés dans les liremières phases de la période embryonnaire, à ce point qu'à un moment donné il est à peu près impossi- Jjle de le distinguer d'un chien. Puis, à mesure que se développe la végétation humaine, on voit apparaître non pas les caractères humains, mais les caractères des primates, car l'embryon simien et l'embryon humain s'écartent pareillement de l'embryon canin. «Ainsi, dit ]\I. Huxley, si l'on compare à l'homme les animaux placés immédiatement au-dessous de lui, il y a : identité dans les procédés physiques à l'aide desquels l'être se produit, identité dans les premières périodes de son développement, identité dans les moyens à l'aide desquels la nutrition s'effectue avant et après la naissance. On l'eut donc s'attendre à une merveilleuse ressemblance d'organisation, si, poursuivant le parallèle, on les comliare de nouveau dans leur constitution adulte et parfaite. » Puis, prenant une à une les principales pièces du squelette de l'homme, les principales régions de son cerveau, le naturaliste anglais n'a pas de peine à montrer combien, entre l'homme et le singe, la somme des ressemblances l'emporte sur celle des différences et conclut que, s'il y a un hiatus dans la série, il est non pas entre les singes et l'homme, mais entre les singes moyens et les singes inférieurs. Dame Nature, croit-il, a prévu que, dans un moment d'aberration orgueilleuse, l'homme oubliant l'humilité de son origine, les misères de sa condition, fermant les yeux pour ne pas voir les échantillons peu glorieux de l'espèce et les races inférieures pithécoïdes, en arriverait à bâtir le château de cartes du Règne humain, et, avec une cruauté romahie, elle a pris soin d'établir entre lui et

les veitéhrés rongeurs, une série aussi graduée que contrariante.

La seule différence vraiment capitale entre l'homme adulte le plus inférieur, l'Australien, par exemple, et le singe anthropomorphe le mieux doué, se tire de la comparaison, non point de la forme des centres nerveux, mais de leur volume respectif. Quelle énorme distance entre le petit cerveau du gorille (567 gr. au plus, d'après Huxley) et le puissant cerveau du blanc Indo- Européen (1,300 à 1,500 gr. en moyenne)! Mais si, laissant là les moyennes, nous considérons les extrêmes, toute grande différence s'évanouit et nous descendons graduellement du cerveau de Cuvier (1,829 gr. 96), de celui de Byron (1,807) au cerveau minimum du blanc non idiot (1,049 gr. pour l'homme, 907 gr. pour la femme), en passant par le cerveau moyen du nègre océanien (1,240 gr. environ) pour arriver entin, par une chute ménagée, mais fort triste, au cerveau micro-céphalique, dont le poids peut descendre à 288.75, fort audessous, hélas, de celui du gorille.

Dans un travail antérieur*, nous avions, en nous Imsant sur ces faits et sur la grande analogie de forme, qui rapproche du cerveau simien le cerveau des idiots microcéphales, sur la réduction des lobes frontaux et la simplicité des circonvolutions, émis à titre de conjecture l'opinion que ces cas d'arrêt de développement ^cérébral pourraient bien être seulement des faits d'atavisme reproduisant un type ancien actuellement disparu. Partant de la même idée, un anthropologiste bien connu en Europe, M. Cari Vogt, de Genève, a publié cette année (1867) un savant et important travail, dans lequel, après avoir comparé anatomiquement, physiologiquement et psychologiquement les singes anthropomorphes, d'une part, les idiots microcéphaliques, de l'autre, et résumé en outre les principaux

» L'IIomm3 i:rlmitif. — Union raédicale du 11 janvier 18Ô0.

laits fVhérédité alternante ou atavique observés chez les animaux, il conclut que riiomme et le singe, sans être alliés par une filiation directe, descendent l'un et l'autre d'un type commun, actuellement éteint. Ce type éteint, nos microcéphales nous le rappelleraient à peu [irès. Puissent-ils aussi rappeler aux savants, qui ont (le toutes pièces créé le Règne humain, combien ihomme, si grand quand on le considère seulement dans quelques individualités,, est en réalité humble et thétif le plus souvent, bestial parfois, et en résumé, indigne du piédestal qu'ils ont eu la bonté de lui l'resser.

Mais que nous offre donc le monogénisme à la place i s théories simienne ou darwinienne, sur l'origine de l'homme? C'est ce qu'il s'agit maintenant d'exposer. Le vrai monogénisme étant celui qui croit à l'apparition spontanée ou à la création instantanée d'un couple humain, souche de l'humanité; occupons-nous spécialement de cette doctrine, qui est d'ailleurs celle de l'honorable M. de Quatrefages.

Mais nous serons moins timide et plus logique que les monogénistes, et, tirant de leur système ce qu'il contient virtuellement, nous allons raconter c[uelle est nécessairement, selon leurs théories, l'origine de l'homme. Le récit cjue nous allons faire ayant naturellement une forte couleur poétique et miraculeuse, le lecteur nous pardonnera d'employer un style approprié au sujet.

Muse, toi qui inspiras tous les cosmogonistes de l'univers, voltige donc autour de moi, caresse-moi de tes ailes, suggère-moi des expressions à la fois assez poétiques et assez justes pour peindre la naissance de ce noble bipède, portrait souvent peu flatté de la divinité, que Linné a cru devoir baptiser lifjmo sapiens.

Puissé-je aussi, muse, avec ton aide, traduire d'une chaste plume ma chaste pensée, et ne blesser, par conséquent, aucune des morales multiples, dit-on, qui régissent le monde, parfois assez mal ; car je vais chanter de curieuses amours.

Depuis longtemps, si ce n'est depuis toujours, les matériaux constituants de l'homme, l'azote, le carbone, l'oxygène, l'hydrogène, le soufre, le phosphore, etc., passionnément épris, s'attiraient mutuellement par ces fortes et mystérieuses sympathies que les chimistes connaissent. Déjà, maintes et maintes fois, ils s'étaient clandestinement mariés pour constituer diverses formes organisées, algues, infusoires, radiés, mollusques, vertébrés; chaque hymen donnait naissance à un produit varié, tantôt à un ammonite, tantôt à un ichthyosaure, tantôt au grave et inélégant mammouth.

Il va sans dire, que pour consommer, même ces hyménées de bas aloi, les corps simples avaient dû se conformer à cet article bien connu du code chimique : Corpora non agunt nisi soluta. D'une union brûlante avec l'oxygène étaient nées des acides et des bases, qui, promptement, en s'asservissant les uns les autres, étaient devenus des sels. Mais ce n'était là qu'un prélude, quelque chose de comparable à un déguisement, sous lequel se cache un amant pour arriver à sa belle. ' Dans cette mêlée atomique, la prééminence dut souvent appartenir aux acides sulfurique, phosphorique, azotique, etc., dont l'humeur entreprenante et despotique est proverbiale.

Un jour enfin, jour à jamais mémorable, moment unique dans l'histoire du globe, l'acte suprême s'accomplit. Ce fut en un point, un seul point de la boule terrestre. Mettons ce point en Asie ; cela pourra être agréable à beaucoup de gens et ne nous cause aucune peine. En vertu de la loi chimique, citée plus haut, la scène se passa nécesairement au sein d'un milieu

liquide : mer, lac, rivière, étang ou mare. La tradition, d'ailleurs, atteste cette particularité chez divers peuples, notamment chez les Gafres Basoutos de l'Afrique australe, où l'on raconte que le premier homme sortit d'un étang marécageux, couvert de roseaux'. Gomme il n'est pas raisonnable de supposer, que le premier homme fut habile dans l'art de la natation, il est probable que le milieu liquide dont nous parlons n'avait guère qu'une profondeur de quatre à cinq pieds. C'était un alambic naturel, un matras providentiel, contenant en dissolution, à une température convenable, dans des proportions convenables, sous des formes chimiques convenables, tous les matériaux propres à constituer un corps humain. Au sein de cette solution prolifique s'accomplirent des actes inénarrables. Les corps, azote, carbone, phosphore, libres ou acidifiés et salifiés s'étreignirent, se pénétrèrent, se confondirent en mille embrassements chimiques et amoureux ; probablement ils prirent enfin la forme fibrinoide, albuminoïde, plasminoïde, et puis, dans un suprême et magnifique effort, produisirent un homme, l'aïeul commun de l'humanité. Ah! j'oubliais; ils produisirent un homme et une femme, lesquels immédiatement sortirent de la solution créatrice. Appelons ces deux êtres Adam et Eve; les noms importent peu, et continuons d'un style plus calme et plus prosaïque.

Si l'on accorde au monogénisme le petit miracle originel, que nous avons décrit de notre mieux, plus rien ne rembarrasse, il explique très facilement comment le monde s'est peuplé, comment les types descendant du couple primitif ont varié, et il décrit même l'état physique et intellectuel du premier couple. Du moins M. de Quatrefages croit pouvoir faire à ce sujet des conjectures vraisemblables. En ce point, ses opinions s'écartent grandement des traditions bibliques. Le pre-

' E. Gazalis. Les Basoutos.

mier homme et la première femme n'étaient pas, selon lui, resplendissants de grâce, de beauté, de noblesse et d'intelligence, mais au contraire assez laids et assez sots. Nous allons exposer ses idées à ce sujet. Mais auparavant, il ne sera pas hors de propos d'apprécier Ijrièvement la valeur de l'idée d'espèce en histoire naturelle.

La notion de l'espèce, c'est;ù.-dire l'idée djla stabilité plus ou moins absolue des types organiques, et de leur reproduction indéfinie par descendance directe, n'était pas née il y a deux siècles; depuis, cette idée a été un perpétuel sujet de discorde entre les naturalistes les plus éminents : J^amark, Buffon, G.^. Saint-Hilairc, Guvier. Le triomphe complet et définitif du darwinisme pourra seul terminer la lutte ; car des deux côtés on invoque des faits incontestables, prouvant les uns que certains tn3es vmentj les autres que certaines formes sôlit relativemeiït fixes. M. de Quatrefages, dont nous devons seulement nous occuper ici, a i)ris une position mixte. Pour lui, l'espèce est « l'ensemble des individus plus ou moins semblables entre eux, qui sont descendus ou qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire primitive, unique, par une succession ininterrompue de familles ». Mais les individus sont-ils tous identiquement semblables, comme des pièces de monnaie fondues dans le même moule et frappées à la même effigie? M. de Quatrefages est trop bon naturaliste pour le prétendre ; il admetjdonc des variétés jnÇCividuelles, lesquelles sous l'influence d'une sélection naturelle ou artificielle, peuvent se transmettre aussi sûrement que les caractères dits spécifiques. Mais alors où est la diff"érence au point de vue de la notion de l'espèce entre ces types ainsi modifiés et ceux dont ils proviennent? Elle est singulière: on connaît l'origine

ANTHROPOLOGIE GÉNÉRALE. 17o

des premiers, on ignore celle des autres; cela suflit }iour le distinguer scientifiquement aux yeux des monogénistes. Pour mieux marquer la dissemblance, on appelle les types anciennement fixés des espèces.^ les antres des r«ce;ç. et l'on peut bâtir là-dessus une doc- ' ine. Remarquons en passant, que cela peut mener

•in; car une race peut produire des variétés nouvelles, celles-ci peuvent donner naissance à des races nouvelles aussi, et ainsi de suite, jusqu'au moment où l'on arrive à des types tellement divers par la taille, la forme, les instincts, que même le croisement fécond entre eux, ce critérium de l'espèce, devient difficile, sinon impossible. On pourrait citer, par exemple le bichon, que M. de Quatrefages a vu nos grand'mères cacher dans leur manchon, et l'énorme chien des Philippines qu'il mentionne aussi *. Sur ce thème de la variabilité des races dérivant de l'espèce, le savant naturaliste a écrit d'excellentes pages, que Darwin ne désavouerait pas "^, mais qui nous paraissent ruiner de fond en comble ses théories monogéniques.

Si nous ne craignions d'étendre outre mesure cette étude critique, nous parlerions longuement des faits de génération alternante, qui portent le coup de grâce à l'idée de l'espèce, en lui ôtant toute précision, et surtout de la génération dimorphique de l'axolotl, produisant dans une même ponte, deux séries d'êtres, les uns aquatiques à respiration branchiale, les autres à respiration pulmonaire ^.

Mais il n'est pas nécessaire d'invoquer ces cas étranges, destinés de toute éternité à désespérer les classificateurs; la remarque suivante, faite au sujet des races canines par M. Broca dans ses recherches sur l'hybridité est de tous points suffisante. Elle peut se résumer

' Unité de l'espèce humaine.

* Ideni.

3 AxolotL Batracien originaire du ^Mexique. Voir M. A. Duméril, Bulletins de la Société d'acclimatation, février 18C6 et octobre 1866.

ainsi : ou tous les chiens connus descendent du chacal ou d'un canide quelconque, et alors, par leurs énormes dissemblances, ils échappent à l'un des deux caractères spécifiques, celui que l'on tire de la similitude des formes; ou bien ils descendent de plusieurs types, c'est-àdire de plusieurs espèces, du loup, du chacal, et alors ils ruinent le deuxième critérium de Tespèce, puisque, en bonne orthodoxie, il n'y a point de fécondité indétinie entre des espèces diverses.

Aucun de ces faits ne semble à M. de Quatrefages assez probant pour ébrécher la notion de l'espèce, qui à ses yeux est fixe et néanmoins variable; mais dans de sages limites, et appliquant ces idées à l'étude des divers types humains, il croit pouvoir déterminer scientifiquement :

1» Si l'homme est ou non d'une seule pièce;

2" En quel point du globe il est apparu;

3*^ Ce qu'était le premier couple au point de vue physique et intellectuel.

YII.

Nous avons vu combien la notion dogmatique et trois fois sainte de l'espèce est chose vague et mal définie. Aussi le monogénisme arrive-t-il sans trop de peine à une démonstration plausible de l'unité de l'espèce humaine. Pour cela, il est besoin de passer légèrement sur les dilïérences des types humains extrêmes. Qu'importe qu'entre le blanc Indo-Européen et l'Australien, chaque forme, chaque trait, chaque os diffèrent! On décrète peu important tout ce qui est divers, fondamental tout ce qui est similaire et tout est dit.

D'ailleurs, des deux critériums de l'espèce, la similitude des formes et la fécondité des croisements, le premier étant fortement ébranlé par les faits que nous avons précédemment mentionnés, et par d'autres analogues, il est sage de s'appuyer surtout sur le second.

Or, ici le inoiiogénisnie se croit inattaquable et victorieux; car il est incontestable que le croisement fécond est possible entre tous les types humains, quelque «livers soient-ils.

Mais en réalité, ce dernier refuge n'est pas plus sur (jue les autres, et l'observation du monde organique a n'uni et mis en lumière une assez grosse gerbe de faits propres à inspirer des doutes graves.

Nous avons vu combien entre l'espèce et la race la limite était peu précise : le même vague, la même indécision se remaixjuent dans les résultats soi-disant divers des croisements entre les races (métissage), et entre les espèces (hybridité). La différence tranchée existe bien plus dans les noms que dans les faits. Sans doute, un grand nombre d'espèces appartenant au même genre ne peuvent produire ensemble ; sans aucun doute encore, les produits hybrides, quand il y en a, sont souvent inféconds ou doués seulement d'une fécondité limitée. Mais les faits transitoires ne manquent pas. Les monogénistes eux-mêmes admettent des faits de fécondation parfaite, quoique hybride; ils les admettent seulement à titre d'exception ; mais ici l'exception inlirme singulièrement la règle.

Gtertner fait remarquer, que, dans le règne végétal, si les hybrides les moins féconds sont artihciellement fécondés avec du pollen hybride de la même variété, leur fécondité augmente parfois très visiblement et va toujours en augmentant. Il fait remarquer pareillement que dans les expériences sur les animaux hybrides, on a toujours apparié les frères et les sœurs, et que, malgré cela, il y a des faits de fécondation parfaite, par exemple entre nos bœufs et les zébus de l'Lide. Selon W. Herbert, qui opérait dans une serre chaude et non en chambre sur des plantes cultivées dans des pots, la fécondité des produits hybrides est souvent parfaite, et parfois même l'hybridation augmente la fécondité.

Un savant horticulteur, M. H. Lecoq. professeur

d'histoire naturelle à Glermont, a, au mépris du dogme de l'espèce, ce qui doit être fort mal, tracé les règles de l'hybridation végétale et réuni un si grand nombre de faits, que les plus sceptiques doivent en être ébranlés.

Citons encore, dans le règne animal, les hybrides de brebis et de chèvre (ovicapres du Pérou), ceux de l'alpaca et de la vigogne (Pérou, Bolivie), ceux du lièvre et du lapin (léporides), du loup et du chien, etc.

Notons en outre, que, par une curieuse pétition de principe que relève M. Darwin, des monogénistes accordent à certains types organisés la dignité d'espèce, uniquement parce ({ue leur croisement fécond est impossible, ce qui permet de démontrer ensuite avec la plus grande facilité que le croisement fécond entre espèces est invraisemblable.

Ajoutons que l'on a vu des croisements féconds, non indétiniment, il est vrai, même entre genres divers, entre un lion et une tigresse par exemple, et que ces croisements bigénères et féconds sont admis par Kœlreuter, I. Geoffroy-Saint-Hilaire, M. de Quatrefages luimême, ce qui montre ])ien que les caractères spécifiques tirés de la génération n'ont pas une valeur plus absolue que ceux tirés de la forme.

Enlin, c'est un fait d'oliservation générale, que les croisements entre types divers sont plus faciles à l'état de domestication qu'à l'état de nature; car, dans le milieu artificiel créé par l'homme, les êtres organisés trouvent une protection contre les intempéries, une nourriture plus abondante, d'où l'exaltation des fonctions génésiques.

Or. de tous les êtres organisés, l'homme est certainement celui qui bénéficie le plus du milieu, du climat artificiel cju'il a su se créer; rien donc de bien étonnant dans le fait des croisements plus ou moins faciles entre les divers types humains. Mais ces croisements euxmêmes son d'autant moins féconds que les types sont plus divers, et il paraît y avoir en général une grada-

ANTHROPOLOGIE GÉXÉR.\LE. 177

tion décroissante, depuis la fécondité normale, entre individus du même type, et la fécondité amoindrie entre deux types très dififérents ; par exemple, entre l'Indo- Européen et le Mélanésien. D'après certains auteurs même, les femmes polynésiennes et australiennes, qui auraient eu avec les blancs des relations fécondes, seraient souvent stériles ensuite avec leurs compatriotes. 11 y aurait empreinte durable de la constitution de la mère par le père. Que ce fait Àngulier n'ait pas été ^uflisamment bien constaté, cela est probable, mais il jiaraît certain qu'entre le blanc et le nègre océanien, les croisements féconds, quoique possibles, sont rares et -sez difficiles.

Toutes ces considérations étant pour les monogénistes nulles et non avenues, ils concluent hardiment que tijus les hommes sont d'une même espèce, que les ditférnnces entre les divers types humains sont dues à l'action des milieux, que l'homme étant d'une seule espèce, doit avoir eu un cantonnement primitif, d'où on le fait sirradier sur tout le globe, en supposant pour cela autant de migrations qu"il est nécessaire, que ce cantonnement primitif doit être en Asie, non loin des massifs montagneux du centre.

Quel était cet homme primitif, tiré à un ou plusieurs ixemplaires, suivant le procédé peu naturel que nous avons précédemment décrit ? Tout est, selon M. de Quatrefages, comme si le milliard et demi d'hommes qui vit actuellement sur la terre, par groupes si divers anatomiquement et psychologiquement, était descendu dune paire primitive, unique et asiatique.

Pour esquisser le portrait probable de ce couple pro- ]jable et miraculeux. M. de Quatrefages s'abandonne à une fougue d'imagination, à une témérité d'induction vraiment effrayantes.

Il admet que l'humanité a eu son enfance, et cela est incontestable, car cela est écrit dans Thistoire, dans l'archéologie, dans l'anthropologie. Emule deM. C.Vogt, il admet aussi que l'atavisme reproduit de temps à autre des types anciens disparus ; or, quelques blancs sont prognathes, donc Thomme primitif était vraisembla])lcment prognathe.

Certains nègres naîtraient vêtus d'une peau plus claire, jaunâtre ; or, jamais les blancs n'ont d'enfants nègres, donc le nègre est un dérivé du blanc ou du Mongol. M. Steinthal vient de démontrer en étudiant les quatre dialectes de la langue des nègres Mandéens, combien ces idiomes sont pauvres, rudimentaires, puisque la racine verbale y entre toujours toute nue dans la phrase, et cela à tous les temps et à tous les modes * ; mais, pour M. de Quatrefages, les idiomes des nègres sont très complexes, franchement agglutinatifs, bien supérieurs par exemple aux langues monosyllabiques des Mongols, et par conséquent l>ien plus récents ; car il parait disposé à admettre sans hésitation qu'un idiome est d'autant plus parfait qu'il a eu moins de temps pour se perfectionner.

L'homme blanc, à ce titre sans doute, doit être encore plus jeune, puisqu'il est sans conteste le plus intelligent, le plus avancé dans les arts, les sciences et les langues. M. de Quatrefages admet cette grande jeunesse de l'homme blanc. Il lui semble démontré que la branche aryenne, indo-européenne, est la dernière veime.

Enfin, dans toutes les races humaines, il y a des hommes ornés de cheveux roux : fait d'atavisme, selon M. de Quatrefages, et fait très important.

Nous voilà donc en mesure de faire le portrait conjectural, mais probable, de l'Adam ou des Adams asiatiques, en observant toujours que tout est comme s'il n'y avait eu originairement qu'un Adam et qu'une Eve.

• Rei-wi dî linguistiqii'i. Octobre 1807.

Le premier homme, l'homme-souclie, Adam en un mot, est donc né en Asie, instantanément sans doute et à l'âge adulte, puisque les espèces sont à peu près immuables et que, suivant l'observation si judicieuse de Lactance, le premier homme dut être dépourvu de nourrice.

Cet homme originel et même original était de race jaune; il était prognathe, avait les cheveux roux et parlait une langue monosyllabique.

Voilà à quelles conclusions s'est laissé entraîner un homme de mérite, un naturaliste consommé et érudit. en s'acharnant à défendre une cause insoutenable.

Le polygénisme, plus rationnel, plus vraisemblable, plus scientifique sur la plupart des questions anthropologiques secondaires, éclioue sur le même écaeil que le monogénisme, quand il s'agit des origines humaines.

Pour lui, les divers types humains, coexistant aujourd'hui à la surface du globe, sont des espèces distinctes, aussi distinctes que les espèces simiennes le sont entre elles. De même que chaque grand continent a sa flore spéciale, sa faune animale particulière, il a aussi une faune humaine qui lui est propre.

Ce système n'oblige pas, comme le monogénisme, à faire de violents efforts d'imagination pour tracer des itinéraires fantastiques aune foule de Jasons anté-historiques, puisqu'il n'est plus besoin de démontrer à tout prix, que l'Indou, l'Allemand, l'Américain peau-rouge, le Chinois, l'Australien, le nègre d'Afrique, le Lapon et le Patagon sont cousins éloignés, à la mode de Bretagne.

Les polygénistes n'ont pas besoin davantage d'exagérer outre mesure l'influence modificatrice des milieux sur les types humains actuels, peu variables évidemment, parce qu'ils ne sont pas fixés d'hier, et que

180 SCIENCE ET ^lATÉRIALlSME.

l'énergie de l'hérédité, quand il s'agit de modeler des descendants semblables aux ancêtres, est d'autant plus puissante que la chaîne des générations a été plus longue. Les partisans de la pluralité des espèces humaines, ne prétendent pas, par exemple, que le continent américain ait le magique pouvoir de transformer les blancs en Américains peaux-rouges. Mais le système polygénicxue tombe dans l'excès contraire, il est porté à considérer comme erronés la plupart des faits d'acclimatation, de variabilité, constatés chez l'homme et chez Tanimal. De ce que les types humains sont aujourd'hui peu modifiables, il en conclut volontiers qu'il en a toujours été de même ; que les formes organisées sont stables comme des cristaux. Le polygénisme rejette bien, en tâchant de ne pas rire, la paire originelle, asiatique, mongolique, prognathique, monosyllabique ; mais tout aussi impuissant que son adversaire à expliquer l'origine de l'homme, il s'abrite comme lui derrière une hn de non recevoir, et, d'un commun accord, réconciliés en ce point seulement, Monogénisme et Polygénisme jettent la pierre à cet intrus, qu'on appelle le Darwinisme. Pour ces deux frères ennemis, l'origine de l'homme, et de tous les êtres organisés est wi fait inexpliqué, proba- ])lement inexplicable. Aller plus loin, c'est courir après un papillon-, franchir les frontières scientifiques, donner une preuve lamentable d'une imagination folâtre et vagabonde.

Mais, en fin de compte, comme il est scientifiquement établi que toutes les formes organisées ont eu un commencement, le polygénisme aboutit fatalement à une incroyable débauche de générations spontanées et primordiales, parfaitement insoutenable et dont la seule idée même pourrait gravement altérer la santé de M. Pasteur.

Le plus grave, c'est qu'en présence de cette invincible obstination, la question ne peut faire un pas. Car les faits transitoires ont beau se multiplier; la paléon-

ANTHROPOLOGIE GÉXÉRALE. 181

tologie, encore dans l'enfance, a beau combler de plus en plus les lacunes, exhumer des couches géologiques des espèces éteintes, reliant de plus en plus les formes actuelles du règne animal aux espèces disparues, monogénistes et polygénistes s'accordent pour considérer ces nouveaux chaînons de la série comme des espèces nou-^ velles, tout aussi indépendantes, tout aussi invariables que les espèces anciennement connues. Et il n'y a aucune issue possible au débat : car ni l'ours actuel des Pyrénées, ni l'éléphant actuel, ni le cheval, etc., ne pourront jamais, sans doute, fournir un arbre généalogique, un état civil régulier, prouvant, par pièces authentiques, qu'ils descendent en ligne plus ou moins directe de l'ours des cavernes, de Yelejjhas pîvjnigenius, de l'hipparion. Le défaut d'orgueil nobiliaire, si rare parmi les bourgeois de nos jours, entraîne à jamais pour ces pauvres quadrupèdes le grave soupçon d'origine infime, récente, bâtarde peut-être.

Mais, en dépit des savants, le sens commun va plus loin ; il refuse de s'enfermer dans l'impasse de leurs dogmes, et, étant posé en principe, que le monde organique terrestre a commencé, que les formes se sont succédé aux divers âges delà planète, suivant que variaient les climats, les habitats, qu'en thèse générale la loi de progrès, de perfectionnement organique est la grande loi des êtres vivants, ce que la paléontologie démontre, la théorie darwinienne est la seule possible, la seule qui puisse ordonner et expliquer le monde organisé, en retracer l'origine et l'évolution depuis l'apparition, par genèse spontanée, des formes organisées les plus rudimentaires jusqu'à l'état actuel, en expliquant le perfectionnement général des êtres vivants par l'action de la sélection naturelle, du triomphe nécessaire des indi-

182 SCIENCE ET MATÉRIAUSME.

vidus les mieux cloués, les plus forts, dans la bataille pour vivre.

Une anecdote et une citation pour finir ; l'une et l'autre marqueront bien la profonde scission qui divise aujourd'hui le monde scientitique aussi bien que tous les autres inondes. D'un côté, de vieux dogmes chancelants, souvent plus théologiques qu'ils ne veulent en avoir l'air ; de l'autre, l'esprit moderne, luttant pour l'affranchissement complet et impatient de s'élancer dans l'avenir.

Il y a quelque trente ans, la question de la modification des espèces végétales par l'hybridation artificielle ayant été portée devant la Société morphologique d'horticulture de Londres, la majorité des membres, dont le cerveau avait été quelque peu troublé par la lecture trop soutenue d'un vieux livre hébreu bien connu, décida qu'il fallait écarter cette question comme impie et attentatoire à l'œuvre du créateur nécessairement parfaite.

Nous espérons qu'après ce vote remarquable les honorables votants auront pieusement proscrit de leur table tous les légumes modifiés et rendus trop savoureux par des soins sacrilèges, pour s'en tenir dorénavant à l'aïeul probable du modeste artichaut, au chardon, vers lequel d'ailleurs un instinct inné devait les attirer sans cesse.

Heureusement pour elle, la Grande-Bretagne nourrit des gens moins pieux. De ce nombre est le professeur Huxley, dont nous avons déjà parlé. Aux yeux de ce savant, qui est aussi un philosophe, l'esprit humain sans cesse nourri par des connaissances nouvelles, grandit périodiquement, en passant par des mues comparables à celles des insectes, rejetant de temps à autre ses téguments vieillis et devenus trop étroits. « Un tégument de bonne dimension, dit-il, fut rejeté au xvi^ siècle, un autre vers la lin du xvni^, et, depuis cinquante ans, le développement extraordinaire de toutes les parties des sciences naturelles a répandu parmi nous un aliment

mental si nutritif et si stimulant qu'une nouvelle métamorphose semble imminente.

« Mais souvent ces transformations s'accompagnent de convulsions, de malaises et de débilité, quelquefois même de désordres plus graves ; en sorte que tout bon citoyen doit se sentir tenu de faciliter l'évolution, et^ s'il n'a dans ses mains qu'un scalpel, de s'en servir pour faciliter de son mieux le déljridement de cette enveloppe qui va se rompre. *. »

Hourra pour la vieille Angleterre, pour la patrie de Bacon, de Locke et de Hobbes, de Nev^ton et de Darwin! Et, quant aux bibliques mangeurs de chardons, disons-leur : Raca.

Page 1