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CIVILISATION

Le sens c^.ii mot civilisation est trop complexe et trop controversé, pour qu'il soit possible d'en donner une définition à %)riori. L'exposition et la dissertation qui vont suivre, auront précisément pour objet et pour résultat de déterminer lamentable acception du mot civilisation. Provisoirement nous userons de cette expression pour désigne£un état social quelcoiigue. Mais l'homme étant un être fort__diverS; fort vanabje, siiivant les temps etjes lieux, il en j;ésulte que l'état de société, tout en lui étant inhérent,^ revêt aussi des ♦ formes intiniment variées, qu'il est tantôt fort rudimentaire, tantôt étonnamment compliqué, ici très brutal et là extrêmement policé ; que pai^ois il pr end des formes rigides et immuables en apparence à travers les cycles millénaires, comme l'instinct des animaux, tandis qu'ailleurs il est rapidement muable et protéiforme. >. NousTaurons à démêler les quelques lois générales, qui sont masquées par ces apparences capricieuses. Quelle a été l'origine de la civilisation humaine ? Quelles phases a-t-elle traversées dans le temps et dans l'espace ? Ou ont spécialement pris naissance les formes supé- ». rieures de la civilisation? Gomment les principaux foyers civilisateurs ont-ils rayonné et se sont-ils propagés autour de leur foyer d'origine ? L'homme s'est-il modifié^hysiquement , moralement "et intellectuelle- » ment au fur et à mesure qu'évoluait son état social, et comment s'est-il modifié? Y a-t-il corrélation nécessaire ou du moins probable, d'une part, entre les caractères physiques, c'est-à-dire la race, et, d'autre part, l'état

' Extrait du Dictionnaire encycloi^édique des sciences médicales. Paris, G. Masson (187Ô).

niental. et ji^sir^uite social des divers groupes Jiimiains? Autant d'importantes questions, qu'il faut examiner au moins à grands traits, avant de pouvoir se faire de la civilisation une idée juste et compréliensive, avant d'en l)OUVoir déterminer les conditioiis et les effets^ avant surTout de se hasarder à lixer le sens du mouvement social civilisateur.

Il n'y a guère [d'années encore, avant de s'occuper peu ou beaucoup de l'intlustrie 4)réjiistoriqng. de tout ce qui à trait à l'homme primitif, il était nécessaire de batailler, ou à tout le moins d'escarmoncher avec l'opinion invétérée et très généralement admise, qui défendait de trouver des vestiges hujna.ins, vieux de plus de six mille ans. Mais, aujourd'hui, l'investigation scien-

.1 titique a complètement rasé ce vieux jnur mythologique, étayé pouj;tant par des hommes de la valeur de Cuvier, et qui barrait d'une façon fort gènaiite laj'oute à l'étude de Tliomme; aussi serait-il oiseux de s'en occuper. Il suflit de signaler en passant la chute si rapide de cette redoutable barrière, comme une preuve encou-

i rageante de la puissance^de la vérité.^

Aujourd'hui les périodes sécuj|iires et mênie millénaires sont devenues insuftisantes pour contenir la chronologie de l'espèce humaine, et à l'exemple de l'astronome, qui, pour donner^une idée des grandes distances astrales, est obligé de prendre pour unité de mesure le rayon ou le diamètre de l'orbite terrestre, l'anthropologiste, pour déterminei^a diiréedes grandes étajies de l'humanitédnns le passé, doit demander aux époques géologiques des unités chronologiques convenables. L'arcliéologiej)réhistoriqiie montre en etfet jusqu'à l'évidence, que l'humanité actuelJe plonge ses racines à travers l'époque quaternaire, et très vraisembla-

blement j usc^i^au^niilieii de l'époque tertiaire. Une brève énumération de quelques faits topiques, devenus déjà des lieux communs anthropologiques, suffira pour élucider ce fait si important.

C'est dans l'étjige miocèn^^ des terrains tertiaires, (ju'ont été découvertesjes traces"les pkis ancTemies^de l'homme. Dans les faluns de Pouancé (Maine-et-Loire), M. Tabljé Delaunay a trouvé sur deux fragments de côte de halithérium (cétacé fossile), des incisions transversales, assez profondes et manifestement produites par un instrument fonctionnant à la manière d'une scie. Non loin de là, à Thenay, près Pontlevoy (Loir-et- Cher), daiis les calcaires de la Beauce, M. l'abbé Bourgeois a exhumé du miocène moyen, par conséquent, plus loin et plus bas encore dans l'échelle géologique, les premières ébauchas de l'mdustrie himiaine. Ce sont des silex biillés jde la façon la plusgrossière. Le plus souvent même, pour y reconnaître une configuration voulue, intentionnelle, il faut comparer soigneusement ces info mies échantillons cle^riiidustrie primitive aux silex taillés les plus frustes dii diluvium. Quoi de plus naturel! l'homme du diluvium était, relativement à son antique ancêtre du miocène moyen J^héritier d'une civilisation vieillie et grandie. C'est déjà la loi du progrès, i, dit M. Worsaae, l'habile directeur du musée archéologique de Copenhague, qui, après mùr examen, a hautement reconnu l'authenticité de ces silex ouvrés. Déjà M. J. Desnoyers, d'après des empreintes, des incisions observées à Saint-Prest. près de Chartres, sur des ossements cl'Elephas meridionalis, de Rhitiocéros etruscus, etc., tous animaux antérieurs aii mammouth, avait annoncé l'homme pliocène. M. Delaunay a confirmé cette induction, en découvrant les silex de Thenay mentionnés plus haut, et aussi en trouvant à Saint- Prest même, d'autres silex analogues, sur certains desquels on remarquait des traces de calcination. Gomme, à partir de cette époque, la tradition archéolo-

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gique n'est interrompue par aucun hiatus notal)le. nous sommes donc autorisés à aftirmer. que^dès Tépoque tertiaire, il ex^sta^itjin être humain ou pourrie moins un t ;intlm)£omoiiihe ti^'s yois^^ cfc Thomm^, plus grossier,

u- i^us sauvage sûrement que^le^ rl^i^iilii3telligent jles sauvages actuels, mais qui déjà songeait a suppléer à sa faiblesse organique native en violentant le monde extérieur, en lui arrachant des armes artiticielles, et qui par là préludait^sans enavoir^constvience. au merveil-

,,,«îeiix développement industriel de la future humanité. Après l'industrie humaine Jtertjaire, vient naturellemenj Hudusti-ie quateniaire. jelativement^fqrt supérieure. Si7 sur les silex ouvrés de l'âge tertiaire, un œil inexpérimenté peut hésiter à reconnaître l'empreinte humaine, nulle hésitation possible en face des ustensiles taHléj l^ar Flioninie quaterjiaj re, c'est-à-dire, contemporain de YElephas 2/nmigenius^(miniim.ou{h), de YElejjJias antiqims. etc. Les silex'ouvrés les plus anciens de l'assise quaternaire soiit de forme j ancéolée et taillés à grands éclats sur leurs deux faces (Manchecourt). M. de Mortillet (Biill. Société anthropologique de Paris, t. VIL p. SH, 214), considère comme étant relativement plus récentes des haches ovoïdes en silex pyromaque. comme les précédentes, mais de forme très allongée et taillées à éclats moyens. Enfin, il faut rapprocher de ces deux types la forme en amande, la plus commune aux environs d'Abbeville, et de fabrication analogue, c'est le type dit de Saint-Acheul. qui, depuis Bouçhex de I^ertlies. a été trouvé un peu partout. Des sfTêx analogues, d'une taille peut-être un peu plus fine, d'une forme plus ovale, ont aussi été découverts par Schmerling daiisjes cavej'ues du bord de la Meuse. Dans les grottes du Moustier, d'Aurignac, du Trou- Magnan, près des Eyzies, etc., qui appartiennent pour-

.>• tant jiu même âge géqlogique, puisqu'on y trouve aussi les ossements du mammouth, du rhinocéros à narines cloisonnées, etc., la taille du silex s'est quelque peu

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modifiée. On rencontre surtout des éclats de silex, que l'ouvrier a détachés d'un seul coup du bloc siliceux servant de matrice, puis qu'il a retaillés à petit coups sur les bords. A côté de ces silex plusmtelligemment ouvrés se trouve parfois des objets destinés à la parure, tels que pierres, dents d'animaux, coquillages forés pour •colliers, etc. Enfin, on assiste à la naissance d'une nouvelle industrie d'importance majeure. L'homme a déjà commencé à moc^ler à la main des poteries extrêmement grossières, sans ôrnemenfs, qu'il faisait sécher au soleil.

Puis vient ce que l'on a appelé la deuxième époqite des cavernes, J^éjjogtiejlu renne, le bel épanouissement de \'à ciyilisîition cjuaternaire, que nous ont révélé les découvertes de Lartet et Christy dans le Périgord {Reliquiœ zlg?««Yrtn«Cft?).^es graiids félins^ ont alors diminué de nombre, ainsi que VUrsus spelœus et les grands pachydermes. On a quelquefois fait à l'industrie et au courage de l'homme de cette époque un honneur immérité, en attribuant à ses efforts la rareté relative des terribLes ennemis avec lesquels il devait lutter pour vivre. Il est plus vraisemblable que ces modifications ^ans la composition delà faune, ont eu pour cause principale lajplus grande rjgueur du climat^ Contrôles agents cjimatériques, la force du mammouth, la dent et la griffe des félins^étaFent impuissantes, tandis que l'homme, déjà iiidustrieux et plus ou moins prévoyant, se__garantissait saiis trop de peine. L'énorme multiplication du renne^uffità prouver notre dire. Les débris de renne sont, à cette époque, tellement nombreux dans les cavernes^ çiu'on se demande si l'homme n'avait pas déjà domestiqué cette espèce. A coup sûr, ' c'était son principal moyen cîe subsistance, et il en résultait pour lui une alimentation facile et des loisirs, qu'il utilisait en perfectionnant son industrie. Il a taillé, par exemple, de délicats éclats de silex propres à armer des j a velots oudes flèches. D'autres lames de silex ayant

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généralement trois arêtes vives et deux tranchants finement retaillés, ont pu servir de têtes de lances, etc. Dans les âges précédents, la hache en silex ne variait guère dans sa forme ; c'était toujours et dans tous les pays un ovale plus ou moins large, plus ou moins régulier, plus ou moins lancéolé. Par exemple, un couteau de pierre trouvé sous le dolmen de Meudon, un autre couteau extrait du diluvium du bassin de Paris, deux couteaux d'unecayerne à ossements fossiles située près de Genève, un autre pris dans une habitation lacustre de la Suisse, enfin deux couteaux en cristal de rocîie découverts dans les ruines d'un antique rempart mexicoin ont tous une forme presque identique. Chez tous il y a deux surfaces, l'une plane et l'autre divisée en trois parties par deux arêtes longitudinales. C'est ainsi encore qu'il y a identité de forme entre doux pierres de fronde, l'une romaine, l'autre néo-calédonienne. Enfin une série d'armes en pierre, originaires du Japon, une collection du même genre venant de Java, et que l'on peut voir au musée du Louvre, nous montrent des formes tout à fait analogues à celles des pierres ouvrées d'Europe. Mais à l'âge du renne, l'homme a déjà plus d'imagjnjitjon, plus d'initiative qu'aux époques précédentes. Il sait varier la forme de ses ustensiles en silex jiu gré de ses besoins, les enV mancher dans des bois "cle renne, ciseler des harpons barbelés, etc.

De l'industrie quelqiiepeu perfectionnée à L'art il n^ a qu'un pas, et ce pas, k troglodyte de l'âge du renne l'a franchi dans certaiires régions, notamment dans le midi de la France. Il est dejvenu graveuj et^ sculpteur. Il nous a laissé sur des jjïïiques de scListe des dessins au trait représentant le renne, l'aurochs [Bos innmigenius), le cheval : enfin, sur une plaque d'ivoire détachée de la défense d'un mammouth, une esquisse bien réussie du mammouth lui-même, équivaut pour nous à une inscription historique attestant la contemporanéité

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de l'Elepîias primigenius et de l'homme : c'est la signature authentique de l'homme quaternaire. Des pièces sculptées non moins remarquables que ces dessins gi'avés. plus remarquables même, reproduisent les formes du renne, du cheval, etc., tout en servant de manches à des armes ou ustensiles (Lartet et Ghristy, ReUquiœ Aquitcmicœ).

Notre ^artiste préhistorique sait aussi se vêtir, très vrais'êniblablement.de peaux d'animaux, car il fabrique i» des poinçons, des aiguilles, des épingles d'os, etc. En somme, il nous donne une idée assez exacte de la civilisation actuelle de l'Esquiniau des régions arctiques, »< qui^ pourrait bien en desceiidi-e ; carie troglodyte de l'âge du renne paraît avoir rétrogradé peu à peu vers le Nord. Ce mouvement de migration peut être attribué à deux causes principales, d'a])ord au changement de climat, qui s'adoucissant lentement dans la région moyenne de l'Europe, convenait de moins en moins au renne, espèce animale mdispeiisabk au troglodyte^ £érigourdin, puis, en second lieu, à la compétition victorieuse de races humaines plus robustes ou plus courageuses, qui elles aussi, nous ont légué de nombreux spécimens de leur industrie.

Nous avons vu l'homme façonner d'abord de la façon la plus grossière, à larges éclats, les silex dont il se servait comme armes ou ustensiles, puis tailler ces silex plus finement, à petits éclats, puis retailler délicatement sur les bords, des éclats détachés d'un seul coup, en varier et en approprier la forme à des usages divers. Un dernier progrès clôt l'âge oujplutôt les âg;es industriels de la pierre, c'est le polissage des instruments de pierre polissage obtenu par le frottement. M. Steenstrup a trouvé en Danemark des excavations d'assez grandes dimensions, creusées en cupules dans des roches de grès, et qui résultaient vraisemblablement de ce travail de polissage par frottement. La hache de pierre, qui alors est souvent en serpentine, en jade, prend une forme

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généralement plus allongée, plus cunéiforme ; elle est d'un poli, d'un lin], d'une régularité souvent achevés. Tout le monde connaît maintenant ces remarquables instruments de pierre diisceltœ, si fréquemmenttrouvés dons les tumulus européens. Car si l'homme de l'âge •» du renne avait des instincts artistif^ues, celui de la l)ie7re polie a des velléités architecturales. Le premier se bornait à inhumer ses morts dans des grottes naturelles, semblables àcellesquilui servaient de demeure; le second les enfouit sous des monticules artificiels ou leur construit à l'aide de blocs de pierre, des grottes funéraires, artificielles aussi, qu'il cache souvent sous un tertre. C'est lui qui parait avoir commencé en Europe à dresser des pierres levées, des menhirs, suivant l'expression celtique consacrée, à construire des tables mégalithiques dites dolmens, dont beaucoup ne sont sans doute que des tumulus dépourvus de leur revêtement terreux. Sous beaucoup de ces dolmens, notamment dans le nord de l'Europe et dans l'ouest de la France, on trouve seulement des celtœ polis avec des traces manifestes de sépultures, parfois avec incinération, débris de poteries, des grains de collier forés et même des ornements d'or, le premier métal que l'homme ait recueilli et utilisé. Il n'y a pas encore de restes bien évidents d'animaux domestiques sous les plus anciens de ces grossiers monuments, c'est-à-dire sous les tumulus ou sous les dolmens de l'âge de la pierre polie. Ceux qui les ont édifiés vivaient vraisemblablement des produits de leur chasse. Néanmoins, des populations de l'âge de la pierre ont su domestiquer certaines espèces animales et même cuUiv^ certaines céréales, comme l'ont prouvé jusqu'il l'évidence l'exploration des palafites ou débris d'habitations lacustres sur pilotis. Nous somme d'ailleurs arrivés à une époque relativement récente.

Les grandes espèces carnassières^ félines^, pach y dermiques, que nous avons eu occasion de signaler plu-

sieurs fois, ont disparu, ^a faune est toute actuelle, sauf une (ïë"ses espèces, l'aurochs, qui pourtant vivait encore à l'état sauvage en Europe durant les premiers siècles de l'histoire moderne.

Nous avons vu que les constructeurs de certaines haliitations lacustres de l'âge de la pierre avaient déjà asservi et domestiqué des espèces animales. Ce fait de la domestication des animaux mai'que une éj3oque dans l'évolution de Thumanité ; il est généralement contemporain, à tout le moins fort voisin, d'une conquête industrielle aussi importante, de l'art de modeler par le martelage d'abord, par la fonte ensuite, certains métaux.

Le premier métal employé par l'homme fut le plus brillant, le plus inaltérable, mais aussi le plus inutile dans une société sauvage, l'or, qui se trouvant en lingots, en pépites à l'état natif, et cédant facilement sous les coups d'un marteau de pierre, fournit à l'homme préhistorique^es colliers et des joyaux éclatants. On l'a trouvé associé à des celtœ polis, dans certains tumulus de la Bretagne, et lors de la découverte de rAmérique, c'était aussi, avec l'argent, le seul métal connu des insulaires des Antilles.

Une vraie conquête métallurgique succéda bientôt à la trouvaille de l'or, ce fut la fabrication d'armes de cuivre. Sans doute quelque heureux hasard amena la réduction par grillage de pyrites cuivreuses, sans préjudice de l'atilisation de quelques lingots à l'état natif. Longtemps, d'ailleurs, les mines de cuivre furent exploitées avec des instruments de pierre, que l'on retrouve encore dans des puits mmiers abandonnés des Asturies, de l'Irlande, de l'Oural et de l'Altai (Pruner- Bev, Bulletin de la Soc. d'anthropologie de Paris, t. YI).

Nous avons vu l'homme utiliser l'or d'abord, le cuivre ensuite. En troisième lieu, vint vraisemblablement l'étain, peu utile isolément, mais qui, fondu et allié au

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cuivre, donna une matière propre par sa fusibilité et sa dureté, à mille usages, et qui peu à peu se substitua partout à la pierre polie. Cette substitution fut très lente, et longtemps on usa^ijnuUenémentjle la jiiei'rc et du bronze, comme l'attestent nombre de tumulus, de dolmens, d'haljitations lacustree. On sait que certains Bretons se servaient encon3d'arniesdej?ie rrelprs de l'invasion normande en Angleterre.

"î)e même que la forme des premiers instruments de pierre polie était calquée sur celles en usage pendant la période de la pierre taillée, de même aussi les premiers ustensiles de cuivre et de bronze reproduisirent, sans aucune utilité, mais par la seule force de l'habitude, les formes typiques de la pierre polie. Peu à peu cependant l'ouvrier s'affranchit du joug de la tradition, et le broiize revêtit cent formes variées. On en fit des épées, des têtes de flèche, de javelot, de lance, des boutons, des peignes, des épingles, des fibules, des agrafes, etc.

En même temps, on a inventé le tour du potier, dompté de nombreux animaux domestiques, tissé des étoffes, pratiqué l'aoriculture en grand. Les rites funéraires ont aussi changé, et au lieu d'inhumer simplement les morts, on les incinère, et on place dans les tumulus ou sous les dolmens, des urnes cinéraires accompagnées de nombreux objets votifs. A la tin de de cette période,Je fer détrône le bronze, comme celuici avait éclipsé la pierre,et, sous les nombreux dolmens dé l'Algérie, on ne rencontre souvent que des instruments en fer. Mais à la période du fer et même à la fin de celle du bronze, nous touchons aux âges historiques, et .•déjà l'Europe est occupée par la plupart des races humaines actuelles.

Dans cette rapide esquisse de l'industrie préhistorique, nous nous sommes borné à mentionner les faits principaux, notre but étant non pas de faire une énumération ou une description complète, mais de noter des points de repère, à la manière du géographe, qui, ayant

à relever le tracé d'une chaîne de montagnes, se borne à signaler le sj2ics les plus élevés^ reliés pourtant les uns aux autres par des centaines et des milliers de collines, d'éminences, de mouvements de terrain ayant aussi isolément une importance plus ou moins grande. Pourtant de cette revue si rapide se dégage invinci- ]3lement un fait général de la plus haute portée, celui du graduel accroissement. Nous assistons à une série de conquêtes insdustrielles, se succédant et s'enfantant l'ime l'autre. Cela est incontestable pour l'œuvre. Voyons maintenant slî en est de même pour l'ouvrier, si ses formes se sont ennoblies^ si son cerveau s^est développé parallèllement^J. jes aj^titudes^et à sa capacité industrielle.

Aucun débris, aucune pièce i^ien authentique du squelette de rhomme tertiaire ne nous étant jusqu'ici parvenus, on ne pourrait faire? sur la conformation physique de cet ancêtre probable de l'humanité, que des conjectures, et nous ne voulons citer ici que des faits. Pour Thomme quaternaije, nous sommes plus heureux, elles relique s osseuses,déjà recueillies et étudiées, suggèrenfdès à présent^ d'importantes indue-», tions.

Nous avons d'abord le demi-maxillaire inférieur si curieux, trouvé pendant l'hiver 1865-1866 dans une caverne belge des bords de la Lesse, par M. Dupont {B'ullet. Soc. d'anthropologie, 1886). Cette mâchoire était associée, à des os d'ËleiJhas primigenius, mammouth), de Rhinocéros tichorinus ou à narines cloisonnées, de renne, etc. On a trouvé en même temps un cubitus humain, et un os ouvré de main d'homme. L'authenticité du gisement n'a pas été contestée, même par des anthropologistes, adversaires déclarés et passionnés des théories transformistes. La mâchoire, en

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question, dénommée, d'après le lieu où elle se trouvait, mâchoire du Trou de la Xrmlctfe, a bien appartenu a un êti-e humain contjmponundu^^ nia nimout h et du rennerOr, cette mâchoire semble modelée à souhait pour le plaisir des Darwiniens. C'est 2» £lus^ sirnienne c\e toutes les mâchoires Jiumaiiies connues. Elle est dépourvue ~de menton^ fort prognathe ] les apophyses geni y sont remplacées par des cavités; les branches horizontales semblent converger en arrière, comme chez les singes. Pourtant, il n'y a point de diastème entre la canine et l'incisive externe. Enfin le volume des grosses molaires, comme l'indique l'inspection des alvéoles, va en augmentant de la première à la troisième, et celle-ci, la dent de sagesse, a cinq racines, par conséquent cinq cuspides. On peut rapprocher, et l'on a rapproché de ce maxillaire singulier une autre mâchoire, qui lui ressemble d'assez loin, la mâchoire découverte par M. de Vibraye dans la grotte d'Arcy (âge du mammouth), et la mâchoire du Trou-du,- Frontal (âge du renne). Relativement à la netteté de l'empreinte simienne, ces trois maxillaire peuvent se ranger en série. Selon M. Pruner-Bey, ils auraient tous appartenu à des individus de petite stature et à crâne court, brachycéphale. Notons en passant que l'anthropologie est encore trop peu avancée pour qu'il soit permis de voir dans ces reconstructions anatomiques inductives autre chose cpie des conjecJures plus ou moins vraisemblaLles. M. Pruner-Bey veut encore rapporter à ce type hypothétique et brachycéphale, la fameuse mâchoire de Moulin-Quignon. Gette]dernière,très vraisemblablement quaternaire aussi, et qui a fait dans le monde scientifique un bien autre bruit que la mâchoire de la Naulette, n'a d'ailleurs absolument rien de simien. Il en est de mènie~d'un autre maxillaire trouvé par M. Dutertre dans le tuf de Ghâtillon. Notons, en passant,^et2e djvejsité, ce s types humains, si variés déjà à l'époque^du mammouth. Les célèbres ossements

de la grotte de Cro-Magnon, prés des Eyzies, sont une preuve plu s frappante encore de cette diversité. L'homme des Eyzies, contemporain du mammouth et du renne, était de haute taille, de forte structure, très dolichocéphale. Son cerveau était très,, dévelo^é ( capacité 1590 c. cubes pour un homme : 1450, pour une femme); son front bien conformé. A C(^d£ces^ indices d'aristocratie ethnique, on en remafcjue qui accusent l'infériorité. L'homme des Eyzies^st « ange et bjète ». Notons-en avec M. Broca (Bull, de la Soc. cl'anthrop. de Paris, 2e série, t. IIIj le prognathisme alvéolaire, l'énorme développement de la branche montante du maxillaire inférieur, les larges et rudes insertions musculaires, surtout la suture i)récoce et simple des os du crâne, s'efîectuant d'avant en arrière, contrairement à ce qui arrive chez les races civilisées, enlin et surtout, un caractère sur lequel nous insisterons un peu plus longuement, la conformation spéciale des tibias latéralement aplatis, en lame de sabre, suivant l'expression consacrée. Cette forme particulière du tibia, c[ui aujourd'hui ne se trouve plus guère que chez les grands singes, parait avoir été fort commuiie chez Thomme préhistorique. On l'a constatée"'en efîet sur des tibias extraits par M. Busk, d'une caverne près de Gibraltar, sur tous les tibias provenant du dolmen de Chamant, de l'âge de la pierre polie, sur ceux du dolmen de Maintenon, sur un tibia trouvé dans une carrière de Clichy, par M. Bertrand (Eugène), etc. Cette forme était fréquente alors, mais point générale pourtant, puisque les cavernes du bord de la Meuse ont fourni des tibias à coupe triangulaire , tout àjfciit analogues aux tibias européens actuels.

Un autre caractère, plus curieux et plus simien encore, a été fréquemment noté sui-J[es Jiumérus de Tàge de la pierre; c'est la perforation de la fosse olécrânienne de l'humérus. La présence de ce caractère n'offre d'ailleurs rien de régulier. Il manque sur trois humérus de

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Cro-Magnon (âge du niamniouth) tandis qu'on le rencontre sur un humérus de la caverne dite le Trou-clu- Froiifal (âge du renne). Sur vingt-sept humérus trouvés à Chamant (âge de la pierre polie), deux avaient la perforation olécrânienne, et dans la caverne dOrrouy (âge du bronze), sur trente-quatre humérus, huit présentaient la perforation naturelle de la fosse olécrânienne. Il faut observer que cette particularité anatomique. très rare de nos jours, était déjà peu commune en France à lépoque mérovingienne, puisque la sépulture mérovingienne de (belles n'a fourni sur mille tombes ouvertes que cinq humérus perforés.

Les débris crâniens j)réhis^onques, surtout ceux de l'âge Ue la pierre, sont bien plus précieux encore que les os des membres pour ^ui s;ocçiipe de révolution des races humaines. Les caractères d/infériorité^^ dont nous avons noté la fréquence sur les tibias et les humérus préhistoriques, s'accusent aussi avec une fréquence et une évidence non moins grandes sur les crânes des mêmes époques. Déjà nous avons brièvement décrit queltmes maxillairesjnféri eurs, x^lus ou moins simiens. Xombre de maxillaires supérieurs sont aussi remarquables par un degré plus ou moins accusé de prog^nathisme, soit de^dentS;^ soit des aîvéqles^aractèj"e b estial, constant aujourd'hui encore chez les microcéphales et les races inférieures^

"Xe prognathisme alvéolonientaire était fort accusé sur les crânes découverts à Chamant (province de (Namur), par le Dr Spring. L'angle facial mesurait seulement 70' et le crâne était^ fort petit, comme il arrive ordinairement'én pareil cas. Un crâne trouvé par le Dr Dupont dans leTrou-du-Frontal (âge du rennne) était aussi très prognathe. Le même caractère a été constaté sur des crânes préhistoriques des environs de Baden (archiduché d'Autriche), sur d'autres crânes des bords du Riiin, du Danube, sur un crâne exhumé d'un tumulus de l'âge de pierre, à Borreby. en Danemark, etc.

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Lejujognathisme est sHiabituellement lié ji un petit développement crânien associé à des formes crâniennes inférieures, que l'un peut pi*es que sûrement se déclujre de l'autre, quand il s agit de races ; mais relativement ù la crâniologie préhistorique, nous n'en sommes heureusement pas réduits à de simples inductions. Citons d'abord le crâne trouvé, en 1857, par le professeur Fuhlrott, d'Elberfeld, dans la caverne de Néanderthal. Ce crâne, présenté au Congrès scientifique de Bonn la même année, eut une fortune analogue à celle que rencontra la célèbre mâchoire de la Naulette. Parmi les assistants, plusieurs se refusèrent d'abord à y voir un crâne humain. Ce n'est pas ici le lieu d'en faire une description détaillée ; rappelons-en seulement les principaux caractères, qui sont son extrême épaisseur, et surtout la présence d'énormes bourrelets sourciliers tout à fait comparables à ceux du gorille. La capacité de ce crâne si curieux ne peut se déterminer que par approximation, car la région inférieure manque, néanmoins on peut l'évaluera 1.'200 centimètres cubes environ. On trouva avec ce crâne des os longs, fémur, humérus, radius, côtes, etc., indiquant un homme de stature moyenne ; mais ces__o ssements éjaient il'une épaisseur très grande et portaienjt de très profoncks empreintes musculaires.

Aucun indice précis relativement à l'âge des ossements de Néanderthal ; point d'os d'animaux, d'objets ouvrés, et de plus la caverne, produite par linfiltration et l'écoulement des eaux, était à double orifice. Les ossements étaient couverts de dendrites et happaient à la langue. Lyell les suppose de même âge que les ossements trouvés par Schmerling dans les cavernes de Liège. Aussi Huxley a-t-il comparé le crâne de Néanderthal â un crâne analogue découvert dans la caverne d'Engis, près de Liège, en compagnie d'ossements de mammouth, de rhinocéros, etc. Néanmoins les caractères simiens de ce dernier crâne sont infiniment moins

saillants ; le frontal est moins étroit et moins étranglé en arrière de ses bourrelets.

Aucun des crânes, relativement nombreux, trouvés dans les tumulus des périodes plus modernes de l'Age de la pierre ne se peut comparer au crâne de Néanderthal. Parmi les plus anciens crânes tumulaires, on peut cependant citer un de ceux qui ont été trouvés à Borreby, en Danemark, et qui est remarquable aussi par de volumineux bourrelets sourciliers, l'étroitesse et l'inclinaison en arrière du frontal, l'aplatissement du vertex. On pourrait même établir une série rétrograde assez bien nuancée, dont le crâne de Borreby occuperait l'échelon le plus élevé et celui de Néanderthal l'échelon le plus inférieur. Le crâne d'Engis serait le lien intermédiaire. Au-dessous du crâne de Néanderthal, on pourrait placer les crânes des grands anthropomorphes, particulièrement IfTcrân'è du chimpanzé jeune ; au-dessous, mais à une grande distance, que pourraient seuls combler des crânes de microcéphales humains.

L'homme de Borreby paraît avoir été contemporain de l'urus et du bison. Il a sans doute assisté aux dernières grandes modifications géologiques de l'Europe. Après lui viennent les races de l'âge de la pierre polie, races diverses, ne se prêtant à aucune classification générale, mais se rajTprochant toutes^des^tyjies actuejs de l'humanité. A ces époques reculées, les races européennes paraissentjavoir été multiples. Les unes avaient le crâne allongé pu dolichoc é2)h[de, les autres l'avaient court ou brachypéphale. L'homme, alors fort mal armé, fort peu prévoyantj^presqiie sans industrie, ne pouvait encore former de grandes agglomérations, par conséquent, il lui était interdit d'émigrer en masse. Chaque ]ietit groupe vivait isoléiiient, sans guère se mêler avec les groupes voisins, contre lesquels il luttait pour l'existence.

On est donc forcé de renoncer aux vastes théories ethnologiques et préhistoriques, par exemple à celle du

suédois RetziiTS, qui, se basant sur un très petit nombre de faits, supposait cfue l'Europe, à l'âge de la pierre, était habitée par une race brachycéphale, à laquelle avait succédé une race dolichocéphale, probablement originaire de l'Asie, et qui avait introduit en Europe l'usage du bronze et les animaux domestiques. Comme nous Fa vous dit déjà à plusieurs reprises, il n'y a pas de vue générale actuellement possible sur la distribution des races préhistoriques en Europe. La théorie de Ëetzius fut d'ailleurs démentie aussitôt après la mort de son auteur par le tils de Retzius lui-même, qui a trouvé en Scandinavie des crânes brachycéphales, associés à des ustensiles de bronze. Elle a été réfutée d'autre part en Angleterre, où M. John Thurnham a trouvé, dans les long Ixirroics ou allées couvertes, des crânes allongés accompagnés d'instruments de pierre, et dans les roimcl Jjarroics ou tumulus circulaires, des crânes courts et des objets de bronze. Enfin, cette théorie a aussi été ruinée par des faits nombreux en France, où presque tous les crânes de l'âge de pierre, sans en excepter ceux des Eyzies, sont dolichocéphales. Citons ceux extraits des sépultures de Chamant, de Maintenon, et surtout celui de ^uiberon^(Mor]2ihan), remarquable par sa ÏÏôIïchôcephalie extrême e"t rénqrme épaisseur de ses parois (1 centimètre). Notons que ce dernier crâne est allongé à la façon de celui des nègres d'Afrique et des Néo-Calédoniens. En effet, la région frontale est étroite et sacrifiée, c'est en aj;rière et par la région occipitale que le crâne se développe. Pourtant on rencontre aussi en Europe des crânes courts de l'âge de pierre. Retzius en avait trouvé dans le Nord; M. Nicolucci en a découvert près de Reggio.

Nous voilà à la fin de cette trop courte revue d'ethnologie rétrospective. Sans doute les faits bien authentiques sont encore trop peu nombreux pour qu'il soit prudent de formuler des propositions absolues. Il faut laisser la porte ouverte à toutes les rectifications, que

doit infailliblement apporter l'avenir ; néanmoins, les données anatomiques confirment encore les données archéologiques sur un point capital, et là aussi nous voyons se dégager^ avec une suffisante netteté le fait général, si important, du ju'ogi'ès" successif, de i'évoîu-

• tion lente, de lliumanisation de plus en plus grande du genus homo. Nous voyons qu^i fur et à mesure des progrès de l'industrie les types humains progressaient aussi et se dénouiHaient peu à peu de leur caractère bestial. Cette evokition anatomique est devenue plus incontestalïïe encore après les intéressantes recherches de M. Broca sur le volume comparatif des crânes parisiens du xii^ siècle et de ceux du xix«. De ces mensuratioiis'nbmbréîises et précises, on a pu déduire que le volume crânien avait gi'andi à Pai'is et très notablement depuis sept siècles ; enfin que, dès cette époque, les cesses aristocratiques avaient un cerveau plus volumineux que celui des cHisses inférieures. Notons en passant que cej^ajport entre la position so ciale, l'éducation et le^léveloppement pTus^ou moins grand du cerveau se peut encore constater de nos jours (Parchappe, etc.). Gomment, d'ailleurs, cetje loi du progrès anatomique ne se vérifierait-elle pas chez l'homme, quand on Tobserve, toute question de transformisme à part, chez les autres mammifères. Ainsi E. Lartet a constaté que plus

, » on^recule dans les temps géolpoiques^lus Je volume cérébral se réduit chez les^ mammifères fossiles. Le cerveau s'amoindrit de plus en plus, relativement à la tête et au reste du corps ; il recouvre de nipins^en moins le cervelet, et ses circonvolutions sont de mpins en moins nombreuses ^. Lartet, Comptes remlus de V Académie des sciences).

Laloi cUi progrèsjirchéologique^t jiiorpho logique à travers les âges préhistoriques est donc dès maintenant incontestable. Mais où sont nés les plus récents de ces grands progrès ? Qui a introduit en Europe les innovations marquant, à proprement parler, le vrai début de

nos états sociaux modernes, c'est-à-dire l'usage des métaux et la dx>iiiesticatioii desjinimaux7 Sans nul doute ces bienfaisantes découvertes, grâce auxquelles l'homme a réellement commencé à^assenirja nature, par lesquelles il a creusTûne sorte d'abîme entré lui et le reste du règne animal, ces découvertes, qui ont été la base et le germe de tant de conquêtes, n'ont pas été l'ouvrage d'un seul homme ni d'un seul peuple. Elles ont dû se faire un peu partout, et nous avons vu qu'en Suisse certains habitants des palalites avai ent domestiqu é des animaux avant d'être devenus métallurgistes; nous savons que de leur côté, et en dehors de toute communication avec le vieux continent, les anciens Péruviens avaient aussi domestiqué le lama. Néanmoins, en Europe, ces précieuses connajssances paraissent avoir été iniporté-es dc rAsie pour une large part. Naturellement l'hisloire est absolument muette sur ces grands changements accomplis à une épqgue où rhumanité spno;eait à tout autre chose qu'à écrire ses annales. L'archéologie est de son côté insuffisante pour élucider cette question d'origine, et c'est à la linguistique qu'il faut demander quelques données générales, acceptables dans leur ensemble et sous le bénéfice d'un certain contrôle.

QueJ'usag^e du bronze ait succédé à celui de la pierre, mais après une coexistence plus ou moins longue suivant les localités, cela est incontestable; mais d'où est venu le bronze? L'archéologie préhistorique ne peut faire à cette question une réponse pleinement satisfaisante; et, si elle a longtemps affirmé, si elle affirme encore quedegrandes migrations ethniques, venant de l'Orient, ont introduit en Europe l'usage du"bronze et, à la fois, la plupart de nos animaux domestiques actuels, c'est seulement parce que, plus ou moins sciemment, elle se laisse influencer par les données qu'a for-

mulées la linguistique. Si la métallurgie du Lronze est originaire de l'Asie, elle n'a pu vraisêmîîlalîlemenF s'introduire en Europe par le nord-est, puisque dans le nord de l'Asie, dans les régions sibériennes, on rencontre des traces non point surtout d'un âge de bronze, mais plutôt d'un âge de cuivre préhistorique; les grandes Jnvasions hyi)othétiques, tant de fois décrites par l'arcliéologie, les migrations de Celtes asiatiques inondant l'Europe, n'ont donc pu péiiétrer eii Eurojie f^ue par la région du Caucase, où l'on ne Trouve guère d'indices de leur passage présumé que dans l'étymologie des noms de lieux interprétés avec une complaisance très grande. Quoicpi'il en soit,^etjte industrie préjîistprique du bronze, dont on exhume les traces par toute l'Europe sous lestumulus,. les dolmens et aussi dans les l^alafites suisses, dans les terramares d'Italie, etc., est caractérisée du Nord au Midi par une grande uniformité. Elle peut avoir été importéejj3lle peut aussi^être née sur place dans les localités diverses, car les formes des instruments de bronze les plus anciens sont strictement et servilement calquées sur les formes de haches de pierre. L'innovation ne portaji'aljprd que sur la^matière employée, mais on ne songeait pas à profiter des qualités spéciales de cette matière pour diminuer le poids des armes et les rendre plus maniables, pour fabriquer, comme on le fit plus tard, des ustensiles variés, utilisables de cent façons, L'homnie est d^ r;ice moutonnière et d'autant plus qu'il est moins iiitelligent.

Nous voilà déjà en possession de quelques faits fondamentaux, qu'il ne sera pas utile de rappeler avant de poursuivre.

I L'existence de rhomme sur la terre remonte à une époqu~ tellement éloîgnée qi^elle deïïe toute chronologie.

La première condition de l'homiine était quasi-bestiale. Il ne se jli^tin^uait, du reste, de l'animalité que par une industrie sj^éciale^ mais fort rudimentaire,

AXÏKIIOPOLOGIE GÉNÉRALE. 219

extrêmement inférieure, par exemple, à celle des castors, des fourmis, des al3eilles, de nombre d'espèces d'oiseaux; seulement il progressa, non pas bien rapidement, mais plus vite que ses émules du règne animal, et peu à peu son industrie, d'abord uniforme par toute la terre, arriva T3e diversifier de, plus en plus^et fort mégaleinentj suivant le pays et les groupes humains.

Éntin, les restes ïïumains les plus anciens offrent généralement des caractères jfort accusés, dïnfériorité anatomique. Dejîlus, ils sont fort divers. Aussijoinjjiie l'anthropologie préhistorique puisse remonter, anatomiquement parlant, elle constate l'existence de types humains très dissemblables' d'est là un fait des plus naturels, car l'homme pithécomorphe des anciens âges n'ayant ni expérience, ni prévoyanc^,j^'iyant uniquement de chasse, au iour le iour, armé seulement de quelques silex plus on moins grossièrement ouvrés, ne pouvait émigrer en masse à la manière des invasions historiques. Les grandes forêts, les grands fleuves, les variations climatériques et météorologiques étaient pour lui des obstacles difhciles ou même impossibles à surmonter, sans parler de la compétition sauvage des petites agglomérations humaines, familles ou tribus, déjà constituées, et aussi de la dent des grands félins, des grands carnassiers, des défenses des pachydermes, etc.

Il est donc permis de révoquer en doute et même de reléguer parmi les romans scientitic|iies quantité de migrations fantastiques, longtemps racontées par les linguistes et les archéologues, sans autre preuve que quelques traditions m^ihologiques ou le flexible témoignage de complaisantes étymologîes. L'homme a dû naître et évoluer simultanément ou successivement sur des points multiples de la surface terrestre, comme le reste de la faune, dont il se différenciait si peu au début ^"son existence. Il n^est point de lieu d'élection, de nombril unique du monde, où l'homme soit apparu subitement et miraculeusement, pour de là rayonner

..« sur toute la terre. Le genre humainji eu de^ nombreux et bien vastes^ berceaux, probable nient tous lesjiauts ptâteaux, toutes Jes ^randes"'chames de montagiijes émergés d'abord du sein des océans. Ainsi, nous savons

1 à n'en pas douter que__ l'homme existjiit en Euro]3e, quand cette partie du monde était eîicore"séj)aréê ^de l'Asie par des mers. Néanmoins, il est Incontestable

, .♦ que de grandes migrations asiatijjnss on t__ reflué ^ur l'EÎurope dès l'aurore des temps histoj'iques; il est prb- ËaljTe que d'autres migrations, soil par invasion, soit par intiltration, ont eu lieu dans le même sens pendant rénorme période préhistorique. Il est tout aussi sur (|ue l'Asie^centi'ale^a vu naître les grandes civilisations, (foïî émanent nos modernes civilisations européennes; il est donc permis d'admettre dans leur ensemble les théories de la linguistique moderne, suivant laquelle ,1 nos sciences, nos arts, notre industrie, nos^ laiijgues (TEurope seraient, pour ki phipart, desTm^prtations o asiatiques, mais il est sage de faire des réserves.

La linguistique est bien obligée de s'incliner devant les incontestables résultats obtenus par l'anthropologie proprement dite. Elle a reconnu, non sans peine,

,,j^ l'existence de l'Européen préhistorique dès avant toute

immigration asiatique; mais elle aftirme encore que

lesj)rimitifs sauvages de l'Europe, immobilisés à l'âge

de la pierre, ont été subjugués elt à peu près détruits par

(1 des Ilots successifs d'envahisseurs asiatiques, qui ont

, .» i]^*odmt en Ëurqpe l'usage des métaux^ J es animaux domestiques, l'agriculture et^ des langues^ coniplètes, des langues a tlexion. Suivanl la linguistique, il existait, trente siècles environ avant notre ère, dans l'Asie centrale, au Nord du Penjaub, sur le versant septentrional de l'Hindou-Ko ou Caucase indien, une race . » supérieure moralement et physiquement à toutes les .1 races humaines d'alors. De là ce type noble ou aryaque iiurait rayonné peu à peu Sans les vallées Gachemiriennes, dans rAff>hanistan, dans les vallées de l'Indus

et du Gange. Il aumit occupé la Perge d'abord et passé »• des colonies celtiques ou autres dans^ la Grèce^^l'Italie, . d'une part : dans le Nord et l'Ouest de l'Europe, d'autre part, impmiant et implantant partout avec lui une langue, c^iij unique d'abord, s'est peu à peu ramifiée » . en dialectes, de plus^en j)lus.jiissemblables, d'où sont finafement provenus : le Sanscrit, le Zend, les langues grécO;latines, Je Celtique, le Lithuanien^ rAllemand. Arec leur langue et leur industrie, leiTimmigrants auraient propagé leur religion ou plutôt leur conception toute naturaliste du monde, la^jiersonnilication divine » . des grandj phénomènes de la nature, de l'aurore, du sof^Jde la terre 5^ le culte du feu, d Agni, etc. De là seraient sorties, parjinjncessant travail de mjtamor- ^» pÏÏôse, toutes^les mythologies et religions des grandes ». races blancÏÏes, européeniies et asiaticrues^saufjes races » . . sémitiques; peut-êtrejiiêni^la mythok)gie égyptieim^ 1. aurait-elle eu la même origine.

On peut accepter d'une manière générale ce grand système, mais néanmoins en faisant certaines restrictions. Rien de plus admirable que le patient et ingénieux travail de la linguistique ; elle est parvenue à embrasser d'un coup d'œil presque tous les idiomes, à les grouper en famille, à trouver les lois de leur formation, à montrer qu'unejangue est d'abord monosyllabique. >.. puisjLgglutinative, enfin à flexion ; que nombre de langues n'ont point encore réussi à franchir le premier et le second de ces degrés; que les langues de la dernière catégorie, les langues à flexion, presque toutes originaires de l'ancien continent, se divisent en deux groupes, le groupe sémitique et le groupe aryen, ayant vraisemblement évolué séparément, car ils sont irréductibles l'un à l'autre; finalement, ^u'à l'exception des idiomes sémitiques, toutes les langues parlées en Asie , . et en Europe par des hommes de race blanche sont « parentes et ont des radicaux communs, visibles surtout dans le sanscrit védique; c[ue toutes, par conséquent,

222 SCIENCE ET MAïÉRIALiyME.

doivent dériver d'une langue mère éteinte, de Varya- (^i^erQiiaiitjictetaryaque. hypothétique encore, il aurait été la langue des très antiques tribus de l'Hindou-Kô, dont noTis avonsl;ou"t à l'heure diî quelques mots.

,• En étudiant la ^-aduelle détV)nnation des langues indo-européennes et en déterminantTesïois et la marche 5e cette déformation, on a cru pouvoir lixer l'âge relatif des divers idiomes. On a aussi retracé l'itinéraire des peuples migrateurs, qui auraient parlé et modilié graduellement ces idiomes. Pour ce faire, on a noté les lieux, les points géographiques encore désignés, dit-on, aujourd'hui, d'Asie en Europe, par des dénominations d'origine celtique. On a même cru pouvoir refaire, d'après les radicaux aryaques ou védiques, la paléontologie sociale des aryas primitifs. Ils auraient connu le cuivre, le bronze, l'or, l'argent. Ils savaient forger des métaux, consti'uire des chamts Jrahiés;par des

,«i bœufs. Leur^'ie aurait été surtout pa storale, et néanmoins ils auraient déjà connu la bêche, l'orge, l'épeautre, sans pourtant devenir franchejiient agriculteurs avant leur arrivée en Europe. Risquons quelques exemples pour faire connaître la méthode employée.

L'airain est désigné en sanscrit par AYA.S, pour adyas, forme gâtée de ADYAS, A primitif et DA8, dompté; l'airain, c'est l'indompté; d'où le mot latin œs. L'allemand Vater, l'anglais Father^ l'irlandais Athir., le latin Pater, le grec îi-aT>,p viendraient tous du radical sanscrit PA, protéger. De même mater (Lat.), motlier (AngL), matliir (Irl.), [j.7]r/jp (Grec) , mutter (AIL), dériveraient de MA, procréer, étendre ; ôuyàT/jp (Grec), TocUter (AIL), BaugMer (AngL), Bear (IrL), fille, seraient issus du sanscrit Duhitar, venant de DUH, traire, etc., etc. On rappelle encore que, selon J. César, les Gaulois prétendaient descendre de Dis le père {a Diti imtre)\ or Dis et tous ses analogues, le latin Beus, le grec Gcà;, etc., etc., proviennent de la racine DIV, brillant, pour dire le soleil ou bien l'Orient,

c'est-à dire le pays du soleil (Pictet, Origines indoeuropéeyines. Burnouf, Le Vèda. Liétard, Bulletin de la Société anthrop.^ séance du 7 avril 1864).

Nous venons de résumer brièvement, mais exactement, au moins dans ses données générales, la théorie formulée par la linguistique moderne, et aussi la méthode à l'aide de laquelle ont été obteimes les larges vues inductives sm;rorigine et J'éyolution des^grandes civilisations d'Europe, que nous avons indiquées plus haut. Il est temps de soumettre à un examen critique cette théorie et ces inductions.

Nous avons choisi les plus typiques, les plus simples, les plus séduisantes des éty m ologies indo-européennes. Il s'en faut que toutes aient la même clarté. Les Schlegel,les Bopp.les BurnouOesSchleicher sont bien faciles à prendre en flagrant deïïfde guerre intestine, et cela suffit aux profanes pour en conclur^e ç[ue la g;^énéalooie des mots indo-européens est obscure comme toutes Tes généalogies. Néanmoins, rédifice de lajinguistique générale moderne a été*construit avec tant de soin et d'étude, tant d'effort et de conscience, qu'il y aurait témérité à en révo^ueren doute les données principajes. AdmettonTdonc avec les linguistes^ l'existence préhis- »., torique, sur leshautsjîlateauxjle l'Asie centrale, d'une »» race d'austei'es pasteurs, nobles, iiitelligents, lyriqiies, déj^à en possession d'un notable bagaoe de sentiments ^,, éîevés"^e^conimTsj,aiwes^pratiques^^ d/une langue à , flexion, *ou en voie d'arriver à cet ultime degré de l'évolution des langues. Mais n'oublions pas que cette race maîtresse n'a pu naître instantanéjuent, comme un cristal se précipite dans une solution saline sursaturée, qu'elle avait nécessairement derrière elle une longue série de progrès, de conffuêtes lentemeiit et laborieusement faites, une ^évolution intellectuelle d^j à J3ien ^ vieille. Or, sij^ette évolution d'un groupe hiimain s'est ^ite da^ns TAsie centrale, elle a pu tout aussi bien s'effectuer dans le Caucase, dans la Gaule, en Grèce, en »,.

22'l science et matérialisme.

Italie. Partout^es hommes dHine organisât ioiî analogue ont dû éprouver jcles impressions^ analogues, les formuler par des criSj^ des onomatopées, des mots analogues, et la ressemblance des idiomes n^iinplique pas .1 nécessairemenT la parenté ethnigue des groupes, des ^ races qui parlent ces idiomes. Même lan^ie ne sjgnifie pas mèine^saiîg',quand même on^ie tiendrait aucun compte des grandes invasions probables, de la propagation de langues étrangères par voie de conquête brutale.

Cette manière dïnterpréter les analogies des langues Indo-européennes, où il doit bien y avoiii une assez.lai'ge part de vérité, laisse d'ailleurs intacte l'œuvre merveilleuse de la linguistique moderjie, puisqu'elle révoque seulement en doute la généalogie, la filiation proposée des formes verbales et point leur groupement, leur classement méthodiques. Ce n'est pas d'ailleurs une simple hypothèse, niais une induction suggérée et » » étayée pai' des faits.

Si, par"exemple. comme l'ont fait il y a quelques années M. Buschmann et tout récemment M. Lubbock (Origines de la civilisation), comme l'avait fait avant eux A. d'Orbigny (l'Homme Américain), on compare les mots désionant le père et la mère dans presque toutes fes'langues du monde, on voit que ces mots se réduisent à un certain nombre d'articulations, qui sont précisément celles que fait entendre l'enfant alors qu'il balbutie. Dans tous ces mots, les lal)ia]es^etj[es dentales règnentpresqueexclusivemenO]nfiii. Ton remarque que les jçonsqnnes fortes figurent habituellement dans les noms du père, lesjiouces et les nasales dans ceux de la mère. Cette loi de développement analogique se vérifie d'ailleurs dans toutes les branches de l'évolution humaine. Ne savons-nous pas que, par toute la terre, l'homme a suppléé à sa faiblesse native en s'armant d'abord de silex éclatés, puis de silex taillés, enfin de silex polis, revêtant partout les mêmes formes, chez

AXTIIUOPOLOGIE GÉXÉUALE. 22-J

lliomme préhistorique, comme chez le sauvage actuel, comme chez les Francs, les Scandinaves, les Normands des premiers siècles de notre ère? Les.tumukis, les dolmens, les menhirs, si longtemps considérés comme les jaloiîs de l'invasion Iiido-Européenneou Celtique, sont im peu de tous les pays. Les Khasias de l'Hindostan, en dressent encore ; mais les Yitiens avaient des pierres levées, les Indiens d'Amérique édifiaient des cromlechs, si l'on en croit Lafitau {Mœurs des sauvages américains). Enfin, on a trouvé par milliers, dans l'Afrique septentrionale, des dolmens de l'âge de fer.

Est-il au moins certain que la domestication clés animaux soit une invention asiatique importée en Europe? Pas le moins du monde. L'hon ime a domestiquée des », animaux un peu par toute la terre. On peut même soutenir, et l'on a en effet soutenu, que beaucoup de nos races domestiques d'Europe sont européennes d^originje. i , Nos petites races de bœufs, c1e~porcs, de chèvres des Grisons viendraient Jioii pas^ des races domestiquées ^. de l'Asie, mais des petites j-aces de nos toiirbjères. \SUrus priniigenius d'Europe aurait fourni plusieurs grandes races Jjovines. Le^cheyiil, qui a Iqiigtenips coexisté avec l'homme en Europe, avant toute immi-»,. gration asiatique, y aurait été domestiqué, etc., etc. "

Les Kaffirs ou Siàh-Pôsh de l'Indou-Kô ont encore aujourd'hui des divinités védiques (Pandu, Lamani, 8huruyalij ; ils vénèrent le feu, comme les chantres des Védas vénéraient Agni, mais ils sont blonds, ont des yeux bleus, le teint blanc, et nous les trouvons comme perdus au milieu de nombreuses populations d'un brun plus ou moins foncé. Peut-être les Kaffirs jioii^s représentent-ils les derniers débris des aryas védiques, mais ni., il est difficile de les^regarder çomme les tyx)es ance^- -,^ traux desj)0£ulations grecques^latineS; gaëlic[ues, aux cheveux noirs et aux yeux bruns. Enfin, si l'on consulte les traditions aryennes, les poèmes sanscrits, on y trouve seulement le souvenir légendaire d'invasions dans la

'2'2() SCIENCE ET M.VTÉKIAIJSME.

péninsule hindostanique. à Ceylan, etc., mais pas la moindre^ réminiscence d'émigrations vers l'Ouest. D'aulre part, le Lavage traditionnel de^ vjeilles races d'Europe ne nous éclaire guère sur l'origine de ces races. A peine, a" grand renfort d'érudition et parfois

, , (nmaginatj.onj parvienT-on à rapprocher Ta mjthploj^àe ^^eccfue de la mythologie vémgiîe, et en s'en tenant à cette unique source d'information, on n'est véritablement autorisé à ratt;ijch^ei^géiiéalogiqiiementjiuxj^r^

.•védiques que les^)liis vieilles pqpuljitions de la Perse ayant parlé la langue zende, et^dontjesjradjtionsjioétiques indiquent, comme berceau de la race, l'Iran, l'Iran délicieux, qu'il est peut-être permis de placer sur les plateaux du Caucase indien.

La conclusion la plus vraisemblable est que l'espèce

^humaine a eu ses représentants pi'iiiïitifg.wn peu par-

,» tout; que cihacîue gi'oupe a évolué isolément pendant un long laps de temps; que la rapidit^éjle çette évqlution, rendue nécessairement progressive par la lutte pour ,,» vivre, a été fort^ inégale suivant les Heux et les climats: que là où les groupes humains n'avaient pas à se débath;e__sous__rétreinte d'un climat dejer, ils se sont améliorés plus rapidement, ont perfectionné leurs armes, dompté les métaux, domestiqué lesanimaux; que leur nombre croissant avec leurs richesses et leur

.»« puissance, ils oiit j)eu à. peu rajonné autour d'eux en ST^bjuauant les £roiij:)es niqins .a vancés et^en se fojidiuit avec eux; quej;ette fusion a^infkié non seulement sur

,» lesangjja r<icej.mais^ussi sur l'industrie, Jes huigues, qui, dans noml)re de"cas, avaient déjà de grandes analogies, et queje groupe indo^européeji est le résultat de

.» tous ces enoi'ts, de tous ces conflits^de tou 8 ces nié- 4langes, une sinij^le résnltjinte QÙ l'éTéinent asiatiquea *' vraisemblïiïSîement dominé. ""*" ~

Dans les pages précédentes, nous avons brièvement résumé ce que les diverses sciences anthropologicjues nous apprennent ou nous suggèrent sur le passé le plus lointain, surl'évolutionderhomme.^ur l'origine des arts industrielsTësplus indispensables à l'existence et au progrès de l'humanité; survie rôle prépondérant joué par cer- , , taines population^ blanches de l'Asie centrale dans Te de- 4 # . veloppement de l'esprit humain. En résumé, nous avons succinctement retracé le tableau de l'évolution humaine dans le temps, et tîejà cet examen, tout incomplet qu'il soit, nous a permis d'aflirmer comme indéniables l'existence et la nécessitédu j^rogrès. Nous savons que >• l'ïïomme a débuté par n'ètre ç^u'un maminifère bjmane # , en tout coniparable aux ^lutres espèces animales, qu'il > , s'en est lentement distingué, qivil., s'est ennobli j)ar un graduel^ développement intellecTuéï et déjà nous pouvons applicfueije mot civilisât ion à cette évolution, que ^«, rien n'arrête, et où les conquêtes s'engendrent l'une l'autre avec une vitesse acquise et accélérée, comparable à celle des corps tombant dans l'espace. Nous pourrions aussi noter les p rincT^3ales phasesde ce mouvement progressif et tenter sur-le-champ d'en indiquer les loisprincipales. Mais notre travail d'enquête préliminaire est loin d'être terminé : carl'liomme n'est jîas^un être un et par- $, tout semljlaljle ;i lui;même. PhvsiçLuementjjîi oralement êrintellectuellement^ c'estjin être étonnamment divers ; car mûabie et modifiable à l'infini, modelé sous la'pi-ës-i^. ^n multifoi'me d'influences externes, fort variées, il ^estTrès inégalement développé etjlans clés directions très divergentes, suçant les contrées, les çlimafs, la grandeur ou la faiblesse des obstacles à surmonter. C'est pourquoi, après avoir déterminé ce qu'a fait, ce qu'a été l'homme dans le temps, nous voulons étudier ce qu'il est encore dans l'espace: nous pourrons, pour

cela, exploiter nne^ mine de fajts bien autrement féconds queTês données de l'archéologie, de l'anthropologie, de la linguistique ; nous verrons de nos yeux révolution des^ races humajnes en pleine activité, et cette"série, 'que'iîous avons si péniblement reconstruite dans le passé, nouspourrons la contempler vivante,

, I agissante, réalisée snnuïtaiiénient àtoiis les degrés dans le présent. Alors, vivement éclairés par cette vue d'ensemble à la fois complète et concrète, il nous sera peutêtre possible, sans témérité aucune, de prolonger la courbe ascendante de cette évolution progressive bien au delà du terme où s'arrêtent forcément les investigations uniquement basées sur les langues et les reliques des âges écoulés, et imitant l'astronome, à qui trois points suffisent pour tracer sûrement l'orbite d'un

,1 astre, nous indiqiierons à Favance la route (^ue rhumanité est destinée à parcourir à travers les^siècles^ à venir.

Tout d'a])ordil est très facile de constater lesjpo^ues,

. > les étapes archéologiques, échelonnéesjiujourd'lnii dans

.» resp ace:^ comme elles rétaienTjaclis^dans le temps. 11

. » s^n faut que l'àgejle la pierre ait disparu de la surface du globe, et ses représentants actuels sont même trop nombreux pour qu'il nous soit possiijle de les décrire tous. Il faudra nous borner à citer quelques types caractéristiques en donnant cette fois ce que l'archéologie est impuissante à nous donner, quand elle nous j)arle de l'homme préhistorique, c'est-à-dii-e le portrait moral de ces races attardées.

T^u degré le plus infime, nous trouvons les Pécherais de la Terre^de-F'^u et les Australiens^. Les voyageurs s^ccordent tous à nous faire de l'état social des Pécherais le plus triste tableau. Ils nous les montrent vivant en tribus fort peu nombreuses, fjuj^s'entre tuent et

.1 s^entre dévorent sans trêve. A peine sont^ls vêtus de quelques peaux de veaux marins. Ils se blotissent la

»» nuit dans de pauvres cabanes en forme de pain de

AXTHIICPOLOGIE GÉXÉK.VÎ^. 229

sucre, qui sont infectées d'exhalaisons suffocantes. Le jour, on les voit se tapir aiitour de niisérables jetits feux en plein air, tandjs^que leurs femnies, considérées l)ar leurs maris ou plutut xiarjes mâles comme de vrais i . anjniaux^lomestique^s, entrent dans l'eau pendant la i« saison la plus rigoureuse d'un rigoureux climat, afin de recueillir des coquillages, des patelles, des moules, des crustacés, des œufs de mer, etc. Hommes et femmes srmtji'une^dégoùtante saleté. Ils vivent, et le fait est Lien curieux à noter, à la manière des jirimitifs habitants du Danemark et, comme eux, ils amoncellent en kjokkenmôddings modernes leurs coquillages vides, leurs débris de cuisine. Partout les mœurs sont en cor- »,. relation rigoureuse ave^lejdegré de dé^elojîpeinent intellectuel; c'est dire cjii'elles son t fort bestiales chez les i, pauvres êtres dont nous parlons. T^oiîit de mariage. C'est là d'ailleurs une institution relativement moderne. Les Pécherais, comme tant d'autres sauvages, ne connaissent que le rapt suivi d'un accouplement animal, égard, nulle pitié pour les femmes, qui sont des bêtes^ de somme en temps d'abondance, des aliments ,. djë réserve en temps de disette. Quand une faim trop wrte talonne la tribu, dit Fitzroy {Voyage de Z'Adventure et du Beagle), on prend la plus vieille femmejle la troupe, on J'étraiigle^ tout en lui maintenant la tête au-dessus^'un feu de bois vert, puis oii la mange en i, commun. Quand on leur demandait pourquoi ils ne mangeaient pas plutôt leurs chiens, ils répondaient : « Le chien prend l'Iappo, c'est-à-dire la loutre. » Notons que chez les Pécherais, comme chez la plupart des races inférieures modernes, on trouve déj à uii aniinal domestique, le chien, qui très sûrement n'est pas à la Terrede-Feu un cadeau cfe3"Aryas védiques, et qui est, d'autre part, le seul qu;idrupède assez sociable pour s'accommoder de tels maîtres.

Le continent australien nous offre im autre échantil->^ , Ion humain de l'âge de la pierre : mais ici les documents

précis, relatifs^ an tyj3e iîlivsigue^^à rindustrie j^ aux mœiirs^spntjiiissi nombreux que complets. L'homme d'Australie aja peau sombre.joouleur chocolat. Notons en passant, que toutes les races inférieures modernes ont la j3eau plus ou moins foncée. Le crâne australien est petitj^étiT)i^t et particulièremenjtjîeu développé dans nTrégion frontale. Morton accorde aux Australiens une capacité crânienne moyenne de 1,238; mais le même Morton a vu cette caj)acité s'abaisser chez une femme à 1,061 centimètres cubes, ce £iii^05.fi"£ à la limite de l'idiotiejîliez les races européennes. Le trait le plus'saillantde la physionomie australienn^est unprognatliisme considérable, une sorte de museau simien. Ces mâchoires prognathes son^ armées de niplaires éiiormes, ayant souvent çin^ tubert'ules, et. contrairement à ce qui s'observe chez les autres races humaines, ce n'est pas la première molaire qui est la plus volumineuse, mais bien la seconde et môme la troisième. Nous ne parlons que pour mémoire de la p'acilité des membreSj^ jlIc la proéminence a])dominale.j:le r absence de mollet^L'industrie australienne peut se classer dans la période la moins avancée de l'âge de la pierre polie, même dans l'âge de bois signalé par M. Broca comme ayant devancé tous les autres. L'arc est inconnu â l'Australien. Ses armes ordinaires sont une grande lance en bois, un casse-tète en bois, une arme aussi en bois, le fameux boumerang spécial à l'Australie, enfin des liacjies en pim^e grossièrement polie, rappelant â s'y mépreiîïïre certains échantillons archéologiques cle j^'âge dej)ierre européen et fixées à un manche deTTois à l'aide de la gomme-mastic xanthorrhéa. L'Australien, qui n'a nulle idée de la pudeur, porte cependant pour vêtement^ un manteau de peau de kangourou, grâce auquel il peut cheminer sans dommage dans les fourrés. La poterie lui est inconnue, et la vue de l'eau chaude lui cause une vive surprise. II ne se bâtit__j)as de hutte et ne veut pas même habiter celles que l'on prend la peine de lui bâtir. Il ne cou-

naît d'autre abri qu'un paravent de Jn'anchages élevé chaque soir. L' Austraîîênne est moins une femme qu'une femelle réduite,^ à la plus dure servitude. Elle suit ». l'ïïbmme à la chasse en i^ortant sur s;on dosles enfants et le petit bagage de la famille ; à la inaiii5 un tison eiiflammé qu'elle a charge d'entretenir: car pour l'Australien, allumer du feu est une difficile affaire. A la femme encore est dévolu le soin de préparer le repas, composé de tout ce qui peut se manger: maj s^elle ne se nourrit que des restes 'de l'homme, et on les^lui jette comme à i., un chien. Ajoutons que le mariage de l'Australienne a toujours pour origine le rapt je plu s violent; qu'il est précédé, à partir de l'âge de dix ans, de la plus bestiale promiscuité et toujours suivi de laj)rostitution(Eyre, Biscoveries, etc.), puis concluons que le mariage australien ne diQ'ère guère de l'accouplement aniinal. Ce i,, sont là surtout les mœurs de l'intérieur du continent australien. Sur les côtes, nous trouvons des tribus qui entassent encore des débris de cuisine, comme le panois préhistorique et le Pécherais, gjii dépècent ii belles dents et en troupe les cadavres des Jjaleines échouées, et qui, quoique vivant sur le rivage de la mer, ne savent pas construire"un canot. L'Australien n'a d'autre animal domestique qu'une sorte dechien à demi-sauvage, le Dingo, qui est plutôt un associé^-hass;ant de coni£te à demi avec l'homme, qu'un véritable animal domestique. En temps de famine, et les famines sont fré-n queutes pour l'homme d'Australie^n inange les en-,,, fants et les femmes, même les cadaves (jri'on^ exhume. Après trois jours d'inhumation, disaient les Australiens, au missionnaire Salyado {Mémoires sur V Australie, par R. Salvado); un cadavre Inimain est encore unmets /, passable. Notons que, dans ce cas, il ne répugne nullement à la mère australienne de manger sa part du ca-,, davre de son enfant.

Nous avons tenu à esquisser avec quelques détails la physionomie^des types Jiumjiins^actiiels, qui nous re-

2;>"2 SCIENCE ET MATKUIALISME.

.^ présentent le mienx nos primitifs ancêtres des premiexs tenr[)sjle rîige<leja pierre. Si l'espace lie nous faisait tîeTaut, nous pourrioîis très facilement trouver dans l'hunianijé mod erne et grouper en série Jousjestyjies humains intermédiaires, suffisants^our coinbler^nntervalle entre le Pécherais, l'Australien, le Tasmanieu et lesj[ieuj)les caiicasiç[iies les plus industrieux et les plus intelligents. Nous devons nousl)orner à une soile denumération. Citons encore comme appartenant à I l'à^e primitif de la pieiTÇ les Bochimans, de l'A.frir[i:e Australe! errant par famille, sans maisons, sans asi4e, se LilottissanTdans les cavernes, daiisj.es jinfractuosités des rochers, sous les arbustes, se nourrissant de îarvos de fourmiSj^ de serpents, d e ra^ineSjj^uis les Dokos de rAl)yssinie, les Andamanites, les Yeddahs de Ceylan, les Orangs-Benna de la presqu'île de Malacca, de Sumatra, et les Kamtchadales (Ip^rh'ages arctij^ucs de TAsie. I^jhas(^novenne (le ra^e delà pien-epouiTaifêtrê iv^

,» présentée par les Peaux-Rouges de l'Ainérigiie^ Nord, tels qu'ils étaient lofs de la venue des Européens. Ils vivaient alors en nombreuses tribus, avant un commencement d'organisation, de hiérai'chie sociale ;^ ils

v« obéjssaient à un chef, conmïïssaient l'arc, savaient se

Iwjjr (ie vraies cabanes, des wigwams, mais n'avaient

d'autres animaux domestiques que le chien, et ils s'es-

, savaient seulement à l'agricuUure. Ils étaient dans un

^état de guerre perpétuelle, uniquement préoccupés du souci de tuer le bisom de pécher le saumon, de détruire

,.» les fTibus rivales, àeouanger des nations, siiivantaine ^pression iroquoise? On peut classer dans le même groupe les Puharreis et les Paharias j^es^moiitagnes de rinde. les Bheils du Badjepoutana, les Sarros, Nogâs, Khasias, vivant dans ITlindostan et^ vers la vallée du Brahmapoutr'a. enlm les races Brésilio-Guaraniennes de 1" Amérique du Sud.^Le troglodyte anthropophage ^s cavernes préhistoriques de Ghauvaux se pouvait encore rencontrer, il y a jieu d'années, dans les grottes

AXTKRCrCLCGlE GENERALE. :c^m,

du pays des Cafres Bassoutos. Là gîtaient, dans des grottes profondes, des groupes d'anthropophages, habi- 1., tant pourtant un paA's fort giboyeux, mais vivant autant que posjiljledeja chasse à rhomme, et débitant méiho- t.. diquenient leur proie humaine, comme d'habiles boucÈers (Anthrojjological Revieic, 1869;.

C'est là, il est vrai, un cas de cannibalisme accidentellement produit par de grands désastres, au milieu desquels avait sombré la civilisation relativement avancée de la tribu; mais un état social analogue a existé ou existe encore chez un grand nombre d'insulaires de l'Océan Pacifique, crui to^s étaient à ràgg-^e la pierre polie avant leur coiijtact a^'ec les Européens. Citons, à titre d'exemple^ les Xéo-Calédoniens. anthropophages, comme on l'est habituellement dansles iles où maurjiient les^ grands mamniifères, comme l'étaient encorelos Yitiens, comme l'avaient^té les ïaïtieiis, pourvus les uns et les autres, et en abondance, de chiens et de porcs. On sait aussi que, cbez^la plupart de^çe s insulaires, l'huinaiiité, k pitié, la moralité, sont à peu , , près incon'nues. Les Xéo-Calédoniens abandonnent, ou #, tuent les malades'et les vieillards. Ainsi font les Yitiens: ainsi font les Esquimaux, ces vivants représentants de u. hig;e du renne, etc.

Les kaf'Frs, de l'Afghanistan, rappellent encore, comme nous l'avons vu, par des traits nombreux, les Arvas j)cisteurs; jnais Ja jih;ise pastorale, par laquelle ont~passé les principaux groupes humains du vieux continent, et qui. dans une classification sociologique, pourrait être rangée à côté de l'âge du bronze des archéologues, cette phase jijniportante dej'évolution ^ociale, nous la voyonsïïlirer encore chez bien des peuples, n tamment dans j/Asie septentrionale^et^rAfrig[ue méridionale. En Asie, nous la rencontrons chez les clansiiiongoliques nomades, errant dans les vastes plaines clu nord de ce continent, chez les Tongouses, les Bouriates, ^rès du lac Baïkal ; chez les Kirghiz, les Baskirs, che-

2oï S(^.IEXCE ET MATEI{lAI.lS.Mi:.

vaiK'hant vers le cours moyen de la Lena, de TOlji, de riénisei, enfin chez lesOstiaks,du voisinage de l'Irtych.

,1 En Afi'i(j^uOj vok'i les Hottento ts, pasteurs aussi, vivant on TrÏÏ)us fort peu nombreuses, et si jiieu industrieux qu'ils en sont réduits à acheter aux Gafres, leurs voisins et ennemis héréditaires, les ustensiles de i'er dont ils ont besoin.

Les ri yaux des Hottentots, les Gafres, sont déjà en

• voie^de passage de la jie pastorale à la^vje agricole. Ils cultivent le sorgho, le melon d'eau, la (^nn^ à sucre, le tabac, les arachides.^ Quelques u'ibus ont même essayé la culture du froment. Ils savent tirer du sorgho une boisson fermentée, sont vanniers et potiers habiles, connaissent rartjie forger le fer^ sont organisés en petits Etats monarchiques, ayant une aristocratie. L'état social des Gafres est plus ou moins celui de ]a plupart des nègres africains. Pourtant un degré d'organisation plus complexe s observe dans la région des sources du Nil, où la monarchie du roi M'tésa, si curieusement décrite par le capitaine Speke (Biscovenj of the Source of the Ni le), réalise Ja caricature du pouyojr absolu. Enfin, les graMes jïioixarchies soudamennes, où rinfluence et le sang mauresques ont si fortemeuT pénétré, nous offriraient desT Etats despotiques, plus savamment ordonnés et assez comparable^s à certaines monarchies asiatiques, *a celle de Siam, par exemple, où, sur une population de cinq à six millions d'habitants, un seul homme, le roi, a le droit de se tenir debout.

Au-dessus de la monarchie siamoise se place tout naturellement le vaste^ emjîire chinois, où le système monarchique à'féalisé sa forme la plus scientifique et où s'est dévelopi^ée de^miis imméniorial une civiUsatioji fort avancée. On rit beaucoup en Europe des Ghinois, mais ils ont le mérite d'avoir su les premiers proclamer

tj)ien haut laprééminence du pouvoir intellectuel, et d'avoir tente, par leur^mstitution du mandarinat, de

AXTHIKJrOLOGIE GÉNÉRALE. 2-jO

proportionner J'influence sociale de chaque individu à son degré de savoir. Enfin ^le Japon actuel nous représente dans ses traits principaux l'imagede notre société féodale européenne d'il y a c^uelques siècles. De là. rien de plus facile que de passer, sans quitter les anneaux strictement unis d'un graduel progrès, dans notre Europe contemporaine, dont l'évolution nous est maintenant très exactement connue. Nous pouvons sans peine évocj^er devant nous l'image de l'Eurox^éen préhistorique, le voir abandoimer la caverne de ses ancêtres pour les pilotis des palafites^et la hutte enfumée. Pui^ la hutte fait place à la cabane ; celle-ci devient maison étagée,j)ercée de fenêfres, munies bientôt de ces précieuses vitres inconnues dans l'antiquité aux Grecs et aux Romains. Un progrès en provoque un autre. Le vêtement, les armes, les moyens de transport, la production des aliments^ se perfectionnent comme la demeure, et avec une vitesse constamment croissante. (Voy. Foucou, Histoire du travail, 1868, in-12.) Le chiffre de la population s'accroît avec les ressources. L^hoimne se polit ynw des contacts de plus en plus répètes avec ses semblables^ Le ti-avail se spécialise. La science se codifie. J^es inégaUtési socmles tendent à se niveler. Enfin, la somjne du bien-être et du savoir gi'aiidit en progression géométrique.

Après avoir ainsi embrassé, dans un cadre malheureusement trop resserré, l'évolution humaine dans^le temps et dans l'espace, nous pouvons déjà, sans témérité, désigner par le mot civilisation l'évolution p rogressive de l'humanité dajîs les voi^s industrielle, moral e et intellectiielle.^

(}uelles sont les gi'andes conditions de climat. d'orographie, les plus favorables au début et à la marche rapide de la civilisation ainsi c^ompri~se?~Qu^ls en sont les grands effets économiques? Quelle en est l'influence sur le mouvement de la population, sur la durée de la vie humaine? A quelles intimes modificationsjnorales

2oU SCIENCE ET MATÉRIALISME.

et iiitell,ectuell es de Tindividu et des peuples correspon- Jent tant de grands changements dans la situation de l'homme? C'est ce qui nous reste à examiner pour achever d'esciuisser le vaste ta]>leau de la civilisation.

L'homme primitif était trop nu, trop faible, trop désarmé, pour pouvoir vivre, prospérer et progresser indiiïéremment sur tous les points du globe. Evidemment il n"a pu durer, se maintenir, grandir en nombre et en valeur intellectuelle et morale que là seulement où le monde extérieur ne lui était pas trop inhospitalier, là où le climat avait une certaine bénignité, là même où la concurrence des grandes espèces animales n'était pas trop terrible. Les régions polaires, par exemple, n'ont pu manifestement servir de berceau à la civilisation ; à peine, de nos jours encore, l'homme, quel qu'il soit, parvient-il à y traîner une misérable existence. Buckle remarque que des effets tout aussi mortels pour les progrès de la civilisation se produisent dans certaines régions tropicales et humides, où la vie animale et végétale a une exubérance désordonnée, où le régime des fleuves, les phénomènes météorologiques, les convulsions géologiques ont une ampleur écrasante, contre laquelle peut à peine lutter même l'homme de nos jours, aidé de tout l'arsenal d'une civilisation vieillie (Histoire de la civilisation en Angleten^e, 1er volume). C'est pour cette raison, selon Buckle, que les Guaranis du Brésil n'ont pas franchi les premières phases de l'évolution civilisatrice, tandis que, bien avant l'invasion européenne, des civilisations relativement avancées s'étaient constituées spontanémentdans l'Amérique centrale. On pourrait objecter le fait des grandes civilisations asiatiques, où l'homme d'Europe a puisé vraisemblablement une bonne partie de son bagage moral et intellectuel : mais les investigations délicates

ANTHROPOLOGIE GÉXÉUALE. 2'f/

de la linguistique nous montrent le mouvement civilisateur asiatique naissant sur les hauts plateaux de l'Asie centrale, avant de rayonner par expansion dans la péninsule hindostanique, où l'effrayante puissance des phénomènes naturels et la richesse de la faune ne lui auraient vraisemJjlablement pas permis de poindre et de grandir. On peut donc regarder comme démontré, que les grandes civilisations antiques ont toutes eu pour lieu d'origine des contrées bénies, luxuriantes et assez chaudes, où l'homme trouvait sans trop de peine et sans compétition par trop redoutable une alimentation suffisante, et particulièrement des espèces végétales bienfaisantes qui récompensaient une fort petite culture par une opulente récolte. Citons l'Inde et le riz, l'Egyte avec les dattes, le dhourra et le lotus comestible, enfin, le Mexique et le Pérou avec leur mais et leur manioc.

Les conditions générales, que nous venons d'indiquer, sont à tel point nécessaires et suffisantes, que partout nous voyons l'homme se civiliser sous leur influence. Buckle cite l'exemple des Araljes mahométans fondant des sociétés très civilisées, devenant artistes et savants aussitôt qu'ils eurent envahi les fertiles contrées de l'Asie Mineure et de l'Asie centrale, le nord de l'Afrique et l'Espagne. Mais cet exemple est discutable peut-être; car l'Arabe, avant Mahomet, était loin d'être un barbare. Un fait bien plus probant nous est fourni par la race mongolique. Aujourd'hui encore les Kamtchadales sont à l'âge de la pierre, et les ancêtres des Chinois n'étaient pas plus civilisés, si l'on en croit les traditions nationales de la Chine, alors qu'ils vivaient en hordes barbares au pied des montagnes du Thibet. Les Tartares mongols vaguent encore dans les pleines arides de l'Asie septentrionale, tandis que les Chinois et les Japonais ont fondé de grandes sociétés civilisées, supérieures même par de certains côtés aux civilisations d'Europe.

On a cru pouvoir signaler des vices capitaux comme

fatalement attachés à ces grandes civilisations primitives des pays tropicaux ou voisins des tropiques. Elles s'immobiliseraient vite sous la pression du despotisme monarchique ou théocratique le plus absolu. On peut attribuer ce fait, qui semble incontestable, à diverses causes, mais surtout à la bénignité même de la lutte pour vivre, que l'homme est appelé à soutenir, quand, vivant dans un pays très fertile et en grandes agglomérations, il a suffisamment triomphé de la nature et de ses rivaux de l'animalité. Peu à peu l'on se déshabitue de l'effort, et l'énergie individuelle s'éteint là où elle n'est plus nécessaire. On peut ajouter l'incontestable influence d'une température élevée, l'éclat de la nature extérieure, l'une engourdissant l'intelligence, l'autre captivant l'attention, l'empêchant de se replier, de se concentrer sur elle-même. Buckle donne, comme raison principale, le bas prix des salaires, résultat du plus grand nombre des prolétaires, d'où le bon marché excessif du travail humain, puis l'élévation énorme du loyer, de l'intérêt, d'où la concentration fatale d'immenses richesse entre les mains d'un petit nombre et le dénùment absolu de la masse déshéritée, qui livre cette masse à la merci des castes privilégiées. Ajoutons que la marche du progrès est excessivement lente ; que l'homme, comme nous le prouve encore l'histoire des sauvages actuels, n'a d'abord connu d'autre règle que la force : que, dans les sociétés rudimentaires, l'oppression semble chose naturelle, aussi bien à l'opprimé qu'à l'oppresseur. Les maux que l'individu supporte, dans ces sociétés impitoyables, il est prêt à les faire subir aux autres, le cas échéant. Il faut des milliers et des milliers d'années pour que les idées de droit, de justice, de liberté, etc.. s'éveillent dans le cerveau humain, et notre histoire positive n'est que d'un jour.

Quoi qu'il en soit, après être née dans les chaudes et fertiles régions du globe, la civilisation n'a rapidement progressé qu'en se déplaçant, en gagnant les contrées

tempérées, notamment le bassin méditerranéen et fEnrope. Là, l'homme, déjà maître de connaissances lentement accumnléesetd'nn prix inestimable, a trouvé les conditions les plus favorables à son plein et entier développement, un climat doux, une température qui n^énerve point, une nature extérieure facile à dompter, d'où pour lui une série de victoires aisées, qui lui donnèrent une grande confiance en lui-même, l'excitèrent à chercher à triompher encore. Il y a là un thème intini pour l'observation sociologique, mais nous devons nous borner aux quelques propositions précédentes et passer à l'examen forcément tout aussi rapide d"nn autre côté de notre sujet.

Il est bien intéressant de suivre parallèlement au développement de l'humanité, en nombre et en puissance, les niodifications corrélatives qui se' produisent djins les besôiiis, les appétits, la moralité et TintelligTnce de l'homme.

En effet, tout homme complet est^pourvu de besoins >• nutritifs, de besoins sensitifs, et enlin de besolnsjnp- ,. raux et iiltelîectuels (Letourneau, Bulletin de la Société d'anthropologie, 1867, et Physiologie des xjnssions); mais tous les hommes ne sont pas complets, et au début de la civilisation, les besoins^ les plus mfé-|,, rieurs priment tous les autres LTïoinme bestial de fàge », de la pierre, le tr oglodyte préhistorique des cavernes >• belges, l'Australien, le Pécherais, le Bojesman, etc.", sont presque uniquement asservis j)ar le besoin de manger. La faim, une faim féroce, les^torture incessam-#. ment et éteint chez eux toute floraison morale et intel- 1, lectuelle. Aussi leurs niœurs sont-elles tout àfait animales. Le mariage par capture a été et est encore, comme le démontre Lubbock, la forme première du mariage ou plutôt de Taccouplement humain par toute

2'l0 SCIENCE ET MATÉRIALISME

la terre. Dans cette grossière phase nutritive, la femme est pour l'homme un^simple animal clpmesUcjiie, que l'on bat ou tue, selon son caprice « Si l'on examine les femmes indigènes, dit Eyre, en parlant des Austniliennes, on en trouvera fort peu qui n'aient pas de terribles cicatrices sur la tête ou des traces de coups de lance sur le corps » (Eyre, Biscovenj, etc.). Pointjle famille encore dans ces sociétés informes.L'enfant y est

,,» généralement considéré conime appartenant à la tribu, et il lui appartient en effet, si l'on tient compte de là pj;omiscuité s^exuelle presque iibsolue, qui est alors de règle (Eyre, loc. cit.).

Pour se faire une idée exacte dii tout-puissant empire exercé sur l'homme par les besoins luitritifs dui-ant cette phase nutritive, il faut assister aux repas de certaines tribus sauvages après une disette plus ou moins cruelle. Le capitaine Grey {Exploration dans l'Australie (lu nord-ouest et de l'ouest) nous a donné une

..•description fort colorée d'mie de ces orgies stomacales des Australiens, se ruant en troupe, hommes, femmes et enfants, sur le cadavre échoué^et à demi putréjié d'une baleine morte, et arrivant à urTe sorte d'ivresse tle la digestion. Les mêmes faits ou des faits analogues

..» ont été observés chez les Esquimaux, par Lyon (Journal de Lyon). Il ^luT lire dans le texte original la description du repas polyphagique d'un de ces Esquimaux : « Il avait majigé jusqu'à ce qu'il fût ivre, et à chaque instant il s'endormait, le visage rouge et brûlant, la bouche ouverte. A côté de lui était Arnaloua, sa femme, qui surveillait son époux pour lui enfoncer aijitant que faire se pouvait, un gros morceau de viande (de veau marin) à moitié bouillie dans la bouche, en s'aidant de son index, etc. » De tels faits nous autorisent suffisamment, croyons-nous, à appeler nutritive cette ^lase du déyelqj.)pemcnt socialj^où la vie tout

. '• entière est^ubordonnée aux inij[)érieu ses^xigcnj;es de l'estomac. *^

Il est naturellement impossible^, giie les sentiments affectueux et j^s tendances intellectuelles . puissent naître chez l'homme ainsi tyrannisé. C'est en effet ce que l'observation constate partout. Ainsi Kolbe a pu dire en parlant des Hottentots. parvenus pourtant à la vie pastorale, qu'il les croyait étrangers au sentiment de l'amour. Ainsi le baiser était inconnu à nombre de tribus américaines, à la plupart des Polynésiens, et plusieurs des idiomes américains manquaient de mots pour dire aimer, etc. Le développement intellectuel est plus rudimentaire encore, s'il est possible. La langue se compose alors d'un fort petit nombre de mots ; les termes abstraits, généraux, y font défaut. On a une expression pour désigner chaque arbre en particulier ; on n'en a pas pour dire arbre en général. Le langage en est réduit à ces mots-racines, ç[ue nos linguistes démêlent aujourd'hui encore sous la luxuriante fécondité de nos formes verbales, et qui ont tous un sens concret, figuratifs, imitatif. Lubbock cite comme exemple frappant de cette imperfection du langage l'absence du verbe être dans presque toutes les langues des indigènes américains. D'autre part, nombre de tribus sauvages sont obligées de suppléer par des signes à l'insuffisance de leur langue parlée. Les Bochimans, par exemple, ne peuvent converser eutre eux dans l'obscurité. La numération, cette partie la plus abstraite du langage humain, est naturellement aussi la partie la plus imparfaite chez les sauvî\ges. Ainsi les Bochimans, selon Lichtenstein, les Indiens du Brésil, selon Spix et Martius, ne peuvent compter au-delà de deux. Les Australiens du cap Yorck arrivent péniblement au nombre six, mais ce n'est que par juxtaposition (2H-2-H2), etc., etc.

Voilà, certes, unjlegré social bien informe, bien pauvre, bien humble ; ma^'^e n'est qu'un premier degré. Que l'homme en effet, so it j)ar ^on industrie personnelle, soit fortuitemnet et grâçeà la, seule bonté

lUi climat et de l'habitat, parvienne à se procurer une aTîmentation plus facile, une existence moins précaire, alors se détend pour lui la j)oignante étreinte de la faim : il^a quehpies loisirs^ aussi la ré-

. ilexion commence à poindredans son cerveau. Simultanément l'att^itiqn s'essaje à se porter sur Je

•• monde extérieur, pour^y chercher d'autres jouissances que la stupide satiétr digestive.^LJiomme sent alors

-f s'éveiller en lui^ le goût des plaisirs sensitifs. C'est à

nitpeu pr^^s l'état moral et infellectiiel d'un enfant européen de six à huit ans. Chez Tenfantren effet, comme

♦ chez le sauvage arrivera j;ett^ £P^'*ode ^etisitive, on observe la même Tnsouciance, la même curiosité

.'•puérile, la^même mobilité excessive. Jes mêmes élans

■ ■> passionnés et fugitifs.^ Les Taïtiens et nombre d'insulaires de l'océan Pacifique, tels qivils étaient, lors des voyages de Gook, nous pelaient le mieux cette J)hase de Tesprit humain, qui compte d'ailleurs encore de

.1 nqnibreux spécimens à la surface de notre globe. « Les insulaires de l'océan Pacifique, dit Cook, sont comme les enfants, toujours prêts à pleurer, dès que leurs passions sont vivement excitées, et comme les enfants aussi, ils oublient leurs larmes dès qu'elles sont versées. » A Taïti, la reine Oberea et Toutahala, un des chefs les plus importants, jouaient avec une grande poupée. Poulaho. un chef de Tile des Amis reçut de Cook avec des transports de reconnaissanec une assiette d'étain, en déclarant que toutes les fois qu'il visiterait une autre île, il laisserait cette assiette à Tongatabou pour le représenter en son absence. Des faits analogues ont été observés par toute la terre chez la plupart des peuplades arrêtées au même degré de çiviUsation que les'Poïynesiens. Dobritzhofer dit des Abipones {Histoni of the Abipooies, cité par Lubbock, Origines de la vivilisation), qu'ils soiit incapables de la plus légère attention. Selon Uichardson (Ariic Expédition, id. j, on ne peut coiifier une lettre à porter aux Indiens, car

AXTiIROPOLOGIE GÉNÉRALE. 243

le plus léger 'obstacle, une fantaisie, un caprice, sufîisent pour les détourner de leur route. Burton {Voyage aux grands lacs) en dit autant des nègres de l'Afrique centrale. La sensj.bilité spéciale est alors excessivement excitableTsûrkiut celle de l'œil et de l'oreille. Tout ce qui brille ouli^une vive couleur excite de violents, dTliYpérieux désirs. A Taïti, on échangeait avec joie un cochon pour une plume rouge. De même le nègre et surtout la négresse d'Afrique adorent le clinquant et donnent pour des verroteries leurs chèvres, leurs graines, etc. On jiime passionnément le chant, la^ danse. >. On a de grossiers instruments de musique, des "poésies ou plutôt des mélopées non moins grossières, où i'on pemt la^cliassej la^guerre, l'amour physique, etc. Un »• Ai'a'be de l'escorte de Burton séduisait, chemin faisant, toutes les négresses en grattant sa guitare monocorde (Zézé). Ouest d'ailleurs absolument dépourvu de sen- » timents moraux élevés^ Nulle jpitjé, nulle charité, nulle *. reconnaissance encore. Dans l'Afrique orientale, l'épithète de « méchant » est un éloge : « Nous suivrons le méchant homme blanc, chantaient les nègres de Burton. Pouti ! Pouti ! Nous le suivrons aussi longtemps qu'il nous donnera à manger. Pouti ! Pouti ! »

Dans la même région, toujours selon Burton, il n'y a pas^ d'autres lois que l'iisage ti^aditionel, observation >. qui peut d'ailleurs s'ap^Uqu^r à^tousles peuj3les sau- »,, vages, et la justice n'existe qu'à l'état de pressentiment. A Taïti, la langue manquait d'expressions pour dire loi et aussi pour dire merci, k. cette j)hase sociale le monde moral n'existe pas encore. Ce qu'on adore pardessus tout, ce sont les plaish'ssensitifs et sensuels, ,.. bruyants et vioTëiitsj^lechant^ la danse, J.'amom' ph^^-^, sique. ""'

A la phase précédente, la religion était nulle ou^bornée tput au plus au fétichisme îe p^lus rudimentaire. A ,,, la période sensitive, que nous décrivons^ les conceptions religieuses, quoique unies encore au fétichisme

primitif, sont agrandies, systématisées. On entrevoit ..« que le monde est gquverné j)ar iin petit iipnibre de for- •» ceSi^ie^ron personnifie^ jen résumé, l'on tend ou l'on arrive au jîolythéisme. jOn a aussi une idée plus ou moins vague dune vie future. La plupart des nègres d'Afrique pensent que Ihomme laisse derrière lui, en mourant, des mânes matérielles, qui disparaissent après une durée d'une ou deux générations. Les Taïtiens croyaient à une vie future^ mais elle était simplement la continuation et l'image de la vie terrestre, et l'on n'y ♦ rattîichaitjiucune idée de récompense ou de^chîUiment. Les'Tângues sont alors bien loin encore de la perfection. Lubbock remarque judicieusement qu'elles sont, comme le premier langage de nos enfants, caractérisées par la répétition trop fréquente des syllabes. Ainsi sur treize cents mots néo-zélandais, il relève deux cent vingt répétitions de syllabes, tandis qu'il en trouve seulement deux sur mille mots français, trois sur mille mots anglais, etc.

Les facultés sj^écialement çér^brales^sont faibles eiicore et toute tension intellectuelle prolongée est impossible. Dans le voisinage du lac Tanganika, dans l'Afrique centrale. Burton s'eflForçant de noter dans chaque tribu les noms usités pour compter de un à dix, n'y parvenait qu'avec une peine extrême. Au bout de dix minutes, le regard du nègre interrogé devenait vague , hébété ; ses réponses étaient incohérentes et il s'abandonnait à un sommeil réparateur. Burchell nous raconte la même chose de son maître de langue en Gafrerie. Pourtant, on n'en est généralement plus à l'indigence numérique de l'Australien, du naturel des Moluques, de certaines tribus Guaranis du Brésil, du Dammara de l'Afrique australe, qui ne savent pas compter leurs doigts, des Comanches, qui comptent simplement par signes et en frappant des mains pour marquer les dizaines (Pruner-Bey, Bicll. de la Soc. anthropoL. t. II), des Ahts, tout aussi pauvres mathéma-

ticiens, selon Sproat {Scènes and Studies of Savage Life, cité i^ar Lubbock). Les Polynésiens^au contraire, qui nous représentent assez coiiiplètenieiit l'homme de i.. la période sensitive, pouvaient compter ^jusqu'à niille. Au delà, c'était l'infini.

Dans cette phase, que nous proposons d'appeler sensitive,\^ est pourtant bien clair cjue les besoins nutritifs n'ont pas désarmé absolument. Ils ne le peuvent, puisqu'ils sont la condition même de la vie; mais leur pouvoir est intermittent, et jl^ji^'aJîsqrbentjjlus Texistence tout entière. Après leur assouvissement, l'activité des centres nerveux se. manifeste encore.^ Le jeu des sens spéciaux procure alor s à l'iiomme un plaisir parfois assez vif, pour qu'il sacrifie la satisfaction future de ces appétits purement nutritifs au désir ardent de sej3rocu rer jine jouissance sensitive. Le Taï- ». tien troquait sans hésiter un cochon pour une plume rouge; mais le stupide Pécherais n'en ferait jamais autant. L'homme est alors moins individualisé; il se rattache au monde extérieur^^social ou physique, par i, des liens nombreux.

Encore un pas, et cette progressive extérioration de l'individu va donner naissance à des passions sociales, à de véritables sentiments moraux ; aussi proposonsnous d'appeler cette troisième période j\érj odej;iam{e, Aii'ivé à ce degré de son évolution, l'homme a réalisé de grands progrès dans toutes les branches de son activité^L'i ndustrie et l'agriculture perfectionnées ont considérablement accru la somme des subsistances, aussi de grandes agglomérations humaines ont pu se former. Il y a des lois écrites, des arts, une littérature. La famille eiTcôiisti'tuée.. Le mariage est polygamique ou monoganique, polyandrique parfois, suivant les nécessités sociales au milieu desquelles se débatent les divers groupes: mais il y a un maria^. L'enfance et la vieillesse sont plus ou moins sauvegardées et respectées. Ca femme a cessé d^être une bête de somi^e ou un simple»,.

instrument de plaisir. On jiimejjuelquefoXs pour le plaisir d'aimer. L'esclavage primitif a pris peu à peu la l'orme adoucie du servage. On commence à sentir qu'il y a desjjens de réj^iprocité entr e lesjiommes, des droits et ttes"d evqirs;mais le règnejlejia justice et de larajsoji est bien loin encore, ^st l'ère des violentes passions sociales, des grandes guerres, des persécutions religieuses. Pourtant la religion est simplifiée, et le polythéisme de la période précédente tournejSoit au monothéisme, comme chez les Sémites et les Européens, soit au panthéisnie, comme dans l'Ind^ ou à l'athéisme clés bouddhistes asiatiques.

Pres(]ue toute hx phase hi^torique de l'humanité vient se classer dans cette période, et elle est d'autant plus sensitive et même d'autant plus bestiale, nutritive, que l'on remonte à un passé plus lointain. On entrevoit dès lors l'aurore ou tout au moins la possibité, la probabilité même de la phase suprême, du règne de la justice et de la science, la seconde réglant la première, en un mot de la phase intellectuc lie yCncore cachée dans l'avenir?"

Oes profondes modifications dans l'organisation cérébrale de l'homme, se traduisent-elles anatomiquement par des modifications correspondantes dans la morphologie et dans la texture des organes? Tout en reconnaissant que la science de l'homme poursuit encore sous ce rapport bien des desiderata, on peut déjà formuler de grandes propositions générales.

Toutes les rajces très inférieures^ historiques, et la plupart des races préhistoriques connues ont des caractères généraux communs : nous les énumérons rapidement. Ce sont d'abordjci saillie en avant plus ou moins accentuée des dents etdes mâchoires : le prognathisme.

Au prognathisme sont associés généralement d'autres traits anatomiques delà plus haute importance, un front fuyant et surtout un volume réduit du cerveau, spécialement des lobes frontaux, avec saillie de l'occiput en

AXTIIROPOLOGIE GÉNÉRALE. 2i7

arrière. Il y a uiie corrélation quasi-nécessaire entre ces divers caractères, à ce poijit que la constatation de l'un d'entre eux permet généralement de préjuger l'existence des autres. Ajoutons que les races ainsi conformées ont toutes actuellement une coloration ou noire^ou foncée de la peau, et cjue les seules races ayant gravi le plus haut dans l'échelle progressive, que nous avons indiquée, sont les races au teint plus clair, les races blanche et jaune. En même temps, ce sont ces races l)rivilégiées qui ont le jîli^s grand volume céréJjral moyen, le plus gTOnckléyelopjDement clés lobes frontaux, le moindre pipgnathisme^ le cerveau sillonné par les circonvolutions les plus flexueuses, à ce point que, chez »un individu de race blanche , un}3)lume cérébral aussi réduit, un système de circonvolutions aussi simple que chez le Hottentot par exemple, entraînent fatalenieiijt », l'idiotie.

Enfin, fait i)lus concluant encore et qui met le sceau à la démonstration, même dans nos sociétés récentes, dans les derniers siècles historiques^ Ijiccroissement du volume cérébral se peut constater,' et M. Broca l'a mis hors de toute contestation, en comparant le volume moyen des cerveaux x)arisj.ens actuels et celui des crânes, parisiens du douzième siècle" (P? Broca, Éiill.~ Société anthrop. de Paris). Le progrès morphologique et ^, le progrès fonctionnel ont donc marché du même pas.

Devenir plus intelligent, c'est s'écarter de plus en plus physiquement et moralement de l'animalité, c'est à coup sur progresser. Tel est le résultat général ; mais comment s'effectue ce travail de perfectionnement? Que deviennent les grandes lois de la vie dans les groupes humains denses, dans les sociétés complexes? Comment naît-on? Gomment meurt-on? Quelles modifications subit la durée moyenne de la vie? Quel est l'effet de la transplantation des mœurs et des mstjtu; fions européennes sur les races humaines arriérées?

Quels sont aussi les inconvénients inhérents ;\ l'organisation des grandes sociétés civilisées? Quelles pertes, quelles soufl'rances,^^jTiel déchet humain se cachent derrière les résultats généraux si admirables en apparence? C'est ce qu'il nous faut maintenant indiquer Ijrièvement.

Détruire les espèces animales ou végétales nuisibles, ou même inutiles à Thomme. aplanir les obstacles physiques, découvrir et maîtriser les grandes lois qui régissent le monde, faire de la terre entière un vaste champ cultivé, exploité par l'humanité et à son profit avec le moins d'efi'orts et de dangers possibles. En un mot affranchir l'homme, le rendre plus savant, plus in telligent, infiniment plus puissant en face du monde extérieur et en même temps infiniment plus heureux. Ennoblir le type humain, et multiplier indéfiniment ce type ennobli, en arrachant au sol des ressources toujours croissantes ; c'est là un idéal, auquel peut-être on parviendra plus ou moins complètement et à la réalisation duquel il est en tout cas fort utile de viser.

A coup sur, les grossières sociétés primitives ou sauvages dont nous avons tracé le tableau, sont extrêmement loin d'un tel idéal. Voyons par quel côté les grandes sociétés des hommes de race blanche, en Europe et en Amérique, s'en approchent ou s'en écartent. Evidemment, à contempler les choses d'un point de vue général, il est incontestable que l'homme blanc moderne est chaque jour de plus en plus victorieux dans sa lutte contre le monde extérieur. Dans l'Europe actuelle, par exemple, l'homme a bataille gagnée contre la faune et la plupart des dangers, des grands obstacles naturels. Les races supérieures contemporaines ont su passer de la vie de chasseurs à l'état pastoral et à l'état agricole

ANTHROPOLOGIE GÉNÉRALE. 2i9

Leur subsistance étant devenue plus assurée, plus régulière, plus abondante, leur nombre, en vertu d'une loi dont nous allons dire quelques mots, s'est accru en proportion de la sécurité dont elles ont pu jouir, et cette sécurité même a permis les efforts de longue haleine et a incité à poursuivre de nouveaux progrès.

Ce rapport étroit et constant entre la production des subsistances et le chiffre de la population n'est plus aujourd'hui qu'un lieu commun de la statistique. On sait que les pays les plus producteurs de l'Europe sont aussi les plus peuplés. La Belgique, par exemple, a 151 habitants par kilomètre carré, tandis que la Russie en a seulement 3. « On voit, dit M. Guillard {Éléments de statistique liitmaine, Paris, 1855), que la double production des blés et des hommes a marché parallèlement et d'un pas sensiblement égal. En deux tiers de siècle, par le défrichement, le dessèchement, quelque amélioration dans la répartition du sol, et par suite dans la culture, la production du blé s'est accrue d'environ 49 pour 100, et par cette seule cause, malgré tant d'obstacles de tout genre, d'épidémies, de guerres sanglantes, de misère non moins meurtrière, la population s'est accrue de la même quantité. » La relation est si étroite qu'une simple variation dans le prix du blé suffit pour faire varier en plus ou moins le chiffre de la mortalité, celui des mariages et celui des naissances (Villermé, /. écoQi., 1843, t. YI.Buckle, loc. cit., chap. i. Guillard, loc. cit.). Mais c'est souvent au prix de maux, de deuils sans nombre que se maintient cet équilibre. Dans les pays à climat ou à institutions homicides, les h anmes meurent vite et aussitôt leur place est occupée par des nouveau-nés, destinés comme leurs devanciers à parcourir en peu de jours le court et douloureux cycle de leur vie ; car la phrase si exécrée de Malthus est toujours vraie : « Au grand banquet de la nature, il n'y a pas de couvert pour l'homme qui naît dans un monde déjà occupé. La Nature lui commande

'250 SCIENCE ET M.VTÉUIALISME.

de s'en aller, et elle ne tardera pas à exécuter elle-même son ordre. »

Un excès trop considérable de naissances sur les décès n'est donc pas un signe certain de prospérité, c'est souvent un signe de misère, et la statistique établit que le vrai critérium, la vraie mesure du bien-être social, c'est l'accroissement du chiffre de la vie moyenne. Elle établit non moins clairement que ce chiffre va croissant sans cesse en Europe en même temps que celui de la population. Eniin. elle constate que, depuis un siècle, en France et en Europe, vie moyenne et population ont grandi avec une rapidité auparavant inconime ; résultat qu'il est impossible de ne pas attribuer à la chute plus ou moins complète delà féodalité, à la répartition moins inégale du sol et des subsistances. C'est une consolation d"ou])lier quelque peu les fléaux, qui trop souvent encore viennent s'abattre sur le groupe européen, et de pouvoir se dire, qu'en dépit des convulsions sociales, à cause peut-être de ces convulsions, malgré 'les torrents de sang humain que nous avons encore la douleur de voir répandre avec une férocité et une insouciance stupides. la grande évolution poursuit et poursuivra son cours, qu'elle émiettera de plus en plus la somme toujours grandissante du bien-être aussi bien que de la vitalité, et permettra à l'esprit humain de prendre sans cesse un nouvel et vigoureux essor.

Pour indiquer seulement combien il reste encore à faire, rappelons avec M. Guillard (loc. cit.), qu'en France, pays qui représente assez bien la moyenne de l'état social européen, des millions d'enfants au-dessous de quinze ans emploient à fouiller le sol ou à travailler dans les manufactures les années qu'il faudrait consacrer à s'instruire, que plus de trois millions de femmes mariées ne vivent ni du revenu, ni du travail de leur mari, que la France n'a pour 508 habitants (recensement de 1851; qu'un lettré, savant ou artiste, qu'elle a dans les prisons un de ses habitants sur 912; enhn

qu'elle compte 217,000 vagabonds et 71,000 inliriiies sans ressource.

Allons plus loin et énumérons maintenant les diverses catégories des victimes sociales. Evidemment il ne saurait être ici question que d'un dénombrement imparfait. Pour être complet, il nous faudrait écrire un traité d'hygiène et surtout un traité d'économie sociale. Constatons d'abord que, dans nos grandes sociétés modernes, la somme totale de la vitalité du groupe est fort inégalement répartie, suivant la profession et la fortune. En général, les classes aisées et éclairées payent à la mort un bien moindre tribut proportionnel que les classes besoigneuses, laborieuses et ignorantes. M. le docteur Bertiilon nous apprend que, dans la ville manufacturière de Liverpool, il meurt annuellement 35,23 hommes et 31,42 femmes sur 1,000, tandis qu'à Londres les chiffres correspondants sont seulement 25,7 et 21,8. Il nous dit encore, qu'en Angleterre les ministres des cultes et les magistrats vivent plus longtemps que la plupart de leurs concitoyens, qu'une fois passée la période moyenne de la vie, l'aristocratie anglaise vit beaucoup plus longtemps que les prolétaires. On sait aussi qu'à Mulhouse, suivant M. Villermé, la vie moyenne pendant la période de 1812 à 1827, a été de vingt-deux ans onze mois pour les hommes, de vingt-cinq ans pour les femmes, et que cette mortalité terrible a surtout décimé les simples tisserands, les simples ouvriers des filatures. On sait trop entin, que la barjjarie des relations internationales actuelles, l'aveugle égoïsme de chacun des groupes européens a pour résultat de périodiques hécatombes offertes au Dieu des années^ et qu'en temps de paix même, la mortalité de l'armée française est presque le double de celle delà population civile. Signalons encore les plaies de l'ivrognerie, de la prostitution, causes et symptômes d'hébétude, d'atrophie et de dégradation sociales. Pour compléter ce lugubre bilan, il faudrait faire maintenant l'interminable liste de tous les mal-

heureux sacriliés chaque jour au minotaure industriel, de tout ce qui lutte corps à corps avec le monde extérieur, de tout ce qui cherche, extrait, recueille, taille, martèle, fond, modèle, trie, etc., les matières brutes, nécessaires aux cent mille besoins des sociétés modernes, de « tout ce qui, suivant l'expression du poète anglais Thomas Hood, vit ou plutôt meurt par le travail » : les mineurs, que le plomb et le mercure empoisonnent, les millions d'êtres de tout âge et de tout sexe vivant de la vie débilitante des manufactures, où l'on prépare et tisse la laine, le coton, etc., au prix d'un labeur abêtissant, souvent excessif et insuftisamment rétribué, au milieu de poussières dangereuses; viendraient ensuite, dans cette funèbre énumération, les ouvriers qui travaillent à la fabrication des allumettes chimiques et que frappe si souvent la terrible nécrose maxillaire, ceux que brûlent tout vifs les explosions de la poudre et des amorces fulminantes: enfin, puisqu'il faut choisir et se borner, les aiguiseurs, les piqueurs de meules, les porcelainiers, etc., tous ceux dont les voies respiratoires sont exposées au contact incessant des poussières métalliques ou siliceuses, et que la phthisie décime, les tisseurs qui vivent, travaillent et s'étiolent dans des caves humides, etc., etc.

Si l'organisation sociale compliquée des Européens coûte tant de souffrances et de misères même aux groupes de race blanche lentement parvenus à leur degré de civilisation actuelle, elle est bien autrement meurtrière pour les races inférieures, au sein desquelles on l'importe brusquement. Elle est d'abord absolument antipathique aux races occupant le dernier échelon de la série humaine, aux races que nous avons appelées nutritives. Pour celles-là, vivre de chasse, de proie, à la manière des animaux, dont elles ne diffèrent pas extrêmement, est une habitude héréditaire, un instinct, un besoin invincible. L'humanité civilisée a dépensé des milliers d'années à passer de la vie de chasseurs à celle d'agri-

ANTHROPOLOGIE GÉXÉRALE. 253

cultenrs, de la forêt et de la caverne à la maison et à la ville.

Nous avons vu que cette métamorphose des mœurs et des instincts ne peut s'accomplir sans une modification profonde des centres nerveux et de leurs fonctions. Or, de pareils changements ne s'obtiennent qu'au prix d'etïorts séculaires. Il pst donc très naturel que le travail des missions européennes échoue plus ou moins complètement chez l'Australien, même chez beaucoup de nègres d'Afrique. On sait aussi qu'à diverses reprises, des Australiens, élevés dès l'enfance à l'européenne, ont succombé, une fois. parvenus à l'âge adulte, à la tyrannie de leurs instincts héréditaires et sont retournés à la vie sauvage. Le même fait a été observé en Amérique, où plusieurs fois l'on a vu des Totonaques, instruits et élevés à l'européenne, prendre la civilisation en dégoût et retourner dans les montagnes vivre de la vie sauvage (Gratiolet. Bull, de la Société anthrop., t. II. Broca, id.,i. I).

Mais là même où des races moins inférieures, par exemple, celles des Polynésiens de l'océan Pacifique, paraissent s'assimiler dans une certaine mesure la civilisation européenne, ou du moins s'y résigner, les innovations brusques, auxquelles elles se soumettent, leur sont généralement funestes, et on les voit fondre et disparaître avec une effrayante rapidité. Les maladies et les vices des Européens déciment ces malheureux, et là même où ils en ont été plus ou moins garantis, par exemple aux îles Gambier {Bull, de la Soc. anthroj)., 1872), la perturbation profonde apportée dans leurs habitudes et leur genre de vie les étiole, abrège leur vie et diminue leur natalité. Aux îles Sandwich, la population, qui était en 1832 de 129,000 individus était tombée à 108,000 en 1836 (Vaillant. Voyage de la Bonite, t. II). Aux îles Marquises, selon le docteur Bourgarel, il n'y a plus de vieillards, presque toutes les femmes meurent phthisiques à trente ou trente-cinq ans ; les barbes

'J.)l SCIENCE ET MATElilALlSME.

])i;uiches postiches y sont considérées comme un ornement luxueux qui se paie fort cher.

Ge])eudant certains faits semblent prouver qu'avec plus de méthode, plus d'égards, plus de tempéraments, en ménageant la transition, il serait possible de conserver, en les civilisant, quelques-uns des nombreux types humains sauvages actuellement en voie de disparaître. Sur un territoire concédé par les Etats-Unis, douze tribus indiennes, sous la conduite de la tribu des Cherokees, ont formé une confédération prospère, usant des instruments agricoles les plus perfectionnés, ayant des écoles que fréquentent 5,000 enfants et prélevant tous les ans sur chaque tribu une taxe de 700,000 francs pour l'entretien de ces écoles. L'une de ces tribus, celle des Chickassaws, paye même, en dehoi's de la taxe, une somme de 110,000 francs affectée à l'éducation de soixante jeunes gens destinés au professorat (le Temps, 30 août 1872). Voilà donc un groupe important de Peaux-Rouges, c'est-à-dire de sauvages surtout chasseurs, qui dure et prospère après avoir, en un demisiècle, et à travers des vicissitudes cruelles, adopté complètement le genre de vie européen. C'est là un fait des plus probants, des plus encourageants et duquel on peut inférer, que, dans nombre de cas, la brutalité et l'insouciance des Européens ont fait trop bon marché de la vie des races attardées. Songeons qu'il n'y aura jamais trop d'ouvriers dans le champ du progrès, que la terre est bien loin encore de regorger d'habitants. Souvenons-nous enlin, que l'homme blanc a passé jadis par des états sociaux analogues à ceux où sont encore beaucoup de ces races inférieures qu'il méprise et qui pourtant, si l'on parvenait à leur infuser les idées modernes, pourraient peut-être apporter à la grande besogne des aptitudes spéciales et nouvelles.

YIII.

Tous les efforts, tous les labeurs, toutes les douleurs, tous les sacrifices humains, sanglants ou non, que nous avons, dans les pages précédentes, rapidement passés en revue, ont cependan^pour résultante le mouvement progressif de l'hunianité. Il va, ce mouvement, cahin-caha, par soubresauts, par oscillations, se ralentissant sur un point, se précipitant sur un autre, à la manière des flots, qui sapent un rivage. Ici il sème la mort : là il apporte la vie ; mais après le coup d'œil général, que nous venons de jeter sur l'origine et les modes de l'évolution humaine dans le temps et dans l'espace, nous sommes sûrement autorisés à affirmer que la croyance au progrès se base sur de solides fondements et n'est pas, comme on ose encore le prétendre quelquefois, Ja dernière illusioii de l'humanité. Nous savons que le sort des populations primitives, éteintes ou actuelles, a été ou est encoi;e atrpce et bestiaje;mais nous savons aussi, qu'à partir de cet humble début, l'homme a constamment conquis plus de bien-être, plus de moralité, plus de savoir, en cheminant douloureusement à travers le monde terreste et les cycles écoulés.

Nous voilà donc présentement en mesure de fixer, en connaissance de cause, le sens du mot civilisation. Nous pouvons, sans difficulté, admettre avec M. Guizot {Histoire de la civilisation en Europe), que l'idée de progrès, de développement est l'idée fondamentale contenue dans le mot civilisation. Mais il est facile d'aller beaucoup plus loin et d'analyser cette idée extrêmement complexe du progrès. Il est évident, comme l'a dit le docteur Goudereau {Bulletin de la Société oMlirop., t. Il, 2e série), que, pour l'homme et les animaux, le progrès a été enfanté par le besoin, qu'il est né de la lutte pour vivre engagée pour satisfaire les

besoins nutritifs et amoureux. Pour atteindre ce but riiomine a dû multiplier ses forces par l'association for rudiinentaire d'abord, mais qui a été et sera toujours s;! principale ressource. Ce fut là le plus important facteu du progrès et l'homme est loin encore d'en avoir tin tout le parti possible. On peut donc prédire, que le prin cipe d'association recevra des applications de plus ei plus larges. C'est une condition d'existence pour le^, divers groupes humains, fatalement destinés à se lierJ à se fondre ensemble. C'est dii;e que j'idée de j}at rie, l^rd venue d'ailleurs dans le cerveau humain, sera de] plus en plus expropriée par l'idée d'humanité. Enorme et bienfaisant changement politique, qui suppose accomplies au préalable de profondes modifications dans l'organisme des sociétés! En effet, tous les groupes humains ne vont pas du même pied et, dans le travail de compétition ou de propagande, la victoire restera nécessairement au groupe, qui aura le mieux et le plus sagement utilisé la totalité de ses forces vives, à celui dont les membres seront les plus forts et les plus unis Mais poui^être vraiment fort, il faut être instruit et intelligent. Pour être uni, il est nécessaire de guérir ou tout au moins d'amoindrir les plaies et les misères sociales. Il est donc forcé que les hommes grandissent en savoir ; il est forcé que ce savoir soit mis à la portée de tous ; il est fatal que les iniquités et cruautés sociales tendent de plus en plus à disparaître. Par suite, il est nécessaire, que le nombre des estomacs et des esprits affamés diminue graduellement; il est indispensable, que les épouvantables contrastes sociaux actuellement existants, s'eiîacent peu à peu et qu'il s'accomplisse un travail de nivellement graduel, ôtant aux uns le superflu, donnant aux autres le nécessaire. Gomme en outre, dans la mêlée humaine, la déchéance d'une race est le prodrome de sa destruction, comme il est, d'autre part, impossible qu'un mouvement de rétrogradation atteigne aujourd'hui Thumanité toute entière, la victoire défini-

ANTHROPOLOGIE GÉXÉRA.LE. 2-37

tive sera fatalement dévolue aux meilleurs 6|; l'égalisation finale ne saurait s'effectuer que de ha» en haut, par une lente amélioration, qui rapprochera les traînards des tètes de colonnes.

Par quels procédés particuliers, par quelles réformes partielles se réaliseront et se réalisent dès à présent ces vastes changements? On peut déjà voir à l'œuvre ou en voie de formation les uns et les autres; mais force nous est de rester ici dans les généralités.

Nous sommes fondé à prédire que la morale privée et sociale se réglera de plus en plus sur l'utilité scientifiquement démontrée. Qu'on ne s'effraie pas du mot utilité; car, pour nous, l'utile en morale comprend tout ce qui modifie les appétits, les hesoins et les passions humaines dans le sens de la grande évolution naturelle, que nous avons notée, c'est-à-dire tout ce qui tend à éloigner l'homme^es phases inférieures^ nutritive et sensitive, tout ce qui le pousse et l'aide à gravir les sommets moraux et intellectuels.

Mais dans l'homme tout se tient, tout s'engrène. Point de hesoins supérieurs, si les hesoins nutritifs ne reçoivent pas d'ahord leur légitime pâture. Pas de véritable progrès moral sans progrès intellectuel et inversement. Une fort juste observation faite par Foucou {Histoire dic travail), met bien en relief cette intime solidarité. Elle s'appuie sur le fait que, sans la balance, les sciences physiques et chimiques n'auraient pu progresser : or, pour que la balance fût inventée , il a fallu que les hommes fussent déjà parvenus à ée créer des idées, des besoins d'équité et de justice.

Concluons donc que le progrès, comme nous l'avons défini, est nécessaire, illimité et qu'il faut se consoler du présent en regardant le passé et en entrevoyant l'avenir.

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