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SI LA MORALE EST UNE

Connaissez-vous une production philosophique plus vide, plus riche en arguties, en subtilités, plus pauvre en logique que le célèbre Traité des Méditations de René Descartes ? Pourtant ce traité a été d'une utilité grande, car il a donné à Gassendi l'occasion de le réfuter avec une admirable vigueur de raisonnement et de style; or, cette réfutation, constamment publiée avec ledit traité, l'éteint, l'annihile, l'arrête court comme le rémora des anciens arrêtait les navires, et du même coup elle sème partout les vérités philosophiques les plus fécondes. Les écrits de l'honorable M. Janet ont une utilité analogue à celle du fameux traité cartésien. Ils sont si adroitement agencés ; la vérité y est tronquée ou travestie avec tant d'art ou d'artifice, qu'en les lisant on éprouve la salutaire tentation de les mettre en pièces, à coups de critiques s'entend. C'est le traitement barbare, que nous allons tenter d'intliger à une homélie éclectique, publiée par M. Janet, dans la Revue des De ux-Mondes ( 1868 ) .

Et que l'on n'aille pas nous acccuser d'outrecuidance. Nous n'avons nullement la prétention de nous comparer à Gassendi, mais d'autre part, si jamais l'on s'avisait d'égaler M. Paul Janet à René Descartes, on offenserait bien certainement et bien grièvement la modestie de cet estimable professeur.

M, Janet nous a joué encore une fois, avec quelques variations de son crû, un vieil ah* ]Dlati)nicp:éclectjciue fort connu sur l'unité de la morale humaine. Suivant lui, il y aurait une morale absolue, une justice absolue, des^ritésjnorales^inaltérable^s, comme le diamant, axioinatiqiiesJjiOiiini^.Ja géométrie, et les

l)rincipes absolus de cette morale absolue seraient gravés, plus ou moins profondément, dans le cœur de tous les hommes de toutes les couleurs, sous tous les climats et dans tous les temps. Cet antique paradoxe, M. Janet s'efforce de l'étayer par des faits. C'est là, cfu'on le remarque bien, un vrai signe des temps. M. Janet sent très bien que la bonne époque desjléinojistrations purement subjectives est passée. Lui, qui est lié d'amitié tendre nxec la méthode àDriorL^il sait et sent mieux ({ue personne combien cette pauvre méthode est malade aussi tàche-t-il de la rajeunir en la mariaiit avec,. l'esprit scientifique moderne : croisement monstrueux, capable tout au plus de produire quelques traités hybrides et inféconds.

Mais notre philosophe, je veux dire notre professeur de philosophie, a une manière à lui de se servir des faits. Loin de les prendre en bloc, en masse quels qu'ils soient; loin de les interroger impartialement, comme il convient d'interroger des témoins à qui l'on ne demande que la vérité, ii les trie, il les écréme, il les interprète à sa guise. Bien plus, il en est qu'il ne saurait voir ; et par un hasard étrange, ce sont justement les plus contrariants pour sa théorie. Sans vouloir examiner, s'il y a là parti pris ou simplement défaut d'habitude, nous allons nous efforcer d'indiquer les points faibles et les lacunes de la dissertation en question.

Quiconque a étudié l'homme, ailleurs que dans Platon et sa lignée philosophique, sait quelles énormes diffél'gnces morales et intellectuelles distinguent les individiis d'une même race et surtout les diverses races entre elles, à ce point qu'entre le dernier des Weddahs ou des Australiens et un homme de génie Européen, il y a certainement plus de distance qu'entre le même sauvage et le plus intelligent des chimpanzés. Que les mêmes différences se retrouvent .diins les^ coutiimes^ j^s mœurs, l'organisation sociale, cela va de soi, puisque les habitudes résultent des instincts, des j]>ençhantsj|iï^.

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tiii'ols, du degré^jntelli^ence, aussi du^climat e^dii milieu.

"""Sans doute, il n'est pas de société humaine ou animale qui ne soit obligée pour subsister d'adopter, sciemment ou non, quelques règles plus ou moins bien observées. Tuer ses parents, ses concitoyens, les manger même, se peut très bien faire et se fait en effet chez beaucoup de- sauvages ; mais il est bien évident qu'entre associés l'homicide ou l'anthropophagie ne peuvent être qii'exceptionnels, autrement la société se réduirait promptement à l'unité. Mais à ces réserves près, elles portent plutôt sur la quantité que sur la qualité des actes nuisibles et immoraux. On peut dire et facilement prouver, qu'il n^est^gas uii^ acte réputé cou^ble, atroce, immonde meme^seloiîrnos icTeês européennes, quf ïîe soifou iTait^élé pratiqué, considéré comme parfaitement licite, souvent même comme louable en un point quelconque de la boule terrestre. Ainsi . l'abandondes malades, celuijies x)aren ts trop vi eiix ou inîmnês est ^ i^ègle cîiez la pluj)artjies sauvages.

Les Esquimaux preiment'la peiiië deleûf bâtir une tanière de glace où ils les enferment vivants, mais les Neo^Câléclomens se donnent moins de niai. Creuser une fosse et y jeterjivanHe jiarent ^écrépit^oiï J^lnaTade gênant, est un procédé plus ^xpéditff et que ne condamne pas la morale Néo-Galédonienne. Le patient d'ailleurs trouve ce procédé très naturel ; parfois il prend la peine de creuser sa fosse lui-même, ne demandant à ses proches que le petit service d'un coup d'assommoir*.

A Yiti-, s'il advient que les vieux parents, soit par oubli, soit parjLin amour immodéré et inconve^iant de l'existence, lîirdcmt un peu trop à demmidej la faveur d'être enterrésJout vitSj^les enfan{s°lnsinuent plus ou

« M. de Rochas, Noiwelle-Calcdouie.

* Lubbock, les Sauvages modernes, d'après Williams et le capitaine Wilkes.

AXTHFiOPOLOGIE GÉNÉRALE. 261

moins doucement à leurs auteurs ^u 11 es^ '^'iiainiyj.t temps d"en tinir, après quoi l'inhumation se fait cérémonieusement, en plein soleil, à la suite d'un grand festin auquel sont conviés les membres de la famille et les amis. Les mêmes Vitiens ont l'habitude, alors que meurt yi2J3ersonnagej:juelqu^l3eu important, d'enterrer ave^lui ses femmes favorites et guelques esclaves préalablement étranglés. Ëxtrêjnement~ friands de chair humaine, ces insulaires enoraissent (^s esclaves;^ poi^" ^ les manger. TantôUes rôtissant toîn yifs;QOur les dévo-», rer aussitôt; d^aûtres fois, atteiK^ntj)our deguster j.es cadavres, qu'ils aient atteint un certain degré de putréfaction. A Yiti, tout relias officiel doit avoir un jiliit djiommo dans son menu, et le contraire serait presque inconvenant. « Temlre^omme de riiomine mort » est le plus grand éloge qu'on y jmisse faire d'un mets quelconque; aussi la chair humaine y a un nom significatif fmabijcf. halava, long porc ».

Tout Vitien bien élevé a appris dès son enfance à battre sa mère, et sa plus grande am])ition est d'arriver à^ être un gi'ajid^assassin^à acquérir, par exemple, la juste considération, dont jouissait Ra Undre-Undre, chef de Raki-Raki, qui pouvait se glorifier d'avoir mangé neuf cents jjersonnes à lui tout seul, sans avoir permis à qui que ce fût d'en prendre sa part. Les Vitiens sont d'ailleurs intelligents^ Jrè s. Ç£rén,ionieu x, industrieux et^djme^ exquise politesse.

A la^Nouyelle-Galédpiiie, nous trouvons des goûts et des mœurs analogues. Les quarante à cinquante mille indigènes habitant cette île fertile, passent leur vie à s^^entr'égorger, souvent sans autre motif que le désir d'ajouter une tranche d'homme aux ignames et aux racines detaro, qui constituent leur nourriture habituelle*. Ces;! habituellement ime tribu„ voisine qui fournit le maître plat du festin, mais il n'en est pas toujours

De Hochas, Xoui-eUe-Calédonie.

262 Sr.iKNCE ET MATÉRIALISMK.

ainsi, et il n'est pas très rare de voir un chei' inviter ses amis à mander quelqnes-uns de ses sujets. Le patient excepté, tout le monde trouve que c'est là une pratique très simple, très légitime, glorieuse même pour le prince. Un chef de la tribu d'ErTenguîcnè, cTu nom de Bouarate, témoignait souvent à ses sujets l'amour qu'il leur portait en en tuant quelques-uns, dont jl se reijaissait tranquillement lui et sa famille. Pour les rédacteurs des Annales de la j/ropagafion de la foi, ce di^ne monarque ç^t un o^r<?^mais, pour son peuple c'était un homme étonnant, légendaire, un grand prince dont ils ont pieusement conservé le souvenir. « Grand chef, Bouarate ! disent-ils- encore ; beau seigneur Bouarate * ! »

Un Néo-Calédonien raconte tranquillement que son entant a été mangé par sonjrince, lequel, dit-il, est un grand chef-.

Si la^vie des adultes est fort peu respectée chez les sauvageSj^elle des eiifantSj nés ou cà naître., l'est naturellement encore moins. Selon le père R. Salvado, l'Australienne tue volontiers son enfant nouveau-né, si c'est une lille ou si l'accouchement a été trop laJjorieux. A la Nouvelle-Calédonie, l'avortement n'est pas considéré comme un acte blâmable. L'un des nombreux procédés employés pour le provoquer consiste à avaler, cuites et ])Ouillantes, des bananes vertes, aussi dit-on d'une femme qui s'est fait avorter : « Encore une qui a mangé la banane. » C'est là le verdict de l'opinion publique ^.

A Taïti *, lors de l'arrivée du capitaine Goolc, la dénomination de porteuse d'enfants était pour une femme une qualification injurieuse, et une association aussi nombreuse qu'aristocratique avait décrété, d'obligation pour tous ses membres, J[ajlébîiuçl3e5 2' ^I2?l§^?^ï>tet

' IJO Hochas.

- Lf NourfUc-C'Al'doiii--, Cil. Bniiiio.

-' Do !;o.li;<s.

* L'ibbock, L's Saucajes 'mofl"riie<.

l'infanticide^ ce,, sous peine d'exclusion. L'infanticide était d'ailleurs si commun dans l'île que, suivant Ellis, les deux tiers des enfants était mis à mort par leurs parents. On pourrait indéfiniment multiplier ces exemples, et pourtant il s'agit là des attentats les plus graves, les plus nuisibles à la société, les plus flétris et les ^lus sévèreiueiit jiunj^s p^r la^nioraTêet les codes des nations civilisées. Aussi, relativement aux âBus dans les relations sexuelles, àja débauche sous^toutes les fornies^ l'anarchie ou l'absence des idées luorales est bien autrement grande.

Les Taïtiens n'avaient aucune idée de ce que nous appelons jléœnce^u indécence jivant leur conversion plus ou mohis s£onli^i^ée au cliristiani&iiie. Les Taïtiennes d'un rang élevé, les dames du faubourg Saint- Germain de l'île, portaient leur blason tatoué avec un art extrême sur les surfaces les plus larges, les plus polies, les plus hémisphériques de leur corps, et elles en faisaient montre avec un légitime sentiment d'ostentation. Mais cela n'est rien auprès de ce que nous raconte Bougainville : « Chaque jour, dit-il, nos gens se promenaient dans le pays, sans armes, seuls ou par petites bandes. On les invitaji /i^entrer d^uis^^^ leuj.' donnait à'manger ; mais ce n'est pas à une collation légère que se borne ici la civilité des maîtres de maison : ils leur ofl'raient (les jjeunes^ fijles ; la case se remplisait à l'instant d'une tbule curieuse d'hommes et de femmes, qui faisaient un cercle jiutou^ de Phôte et de la jeune victime du devoir hospitalier; la terre se jonchait de feuillage et de fleurs5__et des niusiçiens^çhantaient aux accords de"lal&ùte un hymne à la jouissance. Vénus est ici la déesse de l'hospitalité^; son culte__ii^y adniet^pqint de niy stère, et chaque jouissance est une ietë~pôur'la nation. Ils étaient, siu'^ris^d^remba^^^ qu'on témoignait, etc. » ^ 11 faut dire que les Taï-

1 Ëo igaiuville, Voyage autjv.r du mond"..

tiennes, poétiquement appelées par Rougain ville « les jeunes victimes», étaient ordinairement célibataires; mais d'autres voyageurs nous ont appris que les maris taïtiens autorisaient, sans trop de difficulté, radultèrc de leurs épouses. Nous savons aussi queTEsquimau est toujours prêt ji tro^aer^Sc\^femme pqui^jie bouteil^^ d'huile de phoque. Nous savons encore que cet hoiiime sans préjugé se prête avec une égale facilité à la polygaime^u à l|i pql)^ndrie. et cette dernière forme de mariage se trouve ailleurs que chez l'Esquimau. Elle est ou était en vigueur notamment chez les khonds de l'Asie centrale où, du reste, elle est nécessaire, les neuf dixièmes des filles étant tuées aussitôt après la naissance.

Chez beaucoup de peuples, la débauche des femmes n'est nullement blâmée avant le mariage. Chez certains même, par exemple, chez les Ossètes du Caucase, une femme se marie d'autant plus avantageusement qu'elle a eu auparavanj un x)lus grand nojnbre d^auuyits. « Les Néo-CaléJonlennes, cTit M. de Rochas, se rangent et entrent en ménage seulement à vingt et vingt-cinq ans, mais leur carrière amoureuse commence dès que leur développement physique est bien accompli, et quelle ,1 carrière! Il faudrait le burin de Juvénal |)our montrer » ces^Iessalhies^sauvages poursuivant de leurs impures provocations des jouvenceaux novices, pour représenter de vieilles matrones, ardentes à mqnti^er le chemiii du vice à de jeunes vierges, et non coiitentes de leur enseigner le culte de Vénus, dirîgei' elles-mêmes le sacritice, dans lequel elles servent à la fois d'autel et de prêtresses. »

Est-ce tout? Nullement. Le sN]eo-Calédonieiipiit tenté de réaliser le vœu du Ronîain Métellus, aux yeux duquel la femme était un fléau, dont il serait bien désirable de pouvoîrsê passer. Chez eux, le vice, qui jadis détermina Jéhovah àjnçendier Sodoine et ^omqi'rhe, est si général, si répandu, ^(J^n'il ji'est.pas un jice.^On se réunit

en société virile, j^lus ou moins nombreuse, pour se vautrer en commun dansja ])lus immonde débauche.

Si tous ces faits et bien d'autres du même genre avaient été connus de M. Janet, il se fût bien gardé de l>laiderla thèse__vermoulue de l'uiiité de la morale et de l'innéjp"3es gennes moraux. Pourtanl; il cite un assez grand nombre de ces faits gênants pour sa cause, mais il s'en tire avec une souplesse et une adresse vraiment éclectiques. — A Sparte, lui dit-on (et l'on pourrait ajouter en Arabie), le vol était honoré. — C'est vrai, répond notre professeur, mais le vol y était un hommage rendu à la propriété. — On insiste en disant : mais où est votre morale unique et absolue chez ces gens, qui tuent et quelquefois mangent leurs parents et leurs enfants ? — L'objection, dit M. Janet, est très facile à lever. Ces peuples ont une morale ; ils ont à peu près ma morale, seulement ils l'ont in petto; ils ne la pratiquent pas : voilà tout. C'est en cqnnaj^ssant le bieii qu'ib^ fpilt.le mal. Ils cloi^ent etrejlévorés de remojds, et le vers de Térence leur est i)arfaitement applicable ^ Puis il ajoute : montrez-moi des lois qui autorisent ces actes monstrueux; fournissez des textes. — A cela on pourrait se contenter de répondre que rien n'est plus rare qu'untexte chez des peuples à qui l'écriture est inconnue ; néanmoins, nous essaierons d'en trouver en suivant M. Janet sur son propre terrain, chez les grandes races indo-européennes. En même temps, nous tâcherons de définir ce^ qu'il faut^entendre par le mot morale, de déterminer dans quel sens doit évoluer Je progrès moral; enfin, nous nous efforcerons aussi de voir si cette unité de la morale, évidemment chimérique dans le passé et dans le présent, doit se réaliser dan s l'avenir.

Video nieliora, proljoquo

Détériora sequor.

î366 SCIENCE ET MATÉRIALISME.

Quand ou passe sa vie. comme l'estimable M. Janet, à se griser de métaphysique, à épauler, malgré veut et marée, de vieux dogmes j.)hilosop liif[ues qui croulent quand même, il faudrait avoir^a prudence du serpent, se borner, autant que possible,^ disserter jiébuleusement surjes écrits nébuleux ou fincles^^^ HegeljDi^le V. C'ousm, etc., et ne jamais jeter aux dissidents et aux adversaires d'imprudentes provocations.

Quoi ! monsieur, vous osez nous défier de produire des textes légaux en opposition avec votre morale prétendue absolue ! C'est nous faire la partie belle, et il est vraiment trop facile de vous mitrailler à coups de citations.

Ne parlons pas, et pour cause, des législations modernes de l'Europe ; mais fouillons un peu les vieux codes théocratiques de l'Asie : le code de Manou, le Zend-Avesta, même la Bible, dont, comme chacun sait, on ne doit prononcer le nom qu'en se signant. Feuilletons ces textes naïvement emphatifiues ou puérilement féroces. Voyons ce qu'on y prescrit, ce qu'on y tolère, ce qu'on y défend. Aussi bien peut-être n'est-il pas inutile, en ce temps de mythomanie orientale, de montrer qu'un livre pei-it être mepjte souvent, atroce parfois, même quand il a été écrit, il y a des milliers d'années, en langue sanscrite, ou zende ou hébraïque, par des iiicarnations,des prophètesj)u des ministres favoris d^n Très-Haut quelconque.^

Puisqu'il s'agit d'antiquité, il est bienséant de se conformer à la vieille loi de primogéniture. Commençons donc par le code de^Ianou^ rédJa*^ sous rinspiratipn de Brahma lui7meme. ,

Nous pouvons d'abord constater, que Manou n'admet en aucune façon l'innéité des idées morales. Pour lui,

l'homme est un animal vicieux, faisant le bien quand il ne peut faire le mal et quand il tremJ^le. « Le châtiment, dit-il, régit tout le genre humain; car un homme naturellement vertueux se trouve difficilement; c'est par, la crainte du châtiment que le monde peut se livrer aux jouissances qui lui sont allouées. » (Livre vu. verset 22.) Hâtons-nous de dire cfue, dans l£ nionde brahmanique, les jouissances sont pour les brahmanes, le châtiment pour les autres. ^Révérez le brahmane, adorez-le ; c'est une__diyiniié^ « Le brahmane en venant au monde est placé au premier rang sur cette terre, souverain seigneur de tous les êtres... Tout ce que ce monde renferme est en quelque sorte la propriété du Jirahmane. » (Livre i, versets 99 et 100.) Ce saint a tous les droits et fort, peu de devoirs en dehors de ses devoirs religieux. Le Kchatrya le défend ; le Vaicya travaille pour lui; le Soudra le sert. Si sa femme lui est infidèle, que le roi la fasse dévorer par des chiens sur une place publicjue très fréquentée (Liv. vin, verset 371). Qu'il condamne l'adultère, son complice, à être^ brûlé sur un lit cle fer chauffé au rouge (Liv. vm. verset 372). En revanche, on doit être plein d'indulgence pour ses petites imperfections ; car pour être brahmane, on n'en est PiiSjn^insJioniiiie. « S'il lui arrive de donner le jour â un enfant par son union à une femme déjà mariée à un autre, C|u'il expie sa faute par une purification de trois jours. » (Liv. v, verset 63.) Si quelqu'un nous disait que des membres d'une caste sacerdotale peuvent être tentés de se livrer à l'amour dit socratique, qu'ils peuvent même succomber à la tentation, nous répondrions à ce Cfuidam extravagant en lui riant au nez. Et pourtant la chose est possible ou plutôt ell^était possible dans la vieille Asie ; car le co.de de Manou ne nous permet de conserver aucun doute à ce sujet. D'ailleurs le législateur ne voit pas grand mal à cela, â la condition qu'il n'y ait point de scandale. Eviter le scandale, cela paraît avoir été con-

sidéré comme un point très important dans cette antitiqne Asie, d'où nous sont venues tjint^e choses. Pourtant un véritable brahmane peut être si cruellement piqué par les aiguiUoiis <lela chaix qu'il se voie obligé do satisfaire la coupable passion dont nous venons de parler ^'«wpo/'ife daii'i quel lieu. C'est ce « n'importe dans quel lieu », qui paraît constituer surtout aux yeux de Manon la gravité du délit et qui seul motive la punition. « Le Dwidjai, dit le code, qui s^ livre à s;a passjoiijxmr un homme n importe dans quel /«ei^,^etj20ur iine femiiie dans un chariot traîné par des bœufs (Par des bœufs! ! ! voilà qui fait frémir !) ou dans l'eau, ou pendant le jour, doit se baigner avec ses vêfe^nents. » (Liv. ix, verset 174.) Le pauvre homme!

Quant au délit de bestialité, il entraîne une pénitence l)lus sévère, celle du Santapana. Néanmoins, là encore il est des accommodements avec la loi. « Quicumque sparserit semen suiwi avec des femelles d'animaux, excepté la vache, doit faire la pénitence de Santapana. » (Liv. XI, verset 173). Et notons bien que ce n'est pas seulement le brahmane, mais l'homme en général, qui bénéficie de ce précieux « excepté la vaclie. » Continuons. Ce code sacré est vraiment intéressant.

Le brahmane, dans un moment de vivacité ou même avec préméditation,j3eu t tuerjin Soudr{K Ce n'est pas là une action très loua])le, et pour ce faire le brahmane sera puni. « Pour le meurtre d'un Soudra. le Dwidja fait la même pénitence que pour le meurtre prémédité d'un chat, d'une mangouste, d'un geai bleu, d'une grenouille, d'un chien, d'un crocodile, d'un hibou, d'une corneille. » (Liv, xi, versets 130 et 131.)

A plus forte raison le brahmane a le droit d'obliger le Soudra, qu'il soit qu iK)n soii esdave, àje servir humblement; « car lej^oudra a été çréé pgur le.sei\vi£e des brahmanes parJ'Être exist ant^ar Im-niême. »

1 Dicidja, l'homiiie deux fois ne, le brahmane.

Liv. VIII, verset 413.) Il peut naturellement le voler, si bon lui semble, en toute sûreté de conscience, dit le code (Liv. viu, verset 417.) Mais si le Squdra^ cet être infime, produit £ai^ ]^ili6j.njférieju.re ÏÏê Brahma,*â l'insolence de donner des avis aux brahmanes, uiT'châtiment terrible lui est réservé. « Que le roi lui fasse verser de. IJiuile ljouillante daiis la bouche et dans l'oreille. » (Liv. viii, verset 299.) S'il a l'audace de prendre place à côté des glorieux brahmanes, « il doit être marqué au-dessous de la hanche et banni, ou bien le roi doit ordonner qu'on lui fasse une balafre sur les fesses. » (Liv. vin, verset 173.) Quant au brahmane, le roi se doit bien garder de^^tuer ou de coiitisçjuer ses biens, quand même il aurait cgniniis^tous les crimes possibles. Il n'y a pas dans Te monde de plus grande iniquité que de tuer un brahmane : aussi le roi ne doit pas même concevoir l'idée de mettre à mort un brahmane (Liv. vm, versets 380, 381.) Voilà une assez jolie collectionjde lois tyranniques, cruelles, ignobles, iniques. M. Janet devra en être content. Mais avant d'en linir avec le code de Manon, il faut citer encore les quelques curieux versets autorisant, prescrivant presque l'adultère compliqué d'inceste^ » Lorsqu'on n'a pas d'enfant, la progéniture que l'on désire peut être obtenue par l'union de l'épouse, convenablement autorisée, avec un frère ou un parent. »

« Arrosé de beurre liquide et gardant le silence, que le parent chargé de cet office, en s'approchant, pendant la nuit, d'une veuve ou d'une femme sans enfant, engendre un seul fils, mais jamais un second.» Pourtant, continue le texte :

« Quelques-uns de ceux qui connaissent à fond cette question, se fondant sur ce que le but de cette disposition peut n'être pas parfaitement atteint par la naissance d'un seul enfant, sont d'avis que les femmes peuvent également engendrer de cette manière U|n second fils. » (Liv, IX, versets 59, 60, 61.)

'270 SCIKXC.E KT -MATKllIAIJSMK.

Passons à un ^iivtre léf>isl;iteiir sacré, au lumineux /oroastre. Que ce saint lionime a de douceur, de bonté. (Tëliiansuétude, de sollicitude paternelle pour les animaux! Mais pourquoi faut-il que ce favori d'Ormuzd n'ait d'humanité que pour les chiens et les l)estiaux! Cueillons quelques textes dans le Vendidad-Sadé:

« Créateur des mondes! Si quelqu'un frappe un chien de garde et d'attaque d'un coup qui lui domie la mort, quelle sera la peine de cette faute? Ahura- Mazda répondit : Six cents coups d'aiguillon, etc. (Fargard, xm, versets 42-44.)

« Combien y a-t-il d'actes qui s'accomplissent sur cette terre et qui, une fois commis, s'ils ne sont point effacés par le repentir et l'expiation, constituent (leurs auteurs) criminels et peshotanus ? »

Le texte en compte cinq et continue :

« Le second de ces actes est celui de l'homme qui sert à un chien, gardien des troupeaux ou de maison, des os difiiciles à broyer ou une nourriture d'une chaleur brûlante.

« Si ces os pénètrent dans ses dents ou s'enfoncent dans sa gorge, ou s'il arrive que ces aliments chauds lui brûlent la gueule ou la langue et qu'il en subisse quelque grave dommage, en ce cas, par suite de cette mauvaise action, cet homme devient criminel et peshotanus.

« Le troisième de ces actes est (celui de l'homme), qui frappe une chienne qui n'a pas encore mis bas, ou qui la fait fuir précipitamment ou en poussant des cris ou en levant le pied sur elle.

« Si cette chienne (en fuyant), tombe dans un trou ou dans mie citerne, dans un précipice, dans un rivière ou dans un canal et s'il lui arrive quelqu'accident, en ce cas et par suite de cet acte, cet homme devient criminel et peshotanus (Fargard, xv, versets 1 à 21.).

« Si quelqu'un frappe une chienne pleine, une

chieiine qui i)orte ses jeunes, qui les met au monde et les allaite, et que, mise en fuite (ou non), cette chienne mette bas (malheureusement) par suite de ces coups.

« Quelle doit être la punition de cette faute ? Ahura- Mazda répondit : Sept cents coups d'aiguillon, etc. » (Fargard, xv, versets 135-132*.)

Et la raison de tout cela, étincelant Ormuzd? La raison, la voici :

« C'est moi, Ahura-Mazda, qui ai créé le chien, pourvu d'un vêtement et d'une chaussure à lui, etc.

« Il s'élance sur ce qui est devant lui, comme un

guerrier Il va devant et derrière la demeure, comme

un guerrier. Telles sont les dispositions, qui lui sont communes avec le guerrier.

« Il est d'une vigilance qui ne se livre jamais entièrement au sommeil, comme le cultivateur, etc.

« Il cherche les ténèbres, comme un voleur; il se plaît dans les ténèbres de la nuit, comme un voleur; il mange

ce qu'il n'a pas préparé comme un voleur il aime les

ténèbres comme un animal carnassier,

« Il cherche à plaire, comme une courtisane; il blesse ce qui l'approche, comme une courtisane ; on le trouve au loin par les chemins, comme une courtisane. Telles sont les qualités qui lui sont communes avec les courtisanes.

« Il aime à dormir comme un enfant; il a la langue longue, comme un enfant. Tels sont les traits qui lui sont communs avec l'enfant.

« Les maisons ne subsisteraient pas sur leurs

fondements si je n'avais pas ces chiens, qui gardent les troupeaux et les demeures. » (Fargard, xhl versets 106-165.)

Gomment ne pas se rendre après cela?

' Dans un savant article, « Le Chien dans VAcestu », M. A. Hovolacque a disenté les diverses leçons des versets du Vendidad relatifs au chien. {Revue de linguistique, 1875.)

Que la femme serait heureuse si elle avait droit à la moitié des égards dus à la chienne! Mais cela ne serait pas juste. Pour elle le sapetman Zoroastre, reflet d'Ormuzd, est prodigue seulement de coups d'aiguillon.

« Créateur! Si une lièvre vient accabler le corps de cette femme (qui a mis au monde un enfant mort), alors que le corps était souillé ; si les maux terribles de la fièvre et de la soif fondent sur elle, peut-elle prendre de l'eau? »

Le texte sacré lui permet d'en prendre « excepté de celle (venant des prêtres), suivant les formules liturgiques Si elle boit de cette dernière eau, la quantité

que contient le creux de la main, vous Mazdéens, imposez-lui une pénitence expiatoire Quelle est la

peine de cette faute?

« Ahura-Mazda répondit : Deux cents coups d'aiguillon : » (Fargard, vu, versets 172-182) *.

Mais le Zend-Avesta et le code de Manon n'ont pas seuls le privilège des prescriptions fortement injustes au point de vue de la morale européenne. Qui le croirait ? on trouve un bon nombre de ces lois, médiocrement sensées et humaines, jusque dans la Bible. Or, tout le monde sait que la Bible a été dictée^ partie véritable Eternel. Posez, par exemple, à rhonora])le M. Janet la question suivante : « Croyez-vous au Dieu de la Bible, à ce Jéhovah^ à l'ombre duquel vivote la philosophie électique? » Si l'estimable professeur vous répond négativement, j'en serai bien surpris.

Or, nous trouvons dans V Exode, que le vrai croyant, alors que son esclave est libéré au bout de six ans, doit le laisser partir avec son habit, mais en retenant, comme sa propriété, la femme et les enfants de l'esclave (Ch. XXI, verset 4). Nous voyons au même endroit, que « si un homme frappe son esclave ou sa servante, de

' Avesta, livre sacré des sectateurs de Zm-oastre, traduit du texte par G. de Harlez, chanoine honoraire de hx cathédrale do Liège (Pi-emier volume, Vendidad).

telle sorte qu'ils puissent survivre seulement un ou deux jours, riiomnie ne sera point puni, parce ffu'il les a achetés de son argent. » (Ghap. xxi. versets 20. 21.)

Nous lisons dans le Deutéronome qu'il est ordonné nu peuple de Dieu d'exterminer, de passer au 111 de Fépée, sans exception, tous les habitants des villes de Chanaan : hommes, femmes et enfan^ts. C'est l'EterneJ qui l'ordonne (Ghap. xx, versets 16, 17).

Nous y trouvons encore que toute femme accusée par son époux de s'être mariée sans être vierge doit être lapidée, si les parents ne peuvent prouver aux anciens qu'il y a eu défloration légale (Deufér., chap. xxir, versets 18. 20, 21). I^n revanche, V Exode condamne à mort quiconque travaille le jour du sa])])at (Gh. xxxii. verset 14).

Si l'Eternel s'était choisi un peuple assez peu intéressant, on est obligé de convenir qu'il lui dictait de singulières prescriptions.

Si tous ces textes, qu'il eût été facile de multiplier, n'étaient pas jugés suffisants pour battre en brèche la théorie surannée de runité etjde Tinnéité de la morale, les historiens no"ïïs Tourniraient à foison des faits aussi topiques.

Pratiquaient-ils la morale douce et pure de M. Janet, ces Thraces, qui, « mus de charité », suivant l'expression de Bodin *, tuaient leure xi^li? im-enjts et nièn^e les mangeaient parfois, pour leur épargner l'humiliation de servir de pâture aux vers? Gonnaissaient-ils votre morale innée, ces^anciens Sémites, Phéniciens. Syriens, Ghananéens. Israélites, Arabes, races dont la^férocijé i est la caractéristique morale, et qui se faisaient un devoir de sacrifier à Baal ^amin, à Astarté, à Hercule, à Mouth. les enfants les plus ainiés,Jes jeunes vierges les plus chéries ? Est-ce votre morale unique et uniforme, qui inspira aux Garthaginois l'épouvantable idée de

' Bodin, De la Répuhlique ou Traité de gouvernement, liv. I, cil. 5.

'274 SCIENCE ET MATKHIALISME.

choisir les enfants de leurs citoyens les plus importants pour les déposer sur les mains inclinées d'un Saturne de bronze, d'o.ù ils roulaient tout vivants dans un brasier (Diodore de'^cile) ?

Etait-ce en l'honneur de la morale éclectique que les jeunes Pliéniciennes se ju'ostituaient devant une image mysïïqlie du~principe fécondateur divinisé? qu'à Héliopolis on pratiquait la communauté des femmes et des enfants'? quej^viei^es sejH'ostituaient auxétraiigers? qu'à Babylone toute femme devait, une fois dans sa vie. se livrer, moyennant salaire, à un étranger en l'honneur de la déesse Mylitta (Hérodote, 1. 109;?

Sur le chapitre de la décence et de l'indéçençe. l'antiquité avait des idées très~larges. M. Janet, qui doit consacrer à lire Platon une notable partie de son existelice, î?ignore pas qu'aux veux de ce j^enseur éthéjé, le péché de Sodome n'était^ que peccadille. Notre professeur est aussi trop érudit pour ne pas savoir aussi bien qu'Hérodote ce que, dans leurs promenades nauti- (jues, à Bubaste, les dames égyptiennes se faisaient un jeu de montrer à leurs concitoyens de la rive (Liv. ii, fiO). Il a certainement lu dans Justin, qu'à de certains jours de l'année, les C4hypriotes envoyaient leurs lilles se prostituer sur le bord de la mer, en offrant à Vénus leur virginité (Liv, xvm, ch. 5). Il a vu encore dans le même auteur, que, pendant la trop longue guerre de Messénie, les guerriers Spartiates ne crurent pas le moins du monde offenser la morale alors, qu'il chargèrent leurs concitoyens de calmer laju^te impatience de leurs épouses en se chargeant auprès d'elles de l'intérim conjugal (Liv. m, ch. 4).

Mais il est certaines^nœurs mongpliques que M. Janet ignore peut-être, car il ne lit certainement les voyages qu'à ses moments perdus, et les soins à donner au spiritualisme mourant doivent lui laisser peu de loisirs.

Au Japon, l'on se baigne ensemble, chaque jour, au milieu des villes, sans distinction de sexe et parfaite-

ment nu. Un père loue sans aucun scrupule sa fille pour une prostitution de quelques années, et celle-ci. à l'expiration du bail, se marie très bien, et naturellement n'est méprisée de personnej puisc[ue les çourt isanes japonaises sont honorées jusqu'à la divinisation. Les pms célèbres d'entre elles on t; à Yeddo, leurs statues dans les temples à côté des autres divinités. On prie ces statues, on invoque leur aide en leur lançant, à l'aide d'un soufflet, les vœux que l'on forme et que l'on a proprement rédigés sur un papier humide, qui adhère ainsi à l'image vénérée *.

Nous avons vu les Hébreux lapider, à la requête du mari, toute femme ne pouvant établir, preuves en mains, qu'elle était vierge en se mariant. Selon un voyageur chinois, les Cambodgiens avaient sur ce même sujet une manière de voir diamétralement opposée. Toute fille qui se mariait devait être solennellement et religieusement déflorée par un Ijonze, dont la peine était récompensée par de riches présents. Le voyageur entre à ce sujet dans des détails très curieux, mais trop minutieux pour être reproduits ici -.

Arrêtons-nous; car pour citer tous les faits de ce genre, un volume ne suffirait pas. Mais est-il possible de ne voir en tout cela que de légères dissidences, variant, diversifiant agréablement le champ commun de la morale ? M. Janet nous dit bienque la morale unique et innée se comjîose de ce qu'il y ;) de jcomniun dans toutes les morales. Docte Sorbonnien, nous vous en supplions, daignez, daignez prendre la peine de nous délimiter ce qu'il y a de commun dans toutes les morales, depuis la morale néo-calédonienne jusqu'à celle de Victor Cousin !

La morale n'est donc point une; néanmoins elle ne peut-être, en ce qu'elle a d'essentiel, déterminée uni-

' Schlioina,nn, La Cldne et le Japo^i. Paris, 18o7, in-1'2. ^ -V. Réinusat, Nouveaux Mélanges asiatiques . L. 118.

27(* s(.;ie.\i;e et matéhialis-ME.

qiieiiieut par le caprice et la lantaisio. Les pratiques les plus étranges, les plus atroces n'auraieiit-elles pas souvent leur raison d'être? N'y aurait-il point des mobiles communs? Que faut-il entendre par moral et immoral? En quoi consiste le progrès moral? C'est ce qui nous reste à examiner.

Par quel lien commun peut-on rattacher les métamoi-phoses de ce Protée. qu'on appelle i2}orale qu rè^le des mœurs? Il n'est guère de problème dont la solution importe plus à riiumanité. Cherchons donc cette solution en éliminant soigneusement les lieux communs métaphysiques, tant de fois invoqués à ce sujet. Foin des idées innées, des^ idées archétypes^ des pj'éçeptes écrits (Tans les nues avec jiccompagnenient^d'échiirs et de. tonnerre ! Pour arriver sûrement à la vérité, ilji'y aj)as mille routes. Il n'y en a qu'une : celle qu'indiquent et tracent l'observation e t^rex23érienc^.

"Toici quelques milliers de sauvages parqués dans une île océanienne, comniejles lîimfragéssur^iinjadeau. L'ile est fertile, mais Tes plantes comestibles y sont rares. Ni blé. ni pommes de terre, mais quelques racines j)auvrement féculentes, dont la culture est longue et pénible, comme l'igname et le taro. Ajoutons les fruits du cocotier, ceux du bananier, quelques souches féculentes de grandes fougères, et nous aurons tout énuméré. Au point de vue culinaire, le régime animal est aussi pauvre que le régime végétal. Pas un seul grand mammifère, que l'on puisse chasser ou domestiquer. De loin en loin nos insulaires réussissent à capturer et à croquer avec volupté une grande chauve-souris. Régal aussi rare (ju'insuflisant. Sans la mer, qui fournit plus ou moins abondamment des coquillages, des crustacés, des poissons, quelquefois vénéneux, des tortues, l'Ile serait bientôt dépeuplée d'hommes. Ajoutons quenos gens

sont de race très inférieure, que leiu" agi'icnlture est dans l'enfance, que leur prévoyance est à courte échéance et que l'idée de songer à un avenir lointain, d'enrichir des greniers d'abondance ne leur est jamais venue. Leur vie s'écoule doiicdans une longue famine, émaillée de temps en temps de quelques jours de liesse, pendant lesquels on songe simi>îërnent à s'empiffrer de son mieux. Notre île est située entre les tropiques. La température, rafraîchie sans cesse parles brises marines, n'y dépasse point 35 à 36 degrés. Jamais elle n'y descend au-dessous de 14 oul5. Le ciel y est généralement bien et pur. En somme, c'est une île ensoleillée, à climat très salubre, où l'homme végète énergiquement, oîi la vie peut s;iépanouir dans sa plénitude, où par conséquent besoins et instincts sont vigoureux et tyranniques. La population y a donc moins de peine que partout ailleurs à atteindre la limite des subsistances : m^ais comme il n'y a ni réserves, ni souci du lendemain, le niveau de ces sujjsistances oscille incessamment dans des proportions homicides. D'un jour à l'autre la disette succède à la profusion, et alors l'estomac vide suggère au cerveau les désirs le pliis im moraux, selon les idées européennes. Songez donc, voici une tribu dont la récolte a été mauvaise ou gaspillée, dont la pèche a été peu fructueuse. On n'y a pas mangé depuis plusieurs jours. Or, là. tout près, derrière une colline, de l'autre côté d'un ruissjeau, habite une autre tribu, qui nage dans l'abondance. Ces fortunés voisins ont fait une pèche miraculeuse ou récolté des montagnes de racines de taro. Aussi ils segorgent et se réjouissent. Nos affamés les voient danser, les entendent chanter. Comment résister à la tentation? Ils n'y résistent point. Ils invoquent les esprits des ancêtres, leurs génies protecteurs, en un mot leurs dieux des armées ; ils saisissent leurs lances, leurs casse-têtes, leurs pierres de fronde. En avant ! Partir spour la gloire et de plantureux festins. Sus à l'ennemi. Nous le volerons, nous l'assommerons et même nous le mangerons. Un rôti d'ennemi est dou-

r278 scii;n(^e i-vr m.vtki'.iai.ismk.

Ijlemeiit succulent. 11 va sans dire que nous recourrons au besoin à la ruse, que notre coup de main sera fait par surprise. La magnanimité nous est inconnue et, pour nous repaître, il nous faut quelque chose de plus solide que les fumées de la gloire.

Jitant donné le milieu, l'état social que nous avons décrit, ces actes, monstrueux aux yeux de l'homme civilisé à qui la faim est à peu près inconnue, sont strictement nécessaires à la vie de la tribu. Pratiquer lemeurtre, l'anthropophagie, ou périr : il faut choisir J^aniorale européenne conduirait bien vite nos pauvres sauvages à l'extinction de la tribu, aussi n'en a-t-on pas même l'idée. ^^Assommer, dépecer, jnanger le voisin : ce sont là deslictes très moraux, très licites. Qui tue le mieux mange le mieux et en même tem ps se couvre de gloire, car du même coup il sustente les siens et refrène l'accroissement dangereux d'un groupe rival, bien endenté. C'est un être estimable et parfaitement moral.

Une fois nos guerriers victorieux et bien repus, leur estomac distendu se tait pour un temps ; mais alors d'autres besoins s'éveillent, bien impérieux aussi, ce sont les besoins génésiques. Les assouvir est chose facile et personne n'y voit de mal ; mais de leur assouvissement résulte une nouvelle charge pour l'association : ce sont des naissances toujours trop nombreuses, des bouches de plus à nourrir, et, dansjiotre île, le banquet de la vie est bien pauvrement servi. On tâche de tout concilier en autorisant la débauche la plus infecte^ en tolérant l'infanticide, en se mariant tardivement, en abandonnant les malades et en assommant lesyieillards. "C'.ette morale très simple est la morale néo-calédonienne ou plutôt la morale de toutes les races inférieures, et il n'est pas besoin de fouiller ])ien profondément pour découvrir la base sur laquelle repose cette morale rudimentaire.

C'est évidemment siir le besoin de vivre, de. durer, de se perpétuer, que jî'est modelée la règle des mœurs.

C^st ridée de l'utile, grossièrement conçue par des i êtres f(rossiers, qui est ici le pivot de la morale. Montons maintenant quelques degrés.

Transportons notre tribu dans un vaste continent, en Amérique, en Asie, par exemple. Là la variété et la richesse de la flore et de la faun^, la possibilité de l'émigration offriront à nos bipèdes humains des ressources plus grandes. La chasse des gi-ands mammit'ères remplacera vite, par une large part, la chasse à l'homme, car elle est moins dangereuse et plus fructueuse que celle-ci. La morale aussi variera l)ientôt, tout en restant encore effroyable. L'anthropophagie sera assez rare; l'infanticide sera moins fréquent, pourtant on y aura parfois recours pour restreindre dans de sages limites sa progéniture, pour remédier à la naissance de deux jmneaux d'où résulterait une charge trop lourde i. La guerre sera encore à^l'état presque permanent, car entre les^diverses tribus la bataille pour vivre est incessante et l'on se dispute àjiiain arméeles territoires de chasse. Décimer ou anéantir les concurrents : voilà le noble but vers lequel tendront les efforts des guerriers, mais sans fanfaronnade, sans aucune idée de dévouement, de sacrifice. Nos gens ne disent point, comme le poète Horace, qu'il est beau, qu'il est noble de mourir pour sa patrie. Se laisser tuer est, dans leur opinion publique, une insigne maladresse, qui ternit considérablement la réputation d'un guerrier. C'est un acte niais, c'est même un acte immoral, puisque c'est déserter la cause commune, affaiblir l'association^ S^mbusquei;dans un fourré, attenj^re patiemment sa proie humaine, à la maiiière des fauves, fonclre sur elle la nuit, incendier les cases, massacrer et scalper les habitants sans défense: voilà ce que sait faire et bien faireje grand gueiiier, le vrai héros: voilà de glorieux exploits, dont le souvenir se perpétue dans les traditions, dans des chants, qui se

' Rol)ertson, Hist. de l'Amériqice, liv. iv, et Lettres édifiantes. - Charlevoix.

gravent dans la mémoire d'une population reconnaissante. Capturer le jj;i]jioT, détriiii^e ses rivaux, « manier des natipnSj » selon Fenergique expression des Iroquois : c'est la grande affaire à laquelle est subordonnée toute la morale. Pour cela, il est nécessaire que l'homme soit, autant que possible, dispos, vigoureux, alerte; il est donc moral que lîi femme s'acquUtejietous les travaux domestiques ,"" qii'e^e serve de bête de somme. L'homme a mieux à faire de ses muscles que de les fatiguer à porter des fardeaux. Dans cette morale, ri^n de divin, rien de céleste^, rien d'inné, si ce n'est le .>« besoin de se conserver et de vivre. C'est encore la .--♦nibrale de l'utilité, sans fard ni artifice. Les Peaux- Êmiges n'apprécient nullement nos belles actions européennes. Un Lidien Pawnie, obéissant à l'on ne sait quel mobile, peut-être à un simple caprice, enlève et conduit eu lijeu de sûreté une femme captive, que sa tribu destinait au bûcher. Ce trait, raconté à Washington, enthousiasme un pensionnat de demoiselles, qui expédie au guerrier une médaille d'argent avec une inscription en témoignage d'admiration. Notre Indien répondit par un message très curieux, d'où résulte clairement qu'il était loin d'être fixé sur la moralité de son acte héroïque: « J'ai agi, dit-il, par ignorance, sans savoir que c'était une bonne action, mais cette médaille m'apprend que j'ai bien agi » *.

Montons un peu plus haut. Qu'un jour, dans l'Asie centrale, par exemi)le. un membre d'une tribu de chasseurs, éclairé par un trait de génie, imagine qu'il est possible d'utiliser certaines espèces animales autrement qu'en les tuant à la chasse ; qu'il s'emiDare des jeunes de certains ruminants, les parque, les élève, en forme un troupeau, sur lequel il est possible de prélever en toute saison une dime de viande et de laitage : voilà une découverte qui va modifier promptement toute l'assiette

' Abbé Domenecli, Voyage 'pittoresque dans les grands déserts du Noii.ceaK-Mo)idi', p. 383.

ANTHROPOLOGIE GÉXÉR.VLE. 281

sociale. De cliasseurs oiijlevient j)asteurs. Les famines étant moins à craindre, la vie étant plus facile, des groupes humains plus nombreux peuvent s'agréger, et ils dominent ou exterminent sans peine leurs concurrents moins habiles ou moins prévoyants. Les vertus guerrières sont encore fort estimées, car la paix est loin de régner dans le monde, mais la morale a dès lors un autre objectif important. Il faut avant tout conserver les troupeaux, les multiplier. C'est là une prescription morale de haute importance. ^D'où le culte.^la divinisation des animaux domestiquées. Dans l'Inde, la vache devient un animal sacré. En Perse, le chien, qui étrangle le loup, qui évente et déchire le larron, est promu à la dignité d'être privilégié. C'est un aristocrate, au bonheur et à la multiplication duquel mages et rois doivent veiller, que l'on ne peut maltraiter sans commettre un grave délit. Ici, nous l'avons vu, le Zend-Avesta daigne donner la raison de ses prescriptions, ce qui n'est pas commun dans les codes sacrés et même dans les codes laïques (Yendidad. Fargard xiri. verset 163-165, cités plus haut).

Mais en modifiant les besoins sociaux, la vie pastorale, et plus^ncore la vie agm'ole, quand on y arrive, ont profondément modifié les mœurs. La subsistance étant à peu près assurée, oiyi'a jjIus besoin de sacriher les vieillards, on ne crainT lûxm une postérité nombreuse. Au contraire, elle fortitie le corps social. C'est donc un devoir de procréer des enfants. Il faut 2)ayer la dette de l'ancêtre, dit Manou, qui en fait une prescription religieuse. Ne point laisser de postérité est pour ce législateur un malheur si grand, qu'il n'hésite pas à permettre pour y remédier l'adultère et l'inceste.

Mais à mesure que l'alimentation devient plus assurée, la sécurité plus grande, la population plus nombreuse, l'organisation sociale se comx)lique,lejtravjiil se divise, des corporations, des castes plus ou moins ])ien formées s'étahlissent.Jje pasteur, le laboureur, le

283 SCIENCE ET ]Sr.VTÉmALlSME.

marchand se distiiif^uent et se séparent du guerrier f[ui a charge de les défendre,^ du prêtre f[iii a formulé le premier système cosmogonique ou religieux, éclos dans le cerveau de la race. J!l y a des^ classes oii des castes inférieures dominées, (Tautres dominantes. Naturellement ce sont ces dernières qui dictent les lois, codilient la morale, naturellement aussi elles codifient lois et mœurs à leur profit, en leur donnant pour sanction des châtiments effroyables dans ce monde et dans l'autre. Le résultat, c'est une morale religieuse, la morale brahmanique, par exemple, qui est bien encore basée sur l'utile^ comme toutes les morales viables ; inais aloi\ l'utilité de la caste__prime souvent^ l'utilité générale. Le brahmane peut tout, possède tout. C'est un dieu: mortels, 'humiliez-vous devant lui ; servez-lo, adorez-le. De là une inégalité, une iniquité criantes dans la pénalité, dans les droits et les devoirs ; de là aussi des prescriptions ridicules, sans portée et sans raison ; car le code des mœurs s'est fusionné avec le code religieux. C'est ainsi que Manou prescrit une sorte de rite pour l'accomplissement des actes les plus humbles et les plus nécessaires de la vie nutritive ; qu'il déclare le médecin impur, souillé, le place à côté du bourreau. Selon Zoroastre, on ne peut se couper les ongles sans une cérémonie religieuse, aussi compliquée que niaise. Mais ces fantaisies peu importantes étant négligées, nous trouvons, derrière chaque prescription, l'utile plus ou moins intelligeement compris, et à ce point de vue les mœurs perdent Ix'aucoup de leur étrangeté. Babylone, qui s'enrichit du transit entre l'Asie et l'Europe, attire a elle les étrangers^ par l'appât d'une prostitution légalisée et religieuse, qui est en même temps un dernier vestige de la promiscuité primitive. Les guerriers de Sparte, engagés dans la guerre de Messénie, autorisent l'adultère de leurs femmes, car la Laconie a besoin de guerriers. Si Jéhovah ordonne l'extermination des habitants de Chanaan, c'est que les Hébreux

AXTHKUPOLOCilE (iÉXÉKALE. 28o

ont absolument ])esoin de s'emparer du pays, etc. Nous poumons facilement, en accumulant les exemples, arriver jusqu'aux temps modernes.

C'est donc la considération d'utilité sociale] qui, dey-, tout temps, a dicté les données les plus importantes de ^, la morale, celles du moins cfui ont été observées longtemps et généralement. C'est la même considération qui nous doit servir de guide. Reste à déterminer ce qui est socialement utile, c'est-à-dire ce qui est propre à accroître le bonheur privé et iDublic, à restreindre le mal physique et moral, à faciliter la satisfaction des besoins inhérents à la nature humaine, en subordonnant les moins nobles de ces besoins aux plus élevés, en résumé à rendre l'homme plus f.irt, plus actif, plus dévoué au bien commun, plus instruit et plus intelligent. Ce n'est pas là une mince besogne. Pour s'en acquitter dignement, il faut rejeter toute idée à lyriori non vérifiée, rompre avec le sentimentalisme, ne pas se borner à invoquer en style lyrique un droit, une justice, que l'on ne définit point ou que chacun définit suivant sa fantaisie. A la place de ces coiicej)ts pompeusement indéterminés, il faut~nfettre des idées claires, scientifiquement formulées d'après les enseignements de l'économie sociale, de la statistique, de la biologie, de l'anthropologie. Cela seul est solide qui est fondé sur la vérité. Donc plus de formules vagues, dont l'interprétation est abandonnée à chacun, comme celle-ci par exemple : « Fais à autrui ce que tu voudrais qui te fût fait. » Autrui et moi nous sommes souvent étonnamment divers. Lesjjesoins^ lesdéjirs, les idées d'autrui ne sont pas mes besoins, mes désirs, mes idées. Ce qui réjouit autrui peut bien m'affliger; ce qui lui semble juste peut n'être à mes yeux qu'une monstrueuse iniquité. — « Torquemada, Dominique, comment osez- vous brûler ces malheureux ? Vous enfreignez les maximes chrétiennes : Aime ton prochain comme toi-même. Ne fais pas aux autres ce que tu ne vou-

984 SCIENCE ET MATÉllI.VI.ISMK.

drais jîas qui te fût fait. » — « Impie, sophiste, répondent ces pieux brûleurs d'hommes, sache que nous n'avons pas oublié ces divins préceptes. Le Seigneni', (jui lit dans nos âmes, sait que si jamais, enlacés dans les rets du démon, il nous arrivait de commettre les forfaits sacrilèges pour lesquels nous envoyons ces liérétiques à la torture et au bûcher, nous nous soumettons d'avance au même châtiment. Périsse alors notre mémoire et que nos cendres soient jetées au vent. » — « Estimable ïorquemada, vénérable Dominique, je ne puis vous répondre qu'en rejetant vos préceptes, dont l'élasticité est vraiment trop grande.» — A plus forte raison dédaignerons-nous toutes les formules plus vagues encore ayant pour base la dignité ou le respect de la personne humaine, etc.^L'utilité Sj0ciale.S'6'^en^/- ■»» fîQuenient démonfrce .ivoilà la vraie pierre angulaire "*-(Teîâ morale. Si la justice est autre chose, eUe^stJ.mitile ; si elle est contraire à cette utilité sociale, elle est dangereuse.

Tet est donc le contrôle auquel doivent être soumises toutes les règles des mœurs. CTest d'ajlleurs surcejtte base que se sont appuyées ipjcon&x'iemment toutes les morales. C'est pourquoi un bon nombre des notions morales, que la tradition nous a transmises, résisteraient encore à cette critique scientitique, et il est urgent de les y soumettre si on veut leur assurer le respect général; car les dieux s'en vont, et les étais théolugiques, aujourd'hui vermoulus, sont dangereux pour cela même qu'ils ont la prétention de soutenir.

Mais alors la morale est variable ? Sans aucun doute,' puisqu'elle est relative. Rien d^éternel dans le monde, excepté le monde lui-même. Ab^ohiment rien d'immua- ])le. Les climats sont divers •Je's races sont diverse s et ^♦►Ics besoins aussi, et cesjiesoins changent avec le degré ►•♦(Tintelligence et cîe savoir. La morale doit donc être ondoyante et progressive, se modifiant à mesure que m science s'enrichit, que fesprit humain eml^rasse un

ANTHROPOLOGIE GÉXÉR.U.E. 285

plus grand nombre de faits et conquiert de plus en plus la vérité, à niesiii'e aussi(£iie changent les conditions matérielles de l'existence.

Les principes absolus, dits éternels, sont des entraves dangereuses. Ces règles morales étaient utiles il y a mille ans, il y a cent ans, hier encore; mais voici que nous découvrons des horizons nouveaux, des routes inexplorées, que nous fouillons plus avant dans le grand inconnu de l'univers. Nous voyons plus loin que nos pères, force nous est donc de ne plus les imiter. S'immobUis^r, c'est languir ou périr.

"Bâns sa marclie ascensionnelle à travers les âges, l'humanité peut se comparer à un navire recrutant sans cesse un nouvel équipage, voguant siir des mers toujours nouvelles, toujours diverses selon la latitude, et obligé, par conséquent, de varier incessamment son arrimage, son gréement, sa manœuvre ; mais le navire peut toucher au port et s'y ancrer;L/humanité.elle^ ne s'arrête point. Son but, c'es^TTarteindre à la plus grande^somme possible de bonheur, de science etd'in-! telligence; mais ce but, vers lequel elle doit tendre toujours^ recule sans cesse, et il n'y a i)as d'illusion plus funeste que de se croire arrivé.

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