‹ Science et matérialismeChapitre 22 sur 35 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

L'être de fantaisie décrit sous l'étiquette « homme <> dans les traités de psychologie pure est de plus en phis malade. A la place de ce personnage de pure convention, modelé par les psychologues^ d'après la méthode intuitive, et dans le cerveau ou plutôt, pour parler leur langue, dans l'àme duquel ils avaient planté comme une ♦ végétation nécessaire, les idées innées d^ rinlini, du ,, bea u absolu, d u bon absolu, etc., nous ne voyons plus >\ guère aujourd'hui, gràcejiuxjirogrès de l^nthro i3qlogH:>, ,,^ à l'étude scientifique des races humaines, qu'un mammi- '\ fère primate, plus perfectible et plus intelligent que les espèces voisines ^e parle de la généralité^, mais leur étant en tout parfaitement comparable.

Pour se pénétrer de cette vérité, il suffit d'étudier moraleiiient le nèjgrejl'Aj'rixiue, le premier est le plus ii^elligent des,noirSi Pour cela, nous nous contenterons de grouper les observations faites à ce sujet par sir Samuel White Baker, un^eces intrépides vovageurSj qui ., sont l'honneur de la race anglo-saxonne. M. Baker a eu

occasion d'obse ver toutes les peuplades noires, riveraines du Nil Blanc, jusqu'au grand lac Albert N'yanza, dont ce tleuve est le déversoir, et grâce à sa relçition, on peut facilement décrire les instincts, les tendances du nègre d'Afrique, et mesurer la portée de son intelli-

gence

O Bénigne Bossuet, si vous aviez lu ce livre et quelques autres analogues, vous n'auriez certainemnnt pas écrit, en parlant de l'homme : « Les savants et les ignorants, s'ils ne sont tout à fait stupides, sont également saisis d'admiration en le voyant. » Et cependant, grand Bénigne, il y avait de votre temps, même à la cour, quelques personnages bien propres à vous guérir de votre admiration chronique, si elle n'eût été tout à fait incurable. Mais écoutons Baker, qui nous en apprend plus sur l'homme que toute:S les puérilit^sjle la psychologie sorbonnienne.

Il est bien incontestable que l'homme^ même le plus intelligent, a en comjmni^yec tousJesjiuires i^^^ fères, bipèdes et quadrupèdes, u^ bon nombre d/aiypé- \. tits purement nutritifs, ausji nécessaires que peu releves. Ce ^ôté humiliant de la yie^humaine^, la psychologie pure l'oublie généralement, et cependant jusqu'à ce jour aucun psychologue n'a pu vivre d'entités qu'à la condition d'échanger ces produits impondérables contre des aliments honteusement grossiers. Mais il est non moins certain que l'homme, individuellement ou collectivement considéré, est d'autatrt pkis mférieur qu'il est plusjlurement assery ijiux jjesohis nutritifs, et »<. que si ces besoins emplissenti^ accaparent to uteJ'e xis-^i tence, comniê chez le nègre d'Autralie, l'homme se

' DrcoHcerlc de l'Albert N'yanza, etc., par Sir Samuel Whitt' Baker.

i rapproche énormémeiit dii singe, du chien, elc.^ et s'écarte dans une même proportion des guelgiies glorieuses individualités qui font la glÏÏïre des races supérieures. Bien entendu, nous n'entendons pas parler ici des grands hommes porte-panaches, quelque fameux soient-ils, mais des hommes comme^Newton, Bacon et (quelques autres, dont la__îoiTe iiitelligeiice^ajiénétré

,1 i)lus ou moins loin^dans l'i^cojinu de l'iinivÊi's, ou codifié la pensée scientifique.

Eh bien ! force est de reconnaître que, chez le nègre d'Afrique, abandonné à lui-même et vivant selon sa nature, rimjTulsioii clominante part moins souvent du cerveaujijue (le^ Fabdoinem^

Au milieu des rudes et nombreuses péripéties de son exploration, sir S. Baker a dû presque toujours mesurer le dévouement des nègres de son escorte au poids des aliments qu'il pouvait leur fournir. Le dépècement d'un bœuf provoquait un accès de fidélité et de reconnaissance qui durait à peu près autant que la digestion. Mêmes besqins dominants chez la plupart des trilnis rencontrées par Baker. 11 en a vu ^lévorer :ivideinent une hure de sanglier putreÏÏee, en se contentant de chasser à coups de bâton appliqués sur le frontal les nijriades d'as ticots^qui grouillaient dans ce morceau exquis. Aussi la capture d'un gros animal, d^in éléphant, par exemple, provoque des transjiorts d'allé-

k gresse; on^se gorge de viande, surtout de graisse, qui est à la fois une friandise estimée et un cosmétique précieux.

Certaines peuplades cannibales ont__pour la graisse humaineTine passion iTresistible, dont le^ait^sufvant. raconté à Baker par un témoin oculaire, peut seul donner une idée. Il avait été commis à Gondokoro, par une troupe de Makkarikas venusà ce comjjtoir comme porteurs d'ivoire :

« Une des esclaves femelles, ayant essayé de s'échai^per. son propriétaire lui tira un coup de fusil qui l'at-

teignit dans le côté. Elle tomba blessée. Elle était fort . grasse et de sa blessure partait^ iiiie grande quantitéjle graisse jaunâtre. Les Makkarikas ne font pas plutôt vue dans cet état qu'ils se précipitent sur elle en foule, arrachant par poignées^, de sa blessure, cette graisse palpitante de vie et se disj)utant cette horrible proie. «,. D'autres ja tuent à coups de lance et se la partagent, en lui coupanl la tête^et lui dépeçant le corps avec leurs armes, dont ils se servent comme de couteaux, en faisant des sections longitudinales à partir de l'entre-jambes, le long de l'épine dorsale jusqu'au cou.

a Beaucoup de femmes esclaves et d'enfants, témoins de la scène, prennent la^uite et se i;éfugieiit parmi les arbres. Les Makkarikas lem* font h\ chasse et, arrg.chant les enfants de leur abri entre les branches, ils en tuent plusieurs : bienjôt iin festin gigantesque en résulte <►,.. pour la troupe. »

Il va de soi que, pour des gens pourvus d'une telle « âme », l'ivrof^nerie est un pjaisir très apprécié, même des rois ; aussi ces pasteurs des peuples, quand ils ont bien trompé, maltraité, pressuré leurs noirs sujets, aiment à chasser les soucis du pouvoir à l'aide d'une espèc£ de bière enivrante^ fabricfuée dans le pays.

ni.

Il faut pourtant être juste pour„lQ.noir (TAfriciue. Manger, boire et s'enivrer nej;.onstituent pas la ganiine tout entière de ses plaisirs, et en cela jl est bjen .supérieur à son frère d'Australie. Chez l'Africain, quand mesure Gaster est convenablement distendu, quand on s'est, comme chez les 01)bos , rincé proprement la bouche avec son urine, d'aujres mstincts, d'autres désirs s'éveillent, presque aussi puissants que les besoins nutritifs. C'est, entre autres, le désir de laj)arure, des prnements bariolés. Tout ce C[uij3rillejjtput ce qui est peint

oOO SCIENCE ET MATÉRIALISME.

vt OU teint de vives cou leui;s, a, pour un vi-ai lils d'AfrifiiK', lyi irrésistible attrait. Les dames de la tribu des Shii-s ont réduit le vêtement à sa plus simple expression. Tout leur habillement se compose d'une corde ceignant les reins et supportant en avant une espèce de tablier de cuir grand comme la main et en arrière une queue aussi en cuir, dont on ne peut malheureusement se servir pour chasser les mouches et qui a donné lieu à la fable anthropologique des hommes à queue, des Niains-Niams. Mais ces beautés si peu vêtues n'oublient pas de se

■M charger les jambes de gros a,nneau x de fer poli, superposés en aussi grand nombre que possible, et dont l'éclat etje cliquetis réjouj sseiit à la fpi s rcgil et l'oreille.

. .1 Les Latoukiens mâles, une de sjtribu^le&j)lus civilisées^ le^ plus iirtelligeutes^s'en tienhent à la nudité la plus absolue, sans même ce noble vêtement d'honneur natif, que Miltoii prête à l'Adam biblique dans le paradis terrestre. Mais un de leurs princes, à qui Baker • avait fait présent d'un mouchoir en. cotonnade rouge, en fut ravi d'aise et s'en servit immédiatement pou^* orner ses fesses augustes. « Ce n'était pas la décence qui le poussait, mais il le plia de manière à en faire un triangle, puis se l'attacha autour de la ceinture, de sorte que le bout pût pendre exactement derrière lui. Il passa une bonne demi-heure à se I2ai;^r de la sorte, puis il partit avec ses gens, misant tous ses effoTts pour se tourner et ^dmirer â so n aise^ sa nouvelle parure. » Dans cette tribu des LatouTciens, les morceaux d'un tube thermométrique brisé furent considérés comme des objets de grand prix, des ornements très recherchés et destinés à orner la bouche des dames du lieu, qui se font, à cet eiîet, percer de bonne heu re Ja Xèvrejnférieure. Tout le monde sait que, dans certaines contrées de l'Europe, des fenmies pa.rMtementJ)lanches traitent leurs oreilles comme ces jioires beautés toitent^leiir-s lèvres, et dans un Diit analogue.

1 1 Cet î^mourdu climjuant, d^ la paruj;e, du plaisir seii-

sitif estje premier échelon qne gravit rhoiiinie^ pour s'éle^'ei; au-dessus de la brute, et coïncide toujours avec un certain goût pour le plus universel des arts, pour la musique et pour la danse, qui l'accompagne d'ordi-i. naire. Chez les Ôbb'os, le vieux roi Katchiba, prince et faiseur de pluie, étq^t musicien, chanteui'^et^ poète. Il pinçait agréablement du rababa, espèce de harpe formée d'une base creuse, ajustée à un manche de bois qui s'élève perpendiculairement, et auquel sont attachées huit cordes. En même temps, il cjiantait des mélodies expressives. Parfois il se promenait açg3mj2agné.^omme autrefois le consul Duilius, à Rome .^ d'un joueur de clarinette et même d'un tambour.

Chez les Latoukas, les funérailles sont toujours l'occasion, quel que' soit le rang du décédé, de danses générales, auxquelles les princes et princesses même prennent part.

Dans d'autres tribus, toutg. victoire convenablement a s§aisonnée de meurti-e et de pillao;e sur une peuplade v voisine, est célébrée par des chjints. des danseSj^une ivrognerie générale, qui se renouvellent toutes les nuits. Ces peuples grossiers n'ont point encore imaginé le Te Deum européen.

Toutes les fois que chez l'homme un gi^uj^ejcFinstincts, de désirs, de besoins, végète tj;op fprtj il en résulte nécessairement queJTes„ autres^ aptitudes: sont ,, faibles et atrophiées. Le nègre africain n'échappe pas à cette loi générale. Son organisation^st ayant tout bestiale et sensuelle, par cojasé^uent les facultés morales et intellectuelles, que nos professeurs de psychologie aiment à considérer comme l'apanage brillant et nécessaire de l'homme, sont chez lui jlébiles ojli absentes.

D'après le témoignage'" de sir Baker," renouvelé en vingt endroits de sa relation, le né,greji'a^uère^çle res- i<

V pect ç[ue jionr la force iDrutale, s' y. soumettant docijeinent quand il est le plus faiT3le,^en^abusaiïtsiins scrupule s'il est le i)lus fort. Son intrépidité, sa forfanterie loin du péril ne sont égalées crue par sa poltronnerie, sa pusillanimité au moment du danger. Il n'hésite pas à al>andonner un ami, un compagnon, à la mort, afin de mettre en sûreté sa peau noire. Une troupe de foudres de guerre, le dos paré de peaux de léopards, le front diaboliquement orné de cornes d'antilopes, et qui avait été donnée à notre voyageur comme escorte, est mise en une déroute complète par la détonation d'un coup de fusil.

Les nègres condamnent resclavage^ miiil^uenient (fuand ils le supportenlTToujours prêts d'ailleurs à s'allier aux Turcs chasseurs (Te scia ves J?our x^ i]lei; et c^turer leurs voisiiîs^ De\T.nus esclaves eux-mêmes,^ ils

}'Ourchassent leurs coinj^ilB'IP'l^ 'il^-S-Ûâl^^^'^- ParfaiTement étrangers à toute idée de dévouement et

,.k de reconnaissance, il;^^blientjirésents etjjieiifaijts dès qu'ils en ont profité. Ne pouvant comprendre le motif «{ui pousse certains peuples de rEurope^j^ouloi£ aboUr le commerce des esclaves, ils attribuent ces elForfs à Tadmiration, qu'éprouvent les blancs pour une race aussi importante, aussi remarquable que la race africaine.

m4 Les^sentiments affectueux, les liens de famille sont naturellement très faibles. Un négrillon de douze ans apporta à sir Baker un formidable fouet d'hippopotame avec prière de l'employer à corriger son père, qui s'op- })Osait à son départ.

Un chef de la tribu des Nouers portait au poignet un ])racelet orné de ])ointes de fer. « A mes questions, dit Baker, touchant l'utilité de ce bracelet, il répondit en me montrant le dos et les bras de sa femme couverts de cicatrices. Ces pauvres noirs sont des gens fort aimables, comme disent les négrophiles anglais, et mon chef était tout fier d'avoir déchiré la peau de sa femme

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comme une bête féroce. » Du reste, partout chez les Africains du Nil Blanc, la femme est une chose Yéna.le, une bête de somme servant à porter les fardeaux, à » broyer le grain entre deux pierres, àj^rocréer des petits. Chez les Latoukiens, une belle lilTe, bien mûscfée et sans tare, vaut juste dix vacEês. En temps de guerre, d'invasion, on abandonne volontiers les femmes pour défendre aussi bravement que possible le troupeau, qui peut servir a acheter plus tard une famille neuve. Le capitaine Speke^ fait une amusante peinture de la colère d'un père nègre dont la fille, séduite illégalement, était grosse. Ce n'était pas qu'il considérât le moins du monde son honneur comme terni, mais il songeait avec douleur au notable déchet qu'une aussi grave avarie allait faire subir à sa proaéniture^sur le marché conjugal.

L'intelligence n'ejit x»ivs phis déyelo])pée chez les nègres d'Afrique que la moralité^ Le grand roi Kamrasi ne peut compter jusqu'à vingt-quatre qu'en rangeant devant lui des brins de paille. Au-delà d'un vague souvenir de son grand-père, il ne sait rien de l'histoire de son pays. Ailleurs, les riverains du lac Albert X'yanza ne connaissent aljsolument rien des peuples qui habitent la rive opposée. Les Latoukiens voulant attaquer nuitamment Baker, son escorte et une troupe de Turcs marchands d'esclaves, font résonner pendant des heures entières leur nogara, ou grand tambour de guerre, puis renoncent à l'attaque, tout étonnés de voir sur leurs gardes des geiis .qu'Us ont pi'is soin cJLe.,révejJler.

D'après l'esquisse qui précède on peut facilement deviner qud esi^rétaL social de ces peuples-enfants, car en Afrique, tout comme aineurSj les JoiS;le^ioeurs.j Jes i institutions^ sont nécessairement et rigoureusement en rapport avec le degrédu dé\:eloppement jnoral et intel- 4^ Jectuel. ♦•'

' Les Sources du Nil.

;'.()i SCIENCE ET MATÉUIAUSME.

I Que rétat social soi^lexpression exacte des besouhs et^es i^enchants dominants^ c'est une vérité tro}) vraie pour être contestée, et d'ailleurs on en trouve la Ijreuve à chacune des pages de l'iiistoire. Mais ces besoins, ces penchants eux-mêmes, aussi bien que io degré de développement cérébral auquel ils sont étroitement liés, dépendent, pour une large part, du milieu au sein duquel la race vit et se développe^ Si la^bataijle pour vivre est trop rude, si ^lleabsorbe Joutes les forces de l'homme, aloi;s les aptijudes^ les Jacultés^ de luxe, les penchants moraux et intellectuels, meme'"les penchfuits sensitifsj brill^'oiit paj leur absence. jQue si. ail contraire, la nature ambiante est trop prodigue, le ciel trop bleu, la tenij^érature trop douce,. le sol trop f^tiîè ou la chasse trop facile, l'homme acquiert rapi- (Tement et sans peine un certain développement individuel et social, mais un développement borné ; il n'est plus fortifié par la gymnastique de la lutte et se laisse alors captiver complètement ^ar les i)laisirs sensuels. Ces diverses phases sociales se peuvent observer chez les riverains du Nil Blanc.

Nous trouvons d'abord la bestiale tribu des Kytches, campés dans dévastes marais périodiquement noyés par les ëâux du fleuve. Mourir de faim est la règle chez ces pauvres gens. Plus cîecharnés qu'un tout petit crevé parisien, ils passent leurs journées à creuser le sol humide pour chasser les taupes, ou bien à lancer dans le fleuve des harpons à l'adresse des poissons. Selon Baker, ces harpons seraient lancés au hasard. La nuit, ils se groupent autour d'un grand feu, se blotissant dans la funîee pour échapper aux moustiques. Que le Nil déborde, alors ils se pe^lientsur les hautes constructions des fourmis blanches, qui ont parfois dix pieds de

haut, car ils paraissent incapables de se construire un abri quelconque.

Ces malheureux sont à peine agrégés^en^ tiibus. eu tj'oupeaux plutôt. Ils olSeissent au pkis fort. conTme les quelques bestiaux qu'ils élèvent obéissent au taureau le plus robuste et le mieux encorné, sur lequel, d'ailleurs, les naturels se reposent absolument du soin de guider et de protéger le reste du bétail. Même ils ont l'habitude d'adresser chaqjie matin à ce roi de troupeau une petite allocution, comme à un camarade, pour l'exhorter à la vigilance. Chez eux^ comme partout en Afrique, la polj'gamie est en v^ueui-j mais avec cette particularité bestiale, que le fils aîné hérite des prérogatives coivjugales de son père, devenu trop vieux. Pure affaire d'économie.

YI.

Plus au sud, de vastes régions fertiles etJ)oisées sont habitées par un e race d'ho^nmes plus intelligente, plus vigoureuse aussi, oroupée^en nombreuses tribus classées à la mode féodale, pn est toujours nu ou à peu près, mais c'est qu'il fait très chaud, c'est aussi que les idées jlejlé^enc^ e^de pmle ur sont encore à naître, t'industi'ie est plus avancée. On sait se bâtir des huttes bTen construites, parquetées enHbouse de vache bien polie, des parcs ou établespour de nombreux troupeaux, qui sont la grande ressource. On cultive aussi le millet, d'où l'on sait extraire une bière enivrante, le poiubé. On ainie la danse^^la niusiqu e, même la musique instrumentale. Lesjiuttes sont groupées en villages palissadés^ivisés en rues. Ces huttes sont invariablement ^rculaires et à toit conique ; et. chose curieuse, cette forme cij^culaii*e se retrouve toujours en Afrique, depuis le^pays de^ottentots jusqu'au Nil. Livingstone rapporte, qu'il ne put jamais déterminer les nègres de l'Afrique centrale à ^iistruire une hutte carrée. Que

les pères nourriciers du règne liuiuaiii viennent après 'cela reprocher aux a))eilles de ne jainai^ ^changer la forineiiexa^^onale de jours alvéoles !

Les importantes triljus des Obbos et des Latoukas, sur lesquellesBaker donne denonibreuxdétails, occupent les régions dont nous parlons. La forme gouvernementale et chez eux le dejpo tisme__ pur et simple. Chaque village a son x'6ti t tlespoJ.e, obéissant ordinairement à uTTdespote plus fort. L'un des cliefsde second ordre alla un jour demander à sir Baker le petit service suivant : « Prêtez-moi donc, dit-il, vos hommes et vos fusils. L'un de mes villages est infecté d'un libéralisme dangereux (p. 164). Je tuerai quelques-uns de ces drôles: cela leur fera du bien. Et puis, en outre, ils ont beaucoup de bétail et de molotes (houes en fer). Vous garderez le bétail, et moi les molotes. Vous ne voulez pas ? vous avez peur ? Bien: je dirai aux Turcs de m'aider. » Néanmoins, Baker représente les Latoukas comme ])eaux, francs et braves, ayant même une certaine probité. Pendant une excursion de sir Baker, Commoro, roi des Latoukas, veilla honnêtement et attentivement sur M'"^ Baker et sur les bagages des voyageurs.

Une importante fraction de la tribune voisine des Obbos obéissait à__un prince très^ débonnaire, dont le pouvoir avait pour fondement solide^juGii pasje jlroit du plus fort, non pas le droit divin, mai&rurili téj)u- Jjlique. Les Obbos sont peu superstitieux et même peu religieux (les deux termes sont parfois synonymes) ; mais ils croient qu'en sifflant dans une corne d'antilope convenablement préparée, on peut provoquer de bienfaisantes ondée de pluie. Or, leur monarque passait pour le premier faiseur de pluie du pays, et de plus il savait guérir par des charnues les maladies de ses sujets. Aussi, était-il généralement respecté et généreusement pourvu, par son peuple^j^v^achej, de filles et dej;o;j^6c. 11 coulait donc doucement ses jours7 faisant le jjonheur de ses sujets et cultivant tour à tour les belles, la bière

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eUes heaux-arts. Pour mieux assurer son empire, il avait eu lïieureuse idée de se créer jine famille dans chacun de ses villages, dont la vice-royauté se trouvait, par là, confiée naturellement à ses fi]s jce pajriarche a^it cent seize enfants). Heureux Katchiba^ vrai père de ses sujets, qu'il visitait fréquemment, jorté sur les larges épaules d'un vassal, tandis que derrière lui, une .jeune Hébé bien potelée, à la peau, lu isan te, noire comme m>suit, nue comme la main, poi1iiit sur répaule une jarre pleine de bière destinée à désaltérer son seigneur !

Mais en ce bas monde le Ijonheur parfait est une chimère, et de temps à autre de^'àcheux çontlitj entreJe ]f<i][S et la ,çpiironne viennent, dans cet heureux royaume, troubler la paix publique: «Comment, disent les mutins, ne t'avons-nous par donné le mois dernier dix belles^tilles grasses: et dix vaches, qui n'était pas mâfgres, sans compter d'innombrables jarres depombé et d'autres menus présents ? et cependant Je soleil cuit nos moissons, nos bananiers souffrent, nos troupeaux pâtissent, notre millet sèche sur pied ! Roi, tu trahis ton mandat ; tu fengraisses de la sueur du peuple. Vite à ton sifflet, et donne-nous de la pluie. »

« Impertinentes brutes, réplique gracieusement le monarque, vos vaches avaient le typhus et vos filles étaient si décharnées, que toutes mes provisions de bouche ont à peine suffi pour les rendre dignes de moi. Ca, que l'on m'amène j3i;;omptement des chèvres^^des vaches ; que Ton m^apporte du blé, des ignames, du v^i de bananes, dont mon royal glosier est altéré. Sinon, palsembleu, plus une goutte d'eau ne tombera dans l'empire; je ferme pour longtemps les écluses du ciel, et vous donnerai ensuite des orages à pertétuité. » Heureusement il pleut souvent dans l'Obbo. Tout finit généralement par s'arrangersans convulsipn,s soc Mes, et il y a lieu d'espérer que, la Providence aidant, Katchiba l'Avisé fera longtemps le bonheur de son peuple et le sien propre, par contre-coup.

Plus au nord, nous entrons dans le vaste distritt de rOunyoro, où s'est organisée une grande monarchie savamment ordonnée. Là tout est la propriété du monarque, sol et habitants, fussent-ils grands dignitaires. Pas d'autre code, pas d'autre charte que le royal bon plaisir. Le pays est divisé en petits districts, jîlacés chacun sur la surveillance d'un chef responsable devant le roi. Un espionnage généralisé et bien organisé permet au monarque de lire facilement dans le cœur de sestidèles sujets. Une garde royale de cinq cents hommes, ayant tlroit de pillage sur le vulgaire, assure la stabilité de la monarchie. S'appuyant ainsi sur la ruse et sur la force, comme sur deux fortes colonnes, le grand Kamrasi trône majestueusement. Nul n'oserait s'asseoir en sa présence, et l'on n'en approche qu'à quatre pattes. Il confisque tout ce qui lui plaît, tue tout ce qui le gène. Les ceps et la mort sont les seules peines qu'il prononce, et elles sont appliquées sur-lechamp. Quant au roi, toujours entouré d'une troupe de sorcier et de sorcières, ces dernières le front orné de lézards desséchés et d'autres bestioles, il' veille au salut de l'empire en s'efTorçant de lire l'avenir dans les mouvements péristaltiques des entrailles de poulets éventrés. En cas de guerre, dépouillant ses habits royaux pour mieux courir, il se réfugie avec sa cour dans une île de difficile accès, située au milieu d'un affluent du Nil, et là, décousant les poulets par milliers, il attend que sa vaillante armée ait sauvé la monarchie.

Mais pour admirer dans son plein épanouissement une monarchie noire, il faut marcher encore plus vers le sud et pénétrer dans l'Ouganda, décrit par le capitaine Speke. Là nous trouvons le jeune roi M'tésa trônant dans un Louvre, que protège une quadruple enceinte

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et OÙ il haJjite avec ses femmes, ses leudes et ses grands dignitaires, savoir: la femme qui a eu l'insigne honneur de couper l'auguste cordon ombilical du monarque lors de sa naissance, puis le commandant en chef, une espèce de ministre de la guerre ; viennent ensuite les cuisiniers royaux, les premiers hourreaux. les seconds bourreaux, les nniitres de cérémonie, les chefs de la vénerie, le grand amiral, le brasseur du roi, etc.

Qu'il est majestueux le grand M'tésa, alors qu'il daigne tenir cour plénière ! Les cheveux disposés en crête de coq, le reste de la personne orné de longs vêtements flottants, une lance à la main, un chien blanc en laisse ; il siège sur un coussin d'herbes consacrées. Autour de lui, à une distance respectueuse, se tiennent les nobles admis à la cour, respectueusement accroupis ou agenouillés devant le monarque et dans une attitude d'adoration muette. Heureux les familiers, les envoyés rendant compte d'une mission, il leur est loisi])le de s'appri)Cher du maître, mais, comme de juste, en rampant, le ventre dans la poussière. Près du monarque se tient une troupe de sorcières chargées spécialement de détourner le mauvais œil. Le roi expédie promptement les affaires, condamnant celui-ci à la confiscation, cet autre à la fustigation, un troisième à mort, recevant les amandes ordonnées, les présents qu'on se hâte de lui fîiire, chèvres, vaches, volailles, vaches aux flancs rebondis, vierges luisantes de graisse et humblement offertes par leur père au harem du souverain. Dans cette cour modèle, toute faute contre le cérémonial est immédianient punie de mort ; un manteau incorrectement noué, un salut irrégulier (que Mme de Bassanville aura de lecteur en ce pays, si jamais on y sait lire !), une jambe nue, que l'on ose laisser voir en s'asseyant : ce sont des offenses à la majesté du lieu et cjue la mort seule peut punir. Pendant ce temps, l'orchestre de la cour délecte les oreilles royales, et des pages, vêtus de longs manteaux de peau d'antilope, le front ceint d'une corde des-

olO SCIENCE ET MATÉUIALISME.

tiiié à gaiToter les délinquants, des jeunes femmes complètements nues, ciiculent en s'acquittant du service, apportant des coupes de vin de bananes, et vite, et en courant. Un « j'ai failli attendre » serait terriblement dangereux.

Mais voici des guerriers revenant d'une expédition lointaine. Ils en racontent les péripéties au monarque, signalent les actions d'éclat et aussi les actes de lâcheté. Les unes sont récompensées par le don d'un fief coniisqué tout à fheure, de quelques beautés défraîchies ; les autres sont punis d'une mort toute spéciale ; car les déserteurs sont flétris du nom de « femmes », et des bourreaux armés de fer rougis au feu traitent les condamnés avec un raffinement de cruauté, dont le chanoine Fulbert lui-même ne s'est point avisé.

Toute mesure royale, fût-ce une contiscation, fût-ce la fustigation publique, doit être acceptée comme une grâce, et celui qui en est l'objet doit se rouler dans la poussière, ramper ventre à terre en poussant des gémissements joyeux, des aboiements entrecoupés, à la mode canine, après quoi il se relève tout à coup et, saisissant une baguette, qu'il manie comme une lance, il feint de charger le roi et lui débite en même temps, avec volulHlité, des protestations de fidélité à toute épreuve. Seule la condamnation à mort n'est point accueillie joyeusement: c'est une lacune à combler; mais alors le roulement des tambours couvre le bruit désagréable des cris du malheureux, que ses amis de tout à l'heure entraînent avec zèle ou regardent emporter d'un œil impassible.

Mais ces affaires trop sérieuses ont fatigué le cerveau royal. Le monarque se lève alors et, prenant sa lance et son chien, il sort brusquement. Où va-t-il ? Dans son harem, d'où il envoie à l'abattoir quelques jeunes femmes, qui n'ont plus l'heur de lui plaire. Puis, sortant avec les autres, au nombre de quelques centaines, il va s'ébattre avec elles dans un étang consacré à ce genre

de divertissement ; ou bien il organise une promenade générale, une sorte de Marly dont jouit toute la cour. En avant et ouvrant la marche trotte toute la noblesse mâle, puis viennent les musiciens, ce qu'on appelait jadis en France la chapelle du roi, puis le grand roi lui-même, suivi de ses nombreuses odalisques, rangées par rang de beauté, enfin le menu fretin des pages. De temps en temps le roi, pour éprouver le zèle de sa fidèle noblesse, ordonne qu'on lui fraye un chemin à travers les champs, les herbes, les jungles, vers un but indiqué. Chacun alors de se précipiter à l'envie, se bousculant, s'écorchant. Le maître suit, distribuant aux moins agiles de royales bourrades dans les reins, bourrades dont il faut immédiatement rendre grâces par une formule consacrée : « N'Yanzig, N'Yanzig, » et puis ensuite courir plus fort.

Gomme il existe, paraît-il, en Ethiopie, des esprits chagrins, mal faits, dont les écarts d'action ou de parole pourraient troubler la paix publique, le monarque a paré à ce danger en décrétant que quiconque dirait un mot ayant trait aux affaires publiques serait puni de mort. Et ce n'est pas une vaine menace.

Pour achever le portrait du grand M'tésa, il nous reste à dire quelques mots de sa piété, qui est grande. M'tésa est un roi s'acquittant scrupuleusement de ses devoirs religieux, nourri dans la crainte de ses dieux, respectant son clergé et les biens de main-morte dont ce clergé est doté. Chaque mois, à la nouvelle lune, le jeune roi entre en retraite pour deux ou trois jours dans une hutte spéciale qui lui sert d'oratoire, et là il s'occupe dévotieusement à contempler et à classer ses cornes magiques. Ce sont des cornes d'animaux sauvages bourrées d'une poudre propre à faire des talismans. Mais ceci nous conduit à parler des idées religieuses de ces divers peuples, en les comparant à leur moralité.

YIII.

De toutes les tribus nègres, dont nous avons parlé, celles de l'Ouganda, groupées sous le sceptre peu paternelle du roi M'tésa. à la démarche léonine, sont les plus religieuses. Les sorciers, sorcières, jettateurs etjettatrices y pullulent. On y a des talismans, des cornes magiques, tout l'attirail fétichique, et en plus la croyance à des génies, à des esprits des lacs, des forêts, se manifestant particulièrement et par faveur spéciale à des hommes choisis, servant de trait d'union entre le vulgaire troupeau des mortels et les puissances surnaturelles. Au mieux avec les dieux, qu'ils représentent ici- 1/as, ces divins médiums tiennent le roi au courant de l'humeur variable et capricieuse des génies et lisent ainsi dans le ténébreux avenir. Gomme on ne saurait trop récompenser ces hommes privilégiés, l'Etat ou le monarque, ce qui revient au même, leur a affecté des domaines particuliers, inaliénables et inconfiscables, des biens de main-morte, permettant à ces saints personnages de se consacrer tout entiers aux choses de l'autre monde, sans s'inquiéter de celui-ci. Les Ougandiens sont donc polythéistes ; ils tendent même au monothéisme ; car ils reconnaissent un génie supérieur, un maître des esprits, le Loubari. La demeure du Loubari est au ciel, mais il en doit descendre quelquefois, car nne des femmes de M'tésa crut le reconnaître dans la montre du capitaine Speke.

A s'en rapporter à sir Baker, les habitants de l'Ounyoro, les sujets de Kamrasi, le découseur de poulets, seraient moins avancés, moins féconds en conceptions religieuses. Le voyageur affirme nettement qu'ils n'ont aucune idée d'un dieu ou d'une vie future. Ils n'adorent rien et croient seulement à la magie. Moins intelligents que les Ougandiens, ils n'ont pas encore songé

ETHNOGRAPHIE GÉNÉRALE. 31o

à spéculer sur les phénomènes naturels et à les attri- ]juer à des causes mystérieuses.

Chez les Ohbos, dans les Etats de Katchiba, le faiseur de pluie, les idées superstitieuses ou religieuses sont encore moins développées. Nulle ombre de conception extra-naturelle, en dehors de quelcfues charmes pour guérir les maladies ou des coups de sifflet forçant les nuages à se résoudre en pluie. A ces pratiques très simples n'est liée aucune crainte religieuse, aucun travail de l'imagination. Tout cela est purement envisagé au point de vue de l'utile. Rien là qui ditfère de ces multi- Xdes applications du fameux adage j^ost hoc, ergo propter hoc, trop communes même dans nos sciences européennes, notamment en médecine. Mais il y a mieux encore ou pis (cela dépend des points de vue) chez les voisins des Obbos, les Latoukas.

Il y a quelques années i, un des membres ~les plus distingués de la Société d'anthropologie, l'honorable M. de Quatrefages, luttant courageusement contre les détracteurs du Règne humain, aflirmait énergiquement que la religion est inhérente à la nature humaine. Suivant lui, les tendances religieuses sont l'ornement et le critérium de l'humanité.

Sans doute, avouait-il, on trouve çà et là des athées : mais ce sont des anomalies, des monstruosités, des arrêts de développement tout à fait comparables aux bœufs qui naissent sans cornes. Ces étranges exceptions sont sans importance, car il n'y a jamais eu et il n'y aura pas de peuples athées. Peut-être, ajoutait-il, pourrait-on, à la longue, par une sélection artificielle continuée pendant une longue série de générations, en croisant ensemble avec persévérance des athées des deux sexes, obtenir enfin une race athée, de même que par des procédés analogues, on obtient une race de Ijœufs au front désarmé ; mais l'expérience n'a pas

' Bulletins de la Société d'authropolonie, 15 mars 1866.

encore été faite, et jusque-là nous sommes, disait-il. en droit de considérer la religiosité comme le couronnement naturel et nécessaire de l'être humain.

Selon Baker, M. de Quat refanes a complètement erré. Le raisonnement de l'honoralde professeur ne serait donc qu'original. Le fait des Obbos, dont nous avons parlé, ébrèclie déjà l)ien fort la doctrine : mais celui des liatoukas n'en laisse plus pierre sur pierre. Chez eux, la superstition parait manquer absolument ; Baker ne semble même pas y avoir vu de faiseurs de pluie ; quant à leur opinion au sujet de Dieu et de la vie future, elle est exposée tout au long dans un curieux dialogue entre notre voyageur et Commoro, roi des Latoukas. Ce dialogue, que M. de Quatrefage ne poui-ra manquer de signaler dorénavant dans ses savantes leçons d'anthropologie, vaut d'être cité tout entier :

« Un jour, dit sir Baker, après que les danses funèbres eurent été terminées, j'envoyai chercher Commoro, et, par le moyen de mes deux interprètes, j'eus avec lui un long entretien sur les coutumes du pays. Je voulais, autant que possible, découvrir l'origine de la mode extraordinaire qui faisait exhumer les cadavres après leur sépulture : peut-être, pensais-je, cet acte tient-il à une croyance en la résurrection... Je lui demandai pourquoi on laissait sans sépulture les corps des guerriers tués sur le champ de ])ataille. — C'était une coutume qui avait toujours existé, mais il ne pouvait pas m'en expliquer le motif. — Mais, répliquai-je, pourquoi déranger les os de ceux qui ont déjà été enterrés et les exposer hors de la ville? — C'était l'usage de nos aïeux, et nous l'avons conservé, répondit-il. — Ne croyez-vous pas à une autre existence après la mort, et cette croyance n'est-elle pas exprimée par l'acte de déterrer les os oprès que la chair est tombée en pourriture.

Commoro. — Existence après la mort ! Est-ce possible? Un homme tué peut-il sortir de son tombeau, si nous ne le déterrons pas nous-mêmes.

Moi. — Croyez-vous qu'un homme est comme une bête brute, pour laquelle tout est lini après la mort ?

Coinmoro. — Sans doute; un bœuf est plus fort qu'un homme, mais il meurt, et ses os durent plus longtemps; ils sont bien plus gros. Les os d'un homme se brisent promptement ; il est faible.

Moi. — ''Un homme n'est-il pas supérieur en intelligence à un bœuf? N'a-t-il pas une raison pour guider ses actions?

Commoro. — Beaucoup d'hommes ne sont pas aussi intelligents qu'un bœuf. L'homme est obligé de semer du blé pour se procurer de la nourriture ; le bœuf et les bêtes sauvages l'obtiennent sans semer.

Moi. — Ne savez-vous pas cfu'il y a en vous un principe spirituel différent de votre corps ? Pendant votre sommeil ne rêvez-vous pas ? ne voyagez-vous pas par la pensée dans les lieux éloignés? Cependant votre corps est toujours au même lieu. Comment expliquez-vous cela ?

Commoro (riant). — Eh bien ! Comment expliciuezvous cela, vous? C'est une chose c|ue je ne comprends pas, quoiqu'elle m'arrive chaciue nuit.

Moi. — L'esprit est indépendant du corps ; le corjts peut être garrotté, non l'esprit ; le corps mourra et sera réduit en poussière ou mangé par les vautours : l'esprit vivra pour toujours.

Commoro. — Où ?

Moi. — Où le feu vit-il ? Ne pouvez-vous pas allumer du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre ? pourtant vous ne voyez pas le feu dans le bois. Cette flamme, qui est sans force et invisible dans le bois, n'est-elle pas capable de consumer le pays tout entier ? Quel est le plus fort, le petit bâton c{ui produit le feu, ou le feu lui-même ? L'esprit est l'élément qui existe dans le corps, de même que le feu est l'élément qui existe dans le bois ; l'élément est supérieur à la substance où il se trouve.

Conimoro. — Ah ! Poiivez-vous m'expliquer ce que nous voyons la nuit, lorsque nous sommes perdus dans le désert? Je me suis égaré, et. errant dans l'obscurité, j"ai vu un feu au loin ; en m'approcliant, le feu a disparu ; je n'ai pu en savoir la cause, ni retrouver l'endroit où j'ai cru voir le feu.

Moi. — N'avez-vous aucune idée de l'existence d'esl)rits supérieurs à l'homme ou aux animaux ? Ne craignez-vous aucun mal hors celui qui provient de causes physiques?

Commoro. — .Te crains les éléphants et les autres animaux, quand je me trouve de nuit dans un fourré; mais voilà tout !

Moi. — Alors vous ne croyez à rien, ni à un bon ni à un mauvais esprit? Vous croyez qu'à la mort, l'esprit périt de même que le corps; que vous êtes absolument comme les autres animaux, et qu'il n'y a aucune distinction entre l'homme et la bête ?

Commoro. — Sans doute.

Moi. — Ne voyez-vous aucune différence entre les ])onnes et les mauvaises actions ?

Commoro. — Si, chez les hommes et chez les bêtes, il y a les bons et les mauvais.

Moi. — Croyez-vous que les hommes bons ou mauvais ont le même sort, qu'ils meurent les uns et les autres, et que c'en est fait d'eux pour toujours?

Commoro. — Oui. Que peuvent-il faire? comment peuvent-ils s'empêcher de mourir? Nous mourrons tous, bons et mauvais.

Moi. — Les corps périssent, mais les esprits subsistent : les bons dans le bonheur, les mauvais dans la peine. Si vous ne croyez pas en la vie à venir, pourquoi un homme serait-il bon ? pourquoi ne serait-il pas méchant, si sa méchanceté lui est une cause de prospérité ?

ComiPtoro. — La plupart des hommes sont mauvais; s'ils sont forts, ils pillent les faibles. Les bons

sont tous faibles; ils sont bons, parce qu'ils n'ont pas assez de force pour être méchants.

Un peu de blé avait été tiré des sacs pour la nourriture des chevaux, et, comme il s'en trouvait quelques grains sur la terre, j'essayai de démontrer à Commoro la vie à venir au moyen de la su]:»lime métaphore dont saint Paul fait usage. Creusant avec le doigt un petit trou dans la terre, j'y déposai un grain. « Ceci, dis-je, c'est vous, lorsque vous mourrez. » Puis recouvrant le grain d'un peu de terre. « Ce grain, continuai-je, périra ; mais de lui sortira la plante qui produira sa forme première. »

Commoro. — Très bien. Je comprends cela. Mais ce grain, que vous avez enfoui, ne reparait pas ; il se pourrit comme l'homme et meurt. Le fruit produit n'est pas le grain qui a été enseveli, c'est le résultat de ce grain. Il en est ainsi de l'homme. Je meurs, je tombe en corruption, et tout est fini ; mais mes enfants croissent comme le fruit du grain. Quelques hommes n'ont pas d'enfants, et quelques grains périssent sans donner de fruit; alors tout est fini.

Je fus obligé de changer le sujet de la conversation. Ce sauvage n'avait pas même une seule idée superstitieuse sur laquelle je pusse enter un sentiment religieux. Il croyait à la matière, et son intelligence ne concevait rien qui ne fût matériel. Il était extraordinaire de voir une perception aussi claire unie à tant d'incapacité pour saisir l'idéal. »

Notons que sir Baker, qui a recueilli les observations précédentes, n'est point infesté du cancer de la libre pensée ; c'est un anglican sincère, citant volontiers la Bible et implorant l'aide divine dans les moments de crise. On ne peut donc mettre en doute sa bonne foi ou supposer qu'il ait vu à travers ses désirs. Le dialogue que nous avons cité nous paraît, d'ailleurs, porter en luimême son cachet d'authenticité. Mélange de naïveté et de bon sens, il est tout à fait comparable aux raisonne-

318 SCIENCE ET MATÉUIALISME.

ments théologiques d'iui enfant de six ans, cbez qui le jugement, non encore faussé, mais borné comme l'intelligence, se traduit en répliques, qui embarrasseraient saint Thomas d'Aquin lui-même.

Nous venons de descendre l'échelle des conceptions religieuses éthiopiennes, depuis le polythéisme jusqu'à l'athéisme pur. Si nous rapprochons ces divers degrés théologiques de la moralité des peuples cités, nous pourrons nous convaincre, une fois de plus, que la morale n'est point un fruit appendu à l'arbre des croyances au surnaturel.

(-ertes, ce n'est point en Afrique qu'il faut aller chercher le règne du droit et de la justice. Les faits que nous avons cités prouvent amplement que la race noire, dans ces régions, ne s'est point encore élevée aux grandes idées morales de réciprocité, d'humanité, que les esprits cultivés en Europe sont portés à considérer connne étant inhérentes à la nature humaine. C'est qu'en réalité cette floraison morale n'est que le couronnement d'une longue et lente série de progrès, que la plupart des bipèdes humains n'ont point encore parcourue. En Afrique, dans la région du haut Nil, la raison du plus fort est toujours la meilleure. C'est là une chose toute naturelle, et l'opprimé y devient oppresseur dès que cela lui est possible.

Cependant de faibles lueurs d'humanité se montrent chez certaines tribus, mais (théologiens, vous n'en voudrez rien croire!) ces ébauches d'idées morales ne se rencontrent que chez les peuplades impies. Les Obbos et les Latoukas, dont les doctrines matérialistes auraient à subir en Europe le feu des anathèmes et les coups de vent d'une éloquence sonore, ces athées monstrueux, que l'anthropologie du Muséum va être ol^ligée de rayer du règne humain, ont formulé dans leur droit des gens

<iu'eii cas de guerre, la vie des feniines doit être respectée, et toute infraction à cette règle excite leur indignation. C'est aussi chez eux que Baker a trouvé le moins (le rapacité, le plus de franchise, de bravoure, une certaine fidélité à la parole donnée.

Tout au contraire, chez les sujets de Kamrasi, i'aui;ure, et de M'tésa le grand, là où la bosse de la vénération est grosse comme une montagne, où l'on est très superstitieux ou très religieux, le sens moral fait absolument défaut. Le sang humain, féminin ou masculin, s'y répand comme de l'eau. Le roi M'tésa fait assommer, chaque jour, par ses bourreaux, trois ou quatre de ses femmes, et les guerriers de Kamrasi, après une nizzia heureuse, égorgent toutes les captives qui ne peuvent suivre assez rapidement la petite armée en retraite.

De tout ce qui précède, nous pouvons déduire quelques observations générales propres à éclairer l'histoire de l'esprit humain. Intellectuellement et moralement, le nègre du haut Xil est encore à l'état d'enfance. Une mobilité extrême, un appétit immodéré pour les plaisirs nutritifs et sensuels, le plus souvent nulle idée de droit et de justice : tels sont les grands traits de sa nature.

Chez lui, les aptitudes intellectuelles sont encore moins développées que les aptitudes morales. Burton, voyageant sur les bords du lac Tanganyka, et voulant comparer grossièrement entre eux les dialectes divers parlés dans les régions qu'il traversait, imagina de noter sur son passage les noms de nombre usités par les différentes triljus. Il avait soin, en conséquence, d'interroger à ce sujet les naturels, et cette besogne était très pénible. Les réponses précises s'obtenaient très difiicilement: et en général, après dix minutes de conversation, le vovatieur vovait le regard de son inter-

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locuteur s'alangiiir, sa tète s'incliner sur sa poitrine, et un sommeil réparateur mettait fin à l'investigation. Le nègre n'avait pu soutenir plus longtemps une tension intellectuelle aussi forte, et cependant ce même homme l)Ouvait danser avec frénésie des heures entières *.

Ces faits sont d'autant plus intéressants qu'ils caractérisent une phase sociale, que les races les plus intelligentes ont parcourue ; car l'archéologie préhistorique ne nous laisse guère de doute à ce sujet.

Partout le premier législateur a probablement été la force brutale. Adieu l'idée d'un contrat social librement consenti et discuté à l'origine des sociétés. Il a fallu bien des siècles, bien des souffrances, bien du sang répandu, pour que l'homme en arrivât à poser comme limite à ses besoins et à ses plaisirs les besoins et les plaisirs d'autrui; pour qu'il renonçât à égorger les autres afin de ne pas être égorgé par eux : à ne plus opprimer les faibles pour n'être point obligé de ramper devant les forts. C'est tardivement qu'il a senti s'éveiller en lui d'autres désirs que la faim, la soif, le goût de l'ivresse, de la danse, de l'amour bestial, qu'il a souffert de la douleur des autres. C'est plus tardivement encore qu'il s'est mis à interroger la nature pour y trouver la raison de ses étonnements, la cause des tléaux (]ui le frappent, l'indication de la vraie place qu'il occupe parmi les êtres, l'histoire scientihque de son origine et de son passé.

L'observation nous autorise donc à conclure qu'il est insensé de prétendre élever rapidement les races actuellement inférieures au rang des races perfectionnées. Les essais d'implantation brusque des civilisations et des religions européennes au sein des races inférieures

' Burton, Voyage aux (jrands lacs.

sont forcément stériles. Le sauvage n'emprunte à la religion nouvelle que de nouvelles superstitions, à la civilisation que ses vices et ses fléaux. Le capitaine Burton a vu partout, dans l'Afrique orientale, les nègres décimés par la petite vérole ; il les a vus aussi partout se refuser à l'inoculation et à la vaccine. Ajoutons l'alcool et la S3'philis, dont les effets combinés fauchent par toute la terre les races mineures.

Dans diverses régions de l'Afrique, notamment chez les Gafres, comme nous l'apprennent les naïfs aveux de Livingstone, les missions chrétiennes ont eu des succès plus que douteux. Or, sir Baker dit la même chose, au sujet de l'Afrique du nord. A son passage sur le Nil, il reçut à ce sujet les aveux les plus complets du chef d'une mission autrichienne établie chez les Kytches, et qui se disposait à abandonner une œuvre inutile.

L'anthropologie donne facilement la raison de ces insuccès. C'est que tout développement moral et intellectuel est impossible sans un développement corrélatif des centres nerveux, dont il n'est que l'expression. On ne saurait trop redire aux théologiens et aux métaphysiciens que l'âme des nègres est inférieure à celle des blancs, parce que le cerveau dans les deux races est inégalement développé, C'est donc un développement organique qu'il s'agit d'obtenir : or, l'observation nous enseigne que le progrès cérébral ne s'effectue qu'avec une lenteur extrême, à travers les âges, surtout s'il n'est point aidé par une éducation graduée, raisonnée, agissant dans le même sens sur de nombreuses générations, et tendant à développer chez elles des aptitudes utiles et supérieures, qu'elles finissent par se transmettre héréditairement.

Il faut donc renoncer aux procédés empiriques, aux tentatives d'implantation brusque des religions et des civilisations européennes au sein des races inférieures. Il faut se garder de croire que l'on élève le niveau moral d'un peuple en lui inoculant des superstitions

nouvelles, que l'on développe son intelligence en lui inculquant des idées fausses. Puis, une fois dans la bonne route, on doit semer courageusement, sans espoir d'assister soi-même à la moisson, et se consoler en songeant que l'immanité vivante n'est qu'un anneau dans la chaîne des générations, que le présent recueille le fruit du travail dépensé par les ancêtres couchés dans la tombe, qu'il est donc de son devoir de préparer l'avenir et de léguer à ses descendants un patrimoine agrandi.

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