ANTHROPOPHAGIE
On a nié longtemps et souvent qu'il y eût des anthropophages. Mais que n'a t-on pas nié ? Tout ce qui heurte les préjugés, les idées, les sentiments habituels, est si facilement décrété impossible par tous ceux, et le nombre en est grand, qui n'ont pas encore érigé en méthode le doute philosophique, par tous ceux qui verrouillent trop hâtivement la porte de leur esprit. Tout d'abord, on nie que la terre puisse être sphérique, et pourtant elle l'est. On nie qu'elle se meuve, et pourtant elle roule circulairement dans l'espace. On nie que le monde puisse être éternel, et pourtant il l'est, bien vraisemblablement. On nie même qu'il y ait des athées et pourtant il en est : nos dernières informations nous permettent de l'affirmer. De même, toutes les dénégations sentimentales ne peuvent empêcher qu'il n'y ait eu des anthropophages. Bien plus, il y en a et il y en aura encore. Il est même on ne peut plus facile d'établir, preuves en main, que le cannibalisme a été ou est en vigueur dans toutes les contrées et chez toutes les races du globe.
Le naïf Plutarque et le verbeux J.-J. Rousseau ont beau nous affirmer, l'un en larmoyant, l'autre en déclamant, que manger des animaux est fort mal, que déchirer à belles dents de la chair qui a vécu, senti, palpité, est atroce, l'homme n'en continuera pas moins à obéir aux lois physiologiques, qu'il ne peut transgresser sans souffrir ou périr. Or, il a besoin d'absorber des substances azotées quaternaires, facilement assimilables, et il les empruntera autant que possible au règne animal, qui les lui fournit, condensées sous un petit volume toutes prêtes à être absorbées et à revivre. C'est là une nécessité impérieuse ; aussi partout où les règnes animal et végétal seront par trop parcimonieux, partout
354 SCIENCE ET MATÉPvIALISME.
OÙ l'homme aura à subir des délicits alimentaires graves et fréquents, il deviendra, avec ou sans scrupule, un loup pour l'homme. C'est la forme la plus commune de l'anthropophagie ; c'en est aussi la forme primitive, l'anthropophagie par besoin.
Nous la voyons en pleine vigueur dans toutes les civilisations primitives, chez tous les groupes humains sans industrie, sans prévoyance, qui n'ont pas encore façonné le monde extérieur à leur usage ; chez les races qui cueillent, mais qui ne savent pas semer, qui chassent, mais qui n'ont pas encore eu l'idée de domestiquer des animaux, particulièrement chez les insulaires des petites îles où les grands mammifères font défaut, ou bien chez les races très inférieures, habitant bien de grands continents, mais si peu intelligentes et si mal armées que pour elles toute émigration est impossible. A. la Nouvelle-Calédonie, en Australie, à la Terre-de- Feu, le cannibalisme fleurit sans que personne songe à le trouver immoral. En temps de famine, les indigènes de la Terre-de-Feu prennent une vieille femme, lui tiennent la tête au-dessus d'une épaisse fumée qui provient d'un feu de bois vert, puis l'étranglent et la dévorent. Quand on leur demande pourquoi ils ne tuent pas plutôt leurs chiens, ils répondent : « Le chien prend l'iappo, » c'est à dire la loutre'. En Australie, la mère mange souvent son enfant mort, et si l'opossum, le kangourou, les larves de fourmi deviennent trop rares, on y déterre, pour s'en repaître, les morts récemment inhumés. Après trois jours de sépulture, disaient les indigènes au Père Salvado, un cadavre est encore un mets passable-. A défaut de cadavre, on en fait un en assommant une femme, une jeunefiUe, un enfant, que l'on découpe et que l'on mange. Il faut bien vivre, et, de plus, on n'a pas encore de morale bien codifiée.
Les Néo-Calédoniens pourraient à la rigueur subsis-
' Fitzroy, Voyage de rAtlventurc et du Boaglo. * W. Salvado, Mémoires sur l'Australie, in-S".
ter sans s'entre-inanger. Leur île est fertile, et ils ont ({uelques connaissances agricoles. La mer qui les environne est poissonneuse : mais il n'y a dans l'île d'autres mammifères qu'une grande chauve-souris, la roussette. D'autre part, la récolte d'ignames et de racines de taro manqueparfois : la pèche n'estpas toujours bonne. Enfin le Nèo-Galédonien, imprévoyant comme tous les sauvages, ne songe jamais au lendemain. Se soûler d'aliments, c'est pour lui le plus vif et le plus rare des bonheurs, sans compter que, quand il s'agit de s'empiffrer, chaque insulaire ne manque jamais d'être aidépar ses voisins. La disette, succède donc promptement à l'abondance, et il ne reste plus qu'à se ruer sur une tribu voisine pour se procurer un rôti d'homme, mets exquis que tout le monde désire, mais dont les chefs s'attribuent la plus large part. «Il y a longtemps, disent-ils, que nous n'avons mangé de la chair : allons en chercher. » Le combat cesse dès qu'on a tué deux ou trois hommes, car on a hâte de les manger. On voulait se procurer de la viande, et non acquérir de la gloire *. Certains de ces augustes princes ne se donnent pas la peine d'aller égorger des ennemis, au risque de recevoir quelques fâcheux horions. Ils prennent simplement un de leurs sujets qu'ils mangent en famille Ainsi faisait le grand Bouarate, aussi glorieusement légendaire à la Nouvelle-Calédonie que Napoléon I^r en France -. Un autre chef faisait de même, mais avait imaginé de saler la chair de ses sujets trop aimés, ce qui lui permettait de manger tous les jours un plat de viande 3. L'opinion publique est, à la Nouvelle-Calédonie, aussi bénigne pour ces festins de princes qu'elle est indulgente en Europe pour les vastes tueries guerrières, aussi la gloire
* De Rochas, Bulletins de la Société d'unthronologie, t. J, p. 414.
* Ch. Brainne, Calédonie nouvelle.
3 M. Bourgarel, Des Races de l'Océanie [Mémoires de laSocié'é d'anthropologie, t. II).
de Bouarate. le grand chef, durera dans son île non moins longtemps que dure dans notre vieux continent la renommée des grande conquérants, des Attila, des César, des Tamerlan, des Napoléon, de tous ces héros à l'humeur féline, qui ont, à coups de griffes, gravé leur souvenir dans la mémoire des peuples.
Mais le cannibalisme des noirs pasteurs d'hommes néo-Galédoniens n'est déjà plus le cannibalisme excusable, le cannibalisme par nécessité. C'est la seconde variété, le cannibalisme par gourmandise, au moins aussi répandu que le premier. Il était en vigueur notamment à Viti, où au milieu de la plus grande abondance on engraissait des esclaves pour les manger. Ordinairement, on les mangeait fraîchement tués ou même rôtis tout vifs : mais certainsgourmets attendaient, pourfestiner, que le cadavre eût commencé à se putréfier. « Tendre comme de l'homme mort » était, à Viti, la locution habituelle pour dire exquis*. Le voyageur anglais Earle (1827) nous raconte des faits analogues observés par lui à la Nouvelle-Zélande. « La chair humaine, lui disait un chef très doux d'ailleurs et très affable, est tendre comme du i^apier. »
Tout récemment encore, dans le Midi de l'Africpie, quelques tribus de Cafres Basoutos vivaient uniquement de cannibalisme, au milieu d'une contrée fertile et giboyeuse. Ils habitaient, comme les Troglodytes européens, nos ancêtres, de grandes cavernes, où ils amenaient et mangaient leur gibier humain quand la chasse avait été heureuse. M. Casalis nous dit bien que c'est là un fait de cannibalisme partiel, accidentel et qui ne dura guère'^. Mais un Anglais, qui visita les cavernes dont nous parlons, bien des années après M. Casalis, en 1868, y a vu des ossements humains, frais encore. Le cadavre était débité, raconte-t-il
' Liibbock, L'Homme avant l'histoire (d'après clos relations originales).
2 Casalis, Les Bassoutos.
d'après des procédés réguliers. La mâchoire inférieure était détachée à coups de hache, le crâne percé au sommet d'un trou par lequel on extrayait la substance célébrale. Les os longs étaient fendus et leur moelle enlevée *.
Un vieil historien Espagnol, Piétro de Giéça, auteur d'une histoire du Pérou, affirme que les indigènes de la vallée de laNore, les chefs du moins, élevaient soigneusement les enfants qu'ils avaient de leurs captives, pour les manger quand ils avaient atteint l'âge de douze ou treize ans.
Après l'anthropophagie par gourmandise, viennent diverses autres variétés : l'anthropophagie par piété filiale, par fureur guerrière, par religion, enfin l'anthropophagie juridique. Nous allons les passer rapidement en revue.
Nous avons vu les habitants de la Terre-de-Feu manger les vieilles femmes en temps de disette. Beaucoup d'autres peuples ont ou ont eu la coutume de se débarraser des vieux parents par des moyens plus ou moins violents. Les Esquimaux les laissent mourir de faim dans une hutte de glace ; les Vitiens les enterraient vivants ; souvent les Néo-Galédoniens les assomment. D'autres peuples les mangent respectueusement et cérémonieusement. Ainsi faisaient, selon Hérodote, certaines nations de l'Europe orientale, notamment les Massagètes. Ces Scythes, après avoir tué leurs vieux parents par compassion, en utilisaient la chair dans un gi^and festin en la mélangeant avec celle de quelques pièces de bétail immolées du même coup. C'était, disaient-ils, pour épargner à leurs auteurs la honte d'être mangés par les vers. D'après le même historien 2, les Issédons, qui habitaient à l'est de la Scythie, avaient des coutumes analogues. Ils dévoraient leurs parents,
• The cave can7iibals of south Africa {Anthropological review, April 1869).
* Histoires, liv. lY, '2o.
tout à fait coinine les Massagètes, mais ils les laissaient pourtant mourir de mort naturelle, tandis que, si l'on en croit Strabon, les Massagètes considéraient comme dos impies ceux d'entre eux qui avaient l'impudence de mourir sans l'aide de leurs proches, et. pour les châtier, ils jetaient leurs cadavres aux bêtes féroces. Selon le même Strabon, les Derbices de l'Asie septentrionale égorgeaient les vieillards qui avaient passé soixante-dix ans, et les plus proches parents se régalaient du cadavre. On ne faisait point, dit-il, aux vieilles femmes riionneur de les manger ; mais on les étranglait simplement.
On a quelquefois traité tous ces récits de fables, mais les historiens de l'antiquité grecque se sont beaucoup moins trompés qu'on ne Ta cru d'abord, et d'ailleurs le cannibalisme des Massagètes et des Derbices n'a rien de plus monstrueux que celui des Battas de Sumatra. Les l>attas forment une nation nombreuse, policée, intelligente. Chez eux, l'agriculture est assez avancée ; la propriété foncière individuelle, instituée. Ils ont une monnaie, un système régulier de lois et de gouvernement, un alphabet à eux, une littérature spéciale. Or, voici, d'après l'Anglais Marsden, comment ils traitent leurs vieux parents * : Quand un homme devient vieux et las de porter le fardeau de la vie, il prie ses enfants de le manger, et ceux-ci ne désobéissent pas à leur père. On choisit pour célébrer la cérémonie, la saison où les citrons sont abondants et le sel à bon marché. Au jour fixé, le vieillard monte sur un arbre, au pied duquel se groupent en cercle parents et amis : ce sont les convives. Ils frappent alors le tronc de l'arbre en cadence et en chantant un hymne funéraire, dont le sens général est : « Voilà la saison venue. I-e fruit est mûr: qu'il tombe. » Puis le vieillard descend. Ses plus proches parents, ceux qu'il chérit le plus, le tuent
' Asiatic researches, t. X, p. 202. Cito par Pickcring {Races of iitan), confirmé par VAcmi {Ucéanie) .
pieusement, et l'assemblée dévore ses restes. Ce n'est pas pourtant par gloutonnerie bestiale que les Battas agissent ainsi, mais pour accomplir un devoir. C'était aussi pour s'acquitter d'un devoir filial, que les Vitiens enterraient leurs parents tout vivants *. Tous ces faits et bien d'autres analogues, qui sont aujourd'hui de notoriété vulgaire, n'empêcheront pas, d'ici bien longtemps, nombre de docteurs, soudés à leurs chaires de philosophie officielle, comme les centaures de la fable à leur croupe chevaline, de nous affirmer gravement que la morale est une et que dans la conscience de tous les hommes resplendit, comme un phare toujours allumé, la même idée du bien.
L'anthropophagie guerrière est bien autrement commune que l'anthropophagie par piété filiale. Par toute la terre, les prisonniers de guerre ont servi ou servent encore de pâture aux vainqueurs. A Viti, à la Nouvelle-Zélande, on dépeçait les cadavres ; les divers morceaux, méthodiquement séparés aux articulations, étaient enveloppés de feuilles de bananier et cuits au four océanien. Dillon vit ainsi préparer et manger ses amis à Yiti^. Laplace ^, pendant son séjour à la Nouvelle-Zélande, assista au retour triomphal d'une grande flottille de pirogues. Les vainqueurs rapportaient les cadavres des vaincus, ou plutôt une partie de ces cadavres, car ils en avaient mangé en route. Ce qui restait suffit encore à défrayer un grand festin nocturne avec accompagnement de danses et de chants
Manger les prisonniers était une coutume extrêmement répandue en Amérique, du Nord au Sud. D'après Charlevoix, toutes les nations de l'Amérique septentrionale mangeaient leurs captifs. Le père Brébœuf a vu les Hurons manger un de ses néophytes, et Charlevoix raconte l'histoire de vingt-deux Hurons mangés par des
' Lubbock, loco citato.
* Février 1814, Aventures du Huuter.
3 Voyage de la Favorite.
3G0 SCIENCE Eï MATÉRIALISME.
Iroquois *. Dans l'Amérique du Sud, les Guaranis en général, les Tapuyas, les Tupinambas, les Aymorès, les Caraïbes en particulier, dévoraient les vaincus. Le cordelier Thévet, aumônier de Catherine de Médicis, qui visita le Brésil vers le milieu du XYP siècle, entendit un chef, qui se comparait au jaguar, se vanter d'avoir mange sa part de plus de cinq mille prisonniers ^ Il s'en glorifiait en ces termes, suivant Thévet : « J'en ai tant mangé, j'ai tant occis de leurs femmes et de leurs enfants, après en avoir fait à ma volonté, que je puis, après mes faits héroïques, prendre le titre du plus grand morbicha qui fût oncques entre nous. J'ai délivré tant de peuples de la gueule de mes ennemis. Je suis grand, je suis puissant, je suis fort, etc. » C'est qu'il est bien des façons de comprendre le mot gloire.
A mesure que l'intelligence et l'industrie progressent dans une race, l'anthropophagie y devient plus rare ; car l'abondance augmente et les mœurs s'adoucissent. Mais avant d'être abandonnée, la pratique du cannibalisme prend souvent la forme religieuse, et parfois la forme juridique.
Dans les temps modernes, l'anthropophagie était en horreur à Taïti, mais Cook y assista à un sacrifice humain, et vit le prêtre olîrir au chef de la tribu l'œil gauche de la victime. Le cannibalisme n'étant plus dans les mœurs, le présent fut refusé et olfert aux dieux avec le reste du corps. Ces dieux, au dire des prêtres, étaient on ne peut plus avides de chair humaine, et, après une offrande de ce genre, on pouvait tout leur demander et tout en obtenir 3, Manger l'œil était autrefois, à Taïti, une prérogative royale. Avant de régner, la reine Pomaré s'appelait Aïmata, mot qui veut dire manger l'œil. De même les Néo-Zélandais
1 Cité par Voltaire (article Anthropophagie du Dictionnaire philosophique).
* Voir l'article Affection.
^ Cook {Troisième voyage).
mangaient l'œil gauche de rennemi vaincu. Dans cet œil, résidait le icakloua, l'àme du défunt. Manger cet œil c'était s'assimiler cette âme, doubler son être *. Il est curieux de rencontrer les mêmes pratiques et les mêmes croyances dans des îles si énormément distantes.
A la Nouvelle-Zélande, à en croire le révérend Père Marsden, qui est tout à fait digne de créance, s'il advient qu'un chef soit tué dans un combat, le droit des gens ordonne que la femme du défunt soit livrée aussitôt au parti qui a tué son mari, pour être aussi mise à mort, puis les cadavres, préalablement rôtis, sont mangés avec recueillement dans une cérémonie religieuse. Les arikis ou prêtres donnent l'exemple en dégustant solennellement des petits morceaux des victimes. En même temps, ils doivent interroger les dieux afin de savoir d'eux quel sera le résultat définitif de la guerre 2.
Les horrilïles dieux des anciens Mexicains voulaient aussi des sacrifices humains et des actes de cannibalisme. On ne les apaisait qu'à ce prix. Tantôt c'était un jeune captif immolé avec les plus grands égards, comme victime expiatoire, puis dépecé et partagé entre l'aristocratie du pays. D'autres fois, le peuple communiait en se disputant les parcelles d'une grande statue faite avec de la farine de maïs, des légumes, des fruits : le tout pétri avec du sang d'enfants immolés. Toutes les nations atzèques avaient des sacrifices analogues. Où trouver d'ailleurs à la surface du glo])e un coin privilégié, où les croyances religieuses n'aient jamais inspiré aux hommes de folies sanguinaires ? Aucune liste ne serait plus longue que celle des sacrifices humains, offerts aux dieux de tous les temps et de tous les pays, avec ou sans accomphagnement d'antropophagie. Vraiment, si, de nos jours, nombre de fidèles, aiipartenant à une grande religion, qu'il est tout à fait inutile de
» Dumont d'Urville, 18-26.
- Journal du révérend Samuel Marsden en 1819.
862 SCIENCE Kl' MATÉRIALISME.
nommer, mangent avec componction leur divinité, on ne les en saurait blâmer. Ce n'est qu'un juste retour des choses d'ici-bas.
Si l'anthropophagie juridique n'est pas moins atroce que l'anthropophagie religieuse, elle est au moins plus raisonnable, aussi est-elle plus rare. Nous la trouvons pourtant encore en vigeur chez les Battas de Sumatra. Chez eux, l'adultère, le voleur de nuit, ceux qui ont traîtreusement attaqué une ville, un village ou un particulier, sont condannés à être mangés par le peuple. Le condanné est lié sur trois poteaux, les jambes et les bras écartés en croix de saint André, et à un signal donné on se rue sur lui, qui avec une hache, qui avec un couteau, beaucoup sans autres armes que leurs ongles et leurs dents. En un clin d'œil, le dépècement est achevé. Les exécuteurs y mettent même tant d'ardeur que souvent ils se blessent grièvement les uns les autres. Les morceaux sont mangés immédiatement, crus et sanglants. Pour toute préparation, on les trempe dans une sauce préparée d'avance, et contenue dans une noix de coco. C'est une mixture composée de jus de citron, de sel et d'autres ingrédients. Si le condamné est un adultère, le mari outragé a droit au premier morceau qu'il choisit à saguise^. La coutume de manger les condannés n'est pas particulière aux Battas. A la Nouvelle-Calédonie, selon M. BourgareP, la vindicte publique utilise de même les condannés à mort, et Marco Polo afïirme que le même usage était en vigeur chez les Tartares.
Jusqu'ici nous n'avons étudié l'anthropophagie que chez les races inférieures ou attardées sur le chemin de la civilisation, mais on la retrouve aussi chez les
' Malacca abserver, 1827. Moore's %iapers onthe indian archipelctffo (cité par Pickering, loco citato). Voir aussi Rienzi {loco citnto).
^ BourfJtarol, Des Races'de VOcéanie française {Mémoires de ht Société d'anthropolof/ie, t. II).
autres ; car tous les peuples paraissent avoir eu leur phase de cannibalisme. Les preuves à l'appui abondent.
Juvénal nous raconte un fait d'anthropophagie, dont il paraît avoir été témoin dans la pentapole égyptienne, t^lui des habitants de Tentyre, qui, assaillis par leurs ennemis religieux, les habitants de Goptos, en dévorèrent un tout cru^. Dans la Grèce antique, les festins d'Atrée, de Lycaon, etc, étaient célèbres. Nos ancêtres directs, les Européens préhistoriques, paraissent avoir pratiqué l'anthropophagie d'une façon moins exceptionnelle. A Ghauvaux, sur les bords de la Meuse, dans une caverne, le docteur Spring a trouvé des ossements humains déjeunes individus mélangés à des ossements d'animaux. Les os longs des uns et des autres avaient été longitudinalement fendus pour en extraire la moelle. MM. Garrigou et Roujou pensent aussi avoir trouvé des reliefs de festins cannibales, l'un dans les grottes pyrénéennes, l'autre à Yilleneuve-Saint-Georges -. Or, ces ogres de l'Europe primitive, plus ou moins croisés avec des immigrants asiatiques, sont nos indéniables aneêtres.
Dans les temps historiques, le cannibalisme est en Europe tout à fait accidentel, mais il ne disparaît pas complètement. Saint Jérôme aftirme avoir vu, de ses yeux vu, dans la Gaule, des Écossais anthropophages extrêmement friands des seins de jeunes filles et des fesses de jeunes garçons. C'est là cependant une des formes inférieures du cannibalisme, le cannibalisme par gourmandise, rare dans la période historique, où l'anthropologie se peut habituellement rapporter à Tune des trois causes suivantes : la nécessité, la vengeance furieuse, la folie.
S'entre-manger est une ressource extrême, à laquelle ont parfois recours même nos contemporains civilisés, comme l'attestent nomljre d'histoires de naufrages.
' Juvénal, .satire xv.
* Bulletins de la Société iV anthropologie (passim).
Douceur, humanité, bienveillance, abnégation : voilà de nobles sentiments, l'honneur, la parure de l'espèce, mais, chez la presque totalité des hommes, ils cessent de fleurir, quand un besoin nutritif crie trop fort. Aussi, l'histoire des longs sièges est riche en traits de cannibalisme. Pendant que le vertueux Titus bloquait et assiégeait avec férocité, dans Jérusalem, les derniers et intrépides défenseurs de l'indépendance judaïque, une mère tua son enfant, le fit cuire et le mangea. Flavius Joseph a rendu ce fait célèbre en versant à son sujet des larmes de plat rhéteur et de courtisan bien repu 1. De même, nous voyons les Gaulois, attaqués dans Alésia par le bourreau des Gaules, décider, en grand conseil, qu'ils pratiqueront le cannibalisme avant de se résigner à courber la tête sous le joug romain 2. Mais pour trouver des faits du même genre, pas n'est besoin de remonter si haut dans l'antiquité historique. Le chroniqueur Pierre de l'Estoile nous parle, en donnant de curieux détails, du cannibalisme des Parisiens pendant le siège de Paris par Henri IV, en 1590. C'est une mère, une femme riche, une dame, qui, ayant vu ses deux enfants mourir de faim, en fait saler les cadavres par sa servante, avec laquelle elle les mange. Ce sont les lansquenets, qui chassent l'enfant dans les rues de Paris et font des festins de cannibales à l'hôtel Saint-Denis et à l'hôtel de Palaiseau. Les théologiens de Paris, dit Pierre de l'Estoile, estimaient qu'il était bien moins coupable de faire cuire des enfants que de se rendre à un hérétique, et toutes les personnes bien pensantes étaient de leur avis. « De quoi sont faits vos enfants? disait Anne d'Esté, veuve de François de Lorraine. De boue et de crachat. Ma foi, voilà une belle matière pour en plaindre la façon. » M"i'' de Montpensier conseillait aux autres de faire du pain avec les os des morts, et ce conseil fut suivi. Mais Pierre de
' Guerre des Juifs, liv. VI, ch. xxi.
* J. César, De hello Gallico, liv. VII.
l'Estoile affirme que la conseillère ne voulut jamais tâter du pain qui portait son nom; La table de cette noble dame, celle aussi d'Anne d'Esté, furent d'ailleurs bien servies pendant le siège, et Pierre de l'Estoile ne nous dit pas non plus, qu'aucun théologien soit mort de faim, ni même ait notablement maigri. Dieu protège les siens.
Les grandes et longues guerres, si chères aux grands monarques, les grandes famines aussi, en résumé toutes les grandes calamités, qui, de manière ou d'autre, épuisent la réserve alimentaire, réduisent parfois à l'anthropophagie des populations entières. Si l'on en croit la Bible, le peuple de Dieu fut plus d'une fois contraint de pratiquer le cannibalisme ^ Récemment, nos Arabes de l'Algérie ont imité leurs cousins en Israël, et, au moyen âge. des faits du même genre n'étaient pas rares en France.
En 1030, une famine horrible y dura trois ans. Les hommes, retournés à la sauvagerie, allaient à la chasse des hommes. Un homme fut condamné au feu pour avoir mis en vente de la viande humaine au marché de Tournay, etc.
Schiller nous raconte aussi, qu'à la fin de la guerre de Trente ans, les Saxons étaient devenus cannibales.
En France, en 1662, la gloire du grand roi Soleil avait tellement épuisé la population, que l'on vit maintes fois des malheureux mourir de faim, après s'être rongé les mains, et à Blois, on vit des enfants sucer et mordre les os des morts exhumés "^.
Le cannibalisme par fureur vengeresse est plus rare, pourtant l'histoire en mentionne des exemples fameux. Le maréchal d'Ancre était tellement odieux au peuple de Paris, que, le lendemain de son assassinat, son cadavre fut exhumé et dépecé. L'un des exécuteurs
^ Deutéronome, cli. xxvii, ver. .53; Jérémie, Lamentations, ch. II, vers. 20; ch. iv, vers. Ézéchiel, ch. v, vers. 10. ^ Bonneinère, La France sous Louis XIV.
86G Sf.IEXCE ET MATÉRIALISME.
posthumes suciiit ses doigts sancrlants. Un autre arracha le cœur, le fit cuire sur des charbons et le mangea publiquement, en l'assaisonnant avec du vinaigre '.
Mais, sous la vieille monarchie, nos pauvres aïeux n'eurent pas moins à souffrir dans leur esprit que dans leur corps. Si leur détresse était souvent grande, leur ignorance et leur superstition ne l'étaient pas inoins, aussi les cas d'anthropophagie monomaniaque, par lycanthropie, fourmillent dans les annales de l'Europe. Spranger relate une épidémie de lycanthropie anthropophagique, qui sévit dans la haute Allemagne vers l'an 1500. Alors, les histoires de sorciers et de loupsgarous circulaient sans cesse, et la lueur des bûchers ne contribuait pas peu à leur faire trouver créance. Nombre de gens devenaient fous, se croyaient transformés en loup et en prenaient les mœurs. Sans doute beaucoup de ces malheureux confessaient devant les. juges des actes de cannibalisme, qu'ils n'avaient commis que dans le rêve ou l'hallucination : parfois, on leur attribuait une besogne que de vrais loups avaient accomplie, mais, néanmoins, certains furent pris en flagrant délit, la face et les mains ensanglantées, et pour eux le doute n'est guère possible -. De tels faits d'ailleurs ne peuvent étonner que les gens peu familiei's avec l'histoire de l'aliénation mentale.
Nous terminons ici cette effroyable énumération, qu'il eût été trop facile d'étendre encore, car nous possédons en ce genre une moisson de faits aussi abondante qu'elle est lugubre. Au point de vue sentimental, rien de plus atroce, mais au point de vue philosophique, si sombre que soit ce tableau d'ensemble, il en ressort une conclusion consolante. Car, aujourd'hui, à l'exception d'un groupe toujours trop nombreux d'esprits endormis ou ignorants, personne ne va plus demander aux mythes religieux, qui ont si longtemps amusé et
' Lfj,'rain, Di^cade de Lonis XIII, liv. ix; Baylo Dictionnaire. - Voir L.-F. Calineil, Ife la Folie.
ETHNOLOGIE GEXERALE. 55/
ubiisé la crédulité de nos pères, quelle est l'origine, quelle est la nature de Thomme. Or, les documents scientifiques, chaque jour plus décisifs et plus éloquents, nous démontrent que l'homme n'est pas un demi-dieu déchu, mais qu'il est simplement le plus perfectible des animaux. Comment donc n'aurait-il pas eu d'abord les instincts et les mœurs de l'animalité d'où il sort? Mais, peu à peu, nous voyons sa rude nature se policer et s'adoucir. Peu à peu l'homme se dégage de la bête. D'abord cannibale par besoin ou par rage brutale, à la manière des fauves, il arrive à n'être plus guère anthropophage que par religion, c'est-à-dire par ignorance. Enfin, le cannibalisme, â part les cas de détresse publique, de plus en plus rares à mesure que grossit le bagage intellectuel et industriel, rentre dans la pathologie.
L'humanité nous otïre donc, même sous l'aspect restreint, partiel, où nous avons dû l'envisager dans cet article, une évolution progressive, et les aspirations, qui nous montrent dans l'avenir un état social meilleur, qui nous y poussent, nous disent assez haut que cette évolution progressive n'est pas terminée. D'ailleurs si l'Européen moderne a atteint un état de civilisation tolérable, il saute à tous les yeux un peu clairvoyants, qu'il a encore bien des idées fausses à rectifier, bien des instincts grossiers à amortir, bien des conquêtes à faire dans le domaine indéfini de la vérité et de la justice.
PEUPLES ATHEES
Non, l'existence de Dieu n'est point un fait évident et éclatant comme la lumière du soleil. Nous le disons au risque d'encourir vos anathèmes, messieurs les théo-
368 SCIENCE Eï MATÉRIALISME.
logiens, et vos dédains, messieurs les professeurs de pliilosophie. A défaut d'autre preuve, la vérité de notre affirmation serait suffisamment établie par vos seules façons d'agir. A quoi bon, en effet, empiler volume sur volume pour prouver ce qui, suivant vous, est incontestable ? Pourquoi refaire sans cesse des raisonnements toujours parfaits, uniquement afin de démontrer aux hommes, que l'idée de Dieu est une notion primitive et toujours innée dans leur cerveau? Où est l'astronome assez naïf psur s'amuser à prouver, à grand renfort de syllogismes, que le soleil existe et brille ?
Mais nous n'avons ici à examiner qu'un seul des arguments employés de temps immémorial par les défenseurs terrestres du Dieu omnipotent et omnicréateur, un argument favori, il est vrai, et sur lequel les théolâtres ont coutume d'accouder leur démonstration. C'est la preuve tirée de l'universalité de la croyance en Dieu. « Retenez ceci, jeunes élèves. Entendez ])ien, dévotes ouailles. Tous les hommes, nous disons tous, à tous les degrés de latitude et de longitude; tous les hommes ; que leur peau soit blanche ou noire, jaune ou rouge ; que leur cerveau soit grand ou petit, leur crâne long ou élargi ; tous les hommes croient à l'existence d'un Dieu quelconque ; or, tous les hommes ne se peuvent tromper, donc Dieu existe. Sans doute, çà et là quelques individus nient ou ont nié l'existence de Dieu ; mais ce sont là des faits monstrueux, des anomalies ; c'est que certains hommes naissent privés de l'idée innée et nécessaire de la divinité, comme certains fœtus naissent pourvus d'une queue ou dépourvus d'une tête. Et qu'importe, après tout, la prostestation de ces tristes hères dans l'unanime concert de l'humanité ? Tout le monde a toujours plus d'esprit que quelqu'un ou que quelques-uns. » Voilà la substance d'un raisonnement commode, dont le lecteur a eu certainement les oreilles rebattues.
Avant d'aller plus loin, nous croyons devoir pro-
tester contre le lieu commun tyrannique, immolant à l'opinion générale l'opinion individuelle. La plupart des grandes idées, des grandes découvertes, ont germé dans un cerveau isolé avant de conquérir (souvent avec quelle peine ! ), non point l'assentiment universel, car il n'est pas une idée sur laquelle tous les hommes soient d'accord, mais l'assentiment général. Colomb, croyant aux Indes Occidentales, avait plus d'esprit que tout le monde de son temps. Copernic, affirmant le mouvement de translation de la terre, avait raison contre tout le monde. Harvey, découvrant la circulation du sang, avait plus d'esprit que toutes les têtes contemporaines, avec ou sans perruque doctorale, etc., etc. C'est que la grande déesse de l'avenir, celle qui tuera tous les dieux actuels, la Vérité scientifique, existe par elle-même, en dépit du consentement universel, et elle réserve encore bien des ébahissements à l'humanité future.
Mais venons au fait et essayons le caduc argument de l'universalité de la croyance en Dieu ou en un Dieu quel qu'il soit, avec la pierre de touche de l'observation et de l'expérience. Hélas oui, il y a des peuples athées. Il y en a un peu partout, en Asie, en Océanie, en Amérique, en Afrique. Les témoignages fourmillent. Citons pour mémoire les Khasias de l'Indoustan, c[ui, au dire du docteur Hooker, n'ont point de religion, et, au dire du colonel Yule, ont une religion « dont la pratique principale consiste à casser des œufs de poule^. » Bizarre religion ! Mais on peut avoir une religion et néanmoins être athée. C'est le cas de la plupart des Mongols. -\I. Abel Rémusat a constaté que les Chinois, les Tartares et les Mongols n'ont pas, dans leur langue, de mots pour exprimer l'idée de Dieu. Selon M. Barthélémy de Saint-Hilaire, il faut ajouter à cette liste les Thi- ])étains. Aditionnons ; nous avons là presque toute la
' Yiile, Collines et populations du Khasia. (Cité par Lubbock ilans Les Sauvages modernes.)
370 SCIENCE ET MATÉMALISME.
race mongole, des centaines de millions d'athées ; car il est bien évident que l'idée fait défaut là où le mot manque, et, en effet, les témoignages des voyageurs, des missionnaires, l'étude des grandes religions mongoliques, confirment le fait signalé par la philologie. Ainsi les jésuites, qui tentèrent les premiers de catéchiser la Chine affirmèrent que tous les lettrés chinois étaient des athées. En effet, on chercherait en vain l'idée de Dieu dans les préceptes moraux, formulés par Gonfucius, et même dans le Chou-King. A peine y trouve-t-on çà et là une vague mention d'une puissance indéterminée, la raison ou le ciel. Voilà pour les adhérents aux doctrines de Gonfucius. Les sectateurs de Bouddha sont plus athées encore, s'il est possible, puisque l'athéisme est le fond même du bouddhisme. En effet, le bouddhiste ne reconnaît pas de dieu personnel. Il déclare renoncer à la recherche des causes premières, vouloir s'attacher seulement aux phénomènes. Il n'admet dans l'univers qu'un principe matériel, doué d'une force motrice et existant par luimême. Le but auquel il aspire, le rêve qu'il veut réaliser à tout prix, c'est de sortir à jamais du cercle de l'existence c'est d'échapper à la dure nécessité de la transmigration, c'est de s'anéantir dans l'absolu repos, dans le Nirvana ^ Or, si le bouddhisme est à peu près éteint dans l'Inde, sa patrie d'origine, il fleurit en revanche dans le Népaul, le Thibet, l'Ava, la Ghine. rindo-Ghine, le Japon, l'île de Geylan. G'est à 250 ou 300 millions, qu'il faut évaluer le nombre des bouddhistes, rien moins que le tiers ou le quart du genre humain.
Si l'idée de Dieu fait défaut à la presque totalité de la race mongolique, qui pourtant occupe le second rang dans la hiérarchie humaine, à plus forte raison
' Nous avons cité, page 129, à propos de l'athéisme Bouddhique, de longs extraits du livre Le Bouddha et sa religion, par M. Barthélemv de Saint-Hilaire.
doit-elle être absente chez nombre de peuplades inférieures, dont Texistence tout entière est absorbée par les exigences de la vie nutritive. Gomment les insulaires des Moluques et ceux de la Nouvelle-Guinée, par exemple, s'amuseraient-ils à édifier des spéculations théologiques ? Les pauvres gens ne savent pas même compter leurs doigts, et, pour trouver le total de deux et deux, il leur faut aligner devant eux des petits cailloux. M. Wallace, qui a longtemps séjourné parmi eux, et à qui nous empruntons ces détails, doute fort qu'ils puissent même comprendre l'idée de Dieu. Leur langue est si pauvre qu'elle se compose seulement de termes concrets. Ainsi, ils ont des mots pour désigner chaque arbre, chaque plante en particulier. Ils n'en ont point pour dire, d'une façon générale, un arbre, une plante. Même ignorance impie chez les Yeddahs de Geylan. Sir J. Emerson Tennent dit qu'ils n'ont ni idoles, ni autels, ni gris-gris, ni culte, ni prières ; qu'ils n'ont aucune religion, aucune connaissance de Dieu, d'une vie future. Ces faits sont confirmés par Bailey, qui a longtemps résidé parmi ces populations. Aux questions réitérées qu'il leur posait à ce sujet, ils ripostaient par les questions suivantes : « Ouest donc Dieu ? sur quel rocher ? sur quel arbre ? Jamais nous n'avons vu de Dieu^ »
Après un séjour de plusieurs années en Australie, au cap York, le docteur Aram aftirme, de son côté, que les indigènes de cette partie de l'Australie sont absolument dépourvus de religion. Pourtant, dit-il, depuis qu'ils connaissent les Européens, ils espèrent revivre après leur mort à l'état d'homme blanc et jouir alors de ce qu'ils considèrent comme la félicité suprême, c'est-àdire de la faculté de fumer du tabac à volonté^.
Certains Australiens du centre seraient un peu plus gravement atteints de religiosité, au dire du Père Sal-
* Antropological review. Août 186i.
^ Bulletins de laSociété d'anthropologie. 1868.
v;ido, (|ui a tâché de los convertir (Voir le dernier des hommes, p. 8,22) ; mais pour trouver, dans ces grotesques puérilités, les idées de Dieu et d'une vie future, il faut avoir inventé la doctrine du règne humain fondé sur la religiosité ^
Citons encore les principaux fait sanalogues, consignés en si grand nombre dans les relations des voyageurs et des missionnaires.
Le docteur Mouat- dit, des Mincopies ou Andamènes, qu'ils n'ont aucune idée d'un être suprême, d'une cause : qu'ils ne sont pas même polythéistes. L'un d'eux, fait prisonnier, déclara que ses compatriotes n'avaient aucun culte et ne soupçonnaient pas l'existence de Dieu.
M<'me irréligion chez les Tasmaniens, qui n'avaient pas de mots pour dire créateur •*.
L'Amérique a aussi et surtout a eu son contingent d'athées. Ross dit des Esquimaux de la baie de lîaftln, qu'ils n'ont aucun culte, aucune idole, aucune idée de Dieu ou de lïime. Quand on leur parle d'un dieu invisible, on les épouvante extrêmement*. Grantz (Histoire du Groenland) dit aussi que les Esquimaux du Groenland n'ont ni religion ni culte idolâtrique, ni aucune cérémonie qui y tende. D'après le témoignage de l'abbé Domenech, les tribus des Selichs et des Saliaptins, dans l'Amérique du Nord, n'ont d'autre divinité que le loup des prairies. Or, en bonne conscience, un loup ne peut être accepté comme un dieu de bon aloi. Au dire de La Martinière, les Caraïbes étaient athées s. Jean de Léry, en dit autant des naturels du Brésil. Spix et Martins affirment aussi que les Brésiliens ne croyaient point à l'existence d'un Dieu, mais qu'ils admettaient très bien l'existence d'un diable ^, ce
' Mémoires historiques sur r Australie, par le P, riudesimlo Salvado.
2 Aventures chez les Andamènes.
^ Révérend T. Dove, Journal scientifique de la Tasrnanie. ■* Voyages au pôle Nord.
'■> Locke, Enlendetnent humain, liv. I, c!i;ip. ir. " Spix et Martius, Reise in Brasilien.
qui se conçoit sans peine : au début des civilisations, riiomme est si désarmé, si faible en face de la nature ambiante, qui Tétreint et l'écrase sans pitié ! aussi, dès que son imagination s'éveille, dès qu'elle anime et vivitie le monde extérieur, c'est pour y refléter ses craintes, c'est pour le rendre plus terrible encore en le peuplant d'êtres fantastiques et malfaisants.
Mais reprenons notre énumération. Au dire des missionnaires, les Indiens du Grand-Ghaco, dans l'Amérique méridionale, « n'ont aucune croyance religieuse ou idolâtrique aucun culte quelconque. Nulle idée d'un dieu ou d'un être suprême. Ne faisant point de distinction entre le bien et le mal, ils sont, par conséquent, sans crainte de châtiment et sans espoir de récompense dans le présent ou dans l'avenir. Il n'y a pas non plus chez eux la crainte mystérieuse d'un pouvoir surnatui'el, qu'on puisse chercher à apaiser par des sacrifices ou des cérémonies superstitieuses *. » Pour ne point allonger outre mesure cette énumération, nous nous hâtons de passer aux peuplades athées du continent africain. Les témoignages qui les concernent sont d'ailleurs particulièrement intéressants par la netteté, la précision, la richesse des détails, et ils suffiraient seuls à établir le bien fondé de la thèse.
Si, comme nous l'afllrment nombre de gens, dont la science et le désintéressement ne sauraient sans péché être mis en doute, le degré de bonheur dans tous les mondes est proportionnel à l'intensité de la ferveur religieuse, les noirs riverains du haut Nil sont bien à plaindre. L'mtrépide explorateur des sources du Nil, le pieux sir Samuel Baker, nous a donné sur leur état spirituel des renseignements aussi navrants qu'authentiques. Il nous a appris que les indigènes de l'Ounyoro n'ont aucune idée soit de Dieu, soit de la vie future, qu'ils n'adorent rien et croient seulement à la magie.
' The voice of pili/, t. IX. Cité par Lubbock, Les Sauvages modernes).
Leurs voisins, les Obbos, ont le malheur d'être plus sages encore. Jamais aucune conception supranaturelle n'a germé dans leur cerveau. Pourtant ils usent de certains charmes pour guérir leurs malades ; ils croient pouvoir, à coups de sifflets, condenser les nuages en pluie fécondante. Quelques anthropologistes, déterminés à trouver partout de la religiosité, en ont vu des traces dans ces quelques pratiques superstitieuses. Nous voulons bien admettre que l'avenir religieux des Obbos n'est pas absolument sans espoir, puisque ces pauvres gens observent mal et raisonnent faux ; mais nous constatons, et cela nous suffit, qu'actuellement ils sont athées. Plus au Midi, à quelques degrés seulement de l'Equateur, sir Baker séjourna dans la tribu des Latoukas, absolument athées et nullement superstitieux. Notre voyageur, qui ne vit même pas de faiseurs de pluie parmi eux, eut avec le roi Commoro une très curieuse conversation sur le sujet qui nous occupe. Nous avons cite précédemment cet intéressant dialogue (page 314).
Le délit d'athéisme n'est pas moins flagrant dans l'Afrique australe que dans l'Afrique septentrionale. Bushem, Cafres et Hottentots rivalisent d'impiété. Les témoins à charge sont nombreux et dignes de foi.
Thompson a appris, de la bouche même des Hottentots Korannas, qu'avant la venue des missionnaires européens, ils n'avaient pas d'idée distincte d'un Dieu tout-puissant, des peines et des récompenses d'une autre vie ^ De son côté, Van der Kemp remarque, dans ses relations sur les Cafres, que ces populations n'ont aucune idée de Texistence de la divinité ; que, dans leur langue, il n'y a point de mot pour dire Dieu.
Le missionnaire Moffat, qui a, pendant vingt-trois ans, catéchisé les indigènes de l'Afrique australe, est tout aussi affirmatif, et sa relation est toute émaillée
Voyafje dans l'Afrique inéiidionaîe.
de détails curieux, qu'il faut citer pour l'édification de nos théologiens, clercs et laïques : « Leur ignorance, dit-il, en parlant des Hottentots Namaquois, était décourageante au dernier point et renversa toutes mes idées préconçues sur les idées innées et sur ce qu'on appelle les lumières intellectuelles. Je trouvais pourtant de loin en loin quelques lueurs d'intelligence ; mais je m'aperçus, à ma grande mortification, que cette lumière leur venait des « hommes à chapeaux, » c'est ainsi qu'ils appelaient les habitants de la colonie, ou bien,
« de ceux qui parlent de Dieu » (les missionnaires)
Je demandais un jour à un Namaquois : « Avez-vous jamais entendu parler d'un Dieu ? — Oui, nous avons entendu dire qu'il y a un Dieu; mais nous ne le connaissons pas bien. — Qui vous a dit qu'il y a un Dieu ? — Nous l'avons appris par d'autres hommes, etc. » {Journal du missionnaire Schmelen, cité par Moffat, 28 mai 1815;.
Un Hottentot converti, un homme énergique et relativement intelligent, à qui M. Campbell demandait quelle idée il se faisait de Dieu avant de connaître le christianisme, répondit qu'il ne pensait jamais à ces choses, qu'il ne songeait absolument qu'à son bétail. Il disait avoir entendu parler d'un Dieu dans la colonie ; mais le mot Dieu lui représentait un être qui aurait pu se [trouver sous la forme d'un insecte ou sous le couvercle d'une tabatière.
Les Gafres Béchuanas n'étaient pas moins irréligieux que leurs voisins les Hottentots. N'ayant jamais eu ni idoles, ni culte, ni idée religieuse, ils ne pouvaient concevoir quel pouvait être le but des missionnaires. « Chez les Béchuanas, dit M. Moff'at, pas d'idolâtrie, aucune tradition des anciens jours. Le démon, qui a séduit la majorité de la race humaine par une variété innombrable de fausses divinités, est arrivé au même résultat à l'égard des Béchuanas, des Hottentots et des Buschmen, en arrachant de leur esprit tout vestige
d'impression religieuse, en ne leur laissant pas un seul rayon de lumière pour éclairer leurs ténèbres, pas un seul chaînon pour se rattacher au ciel... » — « Pendant plusieurs années d'un travail en apparence inutile, j'ai souvent désiré de découvrir quelque idée religieuse, qui me donnât accès auprès des indigènes ; mais aucune notion de ce genre n'avait jamais traversé leur esprit. Leur dire qu'il existe un créateur, maître du ciel et de la terre, leur parler de la chute de l'homme, de rédemption, de résurrection, d'immortalité, c'était leur parler de choses qui leur semblaient fabuleuses et plus extravagantes que leurs ridicules légendes relativement aux lions aux hyènes et aux chacals. On peut comparer, notre travail aux efforts que ferait un enfant pour saisir la surface polie d'un miroir, etc. »
On ne décidait les Bécliuanas à écouter les prédications qu'en leur donnant du tabac ou d'autres présents. Puis, après quelques heures de prédication, ils demandaient: « Quest-ce que vous voulez dire? Vos fables sont fort merveilleuses. » Ou bien ils se bornaient à s'écrier : « Pur mensonge ! » Les plus pratiques d'entre eux observaient « que tout cela ne remplit pas l'estomac ».
L'un d'entre eux engagea Moffat à ne plus revenir sur de telles billevesées, s'il ne voulait passer ponr un fou . Quand, plus tard, le missionnaire réussit à faire (juclques conversions réelles, car souvent il y avait des conversions simulées dans un but d'intérêt purement temporel (chose qui se voit seulement en Afrique), les prosélytes aftirmèrent, qu'auparavant ils n'avaient idée ni de Dieu ni de la vie future. « L'homme, disaient d'autres, n'est pas plus immortel que le bœuf et l'âne. On ne voit pas les âmes '. etc. »
M. Gasalis, fondateur d'une mission protestante chez lesBasoutos, tribu des Béchuanas, relate des faits
' Moffat, Vingt-trois ans dans le sud de V Afrique.
analogues. Les Basoutos croyaient le monde éternel et ne pouvaient admettre que le ciel et la terre fussent l'ouvrage d'un dieu invisible. Le père de Moschech, roi des Basoutos, répondait aux prédications en pinçant le nez et les oreilles du missionnaire. Le vieux Libé, oncle du roi, est prêt à se convertir si Dieu peut le rajeunir, etc.
M. Gasalis est d'ailleurs beaucoup moins net que son collègue Moiïat sur le sujet qui nous occupe; néanmoins, on est en droit de conclure de sa relation, que les Basoutos sont athées. Ils croient seulement que l'homme laisse derrière lui, après sa mort, une ombre, un résidu flottant composé de particules organiques. Ces ombres errent, selon eux, calmes, silencieuses, sans joie ni douleur. Elles s'intéressent à leurs descendants, à leurs parents, et parfois les protègent ^
La relation du docteur Livingstone est, à notre point de vue, bien autrement intéressante^. Le docteur affirme bien d'une façon générale, que les idées de Dieu et d'une âme immortelle sont familières à tous les Africains ; mais les faits particuliers, cités par lui, disent le contraire avec une grande netteté. Ou le docteur a manqué de logique, ou bien des censeurs pieux, attachés à l'Office des missions anglicanes, ont revu et augmenté son texte dans l'intérêt des bonnes croyances : mais cela importe assez peu, car si l'on néglige quelques assertions générales, le témoignage de Livingstone ne dément pas celui de M. Moffat, son prédécesseur. Les Béchuanas étaient athées du temps de Moffat ; ils n'ont pas cessé de l'être. Les preuves fournies par Livingstone sont si nombreuses que nous devons nous borner à citer seulement les principales. Le missionnaire arrive bien à convertir Séchélé, chef de la tribu des Bakouains, qui est terrifié par les dogmes chrétiens ; mais le reste de
• E. Casalis, Les Basoutos, ou Vingt-trois cois de séjour et d'explorations au sud de l'Afrique.. Pari.s, 1859. ^ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe. 18-50.
la tribu est tout à fait rebelle. « Vous imaginez-vous, disait le monarque, en parlant de son peuple, qu'il suffit de parler à ces gens-là pour leur faire croire ce que vous dites ? Moi, je ne puis rien en obtenir qu'en les battant. Si vous voulez, j'appellerai mes chefs, et au moyen de nos litupas (fouets en peau de rhinocéros), nous
aurons bientôt fait de les décider à croire, etc., etc
J'aime la parole de Dieu, et pas un de mes frères ne l'écoute avec moi. »
Un chef béchuana intelligent affirme à Livingstone, que beaucoup de ses compatriotes feignent de se convertir uniquement qour se mettre dans les bonnes grâces des missionnaires, ou pour se donner de l'importance.
La tribu des Bakalaharis est encore plus rebelle à la grâce : « Il est difficile, dit le docteur, de faire comprendre à un Européen le peu d'effet que produit l'instruction religieuse sur ces peuplades sauvages. On ne peut se figurer le degré d'abaissement où est restée leur intelligence, au milieu de la lutte incessante à laquelle ils sont condamnés pour subvenir aux premiers besoins de la vie. Ils écoutent nos paroles avec attention, avec respect ; mais quand nous nous mettons à genoux pour prier un être invisible, nous leur paraissons tellement ridicules, tellement insensés, qu'ils sont saisis d'un rire inextinguible... J'étais présent, lorsqu'un missionnaire essaya de chanter au milieu d'une réunion de Béchuanas, chez qui la musique était une chose inconnue. L'hilarité de l'auditoire fut si grande, que chaque visage était baigné de larmes. Toutes leurs facultés sont absorbées par les besoins du corps, et il en est ainsi depuis que cette race existe, etc. »
Non loin du Zambèze, dans la tribu des Makololos, voici le langage que tenaient au missionnaire les indigènes les plus intelligents : « Presque tous les enfants parlent des choses étranges dont vous étonnez leurs oreilles ; mais les vieillards secouent la tête en disant :
« PouYons-noiis rien savoir des objets dont il nous en- « tretient?... » — « D'où cela peut-il venir, ajoutèrent quelques-uns d'entre eux ; nous conservons toujours ce que Ton nous dit à propos des autres choses, et quand vous nous parlez de sujets bien plus merveilleux que tout ce que nous avons jamais entendu, vos paroles s'enfuient de nos cœurs, sans que nous puissions les retenir?» La masse est beaucoup moins intelligente. Elle admet sans commentaires les vérités qu'on lui annonce et ajoute avec indifférence: « Est-ce que nous savons? « Est-ce que nous pouvons comprendre? etc. »
En outre, et d'accord en cela avec tous les explorateurs, le docteur aflirme que, chez les Cafres proprement dits, aussi bien que chez les Cafres Béchuanas, il n'y a ni idoles, ni culte public, ni sacrifice quelconque.
Dans. la Béchuanasie, les missionnaires européens ont adopté pour dire Dieu l'expression indigène Morimo ou Barirno, mots synonymes ; car dans les idiomes cafres, Mo et Ba sont des articles, et il faudrait écrire : Mo-rimo, Ba-rimo. Mais au dire de M. Motfat, l'expression Morimo désigne simplement, dans l'esprit des Cafres Béchuanas, soit les mânes matérielles dont nous avons parlé, soit un animal inconnu et dangereux. « Les Béchuanas, dit Mofifat, considèrent leur Morimo comme un reptile malfaisant : « Que ne « puis-je l'atteindre et le percer de ma lance ! » s'écriait un chef, qui ne manquait pas de jugement sur d'autres matières »
Avant de terminer cette revue, il faut signaler une petite erreur, qui n'a pas peu contribué à faire vivre le dogme métaphysique et religieux de l'universalité delà croyance en Dieu. De même que l'on retrouve parfois, au centre du continent africain, des cotonnades de Manchester et de Liverpool, on y rencontre aussi des lambeaux de légendes chrétiennes, transmis de proche en proche, à des centaines de lieues de distance, dit M. Moffat, dans des régions où les mission-
naires n'ont jamais paru, et où le voyageur abusé prend très facilement pour indigènes des croyances importées.
Nous voyons là un motif de consolation pour les déistes chrétiens ou non. Aujourd'hui, il est fort difficile d'établir, preuves en main, que l'idée de Dieu tleurit plus ou moins chez tous les peuples ; mais laissons aux missions chrétiennes le temps de se fonder un peu partout, et il en sera tout autrement, car des vestiges de la notion divine se rencontreront probablement dans tous les pays, quand une fois on les y aura semés.
Quant à présent, cette notion manque évidemment à bien des peuples, comme elle manque à nos enfants d'Europe et même aux adultes du même continent, alors qu'ils sont vierges de toute instruction chrétienne. Ce dernier fait est constaté par un rapport cpii, il y a une vingtaine d'années, fut publié dans un Mue hooli anglais.
De ce document, il résulte que, dans les districts miniers, beaucoup de personnes étaient totalement ignorantes de la divinité, et que beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants firent à ce sujet des réponses que la commission d'enquête qualifie de déplorables*.
C'est qu'il y a d'abord dans l'esprit des peuples et des individus table rase complète, absence absolue d'idées, y compris celle de Dieu. Puis quand l'intelligence peut se fortifier et la mémoire s'enrichir, la pensée germe et grandit. Quand l'homme a gagné quelque loisir, quelque trêve dans son duel avec la nature, il commence à spéculer, au sujet des émotions, des étonnements qu'éveille en lui le monde extérieur. Les explications qu'il se forge, d'abord puériles, deviennent de plus en plus sages ; car l'expérience les contrôle incessamment. Très peu expert au début dans la recherche des causes, l'homme crée d'abord des talismans, des charmes: il
' A}>thropoIof/ical revietr. Août lS«>'i.
ETHXOGLOIE GÉNÉRALE. 381
adore les animaux qui lui font la guerre, les fléaux naturels qui épouvantent et tuent. C'est ainsi que l'Aïno a défié l'ours ; le Japonais, les trombes : l'ancien Mexicain, la syphilis ; les anciens Romains, la fièvre paludéenne, etc. Peu à peu, la synthèse finale se construit ; les dieux diminuent en nombre et se simplifient. On leur ampute un jour tel attribut, un jour tel autre. C'est un seul dieu, croit-on ensuite, qui tient le gouvernail de l'univers. Ce dieu lui-même s'amoindrit, s'atténue de plus en plus, pour arriver en fin de compte à n'être plus que l'impalpable entité des spiritualistes modernes. C'est la halte dernière. De là à l'athéisme complet, raisonné, scientifique, il n'y a qu'un pas, et ce pas, l'Europe le fait en ce moment.
TSEKELO
Les Basoutos ou plutôt les Soutos, puisque la syllabe bajoue en Béchuanasie le rôle d'un article, sont aujourd'hui bien connus des anthropologistes, grâce aux très remarquables relations du missionnaire anglais Moffat ^t du missionnaire français Gasalis. On sait que la petite monarchie des Basoutos est l'œuvre d'un homme énergique, du chef Moscheh, qui a su ressusciter et relever son peuple écrasé par une de ces sauvages invasions, si fréquentes dans l'Afrique australe.
MM. Mofi"at d'abord et Casalis ensuite, ont essayé de christianiser les Basoutos. Le dernier même à fondé chez eux un" établissement, c[ui a initié les Basoutos à la civilisation européenne, et il en a raconté l'histoire dans un livre fort curieux, que nous avons cité plus haut. Il y a quelques années, pendant l'hiver 1869-1870, nous avons eu l'occasion de voir, à Paris, le fils de Moscheh, Tsékélo, destiné à régner sur le petit
peuple Basoiito, après la mort de son père, alors âgé de quatre-vingt-dix ans environ, et aussi la mort d'un sien oncle, d'un âge non moins avancé.
Tsékélo, alors âgé de vingt-huit à trente ans, était de très haute taille, un peu obèse déjà et en apparence très vigoureux. Jadis il a été blessé d'une balle à la cuisse dans un combat contre les Anglais, ce qui rend son allure un peu lente. Ses cheveux sont laineux, mais serrés et point du tout plantés en touffes, comme ceux des Hottentots. La barbe est rare ; la face d'un brun cuivré rougeàtre. Les traits sont peu négroïdes, pourtant il est visible que le développement de la face relativement au crâne est considérable. Le front est d'une hauteur et d'une largeur médiocres. L'occiput paraît saillant. Les lèvres sont très peu lippues, et le prognathisme très léger. Le nez est assez bien fait et point épaté. En somme, n'étaient les cheveux et la couleur de la peau, on ne reconnaîtrait guère l'Africain.
Tsékélo a des manières simples et nullement timides, une aisance parfaite. Il est vêtu a l'européenne et porte son costume sans le moindre embarras. Il parle anglais très facilement et seulement avec un peu d'accent ; il sait le lire et l'écrire.
Il donne sur sa race et sur sa tribu des renseignements intéressants. Les Basoutos étaient, dit-il, parfaitement athées avant la venue des missionnaires dans leur pays. Ils croyaient seulement, que l'homme, en mourant, laissait derrière lui des mânes d'une matière subtile, une sorte de fumée. L'article de l' Encyclopédie générale sur les peuples athées *, qui lui fut traduit, est, dit-il, en ce qui concerne son peuple, tout à fait conforme à la réalité. C'est même, ajoute-t-il, la première fois, qu'il entend dire à ce sujet la vérité en Europe.
Tsékélo confirme le fait des irrévérences commises par
' Voir page 367.
son grand-père à l'égard du missionnaire Gasalis pendant la prédication. Il ajoute seulement, que tout en pinçant le nez et les oreilles du ministre, le vieillard l'appelait menteur.
Suivant M. Gasalis, cet athée endurci, le vieux Libé, d'abord absolument rebelle à la grâce, aurait fini par se convertir et même faire une fin pieuse, avec discours édifiants. Tsékélo contredit tout cela. Son parent, dit-il, au moment de mourir, était trop vieux et trop malade pour parler longtemps. Il était d'ailleurs si peu converti alors, qu'aux exhortations du missionnaire, qui lui parlait sans cesse de Jésus-Christ, il répondit : «Jésus- Christ! qu'est-ce que Jésus-Christ? Je ne connais pas cet homme là. » Tsékélo raconte tout ce qui précède avec beaucoup d'animation, de gestes. Il mime son récit et, à chaque instant, il éclate de rire en se frappant sur les cuisses. Il affirme que ses compatriotes sont loin de croire eii aveugles les dires des missionnaires et qu'ils savent très bien choisir. « Nous avons, dit-il, besoin de la civilisation, et nous l'acceptons des mains de ceux qui nous l'apportent, quels qu'ils soient. »
Tsékélo, qui a déjà séjourné plusieurs mois en Angleterre et plusieurs années à la colonie du Cap, est un homme intelligent, jugeant très sainement la situation de sa race, qui estperdue, dit-il, si elle ne parvient pas à avoir un port sur la mer. Les prévisions de Tsékélo se sont réalisées en partie, et le pays des Basoutos est maintenant colonie anglaise.
Il affirme que les tribus Cafres ont aussi conscience du danger, et que maintenant, réservant leurs forces pour résister aux Anglais, elles se font beaucoup plus rarement la guerre. Les Basoutos, mal christianisés, mais notablement civilisés par les missionnaires, ont actuellement une imprimerie et des machines à vapeur.
Tsékélo confirme à peu près à ce que nous savons des mœurs en Béchuanasie. Les Basoutos sont polygames.
;38i SCIENCE ET MATÉRIALISME.
et Tsékélo a lui-même dans son pays deux femmes, qu'il n'a i)as voulu emmener en Europe, pour leur éviter, dit-il, certains manques d'égards, dont il a eu personnellement à souffrir, surtout de la part des Anglais. Il aftirme que les femmes Basoutos sont traitées doucement et ne travaillent plus aux champs. Ce hon résultat ne serait pas, à l'en croire, l'œuvre des missionnaires. «Nous aimions nos femmes, dit-il, avant l'arrivée des missionnaires. »
Sur l'organisation sociale de sa tribu, il confirme ce que l'on sait déjà. Les Basoutos sont soumis à un pouvoir monarchique, tempéré seulement par des assemblées générales, quand il s'agit de prendre une grande résolution, par exemple de décider une guerre. Les Basoutos sont maintenant armés de fusils et, en campagne, Tsékélo revêt un uniforme d'officier Anglais.
A quel chiffre s'élève la population du pays des Basoutos ? Tsékélo n'en sait rien. Il affirme qu'on n'a jamais compté, mais que pourtant ses compatriotes savent très bien compter, ont une numération complète, peuvent compter, dit-il, jusqu'à un million.
Chez les Basoutos , le sol labourable est possédé en commun. Il appartient à la tribu et, tous les ans, le roi procède à une nouvelle répartition des terres.
Les tribus Gafres, en général, s'allieraient entre elles sans difficulté, mais ne se mêleraient jamais aux Hottentots.
Pour en revenir à Tsékélo, notons qu'il est d'une politesse parfois recherchée. Dans une petite réunion, un jour, l'un des assistants lui ayant dit qu'il irait le voir dans son pays , il répondit : « Ce monsieur ne pense pas ce qu'il dit. Il dit cela pour parler; mais s'il venait chez moi, j'aurais certainement plus de plaisir à le recevoir qu'il n'en aurait à venir me voir. » Il répond très volontiers à toutes les questions qui lui sont faites, mais n'interroge jamais. Pourtant le spectacle de la civilisation européenne l'impressionne vivement.
Quand quelque chose l'a fortement surpris, il s'enferme pendant plusieurs jours, sans plus voir personne. A un bal de l'Hôtel-de-Ville. il fut ébloui. « Toutes les femmes, disait-il, lui semblaient des anges. »
Il parait avoir peu de sensibilité morale et ne songe pas d"ailleurs aie dissimuler. Pendant son séjour à Paris, le bruit de la mort de son père Moscheh se répandit en Europe. « Si ce bruit était fondé, disait-il, je regretterais bien de ne pas être dans mon pays, car la mort de mon père sera l'occasion de grandes réjouissances publiques. » Chez les Bassoutos, en effet, on ne regrette les morts que s'ils sont jeunes, et la mort d'un vieillard est toujours un sujet de joie.
Tsékélo a été amené à Paris par les missionnaires et il y vit avec eux. On ne cherche pas à le répandre dans le monde ; aussi se plaint-il de mener une existence de moine. On le rencontre quelquefois dans des assemblées de iidèles, et Tun de nos collègues, le D'' Bertillon. a jîu le voir dans une de ces occasions *. Notons pourtant, que ïsékélo a toujours refusé de se laisser baptiser. Il parle même peu révérencieusement de la religion chrétienne. En somme, il est aux trois quarts civilisé, mais pas du tout chrétien. Les missionnaires, à qui d'ailleurs il doit tant, ont, je crois, négligé de donner à ce fait curieux (le civilisation sans christianisation tout le degré de publicité qu'il mérite.