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MISSIONNAIRES ET SAUVAGES

« J'ai pu constater au Gabon, disait au début de la discussion l'honorable M. Winwood Reade, que, malgré

' Ce ijetit article fut lu l'i la Société d'anthropologie et a été iaseré <lans ses Bulletins, tome VU {'2" série), p. 688, 187-2.

- Résumé d'après VAnthropoloffical review, miméi'o de juillet 1860, procès-verbaux de la Société anthropologique de Londres.

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le zèle et l'honorabilté des missionnaires américains, leurs prosélytes ne sont ni plus sincères ni plus vertueux que leurs frères païens ; que mes domestiques chrétiens, quoique croyant à Jésus et refusant de travailler le dimanche, faisaient des restrictions mentales sur le huitième commandement ; et que leurs femmes, d'après ce que j'ai pu entendre et voir, étaient également prêtes à enfreindre le septième. Pour parler nettement, j'ai vu c{ue toute négresse chrétienne était une prostituée, et tout chrétien nègre un voleur. »

C'est de Tanglo-saxon un peu cru ; mais M. Reade affirme que c'est la vérité. Selon lui, les chrétiens nègres d'Afrique auraient, depuis bien longtemps, opéré le triage exact de la morale et de la religion. Il se font baptiser en foule, dit-il, mais surtout parce qu'ils supposent que le Dieu des chrétiens est plus fort que les leurs; beaucoup aussi, pour porter, comme les blancs, le nom glorieux de chrétiens : un peu pour goûter du sel, dont ils sont très friands.

Mais leur nouvelle religion n'a nulle influence suileur genre de vie. Ils trouvent, et leurs femmes sont de leur avis, que la monogamie est une pratique des plus impertinentes, et souvent préfèrent pour cela le mahométisme, plus conforme, selon M. Keade, à leur état moral et intellectuel, et qui les rendrait plus sobres, plus honnêtes, plus sincères; ce à quoi le christianisme ne réussit point.

Selon M. Heade encore, les rivalités des missionnaires des diverses communions chrétiennes, qui toutes prétendent suivre la vraie voie, ne contribueraient pas peu à jeter le trouble dans l'esprit des Africains, naturellement très réfractaires à la plupart des dog■m(•~^ chrétiens. Ces pauvres gens, suivant M. iieade, ne peuvent comprendre même le dogme de la Trinité.

La communication incendiaire de M. Heade en provoqua d'autres, tout aussi dignes d'attention, et que je vais également analyser.

M. Walker. du Gabon, après quatorze ans de résidence en Afrique, atteste l'exactitude des assertions de M. Reade. du moins en ce qui concerne le Gabon.

S. G. Denys aflirme. d'après plusieurs voyageurs africains, que certaines peuplades ont riia])itude de se débarrasser de leurs parents vieux et intlrmes en les mangeant en famille, et il pense, conséquemment, qu'il serait utile d'inculquer à ces cannibales le goût du bœuf et du mouton, préalablement à toute espèce de dogme.

Après M. Walker, le célèbre voyageur Burton prend aussi la parole pour proclamer Tinutilité, et même les déplorables résultats des missions chrétiennes chez les nègres d'Afrique.

Vouloir, dit-il très justement, instiller nos idées du dix-neuvième siècle dans le cerveau des nègres, c'est leur enseigner Euclide et Aristote avant l'alphabet.

S'il ne s'agit que de momeries extérieures, on en obtient facilement des nègres. A Sierra-Leone, les églises, les chapelles, les lieux de réunion sont remplis ; le repos dominical, surtout, est dévotement et religieusement observé. Selon l'orateur, les nègres aimeraient beaucoup à ne rien faire pendant la semaine et à se reposer le dimanche. Ils fêteraient volontiers trois cent soixantecinq dimanches par an. Mais la conversion n'est qu'apparente. Les vieilles superstitions montent en croupe derrière les croyances nouvelles ; et tandis que les idées chrétiennes flottent vaguement dans leur esprit, Mumbo Jumbo continue à y régner en maître. -

Au point de vue moral, nulle amélioration. Aussi, à Sierra-Leone, le quartier général des missions de la côte occidentale d'Afrique, il n'y^ a ni honnêteté parmi les femmes, ni honneur parmi les hommes ; le vol est le mobile dominant de la population ; les hôpitaux regorgent de syphilitiques.

Il en serait plus ou moins de même partout ailleurs. A Fernando-Po, les missionnaires espagnols établis depuis 1858, n'ont encore pu oljtenir des femmes qu'elles

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;illon<4e;issent d'un pouce leiu' vêtement, long seulement d'un demi-pied.

I^es cathédrales, les églises élevées au Conj^o au seizième et au dix-septième siècles, sont en ruine.

Dans l'Achanti, les missionnaires wesleyens ont réussi à étendre leurs opérations jusqu'à Komasi, la capitale ; mais le roi n'en continue pas moins à immoler régulièrement un homme par jour, en exceptant seulement lejour aninversaire de sa naissance.

M. Harris (de Sherbro), qui a résidé dix ans à Sierra- Leone, aftirme que les soi-disant chrétiens qu'il a employés dans ce pays étaient^ presque sans exception, des voleurs.

Vouloir al)olir la polygamie dans ce pays est selon lui, tout à fait chiméri(|ue. Les missionnaires sont euxmêmes polygames et de la façon la plus triste.

Cha(|ue missionnaire perdrait, suivant M. Harris, pendant son séjour en Afrique, de deux à quatre femmes, successivement, bien entendu ; mais il les remplace avec la plus grande facilité. Est-il veuf? lien donne avis au comité de Londres, qui lui expédie une demidouzaine de photographies féminines, parmi lesquelles il lui est loisible de choisir, en eftigie, une nouvelle épouse. Le choix fait, la dame préférée est embanjuée à l'ordre du ministre, comme un ].)allot de marchandise (as a baie of goods). Quelquefois il survient des difficultés,quand la dame, parvenue à destination, ne trouve pas le consignataire à son goût.

Cependant ce gaspillage d'existences précieuses, sans parler des sommes d'argent considérables, dépensées pour le même objet, ne produirait aucun fruit, aucun résultat utiles; même les jeunes nègres élevés par les missionnaires et qui perdent leurs superstitions, leurs coutumes natives ne peuvent s'assimiler assez de christianisme pour que leurs mœurs s'en ressentent heureusement.

M. Burton aftirme que M. Harris a photographié la

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situation des missions. Les convertis de Sierra-Leone sont les plus démoralisés de leur race, et font horreur même aux païens.

Les publications, les statistiques des missionnaires ne méritent aucune créance. Le plus souvent, tout cela est écrit à Londres in majoreni poiniU injuriam.

Il est absurde de combattre la polygamie en Afrique, car elle y a sa raison d'être dans le mouvement delà population. En effet, tandis que dans les pays monogames, il y a un léger excédent de naissances masculines, ce sont les naissances féminines qui prédominent danslespaysà polygamie féminine, de même queles naissances masculines l'emportent dans une très grande proportion (400 contre r20) chez les polyandres de rplimalaya.

M. W. Reade pense qu'une poignée d'hommes ne peut convertir un continent qu'à la condition d'y apporter une religion bien adaptée à l'état moral de la race qui l'habite, et pouvant, par conséquent, y susciter facilement de nombreux et ardents apùtres.

11 pense aussi que les incessantes rivalités des missionnaires des diverses communions nuisent beaucoup aux succès de leur efforts, et qu'il serait bon de cacher soigneusement aux naturels à convertir qu'autrefois les chrétiens fixaient le sens d'un texte sacré en se brûlant les uns les autres, et qu'aujourd'hui encore, quoique les bûchers soient éteints, les mêmes haines brûlent dans les cœurs.

M. Burnard Owen réplique aux adversaires des missions par un long plaidoyer en leur faveur. Ce plaidoyer est plein de chiffres victorieux, maia empruntés à ces statistiques officielles, dont M. Burton conteste la valeur. L'orateur n'a d'ailleurs rien vu par luimême ; il se hâte de reconnaître que les missions catholiques n'ont aucun succès durable, mais les missions protestantes progresseraient lentement et sûrement.

M. Arthur défend la même cause. Il croit que le

salut d'une seule âme vaut mieux que toutes les richesses du monde, et que par conséquent, à ce seul point de vue, même en ne tenant nul compte de la diffusion morale et intellectuelle opérée par les missions, les efforts, les sacrifices, les dépenses, n'ont point été perdus.

Mais parmi les plaidoyers favorables, aucun ne mérite autant de créance que celui du Rév. J. W. Colenso. évéque de Natal. Il nous faut malheureusement écourter beaucoup ce long discours, empreint d'une grande modération et plein de bon sens.

L'orateur se sépare de ceux qui prétendent qu'une large dépense d'hommes et d'argent est suffisamment payée par le salut d'une âme. Certainement, dit-il, si ceux qui emploient cet argument y croyaient fermement, on les verrait modifier étrangement leur conduite : ils ne dépenseraient plus inutilement un penny, n'achèteraient jamais un journal, ne mettraient plus ni beurre sur leur pain ni sucre dans leur thé, et, dédaignant toutes les jouissances quotidiennes que leur procure leur argent, ils verseraient tous leurs gains dans la caisse des missions.

Il ne croit pas, d'ailleurs, que le Père des esprits décide du salut d'une âme d'après le caprice ou le zèle de quelques mortel;?, et la prière suivante, qu'il a trouvée dans un livre à l'usage des missionnaires, lui semble horrible : « O Dieu éternel ! créateur de toutes choses, souviens-toi avec miséricorde, que les âmes des noncroyants, sont l'ouvrage de tes mains et créées à ta ressemblance! Contemple, ô Seigneur! combien l'enfer en est rempli, au déshonneur de ton saint nom ; » etc.

L'orateur ne cherche point à contester, dans leur généralité, la véracité des faits allégués : il se borne à énumérer les causes, qui, selon lui, s'opposent au rapide succès des missions.

D'abord, l'action du missionnaire, nulle sur les sauvages adultes, est presque neutralisée par la famille sur les jeunes gens non séparés de leurs parents.

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Mais avant toute action, il y a un obstacle énorme à surmonter : c'est l'ignorance de la langue. Ensuite viennent les discussions épineuses. Les sauvages ont souvent du bon sens, et l'un d'eux embarrassa fort le révérend évêque en lui demandant quel pouvait être le père de Satan.

Enfin, le missionnaire s'est rendu maître de la langue de ses futurs néophytes; mais il lui reste à créer des expressions projjres à rendre les idées nouvelles qu'il apporte, et alors il est exposé aux erreurs les plus grossières. Tel mot, auquel il donne un sens idéal, a parfois pour l'oreille des natifs l'expression la plus abjecte. Ainsi, dans l'idiome zoulou, le mot ubomi signifie proprement la viande faisandée, qui pour les sauvages de 5jatal, est un mets très recherché ; aussi emploientils l'expression au figuré pour exprimer un grand, un vif plaisir.

Les premiers missionnaires adoptèrent le mot pour désigner la vie éternelle : ce qui produisait des textes comme ceux-ci :

« En lui était la viande pourrie, et la viande pourrie était la lumière des hommes. »

Ou bien : « Elle est étroite la porte, il est étroit le chemin, qui conduisent à la viande pourrie. »

Enfin, même dans les cas les plus favorables, quand on a pu o])tenir des enfants confiés par leurs parents et les élever, il faut bien les rendre à leur famille à l'âge critique de l'adolesnence ; alors ils subissent l'influence d'un milieu déplorable, souvent ils prennent une femme païenne, etc.

Enfin, il faut bien le reconnaître, les missionnaires sont souvent des gens relativement ignorants, illettrés, à vues étroites, pleins d'ardeur sans doute, mais dépourvus des rares qualités nécessaires à qui veut se consacrer utilement à la difficile besogne d'élever moralement toute une race.

Pour comble de malheur, ce ne sont le plus souvent

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({IIP des théplogiens. et l'évèque de Natal aurait plus (le contiance s'ils étaieut aussi niédecius, mécaniciens ou agriculteurs.

Autre faute. Beaucoup de missiounaires veulent faire adopter comme un dogme aux naturels l'absolue infaillibilité des Ecritures, opinion que le progrès des sciences rend aujourd'hui insoutenable : ce dont les néoi)hytes finiront l)ien par s'apercevoir.

Il serait bon aussi de ne point trop pourchasser la polygamie. Forcer un naturel, qui veut être baptisé, à chasser ses femmes, et par suite, à les abandonner, c'est mal le préparer à un progrès moral.

Quant aux livres saints, aux livres de prières, il ne faudrait les traduire que partiellement, avec prudence, car les phrases complexes de nos livres de prières, formulées par une haute civilisation, sont inintelligibles l>our les natifs.

M. Wallace est charmé de la discussion qu'il a entendue. Elle a été très éloquente et même fort amusante. Quant à lui, il aime les vues de l'évêque de Natal. L'enseignement religieux ne saurait être troj» simple dans les missions. Les missionnaires doivent surtout prêcher d'exemple et montrer, qu'ils veulent avant tout être utiles.

Il remarque, eu outre, que les Zonlous de l'évêque de Natal sont relativement fort intelligents, mais il serait, selon lui, tout à fait inutile de parler religion aux Australiens, par exemple, incapables de comprendre (|ue 2 et 8 font 5, etc.

En résumé, le fait capital ressortant de la discussion, que nous venons d'analyser très brièvement, c'est que. à part quelques exceptions individuelles, rintluence des missions chrétiennes sur les races inférieures est le plus souvent nulle, parfois désastreuse. Ce résultat déplorable, le progrès récent des sciences anthropologiqces en donnent facilement la vraie raison qui est l'inégalité cérébrale des races humaines. A chaque type physique

humain correspondent nécessairement des aptitudes morales et intellectnelles, rigoureusement corrélatives.

Entre les points extrêmes , d'une part l'athéisme inconscient par absence presque complète d'idées ou le fétichisme grossier, et, d'autre part, les aptitudes philosophiques et scientifiques . qui occupent le plus haut degré, s'échelonne toute l'humanité, les races aussi bien que les individus.

C'est lentement, très lentement, par sélection naturelle, et à travers la série des siècles cpie s'est élevé jusqu'à présent le niveau cérébral des races.

Y a-t-il des moyens scientifiques, propres à activer cette évolution ? Peut-être, mais ils sont encore à déterminer; et l'on peut affirmer, que procéder sans aucune méthode à l'implantation brutale et instantanée, au milieu d'une race nécessairement fétichiste, des systèmes religieux et sociaux des races supérieures, est aussi raisonnable que de vouloir enseigner le calcul différentiel à un bambin de cinq ans.

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