‹ Science et matérialismeChapitre 3 sur 35 · PLATONICIEN ET SENSUALISTE · texte numérisé non relu

PLATONICIEN ET SENSUALISTE

LE PLATONICIEN

0 gloire, ô bonheur, plus rien n'est obscur pour moi. Ma puissaiite intelligence a tout illuminé dans la nature. Decîaignant toujourisje mouvant et fugitif phénomène, je me suis attaché au solide, au réel, à la substance, à l'être par excellence. L'énigme de l'univers est débrouillée.

LE SENSUALISTE

Où est la substance, métaphysicien très illustre ? Seul ie phénomène nous frappe, seul il peut être l'ob-,. jet de nos observations, la^chair et le sf[uelette de la », science. C'est en le nombrant, le scrutant, le provo-

quant, que nous pouvons formuler des lois, c'est-à-dire généraliser*des faits, des phénomènes. Pour moi, votre substance n'est qu'un mot pompeux et vide de sens. Point de divorce possible entre le phénomène et la substance. A mes yeux, il n'y a dans le monde qu'une ,» matière toujours ondoyante, dont je tâche de classer eFde coniprejidre les incessantes transformations en les rattachant à d'immuables lois.

LE PLATONICIEN

Encore un de ces malheureux atteints de cécité intellectuelle et niant la lumière qu'ils ne peuvent voir. Quoi ! vous avez l'étrange prétention de remonter du particulier au général en rampant sur le champ stérile des faits concrets, comme une tortue sur le sable, f^uvre infirme, je vous plains ! Ce n'est pas ainsi que , » procède un esprit vrainient philosophique ; dédaignant vos observations misérables, c'est en lui-même qu'il cherche les secrets du monde, n'est-il pas le miroir, le reflejt^de la divinité omnisciente ?

" LE SENSU ALISTE

O glorieux fils du divin Platon ! je n'ignore pas que la métaphysique prescrit à ses adeptes de fermer les yeux pour mieux voir. Mais toute question de méthode mise à part, et puisque vous daignez instruire un profane, versez, je vous prie, dans mon pauvre entendement, quelques-unes des notions si vraies et si fécondes dont le vôtre est meublé. Gomment, par exemple, concevez-vous la divinité, qui me paraît la clef de voûte de votre système ?

LE PLATONICIEN

Ecoutez et retenez. La divinité, c'est l'unité suprême, de tout temps existant par elle-même, destinée à être toujours.

LE SENSU ALISTE

Pardon de vous interrompre. Mais la divinité est-elle substance ou pliénomène ou l'une ou l'autre, pour parler votre lansase ?

INTRODUCTION. S

LE PLATONICIEN

La divinité, c'est la substance ]3ar excellence, l'être » nécessaire, à qui la jDhénoniénalité est inconnue, par cela seul que son essence est spirituelle. ««

LE SENSU ALISTE

Je ne vous dirai pas, que la conception d'un être immatériel dépasse mon pauvre entendement; vous répondriez peut-être avec raison, que l'incessant commerce avec la phénoménalité a raccourci ma vue intellectuelle. Je ne vous demanderai pas quelle différence vous trouvez entre l'immatériel et le néant ; la métaphysique ne répond point à des questions aussi impertinentes, et puis j'ai hâte de vous entendre exposer vos intuitiojQS splendides. Pourquoi la divinité est-elle spiri- i . tuelle? quelles sont, dans votre système, ses relations avec le monde matériel ? Gomment celui-ci est-il né, s'il est né ?

LE PLATONICIEN

Le contingent ne peut être qu'une émanation de l'absolu, car...

LE SENSU.VLISTE.

De grâce, ne pourrait-on guerroyer philosophiquement, sans tirer de l'oubli où ils tombent chaque jour, plus rouilles qu'une vieille panoplie, tous ces mots bizarres et peu intelligibles. Contingent, absolu, objectif, subjectif, moi et non-moi, etc., qui, hérissant les argumentations des coryphées philosophiques, leur donnent une physionomie assez étrange, pour que le pauvre vulgaire se demande, s'iljr a là x)rofondeur insondable ou niaiserie inénarrable ?

LE PLATONICIEN

Aux grandes idées, les grands mots, les mots empanachés, comme dit ce fou d'Aristophane ; mais enfin ma condescendance ira, si possible, jusqu'à abaisser jusqu'à vous mon langage.

L'unité, lunité suprême, la^substance des substances, existe, nnmuable, de touteéternité. EÏle est, parce que

4 SCIENCE ET MATERULISME,

je le crois. Mais le monde matériel, ce monde des m^insables et Yarialjlesj)héiiomèn es, n'a pu toujours exister comme il est.

LE SENSU ALISTE

Mais a-t-il toujours existé?

LE PLATONICIEN

Ici nos opinions ont varié^çar rintuitioUj tiint J3rillante soit-elle, n'atteint pas toujours du premier bond la vérité tout entière." La plupart des peuples ont commencé par croire la matière éternelle, sous le spécieux prétexte qu'ils ne pouvaient concevoir ni son anéantissement, ni sa création. Sur ce point, Grecs et Romains, Indous et Juifs sont d'accord*. De prétendus savants modernes ont, je crois, tâché de ressusciter cette monstrueuse erreur.

LE SENSUALISTE

Nous reviendrons, si vous le permettez, sur ce point, mais contiuez.

LE PLATONICIEN

Fatale aberration ! juger d'après le fallacieux témoignage des sens ! N'est-il pas évident, pour qui veut i réfléchir, que ce qui change n'a pu toujours^ être. Ce qui est éterneT doit être immuable, ce qui est immuable doit être immatériel, donc...

LE SENSUALISTE

J'entends ! cela veut dire, en langage ordinaire, qu'il n'y a de réel que ce qui n'existe pas ; et ne voyez-vous pas que ce que vous appelez matière ne peut se distinguer de ce que vous appelez l'esprit. L'univers est . formé d'une étoffe matérielle, douée de propriété s^cjives, qui en sont inséparables. Ce que vous considérez comme une erreur du divin Platon me paraît être une des rares idées raisonnables de ce grand homme ; car, si je l'ai bien compris, il croit, avec la presque totalité

1. La Genèse dit en hébreu : Dieu foço7ina, et non Dieu créa le ciel et la terre. (Chavée).

INTRODUCTION. O

du genre humain, que l'étofife du monde est éternelle, et nej'apporteà la divinité que l'ordonnance du chaos. ,, Mais d'où déduisez-vous les qualités morales, absolues naturellement, dont vous ornez la divinité ?

LE PLATONICIEN

De l'observation même de ce monde périssable, et ici nous vous empruntons votre méthode. Ne voyons-nous pas dans le monde un certain ordre ? Or, cet ordre ne peut venir que de la suprême intelligeiice ; car il est absurde de le rapporter à, des éléments jiiatériels, inconscients et inertes., ♦'

LE SENSUALISTE

Les éléments tangibles du monde ne sontjpoint i nertes ; des propriété activesjeiir^soiiflnhé rentes et de > leur conflit résulte un état d'équilibre plus ou moins stable, mais où la métaphysique n'a rien à voir.

LE PLATONICIEN

Ne m'interrompez pas. Get^rdi;^ vient de la substance éternelle ; mais il s'ensuit que cette substance est infiniment bonne ; sans cela, tranquille dans sa béatitude, elle n'aurait pas voulu régler la confusion, ordonner la discorde, et cela est encore une preuve de sa s]3iritualité j car la matière ne saurait être bonne.

LE SENSUALISTE

Tout à l'heure, si vous le voulez bien, nous dirons quelques mots des idées ; mais, auparavant, continuons à parler de l'éternité de la matière, ou, si vous le préférez, des probabilités en faveur de son éternité ; car ici nous pouvons poser le pied sur le solide terrain des faits.

La question de l'éternité de la matière n'en est plus aux à priori métaphysiques ; l'observation, la vraie science, peuvent auj ourd'hui suivreune molécule^e chai'bon, par exemple, dans Jonïê? sesjgiétamqrphoses ; d'abord dans l'air à l'efat de combinaison aérifbrme, puis dans les tissus de la plante, où l'a fixée la végétation excitée par les rayons solaires ; puis se dégageant

de cette première incarnation Ijiologique, la même molécule matérielle passe daiis^ le coips^run animal,sert à sa nutrition et est'de nouveau rejetée dans je monde inorgaiiique, soit à Fétaf de gaz carbonique par la respiration, soit à l'état salin par les diverses sécrétions, pour de là recommencer le même cycle, sans que, dans toutes ses pérégrinations, elle ait perdu quoi que ce soit de son poids, ce que constate, sans peine, la balance de précision du chimiste, instrument admira])le, qui a plus fait pour le bonheur de l'homme et l'émancipation de son intelligence quejes qiiintessences inétaphysiques les plus abstraites. J"ai donc le droit d'affirmer, que les éléments constituant votre personne, au moment où vous me parlez, existaient avant vous, très vraisemblablement de toute éternité, qu'ils dureront après vous, paeseront peut-être un jour, en partie, dans les cellules cérébrales d'un philosophe matérialiste, comme il n'est pas impossible que certains d'entre eux aient travaillé autrefois à écrire le Plièdre ou le Tiniée.

LE PLATOXICIEX.

Quoi ! vous ne faites aucune différence entre la matière inerte en'être vivant, pensant, animé ?

LE SEXSUALISTE.

Pardon, mais je répudie hautement toute hypothèse admettant une esj)èce dïmie, une entité^ comme vous dites, prodiïït hybride cVun mariage entre une prétendue essence indivisible, toujours identique à elle-même, et une essence divisible et corporelle, produit que certaines gens appellent principe vital. La science ne peut admettre 2e dualis nie esprit et inatijre que rien ne démontre ; pas plus que~la ti'inité esprit, principe vital et matière. L'être vivant n'est pas de la matière, plus un principe vital, c'est le terme ultime de l'évolution des éléments matériels, obéissant aux propriétés générales qui leur sont inhérentes, un agrégat de fibres et de cellules, absorbant et sécrétant, c'est-à-dire vivant, soumises d'ailleurs aux grandes lois du monde, qui ont

INTRODUCTION

présidé à leur origine, et coinposées chimiquement des mêines matériaux que le monde inorganique.

LE PLATONICIEN

Vos opinions aussi insensées qu'impies m'étonnent et m'affligent. Tu l'avais bien vu, ô Platon, mon maitre. Voilà à quelles aberrations peut descendre l'esprit humain, quand, se décapitant lui-même et méprisant l'intuition féconde, il ne sait plus s'abstraire du cadavre qui l'enchaîne et vo^r d'un puissant essor vers l'éternelle vérité. Alors il s'appuie seulement sur les sens, misérables étais vermoulus, qui se brisent au premier effort^Quand l'âme se sert du corps ,j3our considérerjin objet par l'ouïe, la vue, le toucher, un sens quelconque, bientôt entraînée au milieu des phénomènes variables, devenant instable comme son point d'appui, elle a le vertige et titube dans l'ivresse.

LE SENSU ALISTE

C'est avec ces grands mots et ces creuses rêveries que le divin Platon, votre maître, a égaré l'humanité. Non pas qu'il soit juste de lui en faire un crime; son ignorance l'absout Partout l'humanité, obéissant,à une grande loi d'évolution intellectuelle 3.. a rêvé^ avant de penser, fait du roman avant d'écrire de Fhistoire. L'enfance précède nécessairement l'âge adulte, et après tout, mieux vaut encore penser à vide que de ne point penser, créer des chimères que de ne rien créer. Mais auiourd'Tuii la science a lentement grandi. Le gland est devenu chêne, et l'humanité, tranquille dans sa virilité, attendant de l'avenir l'explication de ce qu'elle ignore encore, contemple froidement le monde tel qu'il est. Elle n'enfante plns d'emblée 2es k)is de l'univers ; mais elle les formule lentement, api'ès avoir nonibré et classé ks phénomènes.

"" Déjà nombre d'esprits hardis ou plutôt justes ont répudié à toujours vos entités métaphysiques, que leur intelligence se refuse à concevoir. Déi^ouillant la réalité des oripeaux, qui la cachent à vos yeux, ils acceptent

8 SCIENCE ET MATEIUAUSME.

hardiment l'existence telle qu'elle est avec ses biens et aussi avec ses maux, sans regretter un passé divin, qui n'exista jamais, sans aspirer à un futur oçéande félicité, que leur bon sens ne peut admettre, ils se considèrent simplement comme les jnoins impaj-faits des êtres organisés.

L'observation des animaux, de l'enfant, de l'adulte bien portant et malade, les porte à croire, que la pensée est simplement une fonction cérébrale, dont l'énergie est rigoureusement proportionnelle au degré d'intégrité et de perfection de l'organe. Pour eux donc, cerveau et pensée sont deux éléments indissolublement unis. Ils croient, selon le mythe antique, que Minerve a été enfantée par l'encéphale de Jupiter, c'est-à-dire que les idées sont le résultat de l'excitation cérébrale par le monde extérieur, au nioven des sen^s, ces Jndis- ]3ensables serviteurs, que vous faites profession de nîépriser. Partout, disent-ils^'homnie moral est^ calqué sur l'homme physique ; chezles diverses ra"ces humaines, les nuances de laj^ensée différent autant que celles de la peau, et supposer, dans chaque cerveau humain, des idées filles ou plutôt reflets d'idées absolues, archétypes, logeant quelque part au-dessus de la voûte céleste, qui n'est point une voûte, c'est ajouter foi à un conte d'enfant ou de métaphysicien.

LE PLATONICIEN

L'esprit humain peut-il à ce point dégénérer? Divinité céleste! Oser nier les idées nécessaires et innées. Quelque part da^is ses œuvres, le divin Platon, mon maître, a décrit un charmant et harmonieux paysage, cadre riant d'une de ses sublimes leçons. L'ombrage des platanes et des agnus castus parfumés y entretenait la fraîcheur d'une source cristalline; le chant mélodieux des cigales ébranlait l'air limpide et pur, tandis qu'au loin l'Ilissus ceignait la plaine verdoyante comme une ceinture d'argent. Ce tableau, indiqué en quelques traits par le maître, évoquez-le dans votre imagination, et

INTRODUCTION. 9

nécessairement vous sentirez s'éveiller en votre âme ridée du beau, ou peut-être, comme le voulait Platon, le souvenir de la beauté absolue, entrevue jadis dans le >^ voisinage de la divinité. Eh bienNîett^ noble et nécessaire idée du beau i)rétendez-vous l'acquérir avec des mesures, des balances, de misérables observations et > . cela seul ne prouve-t-irpas l'existence d'entités iminua- , , liles, d'une âme immortelTë et iniinatérielle, exilée loin / de sa patrie céleste ? ^ .

LE SENSU ALISTE

L'impression de plaisir, que cause à certains hommes la vue d'un beau paysage, d'une belle œuvre d'art, même la lecture d'un poète, ne me parait ni plus ni moins merveilleuse et mystérieuse qu'une saveur agréable ou une impression sensitive quelle qu'elle soit. Socrate me parait laid, Alcibiade me paraît beau, comme la coloquinte me semble amère, comme le miel me parait doux. Il n'y a là qu'une impression produite sur mes centresnerveux par^l'inteniiédiaire des sens.

LE PLATONICIEN

Et le bien et le mal,^leji''rai ^t le faux, et le juste et l'injuste, leur assignerez- vous aussi la même origine ?

LE SENSU ALISTE

Peut-être, mais réservons cela, si vous le voulez bien, pour un autre entretien. Remarquons seulement en passant, que vous donnez au mot idée des sens bien divers et bien peu précis. Le vrai sens de ce mot n'est point image, mais notion, rapport déduit d'une comparaison, et je vous défie de trouver une idée ainsi comprise chez le fœtus enclos dans la matrice ou chez le nouveau-né qui vagit. A quel âge éclosent donc vos idées prétendues innées? Pourquoi tant d'hommes en sont-ils dépourvus? Pourquoi varient-elles si fort suivant l'âge, le sexe, la race, l'état social, la santé et la maladie. Où sont-elles chez le fou, l'idiot ? Autant de questions, auxquelles la métaphysique n'a jamais pu

10 SCIEN(^E ET MATÉRIALISME.

^^répondre que par un carillon étourdissant de mots inconipréhensibles.

Mais je vois et je sais, que jamais nous ne pourrons nous entendre, aussi vais-je me borner à condenser en ({uelque mots les règles dont on ne doit, à mon sens, se départir jamais. En dehors des faits tangibles et des

.^lois^ qu'on en peut déduire, plus de vraie certitude. Le terrain manque et l'on ne doit plus faire que des hypothèses timides, utiles cependant, parce qu'elles peuvent indiquer à la science des conquêtes futures, mais qu'il faut être prêt à répudier sans pitié, alors que se produisent des faits contradictoires, alors que reluit la vraie vérité, la vérité scientifique.

LE PLATONICIEN

Hâtons-nous d'aller relire le divin Platon, de rêver

avec lui sur les bords de l'ïlissus, de nous asseoir à

ses^côtés à ces banquets aimés^où le vin, les libations,

..I la musique et les ïiymnes, l^a^àvfmt dans l'Jime Tiniage

,\ delà beauté éternelle, préparaient si bien le sage à la

recherche de la vérité.

LE SENSU ALISTE

. ,» Aujourd'hui la vérité a inoins de goût j)our la poésie et les banquets. Sans mépriseiTa dialectique^ elle estime infininieiit le sxalpej. de^ l'aiiatomiste ; un bon microscope lui paraît aussi supérieur à une coupe de vin parfumé qu'un bon raisonnement, basé sur des faits, à une rêverie transcendante .Les laboi;atqires du chimiste__ et c^liaturaliste lui plaisent plus que les campagnes om-

^»breuses. C'est M qu'eUe granditjjc'est là qu'elle habite. O entités métaphysiques, bulles de savon diaprées, dont s amuse un nioment rintdligencejiumaine dans son enfance, et ^ue^j^his Jard elle s^tomie d'j,voix aimées !

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