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VARIABILITÉ DES ÊTRES ORGANISÉS

Les formes organisées sont-elles immuables comme des cristaux vivants ? Sont-elles perpétuellement mua- Mes suivant des lois progressives, inhérentes à leur organisation, suivant aussi la nature changeante des milieux au sein desquels elles vivent, de l'atmosphère qui les imbibe, des éléments qu'elles empruntent incessamment au monde extérieur et qui séjournent un temps dans la trame de leurs tissus ? Grosse question d'histoire naturelle générale, sur laquelle on a écrit, sur laquelle on écrira bien des volumes; c'est qu'elle touche à toute une nichée de préjugés, de solutions hâtives ou intéressées, de dogmes mêmes, dont certains remontent jusqu'à l'âge d'or édénique; c'est aussi qu'elle comporte des solutions diverses suivant la méthode employée, suivant l'étendue plus ou moins grande du rayon et du champ de la vision distincte dans l'intelligence de chacun.

Pour quiconque est, par exemple, attaché, sincèrement ou non, à la tradition biblique, le doute n'est pas possible; c'est instantanément, que les formes organiques ont surgi à l'existence ; leur mort sera subite comme leur naissance, et la création actuelle n'est, comme l'avait d'abord cru Linnée, qu'une image agrandie et quelque peu ternie du paradis terrestre; les formes organisées sont donc immuables.

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Chez ceux-là mêmes, qui cultivent la science indépendamment de toute considération religieuse, qui l'aiment pour elle-même, la question de la pérennité ou de la muabilité des formes organisées sera résolue en sens inverse par les spécialistes et les hommes enclins à généraliser. Les premiers s'appuieront uniquement sur un petit nom])re de faits, observés le plus souvent sur un petit nombre d'espèces, pendant la courte durée de leur vie, et, n'ayant pas vu, de leurs yeux vu, les plantes de leurs jardins ou les chevaux de quelques écuries se transformer complètement d'une espèce en une autre, ils seront portés à conclure à la permanence plus ou moins absolue des types, non-seulement des types spécifiques, mais même des races, peut-être des variétés; car le nombre et l'importance des particularités observées grandissent naturellement à mesure que se rétrécit le champ de l'observation.

Ce n'est pas que la besogne accomplie par ces minutieux observateurs doive être dédaignée. Il n'est certes pas inutile en histoire naturelle que les faits de détail soient attentivement et scrupuleusement constatés, pesés, jaugés. Mais, tout en ayant besoin d'un catalogue bien fait, la science est plus qu'un catalogue; elle vit d'inductions tout autant que de faits concrets ; et vouloir l'en sevrer, c'est vouloir son étiolement et sa mort.

Or, l'induction conduit à des vérités d'autant plus générales, d'autant plus importantes, que la base sur laquelle elle repose est plus large. Aussi, quand il s'agira de résoudre les grands problèmes de l'histoire naturelle, l'opinion d'un Lamarck, d'un Geotfroy-Saint- Hilaire, d'un Darwin, etc., aura autrement de poids que celle de tel botaniste, qui, la loupe à l'œil, après des années de labeur, a réussi à subdiviser en cent cinquante espèces immuables les deux genres rw&ws.

Or, il nous paraît que la mutabilité des formes organiques est susceptible aujourd'hui d'une solution générale, si l'on veut demander des arguments et des preuves

9 toutes les branches principales de l'histoire naturelle, et noter les traits importants du monde organique dans le temps et dans l'espace.

L'opinion de la fixité absolue des formes organisées a dû naître tout naturellement dans l'esprit humain alors qu'aucune idée de hiérarchie, de classification du monde vivant, n'avait encore été conçue. Quoi de commun à première vue entre l'homme, l'oiseau, l'insecte, le mollusque ? Les très grosses différences seules sont d'abord perçues. On distingue, par exemple, l'animal du végétal. Alors que la science se fait, des divisions presque aussi grossières ont cours encore, et des botanistes célèbres, Ray, Tournefort, n'hésitent pas à partager le règne végétal en herbes et arbres. Les nuances échappant complètement à la vue, l'idée du graduel passage des formes les plus simples aux formes les plus complexes ne saurait naître.

Mais une fois la disposition sériaire constatée, au moins dans ses grands traits, que cette série soit conçue comme une ligne simple, ou comme un groupe de lignes parallèles, ou comme un arbre, une série rameuse, suivant l'expression de Lamarck, on est naturellement porté à se demander si tous ces types vivants, reliés par une gradation plus ou moins bien nuancée, ne sont point issus par filiation les uns des autres. Gomment, en effet, rendre raison des similitudes souvent si frappantes entre les espèces, les genres, même les classes bien naturellement déterminées, dans l'hypothèse d'une apparition capricieuse, sans ordre et sans lien, des diverses formes vivantes? Ce n'est là qu'un à j^f'iori, mais Yà priori n'est pas toujours à dédaigner, quand il peut supporter le contrôle de l'observation analytique, et ici il en reçoit une singulière confirmation.

Que nous apprend en effet l'observation patiente du

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règne ou de l'empire organique? C'est que tous les êtres vivants sont constitués par une agrégation d'éléments histologiques plus ou moins nettement limités, mais au sein desquels s'opère incessamment le double mouvement d'assimilation et de désassimilation qui constitue la vie, chez l'infusoire aussi Lien que chez l'homme. Tout au bas de l'échelle organique, nous trouvons des êtres, dont le seul caractère est d'être vivants, des êtres, que Garus proposait de laisser hors des cadres, sous le nom de proto-organismes, n'osant pas plus les baptiser du nom de végétaux que de celui d'animaux. Si de ces êtres infimes nous montons graduellement vers les êtres complexes, nous voyons peu à peu, lentement, les organes divers se modeler, se succéder, se spécialiser de plus en plus, et cela surtout est frappant dans le règne animal, le plus scientifiquement classé, peut-être par cela même qu'il est le plus complexe, peut-être aussi parce que les botanistes classificateurs n'ont pas encore réussi à subordonner par ordre d'importance les caractères de leurs divisions et subdivisions.

Quoi qu'il en soit, et en restant dans le règne animal, ce qui suffit à notre raisonnement, nous trouvons d'abord l'embranchement des zoophytes ou rayonnes, comprenant des êtres très dissemblables par la forme, par l'organisation. Les uns individuellement libres, d'autres réunis en communauté, ayant parfois un système digestif commun. Chez quelques-uns, il y a des rudiments de système nerveux; chez la plupart, les éléments histologiques sont assez mal délimités. Pas d'organes spéciaux pour la respiration : la confusion la plus grande dans les procédés de reproduction. Ils n'ont guère d'autres caractères que de ne pouvoir rentrer dans les groupes supérieurs et d'être des organismes très imparfaits.

Plus haut, nous trouvons les annelés et les mollusques, chez qui les tissus et les organes se spécialisent, surtout à l'avantage de la vie de relation, chez les an-

nelés, spécialement au bénéfice de la vie nutritive, chez les mollusques. Des rudiments de système osseux apparaissent même chez les céphalopodes et les rapprochent des vertébrés inférieurs, des poissons cartilagineux. A partir de cet échelon jusqu'au plus élevé des primates, la gradation est tellement marquée, on voit si bien de nouveaux caractères s'ajouter successivement sur un plan primordial commun à tout l'embranchement, que l'on ne peut nier ici un ordre vraiment naturel. Les faits transitoires, les traits-d'union organiques abondent.

La mâchoire supérieure des poissons plectognathes se soude au crâne ou s'engiène avec lui, comme chez les vertébrés hiérarchiquement plus élevés. Entre le cœur biloculaire des poissons et le cœur des mammifères se place le cœur à trois loges des chéloniens, etc. ; la coalescence des ganglions nerveux centraux s'effectue graduellement du poisson au mammifère : citons enfin les marsupiaux, les monotrèmes, qui, par l'imperfection des centres nerveux, l'absence de placenta, le cloaque, relient les mammifères aux vertébrés inférieurs.

C'est donc bien sur des faits que s'est fondé Lamarck, en écrivant : « que tous les organes spéciaux se simplifient progressivement de classe en classe, s'altèrent, s'appauvrissent et s'atténuent peu à peu en descendant l'échelle zoologique, qu'ils perdent leur concentration locale, s'ils sont de première importance, et qu'ils finissent par s'anéantir complètement et définitivement avant d'avoir atteint l'extrémité opposée de la chaîne » (Philosophie zoologique, t. I, p. 131-132).

Notons bien, que, pour ce grand naturaliste, la série n'était unique et linéaire que pour les masses principales, autour desquelles les espèces disséminées formaient des ramifications.

Si maintenant, laissant le règne organique actuel, nous fouillons les couches de l'écorce terrestre ; si, em-

])rassaiit cVun coup d'œil général l'ensemble des espèces fossiles, nous demandons à la paléontologie quel est l'âge relatif des types organisés; là encore, en dépit d'innombrables lacunes, que comblent peu à peu les découvertes nouvelles, nous verrons, dans l'ensemble, la loi de développement progressif recevoir une confirmation nouvelle.

L'énorme rhizopode du Canada (Eozoon Canadense), gélatineux, sarcodique, au dernier degré de l'échelle animale, se montre, même dans les terrains métamorphiques anciens, longtemps, bien longtemps avant l'apparition des mollusques, jadis considérés comme les aînés du monde organique. Puis la paléontologie nous fait voir à l'étage silurien, presque simultanément, car elle n'a pu encore renouer les anneaux de la chaîne, des polypiers, des annélides, des mollusques surtout, quelques crustacés, quelques poissons placoïdes; puis apparaissent les reptiles (étage dévonien); plus tardivement encore les oiseaux (terrains triasiques), et, seulement dans les terrains tertiaires, les plus parfaits des vertébrés, les mammifères; en dernier lieu, les singes et l'homme.

Que les divers eml)ranchements zoologiques n'aient pas toujours marché en progressant à travers la série des périodes géologiques; que les plus parfaits des mollusques, les céphalopodes, apparaissent en genres nombreux à l'étage silurien, etc., cela peut tenir en partie à un mouvement rétrograde, frappant certaines formes, en partie à ce que tous les débris organiques ne se prêtent pas également bien à la conservation dans des milieux divers; cela tient certainement et par dessus tout à l'imperfection de la paléontologie, et ne saurait infirmer les grands faits d'importance caj)itale, que nous avons cités.

Ce que fait la paléontologie pour le monde organique tout entier, l'embryologie comparée le fait pour les espèces organiques contemporaines, mais avec une préci-

sien plus grande. Grâce à elle, nous assistons à la formation graduelle, auxmétamorphoses. aux développements des subdivisions. Elle nous apprend, que les êtres organisés diffèrent d'autant moins que l'on remonte plus près de leur origine, que la presque totalité des espèces animales, par exemple, dérive d'une cellule ovulaire simple, contenant noyau, nucléole, et sensiblement identique dans tout le règne; que, tout au début de l'évolution, l'œuf qui donnera naissance à un taret, ne diffère pas extrêmement de celui qui engendrera un homme.

Chez tous les animaux, l'œuf se segmente d'après un mode semblable, chez tous il se forme un blastoderme. A partir de ce moment, vertébrés et invertébrés se distinguent déjà, et c'est là, certes, une preuve que l'embranchement des vertébrés répond bien à une division naturelle. Chez tous les vertébrés, en effet, cellules et granulations intra-ovulaires s'accumulent en un point et dessinent une aire germinative où s'accuse la ligne primitive; indiquant la place des centres nerveux céphaliques et rachidiens. Puis les classes de l'embranchement se spécialisent. Chez les mammifères, la paroi de la cellule ovulaire (membrane vitelline) s'entoure d'une sorte de blanc et semble se plisser pour donner naissance à des prolongements externes, placentaires, destinés à greffer l'embryon sur la mère, etc.

Décrire, même grossièrement, les phases embryologiques suivantes chezlesmammifères, serait impossible, sans sortir de notre cadre: mais nous y restons, en nous bornant à remarquer, que le développement embryonnaire du mammifère supérieur reproduit transitoirement un bon nombre de caractères organiques permanents chez les vertébrés inférieurs.

Nous pouvons noter, par exemple, que le cœur de l'embryon humain est d'abord à deux cavités seulement, comme chez les poissons, qu'un peu plus tard la circulation et la conformation cardiaques rappellent la structure qui persiste chez les reptiles; qu'au second

mois de la vie intra-utérine, Vliomo sapiens, si porté plus tard à s'admirer comme un dieu, est orné d'une queue fortement développée, mais bientôt résorbée, ainsi qu'il arrive chez les têtards. Si maintenant nous suivons révolution des centres nerveux encéphaliques, nous les voyons, chez l'homme, passer successivement par des phases assez analogues à ce qui, chez les classes inférieures des vertébrés, est l'état définitif. C'est seulement grâce à cette évolution, si humble et si graduée, que le cerveau humain se complique suffisamment pour que les métaphysiciens y croient devoir loger une âme. Sans doute, il n'y a point parité absolue, mais l'analogie est assez grande pour que Serres ait pu réduire l'ensemble des évolutions embryologiques du cerveau, chez le mammifère supérieur, à quatre périodes formant série et rappelant successivement les lobes cérébraux des poissons, puis ceux des reptiles, puis les hémisphères des oiseaux, enfin les centres nerveux complexes des mammifères.

Le coup d'œil rapide que nous venons de jeter, d'une part sur l'ensemble du monde organisé dans l'espace et dans le temps, d'autre part sur les périodes évolutives des espèces vivantes, nous permet déjà de formuler quelques propositions générales très importantes, incontestables; car l'hypothèse et l'induction n'y trouvent guère de place : ce sont de pures constatations de fait.

En elîet, la taxinomie des règnes organiques, la paléontologie, l'embryologie nous disent unanimement, que les diverses formes stables des êtres organisés ainsi que les phases transitoires par lesquelles passent les individus vivants, isolements considérés, peuvent également s'échelonner entre deux termes extrêmes.

A l'échelon le plus inférieur, au point de départ, nous trouvons soit une cellule simple, soit moins encore

peut-être, une substance coloïde, sarcodique, amibique; à l'autre extrémité, au sommet de la série, nous voyons des êtres très complexes, formés histologiquement d'éléments, de tissus multiples et divers, constituant par leur groupement des organes affectés chacun à des fonctions spéciales.

En résumé, en bas, simplicité dans l'organisation, indécision dans la forme, confusion dans les fonctions; en haut, complexité des tissus, spécialisation organique et physiologique. Les termes extrêmes étant reliés chez l'individu par une série ininterrompue de phases graduées, tandis que, dans l'ensemble du monde organisé, existent encore de nombreuses lacunes, dont certaines sont à peu près comblées par la paléontologie. Néanmoins, même avec ces lacunes, assez de fragments importants de l'ensemble subsistent, par exemple, l'embranchement si naturel des vertébrés, pour que l'on soit obligé d'admettre, à titre de loi générale, la gradation dans les formes et dans les êtres.

Il ne saurait être question, dans un exposé sommaire, de vérifier cette loi primordiale en retraçant la gradation ou la dégradation de tous les appareils organiques, de toutes les fonctions dans le règne organique le mieux coordonné, le règne animal ; mais il est indispensable d'examiner à ce point de vue une des fonctions les plus importantes, celle qui assure la durée du règne et a servi de base à toutes les définitions de l'espèce, la génération.

En prenant comme type supérieur les plus complets des vertébrés, les mammifères, pour terme inférieur les radiaires. les polypes, les infusoiresles plus simples, on voit aussitôt, que le mode de reproduction le plus parfait est la génération bisexuée avec accouplement, c'est-à-dire la séparation des sexes sur des individus distincts. Aux étages inférieurs de l'embranchement vertébré, nous voyons la bisexualité persévérer, mais l'accouplement n'est plus nécessaire (reptiles, poissons). Si

nous sortons de l'embranchement vertébré, des tendances à la confusion se montrent déjà, par exemple dans l'hermaphrodisme de certains mollusques, etc.

Plus bas encore dans la série des êtres, nous constatons des tendances à la génération par bourgeonnement, dans les faits de reproduction ovipare sans concours inàle observés chez les abeilles pas le curéDzierzon, puis par J. Mûller. Dans ce cas particulier de parthénogenèse (Lucina sine concuhitu), la génération solitaire ne donnant que des mâles, l'intervention d'un progéniteur de sexe masculin devient nécessaire pour la propagation indéfinie, d'autant plus qu'au Ijout de quelques pontes la faculté parthénogénétique s'éteint.

Mais des faits analogues ont été observés chez plusieurs' lépidoptères et des femelles ont ainsi été produites :

M. Garlier a obtenu par parthénogenèse trois générations du Liparis dispar. La dernière ponte, n'ayant donné que des mâles, mit fin à l'expérience.

En 1852, M, Leukart a constaté, de visu, la formation de vrais œufs, sans concours mâle, dans les ovaires du Solenobia Lichenella.

On sait, depuis les observations de Bonnet, que les pucerons peuvent donner ainsi, par génération solitaire, une série de générations, à laquelle le froid de l'automne met un terme, en provoquant l'apparition de la bisexualité et la nécessité de la fécondation. Mais c'est là une pure affaire de température.

Dans une chamjjre chaude, Kyljer a obtenu, chez les pucerons, des conceptions virginales, immaculées, et des générations vivipares pendant quatre ans. Le froid seul, en atténuant l'énergie reproductive, fait reparaître les sexes et l'oviparité.

Selon M. de Quatrefages, les pucerons, virginalement enfantés, proviendraient de petites masses granuleuses apparaissant, comme les œufs, dans l'ovaire, mais où Ion ne pourrait observer ni un vrai vitellus, ni une

vraie vésicule germinative. Ce serait un simple bourgeonnement interne.

Descendons encore plus bas dans l'échelle des êtres, et nous trouvons la reproduction par bourgeonnement, par lissiparité; tantôt seule, comme chez beaucoup d"infusoires, tantôt associée, chez le même être, avec l'oviparité et la génération sexuée. Ainsi certd;ins Planaires, certaines Nais (annelés) se divisent spontanément en deux moitiés, dont chacune reproduit ainsi la tête ou la queue qui lui manque. Puis au bout de quelques générations apparaissent les sexes et l'oviparité. Chez certains annélides (Myrianes et Syllis), cinq à six individus naissent ainsi entre le premier et le dernier anneau du parent et restent reïfés par un intestin commun.

Quelques espèces expulsent dans une même ponte des germes pouvant se développer seuls et d'autres qui ont besoin de fécondation.

L'hydre se reproduirait à la fois par bourgeonnement et par des œufs ciliés, apparaissant en un point quelconque du corps.

Tout à fait sur la limite inférieure du règne animal, nous trouvons des infusoires, chez cfui l'oviparité est problématique ou du moins très exceptionnelle. Le procédé ordinaire de reproduction est la division spontanée, et les prétendus organes reproducteurs, observés par M. Balbiani, se divisent comme le reste de l'individu. Bien plus, Kœlliker dit avoir observé le phénomène inverse, la conjugaison, la fusion de deux ou de plusieurs individus en un seul.

Examinons maintenant et toujours à grands traits, les produits de tous ces modes de génération.

Immédiatement nous remarquons une gradation analogue à celle, que nous venons de noter. En haut, régularité, perfection ; en bas, irrégularité, confusion.

Chez les mammifères supérieurs, gestation placentaire, très grande rapidité dans la succession des phases

embryologiques, naissance d'un'petit pourvu de tous ses organes, qui se développent simplement jusqu'à l'âge adulte.

Chez les mammifères marsupiaux, l'imperfection se montre déjà et la parturition prématurée devient la règle.

Chez les oiseaux, plus de placenta, de viviparité, mais à cela près le petit est complet comme celui des mammifères.

Dans la classe des reptiles, nous voyons poindre, ce qui est la règle chez beaucoup d'annelés, les métamorphoses. Ainsi chez les grenouilles, le jeune est pendant un temps un demi-embryon, sous la peau duquel est englobée une portion du vitellus aux dépens de laquelle il grandit : mais il grandit en se transformant. Tout le monde connaît les transformations du têtard, d'abord poisson, herl)ivore, à respiration branchiale, et devenant ensuite batracien, Carnivore à respiration pulmonaire ; ce. pendant que sa queue se résorbe et que ses quatre membres poussent à la manière des bras et des jambes chez l'embryon humain.

Certains poissons passent aussi par des métamorphoses (ammocœte, larve de la lamproie), mais ces transformations se succèdent bien plus complètes, chez les annelés, chez les myriapodes et les insectes, les insectes ailés surtout, où s'observent constamment les stades si connues de la larve, de la chrysalide et de Tadulte complet, pourvu d'appareils reproducteurs.

Plus nous descendons, plus les phases du développement s'accusent, et nous arrivons même à des formes intermédiaires, pouvant se reproduire sans concours sexuel, à la production de générations multiples, issues d'un œuf unique, à ce que M. de Quatrefages appelle généagénèse. Ces curieux phénomènes de génération alternante tout à fait exceptionnels chez les annelés supérieurs, où on ne les a encore observés que chezune espèce d'insecte (puceron) et une espèce de crustacé (daphné),

deviennent très communs chez les annelés inférieurs, chez les molluscoïdes et chez les radiés. Nous ne pouvons que signaler ici ces faits si curieux, que M. Van Beneden a si bien décrits {De la Perpétuation des espèces dans les rangs inférieurs du règne animal), notamment chez le distome parasite, dont l'œuf, semblable à un infusoire cilié, donne naissance à un étui progéniteur (sporocyste), vomissant des milliers d'enfants. Ceux-ci dévorent leur hôte et deviennent des espèces de têtards (cercaires), qui s'enkystent chez un nouvel hôte à l'état de chrysalides, lesquelles redeviennent enfin distomes sexués et pondent desmilliers d'œufs, généralement dans l'estomac d'un troisième hôte.

En résumé, relativement à la ressemblance directe qui existe entre parents et jeunes, relativement aussi à la rapidité des transformations, aux stases des métamorphoses, nous voyons la confusion, la disparité s'accuser d'autant plus que l'on examine des êtres plus inférieurs, et cette confusion s'observe très accentuée, même entre les individus, les genres et espèces d'un même groupe.

Ces grandes données générales posées, nous pouvons maintenant aborder la question de l'espèce, peser et critiquer les définitions qui en ont été données, voir comment dans la pratique les naturalistes déterminent les espèces, s'il naît des espèces nouvelles, et enfin, groupant tous les faits, tous les arguments, décider quelle doctrine présente le plus de probabilité, celle de la mutabilité ou celle de la fixité des types organiques.

Qui dit vie, dit mouvement incessant, perpétuel travail d'agrégation et de désagrégation dans la trame des organes, et par contre-coup modification plus ou moins visible des formes générales. Aussi la classification des êtres organisés est-elle difficile et toujours imparfaite.

Les grands groupes, les divisions primaires se peuvent circonscrire assez facilement, car leur caractéristique repose sur les traits généraux de l'organisation, par exemple la présence ou l'absence du système nerveux, la présence ou l'absence d'une colonne vertébrale, faits fondamentaux, supportant tous les caractères particuliers, comme le tronc d'un arbre en soutient les branches. Déjà cependant règne un certain arbitraire, car ces groupes eux-mêmes se touchent, s'engrènent, se pénètrent.

Veut-on subdiviser, descendre des embranchements aux classes, aux ordres, aux familles, aux genres, les coupes deviennent de moins en moins sûres, les nuances de plus en plus multiples ; c'est que les caractéristiques sont de plus en plus secondaires.

Aussi voyons-nous la déliniton de l'espèce, formulée pour la première fois avec précision par Tournefort, se modifier sans cesse jusqu'à nos jours et, chose toute naturelle, devenir de Linnée à Is. G. Saint-Hilaire et à G. Vogt de moins en moins nette, à mesure que s'enrichit la science.

Pour Linnée, nul embarras, le monde organique se subdivise hiérarchiquement comme un royaume bien administré :

Classis, ordo, genus, species, varietas

Regnuni, provincia, torritorium, parœcia, pagii.s.

Les types vivants sont les descendants directs des habitants de l'Eden et des passagers de l'Arche, ni plus ni moins nombreux, et semblables à leurs ancêtres, comme les épreuves d'une bonne gravure se ressemblent entre elles.

Même assurance chez Laurent de Jussieu, aux yeux (le qui chaque individu vivant représente intégralement toute l'espèce passée, présente et future.

Bufîon, d'abord partisan de la fixité. Unit par se rallier à l'idée de la variabilité, mais limitée aux touches

accessoires. Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, après avoir défendu d'al^ord la doctrine de la fixité des formes, proclament ensuite la variabilité illimitée. C'est en sens inverse, que se modifia l'opinion de Guvier; mais on sait que dans ces questions de doctrine, qui touchent à tant de choses, ce grand naturaliste obéissait parfois à des mobiles extrascientifiques.

Is. G. Saint-Hilaire n'admet plus la transmission permanente et régulière des formes spécifiques que conditionnellement : « L'espèce, dit-il, est une collection ou une suite d'individus caractérisés par un ensemble de traits distinctifs, dont la transmission est régulière et indéfinie dans Vovclre actuel des choses. »

Pour Flourens, la ressemblance ou la dissemblance ne sont plus qu'accessoires, et le seul vrai caractère spécifique, c'est la fécondité continue. « L'espèce est la succession des individus, qui se reproduisent et se perpétuent, et son caractère essentiel est la fécondité, qui se perpétue, par opposition à celui du genre, qui est la fécondité bornée. »

Ces deux dernières définitions n'excluent point la doctrine de la mutalfilité des formes.

M. G.Yogt a voulu comprendre dans sa définition les générations alternantes : « L'espèce est, selon lui, la réunion de tous les individus qui tirent leur origine des mêmes parents et qui redeviennent par eux-mêmes ou par leurs descendants seniblaUes à leurs 2)reniiers ancêtres. » Mauvaise définition, car elle comporte des sens divers. Que faut-il entendre jyav mêmes jmrents, j/remiers ancêtres? La définition peut, au gré de chacun, ou s'appliquer à la famille naturelle seulement, ou trancher le problême des origines.

Multiplier indéfiniment les définitions de respèce,"serait très facile, car chaque naturaliste, trouvant incomplètes ou inexactes les définitions de ses devanciers, s'est cru obligé de donner la sienne, ce qui n'a pas peu contribué à obscurcir un problème naturellement peu clair.

Les quelques citatious que nous venons de faire, mettent suffisamment en relief les soi-disant caractères spécifiques, qui sont la fécondité, la reproduction indéfinie et la constante similitude des formes engendrées.

Chaque naturaliste est porté à accorder la prééminence à l'un ou à l'autre de ces deux caractères ; mais tous deux sont indispensables, si l'on veut donner à la définition quelque peu de précision. Dans la pratique, le caractère de la similitude des formes a naturellement primé l'autre et servi à déterminer la plupart des 260,000 ou 280,000 espèces peuplant le globe. Gomment, en efifet, classer des êtres qui ne se ressemblent pas? Comment étudier suffisamment la fécondation, la reproduction de chacun des types actuels, en essayer l'hybridation? Quant aux types éteints, paléontologiques, il n'est pas évidemment d'autres caractères que ceux de la forme.

On a donc commencé par déterminer les espèces à peu près uniquement d'après des particularités tirées de la forme, de la couleur, de la taille; et, la population vivante du globe étant ainsi dénombrée tant bien que mal, on a soumis quelques types seulement à l'influence de milieux divers, de croisements hybrides, et, sur cette base si étroite, on a construit des dogmes scientifiques, magistralement formulés, qui sont devenus articles de foi. Or, que de différences dans la forme chez le même individu aux divers âges de sa vie, que de différences suivant les sexes, là où les sexes sont séparés ! Ainsi le test àuLùnnœîis ovalis passe successivement par cinq formes transitoires, et les quatre premières sont considérées comme spécifiques chez d'autres mollusques (Dumortier). Douze formes transitoires du genre vorticelle (insecte) avaient donné naissance à douze espèces et à six genres (Ehrenberg).

A quel moment de sa vie un être organisé peut-il être décrit comme typique? Chez les mammifères et tous les êtres haut gradués dans la classification, on peut choisir

comme typique le milieu de la vie, l'âge adulte. Mais chez les animaux à métamorphoses, la difficulté est grande. Certaines larves se reproduisent, certaines formes finales sont beaucoup moins parfaites que les formes dites larvées. Ainsi la larve de la balane est libre, mobile, ressemblant à la larve de certains crustacés (cy clope, cypris) ; puis elle se fixe à un rocher, s'entoure d'un rempart calcaire, perd les organes de la locomotion, ceux de la vision, et cependant n'acquiert qu'alors des organes reproducteurs. (V. M. de Quatrefages, Métamorplioses .) Que faire des abeilles cirières, des fourmis ouvrières ?

Ces différences sexuelles sont parfois énormes, surtout chez les articulés. Chez les insectes, les différences sexuelles des antennes ont fait maintes fois placer dans des espèces, et même dans des genres différents, le mâle et la femelle. Il suffira de citer le ver luisant, femelle aptère, vermiforme, d'un coléoptère ailé ; le cochleoctonus, plus de cent fois plus gros que son mâle, le drilus, dont il diffère tellement par la forme et les mœurs, que l'on en avait fait deux genres. Dans le groupe des Lernées, les mâles ne ressemblent plus en rien à leurs femelles, qui sont plusieurs centaines de fois plus grosses. (Is. G. Saint-Hilaire, ///s^. nat. générale.)

Dans une excellente monographie insérée dans le Dictionnaire universel de l'Histoire naturelle *, Gérard, passant successivement en revue les divers groupes du règne animal et végétal, remarque, avec une grande justesse, combien sont accessoires la plupart des signes spécifiques, surtout dans les genres nombreux, bien naturels. Ce sont presque toujours ou des différences de taille, de coloration ou de minimes particularités moins importantes que celles dépendant de l'âge, du sexe, que les variations imputables à l'influence des milieux ou à des causes indéterminées encore.

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