‹ Science et matérialismeChapitre 31 sur 35 · I. 0. FEUILLET ET M. DE CAMORS · texte numérisé non relu

I. 0. FEUILLET ET M. DE CAMORS

Chaque écrivain se crée un monde idéal à sa taille : celui de Shakespeare, celui de Balzac, sont grands comme l'humanité ; celui au sein duquel se complaît M. Feuillet est beaucoup moins vaste.

Les femmes y sont toutes musquées et fardés, comtesses, vicomtesses, au moins actrices. Poupées sans cervelle, ne sachant que faire de leur vie, de leur fortune, de leur minces facultés ; le matin, hantant Saint- Thomas d'Aquin, muguettant tout le jour, le soir flirtant aux Italiens, ou faisant l'amour dans leur boudoir, à moins qu'elles ne défilent en grand déshabillé dans un salon aristocratique ou officiel.

Les hommes, très remarquables par leur maintien correctement élégant et le grand art de leur tailleur, tuent le temps comme ils peuvent, intriguant, ayant des duels, séduisant de leur mieux, épousant parfois

les femelles absurdes, dont nous avons parlé plus haut.

Mais avant tout, et c'est de rigueur, tout cela est grand seigneur, de bon aloi ou de clinquant ; tout cela est riche ou le devient promptement par hérédité, mariage ou agiotage : tout cela a des manières d'une exquise élégance. Le grand souci de- M. Feuillet paraît être de ne point s'encanailler. Tout ce qui ne s'habille pas chez Worth ou chez Humann ne saurait trouver place dans sa galerie ; et il semble que, pour lui, l'humanité se compose seulement de quelques milliers de fainéants blasés, étiolés et inutiles.

Dans le monde de M. Feuillet, pas ou très peu de place pour l'honnête homme inélégant, qui se dévoue au progrès social ; pour le savant mal vêtu, amoureux de la vérité, osant la découvrir et la défendre sans souci des horions ; pour le travailleur de l'atelier ou de la chaumière, portant sur ses robustes épaules tout l'édifice social. Non, des grands seigneurs, rien que des grands seigneurs avec des valets qui brossent leurs habits et étrillent leurs chevaux. Quelquefois il nous montre un instant, sur une route poudreuse, par pur besoin de contraste, quelques paysans respirant le soir sur la porte de leurs ciienils. Ils sont là muets, immobiles, inertes, « ruminant dans les ténèbres, pareils à des animaux fatigués. » Que leurs formes sont lourdes ! Leurs membres sont déjetés par le travail. Qu'il sont laids, et sales, et mal vêtus ! Fi ! L'horreur.

Si M, O. Feuillet se bornait à peindre aux pâles couleurs du pastel, mais avec un talent que l'on ne peut nier, tout ce monde écervelé et parasite ; à nous décrire, à flots d'encre, les phases multiples de la chasse à la duchesse : à nous enseigner comment on lève cette fine proie, comment on la traque, comment on sonne l'hallali, quelles sont les joies du chasseur, les angoisses et les voluptés du gibier ; nous nous garderions bien de nous en occuper : c'est affaire entre lui et

'h)S SCIENCE ET MATÉRIALISME.

les amateurs de filii^'raiip inutile. Tant pis pour Tartistf habile seulement à poindre ce qui no vaut pas la peine dVtre peint.

Mais voici rpie ce styliste coquet, las à la fin de cultiver l'art par lart, s'érifre en prédicateur de morale évanjïélique, en champion de Dieu même, et, sans sortir du nuage de poudre de riz où il aime à respirer, h^ voilà qui crie à la rescousse et prétend transpercer 1(^ matérialisme avec une épingle à cheveux. P^trangc chose en ce temps d'anarchie morale, assez fertile pourtant en étrangetés, que cette alliance h\i)ride de galanterie et de religion, de sport et de spiritualisme, de Cokl cream et d'eau bénite !

Déj<à Sibylle avait, sans succès, tenté d'écraser rhydre : M. de Cmnora revient à la charge. ]Mais il y a progrès. Dans Sibylle, le matérialiste était néanmoins honnête homme. Il y avait làuncertaindocteur, amant de la science, assez bien dessiné, sauf qu'il mourait à la lin des duretés d'une élégante catin : ce qui n'est gTière dans la nature: les savants du matérialisme ayant généralement le cœur plus solidement accroché dans la poitrine. Mais depuis, M. O. Feuillet a réfléchi, et, tout en reconnaissant « qu'il y a des hommes profondément imbus du dogme matérialiste et qui comptent parmi les plus honnêtes gens de leur temps, » il a découvert, qu'ils sont simidement inconséquents. « Ce fait incontestable doit être attribué aux individus et non à la doctrine. »

C'est qu'il y a, « dans le mal comme dans le bien, des hommes qui ne i)ratiquent pas. »

11 est donc bien avéré, pour ^NI. Feuillet, que le vrai matérialiste, c'est M. de Camors.

Naturellement, chez M. de Camors, comme chez tous les héros sortis du cei'veau do M. O. Feuillet, se ti-ou-

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vont réunis hi beauté, la jeunesse, l'esprit, l'élégance surtout. M. de Camors ol)éit à un code, que son père, grand homme de la même espèce, a pris soin de lui rédiger, avant d'envoyer au plafond les débris de sa cervelle Aide. Ce père, matérialiste comme son fils et coffuin comme lui, deux qualités logiquement unies selon M. Feuillet, s'est suicidé dans un accès de spleen. Avant de mourir, il a formulé pour son fils l'idéal suivant: « Etre aimé des femmes, être craint des hommes, être impassible comme un Dieu devant les larmes des unes et le sang des autres, finir dans une tempête : voilà la destinée que j'ai manc|uée et que je vous lègue. »

^I. de Camors fils adopte avec enthousiasme ces nobles conseils. Pour lui, Thumanité est composée d'actionnaires à tondre. Il commence par être membre du Jockey-Club, débauché, homme à l)onnes fortunes, homme du meilleur monde.

Puis il séduit en un clind'œil la femme d'un honnête homme, qui a été son meilleur ami : après quoi, il l'insulte grossièrement et elle en meurt.

Il accepte les bienfaits de M. de Campvallon, vieux général, membre du Corps législatif, aussi sot que riche ; après quoi il lui prend sa jeune femme, dont nous l'eparlerons plus loin.

Par une série de mesquines intrigues et de basses manœuvres, il se fait, avec l'aide de l'administration, envoyer à la Chambre, se réservant d'ailleurs de trahir en temps opportun le pouvoir qui l'a choisi.

Pour être agréable à M'"« de Campvallon, sa digne maîtresse, et mieux duper le vieux Campvallon, il épouse sans sourciller M^^'- de Tècle. que lui a élevée à la brochette M'^^ ^q Tècle, une douairière encore jeune, éprise du haut mérite de notre homme et probablement de la coupe exquise de son habit. M"^^*^ de Tècle ne voulant pas épouser pour son compte, cède par délégation son amour à sa fille, qui est épousée, trompée d'avance, et aussitôt abandonnée.

'l(J(J SGEXCE ET MATÉRALSME.

Mais le vieux Gampvallon découvre l'adultère de sa chère femme : il en meurt subitement; et M. de Camors, qui n'a pas même le courage de sa bassesse, tombe dans une mélancolie profonde, puis succombe à une hépatite chronique, sans avoir un seul acte utile à se reprocher.

Et maintenant, veut-on savoir pourquoi ce drôle, blasé, corrompu, d'un égoisme féroce, a vécu ainsi, étranger à tout ce qui est grand, à tout ce qui est noble, à tout ce C[ui donne quelque prix à la vie? M. Feuillet n'en fait pas mystère : c'est simplement parce qu'il était matérialiste ; car sans cela nous aurions vu fleurir en lui un bouquet de vertus. « Ou un Dieu, » dit M. Feuillet, « ou pas de principe ; » et ailleurs : « La morale séparée de la religion n'est rien. »

Nous négligeons cette banalité mille fois réfutée, pour passer en revue les partners de M. de Camors, tous spiritualistes, ceux-là, à des degrés divers, et qui vont sans doute nous édifier.

ni.

A tout seigneur tout honneur. Voici d'abord la belle M"^*^ Charlotte de Campvallon. Elle commence par nous taire sa profession de foi. Elle croit en Dieu et même à l'Evangile. De plus, « elle aimerait mieux profaner un autel que sa personne. »

N'avîint pas réussi à épouser M. de Camors, pour qui elle se sent faite, elle change immédiatement son plan de campagne avec une rapidité qui fait honneur à l'élasticité de ses principes, et se vend par contrat de mariage au vieux Campvallon. Puis, une fois mariée, son unique souci est de séduire le vertueux Camors, et tout deux trompent à qui mieux mieux leur vieux bienfaiteur, qui a la sottise d'en mourir. Auparavant, cette noble personne a forcé son amant à se marier. Que voulez-vous ? il s'agissait d'apaiser les soupçons du vieux

barbon. Plus tard, elle conseille tranquillement à Camors d'assassiner sa femme. C'est une personne accomplie et un type, qui fait bien de l'honneur au spiritualisme. Passons.

Voici M^ue de la Roche- Jugon. Celle-ci, non seulement est spiritualiste, elle est même fervente chrétienne. Elle vit à l'église, ne lit guère que le Syllabus, ne reçoit chez elle que des ecclésiastiques de choix. Je la soupçonne d'avoir payé au moins un zouave pontitical. Certainement elle coud des béguins pour les petits Chinois.

Convoitant ardemment les millions du vieux Cam})vallon, sans doute pour les dépenser en œuvres pieuses, elle tâche d'abord de séduire le bonhomme ; puis, le vieux soudard ayant commis l'énorme sottise d'épouser la fringante Charlotte, M'^^e de la Roche-Jugon change aussitôt ses batteries, cajole la jeune femme qu'elle exècre. C'est tout simple : elle pense que le vieil imbécile ne peut vivre longtemps, que sa veuve sera immensément riche, et elle espère la marier à son rejeton, le jeune la Roche-Jugon. Puis, la liaison de Camors et de la belle Charlotte ayant anéanti ses plans, elle se venge de son mieux par des dénonciations et des lettres anonymes. Encore un type bien honorable pour le spiritualisme.

A l'exception de la femme et de la belle-mère de Camors, qui sont seulement insignifiantes, les personnages secondaires du roman peuvent presque tous tendre la main à M^^e de la Roche-Jugon. C'est un vieux baron Tonnelier, ancien révolutionnaire, parvenu à la pairie et convaincu dès lors, que « personne ne doit plus ni marcher, ni parler, ni écrire, ni grandir; cela le dérange.... Si ce vieillard eût rencontré la Liberté, sa mère, au coin d'un bois, il l'eût étranglée. » Ce sont M^^^ Bacquière et Van Cuyp, très pieusement élevées sans doute, car ce sont les filles de la trois fois sainte dame de la Roche- Jugon. Ces dames charment leurs loisirs en buvant du

Champagne, parlant argot, imitant les acteiu^. M. O. Feuillet parait craindre, que leur conduite conjugale ne soit pas parfaitement régulière. Nous partageons ces craintes. Mais de tous ces personnageSj lequel est donc le plus immonde ?

Est-ce à dire qu'il ny ait pas dans l'humanité d'êtres analogues au Camors de M. O. Feuillet ? Malheureusement il y en a trop. Dans tous les temps et dans tous les pays, il y a et il y a eu des Camors : mais ce n'est pas parmi les adeptes de lécole matéraliste moderne qu'il les faut chercher. Ceux-ci arborent franchement leur drapeau, et il pleut sur eux des coups, des injures et des anathèmes ; tandis que les Camors ont besoin, pour se gaudir et s'épanouir, d'une bienfaisante rosée d'honneurs, du terreau liien gras des sinécures. Aussi leurs opinions philosophiques ne sont connues que d'euxmêmes et de M. O. Feuillet. A Constantinople, ils défendraient le Coran ; à Rome, rimmaculée-Conception ; à Paris, en cherchant bien, on en trouverait peut-être parmi les marguilliers. Je n'ai pas eu l'honneur de connaitre M. de Camors de son vivant ; mais je suis bien certain, que, dans sa vie publique, il était toujours du côté des dogmes pieux.

Sans doute, il y a dans toutes les écoles philosophiques des cœurs honnêtes, des esprits sincères; mais nous croyons pouvoir assurer à M. O. Feuillet, que si, en sa qualité de bon chrétien, il aime les trois vertus théologales, il les trouvera souvent parmi les matérialistes, qui, en dépit des horions et des injures, défendent hardiment ce qu'ils pensent être la vérité. Ceux-là croient, avec Schopenhauer, que « la question de savoir si une philosophie est athée, paraît à un philosophe aussi étrange que peut l'être pour un mathématicien la question de savoir si un triangle est vert pu rouge. »

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Convaincus que ce que Ion doit aimer avant tout. c"est ia vérité, ils ont foi dans leur œuvre, ils es^jèrent dans l'avenir, et. pleins de charité pour les bipèdes ruminants que dédaignent les Camors, ils voudraient les appeler aux jouissances de la pensée.

Ceux-là, tout en répudiant la métaphysique, ne sont nullement dépourvus de morale. Ils aiment tout ce qui est bon, tout ce qui est utile, c'est-à-dire tout ce qui peut contribuer au plein et intégral développement physique, moral et intellectuel de l'homme individuel et collectif.

Enfin, M. 0. Feuillet, insulte pour insulte, ils préfèrent à vos prétendus portraits, à l'aristocratique senteur de vos sermons galants, les projectiles coprolithiques que leur lancent incessamment les vénérables catapultes de la presse cléricale. Permettez-leur de vous dire, monsieur, qu'en croyant peindre le matérialiste moderne, vous avez simplement peint une des innombrables variétés du genre Gredin, si connu de quiconque a quelque peu étudié l'histoire naturelle de l'homme.

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