‹ Science et matérialismeChapitre 6 sur 35 · LE MÉCANISME DE LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LE MÉCANISME DE LA PENSÉE

Quoi ? que le plaisir ne soit autre cliosc que le ballet des esprits ?

B. Pascal.

Depuis un quart de siècle environ, une grande révolution s'effectue lentement dans le domaine de la jDensée ; c'est une graduelle rénovation des doctrines, une pénétratioii incessante de l'esprit scientifique dans le champ de la~philosophie. Après avoir été bien longtemps la servante à tout faire de la Théologie, cette personnalité fort abstraite, qu'on appelle la Philosophie, s'était quelque peu émancipée, au moins en apparence, et s'était vengée de son esclavage, en s'asservissant la Science. Voici qu'à son tour, cette dernière venue vise à s'emparer du pouvoir ; c'est dans la république philosophique, ce qu'on appelle, en politique, l'accession des nouvelles couches sociales. Le district psychologique surtout a été profondément bouleversé par l'intrusion brutale des nouveaux éléments. La situation du moi éclectique, de to ego^ comme on disait parfois au beau temps de Cousin, est devenu fort tragique. Ce qui est en péril, c'est l'existence même de cet impalpable personnage, qui charmait ses loisirs en se scrutant luimême, se croyant détaché des organes au-dessus lesquels il planait, comme un ballon captif. En dépit du dédain, quelque peu affecté, affiché par nombre d'esti-

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niables professeurs de philosophie pour les sciences biologiques, qu'ils connaissent fort peu, ne les ayant guère fréquentées, les jFaits. peiiurbateurs s'infiltr ent peu à peu dans le département suprasensible. Pas à pas, prosaïquement, coninie une marée niontante, la biologie sa^le vieil édifice pyschologique ; tantôt elle détruit, d'un souffle, de vénérables facultés irréductibles, minutieusement décrites dans les traités classiques, tantôt elles les rattache, une à une, par des liens indestructibles aux jDropriétés de la substance^ nerveuse. Sans doute, c^ns le détail, le travail des reconstructions est •bien imparfait encore; mais déjà les assises de la psychologie future sont construites et fortement cimentées : on ne les ébranlera pas.

Rien que pour énumérer les faits d'observation, établissant sans ambages l'asservissement absolu delà -pensée, de la Psyché hellénique, aux çellules nerveuses, il faudrait un volume, et ce travail a été fait tant de fois, qu'il serait superflu de le recommencer ici. Dans ce petit écrit, nous nous bornerons seulement à esquisser rapidement le côté physiologique, tout à fait intime, de la vie consciente, ce qu'on peut, à bon droit, appeler le mécanisme de la pensée.

Aujourd'hui, tout le monde sait que l'antique abîme entre la matière organisée et vivante, d'une part, la matière inorganisée et morte, de l'autre, a été comblé. Sous l'une et l'autre forme, on rencontre les mêmes atomes les mêmes éléments chimiques, passant sans trêve de l'un de ces états à l'autre, se groupant seulement en agrégats moléculaires plus complexes et plus instables, quand ils revêtent ce que les poètes ont souvent appelé le manteau de la vie. Qui dit vie, dit tourbillon d'atomes xîourant matériel traversant incessamment les fibres, les cellules, les liquides, qui constituent la trame de tout être organisé. Or, de ces éléments vivants, continuellement soumis aux impressions du monde extérieur, et réagissant, chacun à sa manière, sous le choc de ces

impressions, les seuls dont nous ayons à nous occuper, les seuls qui intéressent directement la psychologie hiologigue, sont les cellules conscientes, les éléments anatomiques du cerveau de l'homme et des animaux supérieurs. Quel mécanisme moléculairejîorrespond, au

^ sein de ces aristocratiques éléments^ aux modes sivariés, si compliqués, de la sensibilité, des désirs.^ de^la pensée ? C'est ce qu'il nous faut brièvement décrire.

L'extrême intrication anatomique des cellules et des fibres nerveuses, chez l'homme, peut se ramener schématiquement, comme on dit en Allemagne, à une struc-

I ture des plus simples, à une sorte de récei)teur électrique, la cellule nerveuse, auquel aboutit une fibre afférente d'où part une tiJjre efférente. Chez nombre d'animaux très inférieurs, il n'y a réellement pas autre chose. Là alors qu'une impression, émanant du monde extérieur, a ébranlé l'extrémité libre de la filjre afférente, le mouvement vibratoire qui en résulte est transmis, le long de la fi])re, à la cellule nerveuse, faisant office de récepteur, et celle-ci, réagissant à son tour, réfléchit l'onde moléculaire sur le trajet de la fibre efférente, aboutissant d'ordinaire à un muscle. De son côté, la fibre musculaire obéit à l'incitation reçue ; elle y répond à sa manière, en seconctractant, d'où un mouvement. Dans cette succession de phénomènes, rien de mental encore, rien de psychique , car la conscience est absente. La cellule nerveuse, élémentaire, n'a pas plus senti la série des mouvements et des modifications moléculaires, dont elle a été le siège et le centre, que l'appareil télégraphique Morse n'a conscience des dépêches qu'il transmet.

Maintenant multiplions par la pensée les cellules nerveuses ; supposons-les groupées par centaines de millions, comme il arrive dans le cerveau humain ; imaginons que ces innombrables cellules soient toutes reliées entre elles par des fibres, que, d'un côté, elles reçoivent en outre des millons de filets nerveux conduc-

teiirs. en rapport par leurs extrémités externes avec les éléments anatomiques d'un organisme complexe ; que, d'autre part, elles émettent d'autres millions de libres afférentes, s'éparpillant dans tous les muscles, auxquels elles sont chargées de transmettre les ordres des centres nerveux : nous aurons ainsi une vue anatomique générale du système nerveux humain. Mais, dans ce système nerveux, comme dans celui de tous les animaux supérieurs, une propriété nouvelle, supérieure aussi, est éclose : c'est la conscience. Ici, ce n'est plus silencieusement que les dépêches se transmettent; elles sont senties, comprises, enregistrées au passage par les cellules cérébrales : mais non pas toutes ; car, dans les centres nerveux du penseur le plus conscient, quantité de transmissions nerveuses passent encore inaperçues, notamment la plupart de celles qui ont directement rapport à la vie nutritive, c'est-à-dire les plus primordiales, celles qui servent de support aux impressions conscientes et leur impriment tel ou tel caractère. Gomment s'effectue le passage de la vie nerveuse inconsciente à la vie mentale et consciente ? Ce problème délie encore l'investigation scientifique. Nous constatons seulement l'existence des faits de conscience, comme nous constatons, sans plus les concevoir dans leur essence, les phénomènes de la pesanteur, ce qui, d'ailleurs, n'empêche nullement d'étudier les uns et les autres.

Quelles traces, quelles empreintes laisse dans la substance nerveuse le passage de chaque vibration, consciente ou inconsciente ? Ici la théorie est facile, et elle découle rigoureusement, par induction, des faits biologiques observés. Pour la bien saisir, il faut se représenter chaque cellule nerveuse comme un système moléculaire très complexe, constitué par un très grand nombre de molécules ou groupes d'atomes, distants les uns des autres et habituellement animés de vibrations rhythmiques. Abstraction faite des différences de di-

mension, et cela n'importe guère, car les idées de grandeur et de petitesse sont purement relatives, la distribution, dans l'espace cosmique, des innombrables systèmes stellaires et planétaires, nous fournira une image approximative de l'architecture atomique d'une cellule nerveuse. Dans cette comparaison, il faudrait considérer un système planétaire isolé, par exemple, notre système solaire, comme une molécule, et juxtaposer un grand nombre de pareils systèmes pour se faire une idée de l'ensemble de tous les groupes atomiques constituant une cellule consciente.

Mais, dans l'élément nerveux, l'instabilité de ces systèmes est extrême ; sans répit et sans repos, les atomes s'agrègent et se désagrègent, au fur et à mesure que le mouvement vital corrode ou répare les tissus. Sans cesse un courant de molécules oxydées, avariées, est expulsé de la cellule ; sans cesse un courant compensateur, vivant, frais et intact, vient remplacer les molécules chassées pour indignité. Or, la condition et l'effet de ce perpétuel va-et-vient atomique n'est autre chose que la vie nerveuse ; car, chaque acte mental, humble ou sublime, est l'expression subjective des vibrations moléculaires au sein des cellules cérébrales.

Ici, les psychologues de la vieille école, celle des abstracteurs de quintessence, nous font une objection, qui leur semble triomphante. Ils nous disent : « Dans tout ce tourbillon atomique, que vous décrivez si complaisamment, que devient la continuité du moi (le fameux onoi)? Qu'advient-il du maintien de la personnalité? Gomment, par exemple, la mémoire pourrait-elle subsister au milieu de vos courants et de vos vagues moléculaires et atomiques ? Gomment, de l'enfance à la mort, un homme pourrait-il, avec votre théorie, avoir conscience d'être toujours lui, toujours le même? Gomment, en effet, son caractère se maintient-il sensiblement identique ? Si la vie mentale n'est réellement que l'expression de la vie atomique, toujours muable et va-

riable, comment les actes psychiques se fondent-ils ensemble? chacun d'eux devrait être nettement séparé de son antécédent et de son conséquent; ils seraient juxtaposés comme les fragments d'une mosaïque, non plus durables et coordonnés, persistants et reviviscents. » Pour qui n'est point familier avec les grands faits de la biologie, l'objection est spécieuse. Mais ce qui importe à la continuité de la vie mentale, ce n'est point que les vibrations moléculaires, d'où résulte la vie de conscience, comme le son musical résulte des vibrations d'une corde sonore, ce n'est pas, disons-nous, que ces molécules soient toujours les mêmes, mais bien qu'elles soient remplacées par des molécules semblables et semblablement groupées, c'est que le renouvellement atomique n'altère point l'architecture moléculaire de la cellule, c'est qu'une molécule A, éliminée par le courant vital, soit immédiatement remplacée par une molécule A', sensiblement identique, occupant la même place et exécutant les mêmes mouvements. Nulle perturbation ne se produirait dans le système solaire, si un Jéhovah tout-puissant anéantissait la terre en la remplaçant instantanément par un autre globe de même masse ; le Louvre n'en subsisterait pas moins, avec la même expression architecturale, si l'on en renouvelait toutes les pierres, successivement, et une à une; la harpe, dont nous avons parlé tout à l'heure, donnerait toujours les mêmes sons musicaux, si l'on remplaçait, l'une après l'autre, par des cordes identiques, ses cordes usées ou brisées.

Cette manière de concevoir la structure moléculaire des cellules nerveuses, qui est d'ailleurs parfaitement d'accord avec les lois connues de la nutrition, rend au contraire admirablement compte et de la persistance et des lentes modifications de la personnalité consciente. Dans l'enfance et la première jeunesse, la personnalité est fluctuante et mal assise, parce que le cerveau est dans un continuel état de construction organique. L'édi-

fice se l)àtit et n'a point encore de physionomie propre. Alors il n'y a nulle tenue, nulle persistance dans les sentiments et les idées, car sans cesse de nouvelles cellules naissent et se forment, se frayant une place au milieu de leurs sœurs plus âgées, et faisant à leur tour leur partie dans le concert de la vie mentale. Il suffira de rappeler, à ce sujet, que durant la première année de la vie, le cerveau gagne, chaque jour, en moyenne, un centimètre cube de substance nerveuse. En outre, le courant nutritif à travers ces jeunes cellules est intense, rapide ; il trouble l'enchaînement des idées et nuit à Téclosion de désirs tenaces et durables. Néanmoins, la personnalité enfantine, toute vacillante qu'elle soit, existe déjà, parce que, très vraisem]3la])lement, les cellules nerveuses, une fois formées, persistent, sans autre changement que la rénovation de leur substance, molécule à molécule.

Quand une fois la trame cérébrale des cellules et des fibres est bien complète, alors le moi des psychologues s'épanouit dans toute sa plénitude. Nulle cellule nouvelle ne se créant désormais, il n'y a plus, dans l'instrument mental, d'autre changement que la rénovation moléculaire modérée, nécessitée par le va et-vient nutritif ; les molécules oxydées et altérées sont expulsées, mais immédiatement remplacées par des molécules presque identiques, portant, comme celles qu'elles suppléent, la nombreuse série d'empreintes conscientes précédemment effectuées. Les pierres de l'édifice cellulaire se renouvellent ; quanta l'édifice lui-même, il reste debout, mais seulement à peu près le même. En efifet, l'identité des matériaux nouveaux n'est point absolue, surtout quand arrive la triste vieillesse, car le travail de réparation devient alors de plus en plus défectueux. Pour en revenir à notre comparaison, les pierres du Louvre mental sont toujours remplacées une à une, mais par des pierres légèrement différentes, moins bien taillées ou du moins taillées quelque peu différemment;

par suite, les lignes de l'édifice s'altèrent plus ou moins; psychiquement, ces modifications moléculaires se traduisent par des souvenirs effacés, des idées mal enchaînées, des désirs débiles.

La même théorie rendra aussi facilement raison des faits d'hérédité psychique, si curieux parfois, quand un individu semble être l'exacte répétition mentale de son père ou d'un ancêtre quelconque, à ce point que même les habitudes acquises durant la vie se transmettent du prédécesseur au successeur. Dans ce cas, il y a chez les deux individus une même structure atomique, d'où tendance fatale, chez le descendant, à réagir d'une manière dictée d'avance, rigoureusement imposée, sous le choc du monde extérieur, à sentir, à penser, à agir comme l'ancêtre ; car tout s'inscrit sur le registre cérébral, et ce registre se transmet dans une mesure plus ou moins large à la descendance, de sorte que chacun de nous, le plus souvent sans s'en douter, moralise ou démoralise sa postérité, comme il a été, mais bien davantage, moralisé ou démoralisé par ses ancêtres.

Tout s'inscrit, avons-nous dit, sur le registre mental, mais l'inscription est i)lus ou moins profondément gravée. Les émotions, les très fortes impressions de joie ou de douleur correspondent sûrement à de bruscfiies changements dans l'équilibre moléculaire des cellules conscientes, à la formation d'un nouveau groupement atomique. Cette sorte de perturbation semble, en effet, nécessaire à la production de toute impression forte. Mais que l'acte se renouvelle un grand nombre de fois, la perception consciente s'atténuera peu à peu. Tel phénomène psychique, qui mettait en émoi toute la vie de conscience, deviendra presque indifférent ; c'est qu'alors la mécanique moléculaire, qui lui correspond dans l'instrument mental, sera bien établie, fera partie intégrante de la conscience. La révolution se sera transformée en un gouvernement régulier. C'est ainsi qu'un acte psychique, qui d'abord nécessitait un grand eiîort intellec-

tuel, finit, à force de se répéter, par s'accomplir instinctivement, automatiquement, parfois irrésistiblement. Gomme l'a dit un poète :

L'habitude est une étrangère, Qui supplante en nous la raison.

Le thème, que nous venons d'esquisser, serait susceptible de longs développements, mais nous nous bornerons aux courtes considérations précédentes. Notre but était surtout d'établir qu'entre le mouvement vital et la continuité de la vie mentale, il n'y a aucune incompatibilité, quoi que puisse prétendre la psychologie métaphysique, qui, une fois de plus, a, dans cette occasion, frappé à côté du but : telwn imbelle.

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