‹ Science et moraleChapitre 10 sur 50 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

mcncé déjà à transformer et il transformera avec une vitesse croissante la répartition des richesses et la figure des sociétés humaines.

Quant à nous autres savants, nous sommes les vrais amis du peuple, parce que nous sommes, par conviction et par éducation, les esclaves de la loi scientifique, qui est en train de changer le monde. Elle métamorphose Thumanité, à la fois en améliorant la condition matérielle des individus, si humbles et si misérables qu'ils soient; en développant leur intelligence; en détruisant à mesure les organismes économiques transitoires qui les oppriment, et auxquels on avait prétendu les enchaîner; enfin et surtout, en imprimant dans toutes les consciences la conviction morale de la solidarité universelle, fondée sur le sentiment de nos véritables intérêts et sur le devoir impératif de la justice. La science domine tout : elle rend seule des services définitifs. Nul homme, nulle institution désormais n'aura une autorité durable, s'il ne se conforme à ses enseignements.

M. Berthelot.

AoiU IS'JG.

Nous assistons en ce moment à un retour offensif du mysticisme contre la science : il prétend reconquérir sur elle, par des arguments oratoires, la domination du monde quil a perdue, après Tavoir si longtemps maintenue par le fer et le feu. C'est là une vieille querelle, qui n'a jamais cessé depuis les temps mythiques du Paradis terrestre et du vieil Enoch, temps où les « anges révoltés contre Dieu révélèrent aux hommes la science maudite du bien et du mal et les arts défendus ». Le mysticisme réclame de nouveau le monopole de la morale, au nom des principes religieux.

Cette prétention repose sur des affirmations erro-

s SCIENCE ET MOnALE.

nées : l'tiisloire du (lévcloppemeDt de la race liumaine el des civilisations prouve, cd effet, que les origines et les progrès de la morale onl Hé tirés de tout autres sources. Les religioas se sont approprié la morale, elles ne l'ont pas créée et elles eu ont trop souvent combattu révolution et les progrès. En réalité, danst ce domaine, aussi bien gue dans celui de la métaphysique, elles n'ont fait autre chose qu'emprunter aux connaissances de leur époi|uc des notions et des hypothèses, qu'elles ont érigées aussitôt en systèmes absolus, en dogmes déllnitira.

Mais les temps sont changés. I^a science, si longtemps mise en interdit, la science persécutée pcnilant tout le moyen Age, a conquis aujourd'hui son indépendance, à force de services rendus aux hommes : elh> peut dédaigner les négations des mystiques. Aussi bien la jeunesse a refusé de suivre ces guides fallacieux : quelles que puissent être les séductions de leur langage et la sincérité de leurs croyances, elle professe de son côté des convictions plus hautes, plus certaines et plus généreuses. Elle sait que la prétendue banqueroute de la science est une illusion de personnes étrangères à l'esprit scientilique; elle sait que la science a tenu les promesses faites en son nom par les philosophes de la nature, depuis le xvii* et le xvni° siècles : c'est la science seule qui a transformé

depuis lors, et môme depuis le commencement des temps, les conditions matérielles et morales de la vie des peuples.

Les changements accomplis à partir du début des civilisations n'ont pas eu d'autre promoteur que la science, quoique l'origine véritable en soit restée longtemps cachée et comme obscurcie par le mélange d'éléments empruntés à l'imagination. Voici deux siècles et demi seulement que la méthode scientifique s'est dégagée de tout alliage étranger et manifestée dans sa pureté : son efficacité a été attestée dans les ordres les plus divers, par une évolution industrielle et sociale sans cesse accélérée.

Certes, il existe et il existera toujours bien des choses blâmables, bien des souffrances, bien des iniquités dans le monde. Mais ce qui a donné crédit à la science, c'est qu'au heu de se borner à engourdir les mortels dans le sentiment de leur impuissance et dans la passivité des résignalions, elle les a poussés à réagir contre la destinée, et elle leur a enseigné par (|uelle voie sûre ils peuvent diminuer la somme de ces douleurs et de ces injustices, c'est-à-dire accroître leur bonheur et celui de leurs semblables. Cette œuvre, en effet, elle ne Texécute pas à l'aide d'exhortations verbales, ou de raisonnements a priori; mais en vertu de procédés et de règles vraiment efficaces,

parce qu'ils sont empruntés à Tétude môme des conditions de Tcxistence et des causes de nos maux. Tel est le but que la science n'a cesse et ne cessera jamais de poursuivre, avec un dévouement infatigable à ridéal et à la vérité, avec un amour sans bornes pour rhumanité. Aujourd'hui son influence s'exerce surtout sur les nations de l'Occident, jusqu'au moment où elle aura étendu sur toute la surface de la terre sa domination bienfaisante.

Qu'il nous soit permis de développer ces vérités, pour combattre un scepticisme aussi opposé au progrès que celui du pseudo-Salomon de TEcclésiasle, qui proclamait à la fois la vanité des promesses de la science et de celles de la religion, pour engager les hommes à s'enfermer dans les jouissances égoïstes du présent. Je désire montrer que les règles directrices de la vie humaine ne sont pas empruntées aujourd'hui, et qu'elles n'ont jamais été empruntées en réalité, à des révélations divines : pas plus par les religions antiques que par les religions modernes, par celles de rOrient que par celles de l'Occident. Dans cet ordre, je le répète, aussi bien que dans celui des origines et des fins, toute solution dogmatique, à moins d'être chimérique, n'a jamais reposé que sur les connaissances positives possédées par ceux qui l'ont énoncée.

Quelques observations d'abord au sujet d'une expression qui a donné lieu à de singuliers malentendus, le mot mystère. Ce mol est exclu aujourd'hui du langage et des méthodes scientifiques, aussi bien que le mot miracle, qui en est au fond synonyme pour quiconque cherche dans les mystères les principes de sa connaissance et les règles de sa vie. On ne rencontrera ni Tun ni l'autre dans les mémoires des physiciens et des chimistes. Si le mystère et le miracle sont ainsi rejetés en dehors de nos explications, ce n'est pas en vertu de déductions purement logiques; c'est parce que partout où il nous a été donné d'approfondir les phénomènes, nous avons constaté qu'ils étaient constamment produits en vertu d'une relation déterminée entre les effets et les causes. C'est précisément cette constatation a posteriori qui a constitué la méthode scientifique.

Certes nous ne prétendons pas donner le dernier mot de l'univers; nous professons, au contraire, qu'il ne peut être formulé à l'avance, et nous savons que parmi finfinie variété des phénomènes, nous ne parviendrons jamais à en parcourir et à en observer que

6 SCIENCE ET UORALB.

I8plus minime parlie. Nous connaissons toule l'élcnduc de nos ignorances cl nous en avons la moiicslie; mais clic ne doit pas se traduire par im sccplicisme universel. Elle ne saurait davantage nous faire croire à l'existence de vcritcs siimatiircllcs et paralyser nos efforts, au profit du mysticisme. La mùlliode scientifique a été reconnue, par rcxpcricnce des ;igcs écoulés, comme par celle des Ages présents, la seule méthode efficace pour parvenir à la connaissance : il n'y a pas deux sources de la vérité, Tune révélée, surgie des profondeurs de l'inconnaissalde; l'antre tirée de l'observation et de l'cxpérimenlation, internes ou externes.

Voilà ce que signifie l'exclusion du mystère, dans l'élude de llionime et de l'univers el dans ie gouvernement des individus et des sociétés, qui est, ou plulôt qni devrait élre, !a conséquence de celle élude. I^e mystique qui prélendrait diriger sa vie et ses affaires privées d'après les seules notions du meneilleux serait bien vite perdu : l'histoire générale, aussi bien que la pathologie mentale, montre que les peuples et les particuliers qui ont adoplé le mystère et l'inspiralion divine comme guides fondamentaux n'ont pas tardé à être précipités dans une ruine morale, intellectuelle et malérielle, irréparable.

Laissons donc aux mystiques leurs rêves; ne les

troublons pas dans les fantaisies individuelles ou collectives de leur imagination ; mais ne souffrons pas que leur intolérance nous impose ces rêves comme la règle de Tactivilé sociale. Sans doute, Thomme a toujours cherché à échapper ainsi à la sévérité du déterminisme; de même qu'il essayait autrefois d'imposer sa volonté aux puissances supérieures par les conjurations de la magie, ou de fléchir la rigueur du destin par d'inutiles prières. Mais il ne faut pas que ces illusions nous fassent départir de la rigueur de noire manière de procéder, et détruisent, par un mélange irrationnel, la rectitude de nos résultats.

Ce départ inflexible entre la méthode scientifique et le mystère n'a pas toujours été fait; il est le produit d'une longue élaboration, où les conceptions imaginatives et mystiques, les conceptions logiques, les conceptions empiriques et expérimentales ont été pendant longtemps associées et confondues. Pour mieux le faire entendre, essayons de résumer en quelques traits généraux l'évolution historique de la science : en toutes choses, c'est en remontant aux origines que l'on arrive à mieux comprendre l'état présent.

Reportons-nous à ces périodes lointaines, pendant lesquelles notre espèce s'est dégagée peu à peu de l'animalilé ; nous pouvons le faire, dans une certaine mesure, â l'aide des découvertes de l'archéologie, comparées avec les récits des voyageurs qui ont observé des lril)us sauvages, arrêtées aux divers degrés de l'évolution accomplie depuis les ûges primitifs parmi les peuples civilisés. L'examen approfondi des mœurs et des instincts des espèces animales, la connaissance des lois du iléveloppemont psychologique et physiologique de l'individu, surtout dans son enfance, se joignent à l'hisloire, pour jeter une vive lumière sur les problèmes que nous agitons ici.

L'ensemble de ces études a montré comment les races bumaines, cliacune suivant son degré d'intelligence, ont créé peu ii peu les instruments, les armes, les usages, à l'aide desquels elles ont remporté leurs premiers triomphes sur la nature et réalisé leurs premières organisations. La famille et l'Ëtat, )a morale et la vertu sont graduellement sortis des instincts de sociabilité, que nous voyons en action, aujourd'hui comme autrefois, parmi les races animales.

Mais l'intelligence des premiers hommes était trop faible pour concevoir, soit les lois abstraites de son propre développement, soit celles des phénomènes naturels : elle les a personnifiées ; elle en a fait des êtres réels, construits à sa propre ressemblance, c'està-dire des umes et des dieux. Telle est, en effet, la tendance universelle, constatée par les voyageurs chez les sauvages. Nos propres enfants, eux aussi, sont prompts à transformer en fantômes surhumains leurs joies, et surtout leurs craintes : les images du rêve leur servent à cet égard de guides. En un mot, l'observation montre que les hommes sont entraînés, par un penchant spontané, à objectiver les produits de leur propre pensée, pour créer des personnes et des symboles, auxquels ils assignent bientôt un caractère absolu, autonome et divin.

Voilà comment, à Torigine des civilisations, toute invention, toute organisation a été attribuée à des révélations célestes. Les hommes les plus intelligents et les plus instruits fondèrent leur domination sur ces préjugés, qu'ils partageaient d'ailleurs, et lorsque les temples s'élevèrent à Memphis et à Babylone, toute connaissance se trouva concentrée autour des autels: les mêmes individus, protégés par leur caractère sacré, représentaient alors la science et la religion ; ils confondirent les deux ordres de notions dans un commun

dogmatisme. Un somMable clat de ctioscs s'est rcproiluit au début du moyen Age, à In suite de la destruction de la culture antique par les Barbares.

De là le caractère singulier de ces sciences primitives, telles (juo l'astrologie et ralcliimic, où les résultats positifs étaient associes aux rêves de la magie, et ou l'erticacité des pratiiiues expérimentales devait être assurée par l'emploi des Tormules et des incantations, destinées à subjuguer la volonté des dieux, et à commander leur concours. Le miracle était alors obligatoire pour la divinité et indépendant de toute notion morale.

Les philosophes grecs, les premiers, essayèrent de dégager la science vérilaMe de cet alliage, et de la rendre purement rationnelle. Aussi furent-ils d'aliord accusés d'impiété, accusation qui n'a pas cessé de retentir depuis deux mille ans, et qui a coûté la vie, depuis Socratc, aux'liommes les plus purs et les plus désintéressés.

CependanI, quelle qu'ait été la puissance du génie grec, il n'est point parvenu â une conscience claire de )a méthode scientifique, telle que nous l'appliquons aujourd'hui dans l'étude du monde et de l'Iiomme. Celte méthode n'a été nettement séparée de la logique pure et bien fixée, qu'aux xvii' et xvin» siècles, époque où se sont constituées défmitivement les sciences

expérimenlales et les sciences d'obsenation, la physique, rastronomie, la mécanique, la chimie, la physiologie, l'histoire naturelle. La méthode s'est étendue depuis aux sciences historiques et sociologiques, où elle a remplacé les vieux systèmes issus de la théologie du moyen Age. Ajoutons enfin que c'est seulelement de notre temps que la méthode scientifique, qui vise au relatif et qui exclut Tahsolu, a commencé à être pleinement appliquée et étendue à tous les ordres de notions.

Les Grecs en effet étaient rationalistes, aussi bien que nous. Mais c'étaient surtout des raisonneurs, qui s'attachaient à construire Tunivers a priori^ attribuant à leurs constructions le même caractère absolu que les religions. Ils s*eiïorraient de représenter le monde et l'homme par des systèmes, déduits en apparence de la logique pure : chacun des grands philosophes de l'antiquité a eu ainsi son système du monde, et cette tradition s'est perpétuée jusqu'à nous, en passant par Descartes, par Leibnilz, par Hegel. En réalité, l'analyse de chaque système philosophi(|ue montre que son contenu solide a été toujours emprunté aux connaissances scientifiques de son époque : c'est d'elles qu'il a tiré sa force et sa substance.

A cet égard, l'eiïort des constructions rationnelles <les philosophes a été semblable à celui des construc-

lions dogmaliqucs des religions : il a consisté ù objeclivcr, h transformer en affirmations indépendantes ries données, puisées primitivement dans l'observation et dans l'expérience. Mais c'est sur ces dernières que la partie vraiment Torte et dérendable des systèmes et dogmes a toujours reposé. Les idées probables qui pouvaient y être ajoutées, résultaient également des inductions, dissimulées ou inconscientes, que les philosophes et les théologiens ont pu tirer des faits acquis, au moment où elles ont été énoncées. Au delà de ce terme, systèmes et dogmes finissent toujours par dégénérer en hypothèses arbitraires et dès lors nuisibles. En oITel, par cela même qu'ils sont déclarés définitifs, ils ne tardent guère à devenir des obstacles à l'évolution qui se poursuit. L'humanité a dû briser ainsi, non sans elTorts, sans souffrances et parfois sans danger, les moules successifs dans lesquels les religions, aussi bien que les philosophies purement rationalistes, ont prétendu enfermer aux différentes époques le monde extérieur et le monde de ta conscience.

Pour bien concevoir toute l'étendue des progrès accomplis :i cet égard, c'est-à-dire l'état présent de nos idées sur la méthode sciontinquc, il convient d'examiner brièvement quelle est la base de nos connaissances, d'après les sciences d'aujourd'hui ; — je ne parle pas des mathématiques, inslrumenl admirable

(le recherches, mais qui ne contient par lui-môme aucune réalité substantielle; — je veux parler uniquement des sciences positives, fondées sur la constatation des faits.

Quelle est donc Toriginc véritable de nos connaissances réelles sur l'humanité et sur lunivers, dans Tordre des phénomènes, comme dans Tordre des lois? Quelle est, dans Tordre des probabilités, la source effective de nos conceptions sur les origines et les lins de toute chose particulière? Le point de départ de nos imaginations sur ce qu'on appelait autrefois Dieu et l'autre monde, et que Ton nomme aujourd'hui Tinconnaissable? — Est-ce de Tinconnaissable, est-ce de de nos conceptions sur les origines et les lins que sont tirées les données directrices de la vie matérielle et morales des individus et des sociétés? Ces données directrices ne reposent-elles pas sur quelque base plus inébranlable, dont la vue claire servira désormais de guideàThumanité, autant que le comporte la faiblesse de noire intelligence et de noire volonté?

La réponse à ces questions ne doit pas être cherchée

dans (les aTtirmalions absolues, auxquelles a cessé île jirétemlre la science moderne, toujours subordonnée à rélat présenl des fails oliservés, et inccssamoient évolutive; mais elle est donnée par la nature et le degré de certitude <lc nos résultats.

La science en eiïet se présente à nous sous un double point de vue : science positive, qui est la base solide de toute application, dans le domaine matériel comme dans le domaine moralj et science idéale, qui comprend nos espérances prochaines, nos imaginations, nos probabilités lointaines.

Le lien commun entre les deu\ points de vue, c'est la méthode. Notre méthode consiste à observer d'abord les faits, — je dis les fails internes, dévoilas par la conscience, ou sensation intime, aussi bien que les fails du ileliors, manifestés par la sensation extérieure, — et à provoquer le liéveloppement des uns et des autres par l'expiTimenlation, source principale de nos découvertes. Cette méthode est la même pour les fails sociaux et politiques, pour les fails matériels et industriels.

Ainsi l'élude des faits constitue le point de dépari de toute connaissance. L'ne fois constates, l'intelligence humaine les rapproche et cherche à en clablir les relations générales : c'est là ce que nous appelons les lois scientifiques, et c'est sur ces lois que repose

LA SCIENCE ET LA MORALE. i^

toute application de la science, tant au\ individus qu'aux sociétés.

Mais cette pure constatation des faits et de leurs lois ne suffit pas à Tesprit humain. Entraîné par une tendance invincible, il s*appuie sur les faits et s'élève audessus d'eux, pour construire des représentations, des symboles, à Taide desquels il rassemble ses connaissances en un système coordonné d'hypothèses. Un semblable système est même indispensable, si l'on veut aller plus loin, et faire des découvertes; car pour trouver de nouveaux faits et de nouvelles relations, il faut d'abord les imaginer; puis on en poursuit la réalisation. Chacun développe à son gré, suivant son inspiration individuelle, suivant ses sentiments et ses facultés créatrices, les consé((uences des imaginations et des symboles, à l'aide desquels il s'est figuré les faits et les lois; mais aussi le savant doit être toujours prêt à abandonner ses croyances hypothétiques, dès que les faits lui en ont démontré la vanité. Quoi qu'il en soit, chacun fmit par édifier ainsi son système du monde; c'est un échafaudage appuyé à la base sur les faits, mais dont la sohdité — je veux dire la certitude ou plutôt la probabilité — diminue à mesure qu'on monte plus haut.

Ainsi les faits et les lois d'abord, puis les symboles et les hypothèses inventés pour les coordonner, con-

stituent la base Tondamentalc et mOme l'unique substratum de tout système. Telles sont aujourd'hui les vues géntVales, telle est la manière de procéder de ceux qui cherchent à ériger l'idéal scicQtiliquc audessus de l'empirisme.

L'histoire des philosophies, ainsi que je l'ai rappelé plus haut, montre qu'elles n'ont jamais eu d'autre fondement solide ou vraisemblable dans le passé. Mais la méthode qui servait à bAlir leurs systèmes n'a été clairement mise en évidence et universellement comprise que vers ces derniers temps.

lien est de même des religions. Leurs conceptions sont celles de l'époque où elles ont été Tondces, troublées par un alliage trop souvent impur de fantaisies purement Imaginatives, quand elles n'avaient pas été inventées pour servir les besoins de domination de» sacerdoces. Les religions anciennes personniriaient les forces de la nature; les dogmes du Christianisme, le Verbe, la Trinité, ont été empruntés aux Alexandrins. Aussi les rehgions n'ont-elles jamais pu produire leurs titres cl leurs preuves devant l'humanité, ni résister à aucune discussion sincère : poussées à bout, elles finissent toujours par faire appel à la révélation, c'est-à-dire à l'inconnaissable.

La diversité, l'opposition profonde qui existent entre la méthode scienlilique et la métliodc théologique,

employées pour la recherche de la vérité, se manifestent à un degré plus frappant encore dans Tapplication de ces méthodes au gouvernement des individus et des États.

Tandis que les théologiens, dupes de leurs illusions et de leur orgueil, érigent leurs systèmes sur les origines et les fins des choses en principes absolus et invariables, révélés par la divinité, dont ils se déclarent aprio7*i les organes; tandis qu'ils prétendent les imposer, même par la force, comme les règles éternelles de la vie privée et de la vie sociale ; les savants, plus modestes, ayant reconnu la source relative et historique de ces assertions, se bornent à tracer des règles actuelles à la conduite pratique de la vie, en morale et en politique, aussi bien qu'en hygiène et en industrie : règles toujours provisoires, modifiables de jour en jour par révolution des siècles futurs, comme elles Tonl été incessamment dans le cours des siècles passés.

Quant aux lins et aux origines, ce n'est pas leur connaissance incertaine qui peut fournir la direction de la vie. Sans doute la science ne doit, à mon avis du moins, ni en proscrire ni en récuser la recherche ; elle ne refuse aucun problème, pas plus celui de l'évolution des espèces que celui de leurs commencemenls; pas plus celui des débuts de la race humaine que celui

(le la production môme de la vie, c'est-à-dire de la transformation des molécules purement chimiques en cellules vivantes. Mais si elle accepte ces problèmes, elle ne prétend pas, dès aujourd'hui, les avoir résolus. Elle tend d'un lent elTort vers leurs solutions obscures, en s'appuyant sur des généralisations progressives, qui deviennent de plus en plus douteuses, à mesure qu'elles s'appliquent à des phénomènes et à des lois plus multiples et plus éloignés de nos perceptions immédiates.

Bref, si la science ne ferme aucun horizon, cela ne veut pas dire qu'elle prétende avoir pénétré l'essence des choses, mot vague dont se paient les théologiens, et qui cache toujours au fond des notions représenta- ! tives et anthropomorphiques : sous les mots essence,

nature des choses, nous voilons les idoles de notre imagination. Lorsque les philosophes ont cherché à épurer cet ordre de notions, ils ne sont jamais parvenus qu'à un terme suprême, dépouillé peu à peu de tout attribut particulier, c'est-à-dire à un moule de notre propre esprit, à un type vide de réalité.

En tout cas, ce qui caractérise la science moderne, c'est qu'elle s'empresse de déclarer l'incertitude croissante de ses constructions idéales. Si elle ne refuse pas d'examiner les problèmes d'origine, si elle fournit même les seules données probables, à l'aide desquelles

on puisse en poursuivre la solution, elle n'affirme rien et ne promet rien à cet égard ; elle regarderait comme téméraire d'asseoir sur de semblables constructions les règles des applications industrielles, aussi bien que les règles morales assignées à la conduite des individus ou des sociétés. Dans les réalités, nous ne procédons jamais au nom de principes absolus, parce que nous avons reconnu que tous nos principes reposent sur des hypothèses empruntées aux faits d'observation, sous une forme directe ou dissimulée. C'est une illusion de tout déduire de principes absolus : qui prétend s'appuyer sur l'absolu ne s'appuie sur rien.

On ne saurait dès lors reprocher à la science la banqueroute d'affirmations qu'elle n'a pas faites, d'espérances qu'elle n'a pas suscitées. Les afHrmations, les espérances de cet ordre, et par conséquent leur banqueroute, sont au contraire attribuables aux religions : ce sont ces dernières qui doivent en porter la responsabilité. Certes, nous respectons les sentiments moraux, que les religions d'ailleurs n'ont jamais tirés d'une autre source (jue la science, je veux dire d'une observation plus ou moins profonde de la nature humaine.

Mais il est impossible d'exiger le môme respect pour ces croyances surannées, que les religions persistent à vouloir nous imposer dans Tordre moral, aussi bien que dans Tordre historique.

Ce n*est pas la science qui a prononcé le mot de création et retracé a priori Thistoire de la fabrication du soleil et de la lune, dans Tignorance la plus complète du système général du ciel; ce n*est pas la science qui a proclamé l'époque future et prochaine de la destruction de toutes choses, et qui en a retracé le plan chimérique : peritura pcr ignem; ce n'est pas la science qui a subordonné Tunivers à notre microcospique globe terrestre, et qui lui a donné pour fin le Jugement dernier et l'Enfer égyptien, le Paradis persan avec ses anges et ses démons, les songes messianiques et apocalyptiques d'il y a deux mille ans. Jamais les dogmes religieux n'ont apporté aux hommes la découverte d'aucune vérité utile, ni concouru en rien à améliorer leur condition. Ce ne sont pas eux qui ont inventé l'imprimerie, le microscope, le télescope, le télégraphe électrique, le téléphone, la photographie, les matières colorantes, les agents thérapeutiques, la vapeur, les chemins de fer, la direction méthodique de la navigation, les règles de Thygiène. Ce ne sont pas eux qui ont dompté et tourné à notre usage les forces naturelles.

Ce ne soDt pas davantage les dogmes religieux qui ont institué le sentiment de la patrie et celui de l'honneur, aboli Tesclavage et la torture, proclamé le respect de la vie humaine, la tolérance et la liberté universelles, Fégalité et la solidarité des hommes.

Mais je ne veux pas retracer ici le tableau des services rendus par la science à l'humanité : assez d'autres les ont dits, et les rediront; je préfère m'attacher à montrer que la morale n'a point d'autres bases que celles que lui fournit la science; à dire comment les progrès passés et futurs de la morale, pour les individus comme pour les sociétés, ont été et seront toujours corrélatifs avec les progrès de la science.

Dans cet ordre, comme dans tous les autres, les prétentions des religions résultent de la môme illusion, de la même transposition d'idées qui leur a fait attribuer à leurs systèmes dogmatiques le mérite original (les vérités et des règles, qu'elles avaient au contraire commencé par emprunter aux notions scientifiques et instinctives.

1^ connaissance humaine est acquise par une méthode iink|Mc, l'obscrvalion des faits; mais elle est tirée de deux sources différentes, l'une interne, l'autri! externe.

La sensation nous révèle le monde extérieur, et c'est te point de dépari de toutes les sciences ph>'si(iitcs, naturelles et historiques. Elle montre la petitesse et la subordination de l'individu dans l'humanité, présente et passée; la petitesse et la subordination de riiumanité elle-même, accablée et comme ancanlie dans l'ensemble infini de l'univers. A ce point de vue, toute morale consiste dans notre humble soumission aux lois nécessaires du monde; les religions ne disent pas autre chose, lorsqu'elles abîment l'esprit humain devant la volonté divine. Dans ce domaine tout est objectif.

Au contraire, dans le monde interne, celui de la conscience, l'homme apparaît seul : son esprit, son sentiment deviennent la mesure des choses. Celles-ci n'existent pour nous qu'a la condition d'être connues; h ce point de vue donc elles n'existent que pour notre intelligence et dans notre intelligence. Dans ce domaine tout est subjectif.

Tel est le contraste, je ne dis pas Topposition, entre les deux sources de notre connaissance.

Or les deux sources, interne et externe, de notre science positive sont également, je le répète, les deux sources de notre morale. Ceci est un point capital dans la vieille querelle que le mysticisme renouvelle aujourd'hui.

La morale humaine, pas plus que la science, ne reconnaît une origine divine : elle ne procède pas des religions. L'établissement de ses règles a été tiré du domaine interne de la conscience et du domaine externe de Tobservation. Ce sont au contraire les religions, ou, pour préciser davantage, quelques-unes d'entre elles et les plus pures, qui ont cherché à prendre leur point d'appui sur le fondement solide d'une morale qu'elles n'avaient pas créée. Mais, en vertu de cette môme transposition illusoire, née d'un procédé purement logique que nous rencontrons partout, les religions ont déduit de la morale certains symboles, certaines idoles divines, auxquelles elles ont attribué ensuite la vertu d'avoir créé les notions mômes, qui avaient au contraire servi à les imaginer.

Entrons dans le cœur du sujet, en commençant par les notions tirées de la source intérieure. L'homme de notre temps trouve au fond de sa conscience l'idée du bien et du mal et le sentiment ineffaçable du devoir,

c'est-à-dire l'impcralif calégoriquc dont parle Kant. Le devoir est conçu d'aiDcurs par l'Iiomme vis-û-Tis de soi-oiême et vis-à-vis des autres hommes, c'està-dire (|u'il comprend la solidarité : ce sont là des faits de conscience fondamentaux, indépendants de toute liypotliésc lliéologique ou métaphysique. Les explications que l'on pourrait donner de l'origiDc de ces faits de conscience, et que je vais rappeler, n'enlèvent rien à leur caractère essentiel, ni à la constatatioD positive de leur existence : il n'y a, et il ne saurait y avoir, aucune contradiction entre les deux manières d'envisager la morale-

Venons donc au second point de vue. Les notions empruntées â la source extérieure de nos connaissances, c'est-à-dire à l'histoire et aux sciences naturelles, telles que l'anthropologie, la zoologie, la physiologie et la psychologie des espèces animales et de l'homme, nous offrent la morale sous un jour différent, parce qu'elles en montrent les origines instinctives et l'évolution. L'espèce humaine, en effet, ne représente qu'un cas particulier, parmi la multitude des espèces animales qui vivent en société. Or, chez celles-ci, et à mesure qu'elles se manifestent avec une perfection plus marquée, nous voyons apparaître les premiers éléments de la moralité. \a famille, née des instincts qui président à la conservation de l'espèce.

existe, au moins temporairement, chez les oiseaux et les mammifères, pour ne pas descendre plus bas. Elle existe avec le sentiment de Tamour maternel, et, dans certains cas, de Tamour paternel, élevés au plus haut degré.

Chez les espèces sociables nous ne rencontrons pas seulement le sentiment de la famille, mais aussi celui de la solidarité et du dévouement de l'individu à la collectivité, poussés parfois jusqu'au sacrifice de sa vie. L'étude des races humaines demeurées sauvages a montré combien leur moralité spéciale était voisine de celle des espèces animales sociables, sinon môme inférieure pour quelques-unes : il y a, à cet égard, de grandes diversités dans les instincts sociaux, chez les hommes comme chez les animaux. Mais l'existence d'un fondement général, commun aux uns comme aux autres, est démontrée par l'observation.

Les instincts sociaux, les sentiments et les devoirs qui en dérivent ne sont donc pas propres à l'espèce humaine, et dus à quelque révélation étrangère et divine : ils sont inhérents à la constitution cérébrale et physiologique de l'homme, constitution semblable à celle des animaux, quoique d'un ordre supérieur, et qui Test devenue surtout pendant le cours des siècles, par l'effet des conquêtes de notre intelligence. Le perfectionnement héréditaire de ces instincts est la base

taO

véritable <lc la morale et le point de départ de l'organisalion des sociétés civilisées.

A mesure qu'elles progressaient ca civilisatiOD , leurs connaissances positives, incessamment accrues, ont montré i'utililé sociale de certains devoirs et de cerlaines lois morales, qui Turent reoilus obligatoires par les cher» des Ëlats : prélrcs et législateurs. Mais ces lois, déduites de notions scientiliques, étaient associées et comme amalgamées avec les prescriptions arbitraires de la théocratie et proclamées suivant des formules mystiques, dont aucun esprit c'était alors aiïranclii. Leur nécessité fut imposée à l'origine au nom des dieux, au même titre que les sacriftces humains, les prostitutions sacrées, et tant d'autres pratiques immorales ou sanglantes, nées des préjugés et des superstitions primitives.

L'histoire des formations et des évolutions religieuses, qui se sont succédé dans l'humanité depuis sept mille ans, montre qu'il n'existe entre la morale et le mysticisme aucun lien génétique, aucune relation nécessaire; pas plus dans les religions égyptiennes, babyloniennes et juives, que dans le christianisme de l'empire romain, ou dans celui qui a évolué pendant le moyen ilge et les temps modernes. Parmi les nations, comme parmi les individus, les personnalités les moins morales se rencontrent souvent parmi les plus rctî-

gieuses. Sans sortir de TEurope, il suflit pour s'en convaincre de jeter un coup d'œil sur les populations fanatiques du midi de TEspagne ou de Tltalie, ou bien d'étudier la vie des mystiques musulmans ou chrétiens qui ont écrit sur Tamour divin. En somme, Thistoire prouve que le développement de la morale dans le monde a été lié à la fois avec celui de la science, dont elle procédait, et des religions, qui y trouvaient un de leurs points d'appui. Mais, pas plus au point de vue extérieur de riiisloirc qu'à celui de la conscience intérieure, la morale n'a été le produit des religions : c'est toujours la même illusion représentative, qui transforme en cause génératrice de certaines idées les notions qui en sont issues.

L'homme trouve la morale en lui-même et il Tobjective en l'attribuant à la divinité; tandis que c'est luimême qui n'a cessé de la perfectionner dans le cours des âges et des peuples par la généralisation de l'idée du devoir et de celle de la solidarité. II a trop longtemps attribué ces progrés à des révélations religieuses, dont il était le véritable constructeur. C'est cette objcctivation perpétuelle de la morale dans les religions, attestée par l'histoire et variable avec les temps et les lieux, qui a fait naître les diversités et les oppositions attestées par la phrase célèbre : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà » ; mais cette phrase ne s'ap-

pliquc pas ea réalité à )a science, elle s'applique unii)ucnient aux croyances e[ ù la morale religieuses. En ciïel, la première conséquence d'une semblable transposition des origines positives de la morale a été d'en arrêter le développement, celui-ci étant désormais tlgé, et comme cristallisé dans les moules dogmatiques, au degré même de l'évolution ou il ; avait été saisi. De là a procédé l'esprit d'intolérance, naturel aun gens qur croient posséder le lien et la vérité absolus et qui, redoutant d'être ébranlés dans leur Toi par la critique, veulent interdire aux autres le droit même de la discuter. C'est pai' là également que la notion plus haute et plus noble de la solidarité humaine a été si longtemps paralysée par celle de la charité chrétienne, noble et louchante aussi, mais qui représente un point lie vue inférieur et désormais dépassé.

C'est ainsi que la « vieille chanson • de la résignalion mystique a pesé sur le moyen Âge et sur ses successeurs, et suspendu le progrès social, en refusant aux masses populaires tout droit théorique ù l'améhoralion de leur condition. C'a été une des grandes victoires de la Révolution française de proclamer lesprincipes dune nouvelle morale sociale, dont les conséquences se poursuivent et se poursuivront désormai» dans l'humanité : non sans obstacle d'ailleurs, les progrès ayant toujours été accomplis jusqu'ici au milieu

des catasirophes provoquées par le conflit entre l'obstination aveugle des conservaleurs et Télan brutal des révolutionnaires.

Voilà comment la notion de la morale, déjà distinguée des religions par les philosophes grecs et latins, puis confondue de nouveau avec elles au moyen dge, s'en est aujourd'hui séparée définitivement dans la vie -civile. La morale, comme la science dont elle dérive, est devenue purement laïque dans la constitution de rÉtat. Insistons sur ce point. Il ne s'agit pas d'instituer un nouveau système de morale, pour l'imposer par des prescriptions violentes et arbitraires; non, je veux parler de la morale des honnêtes gens, de la morale qui proclame le devoir, la vertu, l'honneur, le sacrifice, le dévouement au bien et à la patrie, l'amour des Jiommcs, la solidarité. Telle est la morale dont les principes, déjà inscrits dans nos lois, tendent à développer chaque jour davantage leurs bienfaisantes conséquences; plus lentement sans doute que ne le voudrait l'impatience des hommes de progrès, mais d'une Sacon continue et invincible.

Cette morale ne relève d'aucun système absohi, pas

plus de l'égoïsme ft-rocc, qui proclame sans pilié le combat pour la vie, que de l'ascétisme fanatique, qui veut conquérir pour son dieu la domination du monde, ou qui se concentre dans des pratiques nuisibles à l'individu et sténies pour ses semblables, avec l'espoir tout personnel des récompenses d'une autre vie.

La conception de la morale moderne a un caractère plus généreux et plus universel. Elle est d'ailleurs plus ou moins haute, selon les intelligences; sa pratique est plus ou moins délicate, d'après les sentiments diversement développés des peuples et des individus. Mais, en déflnilivc, elle répond aujourd'hui, comme elle a toujours répondu, à l'état des connaissances, c'estii-dire de la science inégalement avancée suivant le temps, les lieux et les personnes. Par là même, elle ne saurait demeurer immobile dans aucun décalogue; elle se modilie peu à peu avec les découvertes continuelles des sciences physiologiques, psychologiques et sociologiques. De même qu'il existe i\ cAtc de la science positive une science idéale, qui en dérive d'ailleurs, mais qui la précède et en inspire la marche ; de même if y a une morale idéale, qui annonce et précède l'évolution de la morale future. Telle fut la morale idéale des philosophes grecs, dont le christianisme s'appropria les préceptes; — les pères de l'Eglise l'ont reconnu, attribuant le fait à quelque inspiration divine

anticipée; — telle fui celle des philosophes du xviii* siècle, dont la Révolution française proclama les principes égalitaires. Telle est aujourd'hui la morale des penseurs qui préconisent les belles espérances de l'avenir : la fraternité des peuples, la solidarité universelle des individus.

Ces idées, cette conception de la morale moderne deviennent de jour en jour prépondérantes, et si elles n'ont pas encore acquis parmi les hommes le crédit inébranlable de la science, c'est à cause de la longue servitude religieuse imposée à l'éducation. Jusqu\à notre temps, on avait prétendu fonder l'éducation morale du peuple et les règles de sa conduite sur le catéchisme, c'est-à-dire sur des doctrines et des prescriptions théologiques; au lieu de rétablir sur des données positives, empruntées à la conscience et aux sciences historiques et naturelles. Aussi est-ce sur ce point et à juste titre qu'a porté et que porte de plus en plus TelTort des bons citoyens, qui veulent transformer réducation populaire. Les antiques préjugés qui tenaient prisonnière l'intelligence humaine ont tiré de là leur force et leur persistance : nos pères ont

mangi^ du verjus et voilà pourquoi nos dents sont agacées. Mais gardons-nous de penser qu'il s'agisse aujourd'hui, après avoir éliminé les dogmes formels, de maintenir dans l'éducation, comme ses principes essenlieli!, je ne sais quel résidu vaporeux, quel squelette d'aflirmalions, dépouillées de ta substance dogmatique qui en Taisait autrefois la force et la consistance. Certes, l'homme répugne au doute et au vide, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel; mais il ne faudrait pas croire que la disparition de toute hypothèse théologique va inaugurer le règne du crime et de l'anarchie. Déjà Lucrèce se riait de ces vaines terreurs. Oc qu'il est devenu nécessaire de mettre en évidence dans l'ordre moral, comme on l'a fait dans l'ordre intellectuel, ce- sont les certitudes positives, acquises par la constatation des faits du monde intérieur et extérieur et de leurs lois scientifiques; c'est sur ces lois exactes que nous devons asseoir nos pn''ceptcs et notre doctrine, tout en maintenant à ciMé et au-dessus les prohabilités et les hypothèses idéales. Chacun peut imaginer, à son gré, ces dernières; mais elles ne doivent plus servir de hase à nos enseigne* mcnts.

De cette manière de voir résulte une méthode nouvelle d'éducation morale; c'est en effet celle qui tend à prédominer en fait dans la direction de nos

sociétés modernes; mais il convient de Tinstituer dès la jeunesse, afin d'y accoutumer les esprits.

Depuis les origines de l'histoire, et il y a soixante ans encore, la première enfance était bercée par les nourrices à Taide de contes de fées et de fantômes, dont les images persistantes obsédaient ensuite la vie humaine. Aujourd'hui, parmi les classes cultivées du moins, ces contes ne sont plus récités. Aussi les ogres, les vampires, les anges et les diables, pas plus que les trésors magiques, ne hantent plus les imaginations des hommes de notre temps, sans que leur esprit ou leur moralité en ait été aucunement affaibli. II en sera de même, quand les vains rêves et affirmations des croyances théologiques auront cessé d'être enseignes.

A mesure que ces images cesseront d'être imprimées dans leurs cerveaux dès la jeunesse, les hommes perdront l'habitude traditionnelle d'affirmer les choses avec d'autant plus d'assurance qu'ils les ignorent davantage. Ils ne seront dépouillés par là d'aucune force intellectuelle ou morale ; mais les contradictions qui arrêtent nos sociétés auront diminué : à mesure que nous verrons grandir la force de la morale nouvelle, les institutions, comme les individus, seront pénétrées par le sentiment de plus en plus intense de la solidarité, née des instincts fondamentaux de la

race humaine.

Au lieu d*6trc dirigées par les inspirations fanatiques des prophètes divins, par les conceptions égoïstes des despotes, ou par les combinaisons des gouvernants, trop subordonnées jusqu'ici aux arrangements privés des politiciens et aux préjugés de ceux qui les élisent, nos institutions auront alors pour base nécessaire la connaissance des relations positives, découvertes par les sciences sociologiques et naturelles. A Tavenir, dans Tordre de la politique, comme dans Tordre des applications matérielles, chacun finira par être assuré qu'il existe des règles de conduite, fondées sur des lois inéluctables, constatées par Tobservation, et dont la méconnaissance conduit les peuples, comme les industriels, à leur ruine. Déjà ces règles entrevues ont modifié profondément les relations réciproques des nations, convaincues par les sciences sociologiques que la guerre ne nuit pas moins aux vainqueurs qu'aux vaincus, parce qu'elle affaiblit matériellement les uns comme les autres et qu'elle entretient entre eux des sentiments de haine héréditaire, de plus en plus condamnés par la moralité générale. Il ne tardera pas à en être de même dans Tordre de la politique intérieure, quels que soient les apparences et les accidents transitoires de notre époque.

Nous voyons chaque jour comment l'application des doctrines scientifiques à l'industrie accroît continuel-

lemenl la richesse et la prospérité des nations : il suffit (le comparer Tétai de l'Europe aujourd'hui avec ce qu'il était au siècle dernier pour le reconnaître. L'application des mêmes doctrines à Thygiéne et à la médecine diminue sans cesse les douleurs et les risques de la maladie et augmente l^ durée moyenne de la vie. L'histoire du siècle présent prouve également à quel point le sort de tous, je dis celui des plus pauvres et des plus humbles, a été amélioré par les idées nouvelles; sans méconnaître d'ailleurs combien nous sommes éloignés d'avoir atteint sous ce rapport le degré que réclament la justice et la morale modernes, celui vers lequel nous devons tendre et nous efforcer. Telles sont les conséquences de la méthode scientifique, conséquences que nous poursuivons et que nous réaliserons, dans l'ordre moral comme dans Tordre matériel, en dépit de toute opposition : c'est ainsi que le triomphe universel de la science arrivera à assurer aux hommes le maximum de bonheur et de moralité.

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