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LE 5 AVRIL

L'Union de la Jeunesse républicaine a pris Pinitiative d'offrir un banquet d'honneur à M. Berthelot, le 5 avril 1895, au Salon des familles, avenue de Sainl-Mandé. Les convives altcignaient le nombre de 750 à 800. La vaste salle du restaurant, qui a déjà abrité tant d'agapes populaires, était trop petite pour contenir cette foule qui débordait dans les couloirs et les antichambres.

M. Ikîrthelot occupait le centn* de la table d'honneur; à sa droite était assis M. Brisson, président de la Chambre des députés, et à sa gauche M. Poincaré, ministre de Pinslruction publique. Les personnages offlciels ou simplement célèbres, membres de l'Institut, savants, hommes de lettres, professeurs, sénateurs, députés et conseillers municipaux étaient disséminés au hasard à travers les tables.

Les cartes d'invitation portaient en titre ces mots : c Hommage à la science, source de l'affranchissement de la pensée », avec un dessin de M. Guillaume.

A la fin du banquet, MM. Poincaré, mininistre de l'instruction publique, Berthelot, Delpech, sénateur, Edmond Perrier, membre de l'institut, professeur au Muséum d'his-

loire nalurelle; le docleur Blatin, au nom de la francmaçonnerie ; Delbel, au nom de l'école positiviste ; Deshayes, au nom delà Jeunesse républicaine; Goblct, député, ancien président du Conseil des ministres; Rousselle, président du Conseil municipal de Paris; Ch. Richet, professeur à la Faculté de médecine de Paris, au nom des anciens élèves de M. Berthelot; Emile Zola, Brisson, président de la Chambre des députés, ont pris successivement la parole. Voici le discours de M. Berthelot :

Messieurs,

En prenant la parole, mon premier devoir est de vous remercier de Thonneur que vous m'avez fait en m'invitanl à ce banquet, provoqué par Tiniliative de la Jeunesse républicaine et dont je lui suis profondément reconnaissant.

Je dois remercier particulièrement le président de la Chambre, qui vient apporter ici rautoritc d'une vie tout entière consacrée au triomphe de la raison et de la démocratie; le ministre éclairé et sympathique, qui s'associe à toutes les hautes manifestations de Topinion dans le domaine de Tart et de la pensée. Si j'aperçois devant moi tant de savants, d'artistes, d'écrivains illustres, la gloire de la patrie et de la civilisation, tant d'hommes d'État éminents, les chefs du Parlement, les représentants de la France et de la ville de Paris, les organes des grandes associations républicaines, je dois reconnaître que ce n'est pas l'amitié privée de

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quelques-uns d'entre cm pour voire invité qui les a rasscmbl/'s. En réaliU', c'csl voire dévouement à une grande cause, embrassée par lous les citoyens réunis autour de celte table. Ils y sont venus, appelés par leur commun amour pour la liberlé de penser, pour la lilierlé de l'art, pour la liberté politique, libertés inséparables, ainsi que leurs conséquences prochaines, l'égalité sociale et la solidarilé entre tous les membres de rtiumanitél Voilà le lien moral qui existe entre tous les convives de ce banquet, convoqué au nom de la science émancipatrice.

Nous continuons ainsi la tradition de nos pères : car cet idéal des sociétés nouvelles a été proclamé dans le monde par les philosophes et les savants de la Révo* lulion rrançaise, au nom de la raison et de la science, courbées depuis des siècles sous le joug oppresseur de la théocratie, de ta monarchie et de la féodalité : trois pouvoirs qui dominent encore aujourd'hui sur la terre, en dehoi's de la France c( des Ëtats-Unis. La culture scientifique, jusqu'à ce jour, ne l'oublions pas, n'a été pleinement ariranchie que parmi quatre ou cinq peuples civilisés. Je regarde comme un très grand honneur d'avoir été choisi par vous comme le représentant de cet idéal. Je n'ai d'autres titres à ce choix qu'un demi-siècle d'un travail incessant, une vie constamment dévouée à l'amour des hommes, de la pairie

et de la vérité. Elle s'est écoulée, permettez-moi de vous le rappeler, à côté d'un ami bien cher, Renan, dont le souvenir présent à vos esprits plane aussi sur cette enceinte !

Messieurs,

La science a deux puissances : Tune morale, Tautre matérielle ; Tune et l'autre s'étendent à tout le domaine humain, dans l'ordre industriel et dans Tordre social. Je vous demande la permission de vous rappeler d'abord quelle est l'origine de cette double puissance.

Elle est tout entière dans notre méthode, qui consiste à tirer toute connaissance exacte de Tobservation cl de l'expérience, en écartant le mystère des révélations : telle est cette méthode, qui guide le savant dans son cabinet et dans son laboratoire. Le savant est modeste, d'ailleurs, et tempéré dans ses affirmations : ce qu'on lui reproche souvent comme une preuve d'impuissance, tandis qu'il s'en fait honneur, parce qu'il connaît les limites de la certitude humaine et la faiblesse de son propre esprit. Voilà pourquoi il n'enseigne aucun catéchisme et ne se déclare jamais l'organe infaillible d'un dogme invariable.

Il a pour seul guide l'amour de la vérité et il a confiance dans son Iriomplie final, en voyant les résultats acquis. Éprouvée en toute circonstance, affermie

chaque jour par des succès plus élcndus et plus multipliés, la métliode scientifique est devenue la source principale, sinon unique, du progrès moral et matériel des sociétés d'à présent.

Je dis à présent, je devrais dire toujours. La science, en ciïet, par ses résultats et ses lois proclamées directement aujourd'hui, tandis qu'autrefois elles étaient dissimulées sous le voile des symboles philosophiques ou religieux; la science, je le répète, a été la source de tous les progrés accomplis par la race humaine, depuis ses lointaines origines.

Dans l'ordre purement industriel, personne n'oserail le contester, tant sont évidents les changements produits depuis un siècle par les applications de la mécanique, de la chimie, de l'électricité h l'organisation des peuples civihsés.

Ils sont si grands que l'on pourrait à peine s'en faire une idée, si l'on n'avait comme terme de comparaison l'étal actuel des sociétés arriérées de l'Orient, e(, pour prendre un point de recul plus éloigné, l'état des sociétés barbares de l'Afrique. Je ne veux pas vous en retracer ici le tableau ; le temps consacré à ce banquet s'écoulerait avant que j'aie pu décrire une minime partie des conquêtes paciliques de l'industrie moderne.

Mais ce qu'il faut dire, ce qu'il faut proclamer bien

haut, c'est que le progrès matériel dû à la science est le moindre fruit de son travail ; elle réclame un domaine supérieur et plus vaste, celui du monde moral et social.

En eiïet, tout relève de la connaissance de la vérité et des méthodes scientiQques, par lesquelles on l'acquiert et on la propage : la politique, Tart, la vie morale des hommes, aussi bien que leur industrie et leur vie pratique.

Je dis Tart et la poésie d'abord; car le sentiment du beau domine les races humaines, à un degré d'autant plus éminent qu'elles sont plus avancées en civilisation. En Orient comme en Occident, dans le présent comme dans le passé, nous en voyons éclater les manifestations multiformes.

Les monuments de Tart datent de la plus haute antiquité; nous les rencontrons déjà aux Ages de la pierre, et nous les retrouvons dans ces tombeaux qui renferment les précieux débris d'un art remontant aux origines même de l'histoire. Les dessins, les bijoux, les peintures, les sculptures, les édilices découverts à Memphis, à Babylone, à Mycènes, tout nous montre quel rôle jouait l'art, appuyé sur une science pratique déjà profonde et raffinée, dans la vie des peuples, il y a cinq ou six mille ans.

Mais ce n'est pas seulement au point de vue matériel

des procédés d'exécution que la science apporte à Tart son concours. L'art et la poésie n'atteignent toute leur perfection que par un étroit accord de leurs conceptions avec la connaissance de la nature et des réalités constatées par la science : j'entends par là la connaissance intérieure des sentiments et des lois du monde intellectuel et moral; j'entends aussi la connaissance extérieure de l'humanité et de l'univers; connaissances exprimées et chaque jour agrandies par nos découvertes en histoire, en biologie, en physique, en astronomie. Les grands artistes de la Renaissance, Michel- Ange et Léonard de Vinci, étaient aussi des savants, dont la pensée, libre comme leur art, avait dû s'affranchir des préjugés dogmatiques de leurs contemporains.

Vous savez tous avec quelle magnificence les conceptions modernes ont élé exprimées par nos grands poètes. Les Novissima Verba de Lamartine, le Satyre de Victor Hugo, le Cain de Leconte de Lisle sont dans toutes les mémoires. Entre la science et l'art, entre la science et la poésie, il existe cette relation nécessaire, celte alliance indissoluble du beau et du vrai, déjà proclamée par Platon.

Entrons maintenant dans le domaine du bien : il appartient aussi à la science. Morale privée et morale publique, politique et sociologie, il n'y a rien là qui

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iloive élre arbitraire, rien qui ne doive ôlre mis en conformité avec les règles scientifiques, déduites de l'observation et de Tinduction, c'est-à-dire de la connaissance des lois qui président à la constitution physiologique et morale de Thomme.

C'est la science qui établit les seules bases inébranlables de la morale, en constatant comment celle-ci est fondée sur les sentiments instinctifs de la nature humaine, précisés et agrandis par révolution inces- ■sante de nos connaissances et le développement héréditaire de nos aptitudes.

Il n'existe aucun doute sur les véritables origines de la morale, car les théologiens eux-mêmes sont d'accord avec nous pour reconnaître que la morale qu'ils appellent naturelle préexiste à leurs révélations. Ce qui leur est propre, c'est la prétention de fixer la morale dans HJes préceptes immobiles, qui en arrêtent le progrés : •c'est la volonté persistante de refouler la science et de comprimer la pensée par l'invention du bras séculier, -déclarée encore ces jours-ci légitime par les plus autorisés de nos prédicateurs; légitime, disent-ils, partout où la domination reconnue de la vraie religion est en ■mesure de réclamer l'appui des gouvernements.

Et cependant, depuis les sacrifices humains, les •invocations magiques et les pèlerinages antiques, destinés autrefois à provoquer l'intervention miraculeuse

(le la divinité, jusqu'à Fascélisme stérile et contre nature et les superstitions grossières qui déshonorent les cultes purifiés des nations modernes, il a existé une chaîne non interrompue de mystères, de croyances et de cérémonies, successivement affirmés comme les produits infaillibles de la révélation divine et entretenus par Fignorance et le fanatisme systématiquement cultivés.

Messieurs,

C'est une histoire bien connue, mais que Ton ne saurait trop rappeler, que celle de l'évolution par laquelle la science a émancipé la pensée; et la pensée, à son tour, a émancipé les peuples. Mais la liberté de la science est une chose moderne. Vous savez tous comment la doctrine sacerdotale, réservée aux seuls initiés, fut tirée des temples par les philosophes grecs; comment Socrate et bien d'autres furent déclarés les ennemis des dieux et de la société, et furent mis à mort pour avoir professé la morale indépendante. Le lien étroit qui existe entre l'affranchissement de la pensée et l'affranchissement des servitudes sociales était dès lors manifeste. Mais le nombre des hommes accessibles aux enseignements de la science était trop peu considérable, pour que celle-ci pût acquérir directement sur les masses populaires l'autorité qui provoque les grandes rénovations.

Une révolution cul lieu en effet : elle prit la forme d'une religion plus pure, le christianisme, qui s'appropria les idées morales des savants et des philosophes et en commença Tapplication, mais en les enveloppant d'un dogmatisme nouveau. Aussi, à peine eul-il triomphé, qu'il reconstitua la théocratie et concourut avec rinvasion des Barhares à amener la ruine de l'organisation sociale et de la civilisation. Pendant dix siècles, les efforts tentés pour réveiller l'esprit scientifique furent étouffés par le fer et le feu, jusqu'au jour où la Renaissance de la culture antique et la Réforme religieuse, premier fruit de la science appliquée aux dogmes et aux pratiques Ihéologiques, commencèrent la résurrection morale du monde.

Alors furent proclamés la tolérance des idées et le droit au libre examen, mais seulement dans le cercle de la foi chrétienne. Les savants qui prétendaient en sortir furent également persécutés par les partisans de l'ancienne foi et par les sectateurs de la nouvelle.

Tandis que les catholiques brûlaient Bruno et Vanini, les calvinistes élevaient le bûcher de Servet.

Mais, Bossuet le déclare, on ne fait pas sa part à la liberté d'examen. Celle liberté, une fois admise pour certaines croyances, s'étend inévitablement à toutes.

Les découvcrles géographique» de rAiiK-rique et Ae la route des Indes, et surtout les découvertes astronomiques de Copernic et de Galilée, ainsi que la négation des causes et qualités occultes dans les actions physiques, bouleversèrent à la Tois toutes les opinions reçucs^ sur le système du monde, sur l'enchaînement mystique des phénomènes et sur l'importance exclusive attribuée jusque-là à l'autorité dans la science, à la race humaine dans l'univers, et, h la surface même de la terre, aux dieux et aux dogmes sauveurs de l'Occident, désormais mis en balance avec ceux de l'Extrême- Orient.

En même temps, la découverte de l'imprimerie assurait à la propagation des idées une force et une étendue ignorées jusque-là.

La science devenait ainsi l'émancipatrice de la pensée à un triple titre : je veux dire, par les moyens matériels d'action qu'elle fournissait, par les horizons qu'elle ouvrait et par le caractère de certitude, constamment vériflable, de ses méthodes.

C'est ce que les philosophes du xvui' siècle, nos ancêtres immédiats, ontmis en évidence et fait accepter de tout homme raisonnable par leur puissante et irréfutable propagande : j'en atteste Voltaire et Diderot, d'Alembert et Gondorcet I

La Révolution française en est sortie. Permettez-moi,

Messieurs, d'insister sur son caractère fondamental. Depuis quelques siècles, pour ne pas remonter plus haut, il y a eu bien des révolutions dans le monde. Mais ni la Réforme d'Allemagne, ni la Révolution d'Angleterre, ni celle qui a fondé les Étals-Unis, n'ont proclamé dans les actes qui les ont constituées leur indépendance de tout dogmatisme et de toute idée religieuse; aucune n'a déclaré qu'elle voulait asseoir les sociétés humaines sur le fondement solide et définitif de la science et de la raison.

C'est au nom de ces principes que la Convention créa, il y a juste un siècle, nos grandes écoles d'instruction publique et ce foyer de lumière universelle, l'Institut, dont vous voyez à ce banquet tant de représentants.

Voilà, Messieurs, l'originalité de la Révolution française, ce qui en fait un événement plus que national. Ce jour-là, une ère nouvelle s'est ouverte pour l'humanité, jusqu'alors assujettie à l'autorité des révélations. Les esprits réfléchis de l'époque, tels que Gœthe, ne s'y sont pas mépris. Désormais, il ne s'agit plus d'imposer aux hommes de nouveaux dogmes, fussent-ils rationnels, à la place des anciens dogmes théologiques. A cet égard, les idées des politiques et des sociologues, trop absolues au début, ont été rectifiées peu à peu et ramenées à une conformité de plus en plus étroite avec

les métliodcs et les conceplioQs scientifiques, qui y ont introduit la notion de révolution. La morale privée, la morale sociale et les institutions qui en dérivent changent et progressent comme le reste : elles s'avancent aujourd'hui vers un idéal de solidarité supérieur aux conceptions chrétiennes, fondées sur la résignation à l'oppression, sur la haine de la nature, envisagée comme maudite, sur le mépris du travail, regardé comme une œuvre servile : conceptions qui ont été imposées pendant tant de siècles comme la limite dernière de la perfection. Aujourd'hui nous déclarons le droit de tout homme au développement de ses facultés par l'éducation ; nous déclarons son droit à la vie matérielle, intellectuelle et morale. Nous déclarons que notre devoir à tous ne consiste pas seulement à aider notre prochain par une aumône ou une charité, trop souvent aveugle ou insuffisante; mais nous devons le prendre par la main comme un frère et lui assurer, par tous les moyens pacifiques et légaux, sa part légitime dans les bénéfices d'une société, où toute jouissance et toute propriété sont les fruits du travail accumulé par les générations antérieures. Nous tendons ainsi vers le règne idéal de la fraternité et de la solidarité sociale, proclamées par la Révolution. Telles sont, ou plutôt telles doivent être, les conséquences de l'application de la science moderne à la morale et

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à la politique. En les poursuivant dans un esprit de modération, de tolérance, de justice et d'amour, leur évolution légitime amènera par degrés et sans violence une transformation complète des sociétés humaines.

Le 27 novembre 1885 a eu lieu, chez Leraardelay, la cinquième réunion de la conférence Scientia. Le diner était oiïert à M. Berthelot et à M. Ernest Renan. Il y avait environ quatre-vingt-dix convives , parmi lesquels nous citerons MM. Guillaume, Ch. Garnier, Janssen, docteur Richet, Levasseur, Cahours, de Lacaze-Duthiers, membres de rinstitut, les professeurs Trélat et Verneuil, et un grand nombre de notabilités. Madame Edmond Adam assistait h cette fête scientiHque, organisée par MM. G. Tissandier, Ch. Richet, de Nansouty et Talansier.

Au dessert, M. Renan a pris le premier la parole et a souhaité en ces termes la bienvenue à M. Berthelot :

Quelle joie vous m'avez préparée. Messieurs! Ce toast sera certainement un des plus chers souvenirs de ma vie. En pensant à moi pour être l'interprète de vos sentiments envers Thomme illustre que vous fêtez aujourdliui, vous vous éles souvenus d'une vieille amitié, qui, ces jours-ci justement, atteint à sa qua-

i. Discours prononcés au banquet Scientia par MM. Renan et Berthelot, le 27 novembre 1885.

rantième année. Oui, c'était au mois de novembre 1845. Je venais d'accomplir de pénibles sacrifices. En sortant du séminaire Sainl-Sulpice, le monde s'offrait à moi comme un vaste désert d'hommes; ma recompense fut de vous trouver, cher ami, dans celte petite pension de la rue de rAbbé-de-l'Épée (alors rue des Deux-Églises), où j'exerçais au pair les fonctions de répétiteur. Vous faisiez votre classe de philosophie au collège Henri IV; vous eûtes, je crois, le prix d'honneur au grand concours, à la fin de l'année. J'avais quatre ans de plus que vous. Deux ou trois mots que nous échangeâmes discrètement nous eurent bientôt prouvé que nous avions ce qui crée le principal lien entre les hommes, je veux dire la même religion.

Cette religion, c'était le culte de la vérilé. Dès cette époque, nous étions des nazirs, des gens qui ont fait un vœu, les hommes-liges de la vérilé. Notre part d'héritage était choisie, et cette part était la meilleure. Ce que nous entendions par la vérilé, en effet, c'était bien la science. Les premiers jugements de l'homme sur l'univers furent un tissu d'erreurs. C'est la science rationnelle qui a rectifié les aperceptions erronées de l'humanité. La science est donc l'unique maîtresse de la vérité. Au bout de quarante ans, je trouve encore que nous eûmes pleinement raison de nous attacher lï elle. Il y a trois belles choses, disait

saint Paul : la Toi, l'espérance, la charité; la plus grande des trois, c'est la cliarité. Il v a trois grandes choses, pouvons-nous dire à notre tour, le hien, la beauté, la vérité; la plus grande des trois, c'est la vérité. El pouniuoiî Parce qu'elle est vraie. Ia vertu et l'art n'excluent pas de fortes illusions. La vérité est ce qui est. En ce monde, la science est encore ce qu'il y a de plus sérîcun. La philosophie du doute subjectif élève ici ses objections contre la légitimité même des facultés rationnelles de l'esprit. Cela ne m'a jamais beaucoup touché, je l'avoue. Olil si je n'avais d'autre doute que celui-là!... Comme je me sentirais léger! La science est un ensemble dont toutes les parties se contrôlent. Je crois absolument vrai ce qui est prouvé scicntifiquenient, c'esl-à-<lire par l'eipérience rigoureusement pratiquée.

Que la science rigoureuse ne réponde pas à toutes les questions que lui pose notre légitime curiosité, cela est sûr. Mais qu'y faire? Mieux vaut savoir peu de choses, mais les savoir efTectivcment, que de s'imaginer savoir beaucoup de choses et se repaître de chimères. Que de bases, d'ailleurs, établies et solidement établies! La terre est un globe, d'environ trois mille lieues de diamètre, et dont la densité approche de celle du fer. Voilà qui est incontestable! Eh bien, cela lixe singulièrement mes idées. Je préfère celle vérité

à une série de propositions métaphysiques plus ou moins dénuées de sens. Il ne pouvait pas y avoir d'exercice normal de Tespril avant qu'on fût fixé sur des points comme celui-là. Quand on croyait que la terre était une plaine, recouverte par une voûte en berceau, où les étoiles filaient, à quelques lieues de nous, dans des rainures, il élait vraiment bien superflu de raisonner sur Fhomme et sa destinée. Nous devons plus à l'astronomie qu'à aucune théologie du monde. Supposons une planète dont Tatmosphère fût laiteuse, si bien que les habitants de cette planète ne pussent constater l'existence d'aucun corps déterminé dans l'espace. Les habitants de cette planète seraient les plus bornés des êtres. Ils seraient emprisonnés fatalement dans Fhypolhèse géocenlrique, dans les idées, familières à la vieille théologie, d'un développement divin se déroulant à leur profit exclusif.

J'estime donc 1res peu fondée l'éternelle jérémiade de certains esprits sur les prétendus paradis dont nous prive la science. Nous savons plus que le passé; l'avenir saura plus que nous. Vive l'avenir! Vous aurez largement contribué, cher ami, à ce progrès de fespril, où la part de notre siècle, quoi qu'on dise, sera bello. Dans la plus philosophique peut-être des sciences, la chimie, vous avez porté les limites de ce que Ton sait au delà du point où s'étaient arrêtés vos

devanciers. Dilater le pomœrium, c'est-à-dire reculer l'enceinte de la ville, était à Rome Tacte de mémoire le plus envié. Vous avez dilaté, cher ami, au secteur où vous travaillez, le pomœrium de Tcsprit humain. Vivez longtemps pour la science, pour ceux qui vous aiment; vivez pour notre chère patrie, qui se console de bien des défaillances en montrant au monde quelques enfants tels que vous.

M. Berthelot a répondu en ces termes :

Messieurs,

Je vous remercie de Thonneur que vous m'avez fait en m'invitant à présider ce banquet. Succéder à des hommes tels que MM. Chevreul, Pasteur, de Lesseps aurait de quoi m'intimider. Toutefois, je me rassure en pensant que M. Chevreul a déclaré être le doyen des étudiants de France. Vous ne me refuserez pas, je l'espère, le titre d'étudiant ordinaire : je pioche assez pour cela dans mon laboratoire. Voici plus d'un demi-siècle que je poursuis mes études avec acharnement. Mon ami Renan le sait mieux que personne, car il y a déjà quarante ans que nous travaillons ensemble, dans des voies différentes, mais avec une philosophie commune. C'est ainsi que nous avons poursuivi de concert la vérité, vous, mon ami, dans

Tordre des sciences de Thistoire, et moi dans Tordre des sciences de la nature. Nous avons choisi chacun notre part, comme Marthe et Marie dans TÉvangile; plus heureux qu'elles, aucun de nous deux ne regrette son choix et n'envie la part échue à Tautre. Notre curiosité est infinie et le domaine de la vérité n'a pas de limites. Nous continuerons à la poursuivre, tant (jue la vieillesse, aujourd'hui ouverte devant nous, n'aura pas épuisé notre énergie. C'est donc, Messieurs, à titre d'étudiants, toujours laborieux et curieux, travaillant de notre mieux pour le bien de la patrie et de l'humanité, que nous acceptons votre banquet et vos témoignages de sympathie.

A la conférence Scientia,,.

M. Gaston Tissandicr, parlant des origines de la conférence Scientia, a rappelé ensuite que ces réunions ont surtout pour but de rapprocher , dans des banquets intimes, les jeunes savants des maîtres qui marchent toujours en avant et qui sont la gloire de la patrie :

La France, a-t-il dit, qui donne les bons fruits, le bon vin, la sève féconde des produits du sol, a toujours donné aussi les grands hommes et les grands génies; tant qu'elle en fera naître comme ceux que nous avons fêtés hier, que nous fêtons aujourd'hui et que nous aurons à fêter demain, il est permis d'avoir confiance dans son avenir et ses destinées.

Eaflo, U. Janssen, unissant dans un même toast les deui éminenU convives, a rappelé que « c'est à y. Berthelot que la science doit la conquête de M. Renan, et ce n'est pas là, a-t-il ajouté au milieu des applaudissements unanimes, un des moindres services que l'illustre savant a rendus non seulement à la science, mais h l'époque actuelle et au monde entier *.

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