L'ÉDUCATION PHYSIQUE
Eq acceptant les foactions de président du Comité de la Ligue nationale de FÉducation physique (Novembre 1888), M. Berthclot a écrit la lettre suivante :
Au Comité de la Ligue nationale de V Éducation physique.
Messieurs,
Votre œuvre est bonne et je m'y associe de tout cœur. Vous vous proposez de développer rËducation physique de la jeunesse, de donner à nos enfants la santé, la force, l'adresse, qui assurent réquilibrc inlcllocluel et moral des individus, en môme temps que la puissance et la grandeur des nations; c'est ce que réalisait la Grèce dans ses beaux jours, c'est aussi le devoir des peuples modernes.
Certes, on a fait beaucoup en France, depuis quelques années, pour l'Éducation physique de l'adulte. Depuis la République surtout, qui ne craint pas de
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voir les hommes s'associer et se grouper librement, en dehors de toute surveillance gouvernementale, nous avons vu naître partout et se multiplier les Sociétés de gymnastes, de tireurs, d'excursionnistes, d'alpinistes, qui entretiennent Ténergie du citoyen et le préparent à concourir, quand viendra le jour du danger, à la défense nationale.
On a également fait une large part, dans nos collèges et dans nos écoles primaires, à renseignement de la gymnastique, grAce au concours de maîtres zélés. Tout cela est excellent et très digne d'éloge. Mais en ce qui touche Tcnfance, il y manque une chose, une chose fondamentale, celle que vous voulez instituer : il manque la liberté, l'initiative personnelle de Tenfant. C'est sous la forme de leçons, d'exercices réguliers, méthodiques, imposés, que l'on enseigne la gymnastique dans nos écoles, en y joignant cet appareil inévitable de corrections, de règlements, de punitions, que comporte tout cours obligatoire. La promenade môme, cet exercice destiné à détendre l'esprit et le corps, a pris quelque chose d'arliflciel et de mécanique. Qui ne s'est attristé, en voyant défiler dans nos mes et sur nos quais ces longues bandes d'internes, sur deux rangs, surveillés et maintenus par une discipline inévitable? Qui n'a éprouvé un sentiment analogue, en assistant aux exercices uniformes et
réglementés de la gymnastique officielle? Dans les formules acluelles, il ne saurait guère en être autrement; car il faut éviter le désordre dans les lieux publics, aussi bien que dans ces énormes agglomérations d'enfants, appelées internats^ que nul réformateur n'a encore trouvé le moyen de dissoudre et de subdiviser.
Mais cela ne saurait durer : ce n'est pas ainsi que nous donnerons à nos enfants cette
Mens sana in corpore sano^
proclamée par le poète comme le but suprême de réducation.
N'attristons pas cet âge jusque dans ses plaisirs : la tristesse ne vient que trop tôt dans la vie bumaine; laissons la joie aux enfants. Rendons-leur Texercice pbysi(iue attrayant : ils ne demandent pas mieux que de jouer et de s'épanouir en toute liberté.
Si les cours étroites de nos écoles, ensevelies dans l'ombre de ces bâtiments colossaux que nous voyons grandir de génération en génération, ne permettent pas à l'enfant de courir, de s'agiter avec la turbulence naturelle à son âge; si la main de l'autorité scolaire est sans cesse portée à s'appesantir, pour prévenir le désordre parmi ces multitudes entassées dans des espaces trop limités; eh bien! ouvrons la cage, dis-
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{corsons ces multitudes, partageons ces agglomérations en petits groupes, indépendants les uns des autres, et disséminés en plein air sur de vastes surfaces : là on pourra les laisser livrés à eux-mêmes, sans redouter ni les dégradations des édifices, ni les petits écarts, inséparables de toute expansion spontanée.
Ces espaces, le Conseil municipal de Paris vous les donnera, j'en ai la ferme confianee; — les Conseils municipaux des villes grandes et petites vous les donneront, — car nous connaissons leur sollicitude incessante pour le développement de l'éducation démocratique. — Les Conseils municipaux des plus petites communes ne vous les refuseront pas; — jusqu'à ce que nous ayons atteint ce degré où les espaces réservés aux jeux se confondent avec les champs, dans lesquels Tenfant du hameau séhat en liberté.
C'est ainsi que nos enfants devront trouver leur récréation en plein air, jouer aux barres, à la balle, aux mille jeux qu'ils inventent chaque jour, monter même aux arbres, — sans toutefois dénicher les oiseaux, l'oiseau est sacré! — Ils s'amuseront ensemble, sous l'œil paternel de leurs instituteurs; ils lutteront entre eux : pourquoi ne pas les laisser faire? Il faut les habituer à Teiïort : la lutte est salutaire, au point de vue physique comme au point de vue
moral, pourvu que chacun s'y adonne avec liienveillance ut sympatliic pour ses camarades, sans jamais se laisser envahir par des idées de haine cl de jalousie. Ce sera r«uvrc de l'inslituteur de leur inspirer ces nobles sentiments.
LV-ilucalion esthétique et morale de l'enfance n'a pas moins à gagner à ce qu'il sait mis en contact incessant avec la nature. La lumière, le soleil, les bois, les champs agrandissent et purilient la pensée et le cœur de l'homme; elles assainissent son esprit, en même temps que son corps, et le débarrassent des germes des maladies, aussi bien que de ceu\ de l'immoralité. L'encombrement des villes rend les uns et les autres plus j>erni<;ieu\ ; la vie en plein air, ne cessons jamais de le proclamer, est bonne et morale, pour l'cnrant comme pour l'homme.
Par lu sera résolu ce problème du surmenage, qui tourmente en ce moment tant de bons esprits. Ce n'est pas en diminuant la durée du travail qu'on y parviendra; nos enTants travaillent déjà moins longtemps que nous n'avons travaillé nous-mêmes, et je ne sais s'il» s'en portent mieux. Le nombre d'heures consacré aujourd'hui aux classes et aux études n'a rien d'excessif; il faut que l'cnfanl prenne de bonne heure l'habitude d'un certain etTort inlellccluel, si l'on veut qu'il en ait la pleine capacité, quand il sera devenu
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homme. Mais ce qui délasse, ce qui rafraîchit la tôte, c'est rintermittence de l'exercice physique accompli en pleine liberté : exercice modéré les jours ordinaires, mais poussé jusqu'à l'effort et la fatigue physique de temps en temps. Je dis poussé jusqu'à l'effort et je préconise l'effort et la fatigue, même dans l'ordre intellectuel, aussi bien que dans Tordre physique, parce que c'est en allant jusqu'au bout qu'on acquiert la pleine confiance en soi-même et l'énergie nécessaire pour reculer la limite de ses propres forces. Or, en développant les exercices physiques, nous donnerons aux enfants la vigueur nécessaire pour résister aux efforts intellectuels. C'est ainsi que nous ferons acquérir aux adolescents ces réserves de santé et d'énergie, si nécessaires pour les concours qui les attendent au moment de rentrée dans la vie. Quand ils auront été fortiliés dès l'enfance, nous verrons cesser ces méningites, ces lièvres typhoïdes, ces maladies d'épuisement, dont la vue nous afflige trop souvent, et qui font perdre à la société et aux familles le fruit des sacrilices prolongés pendant tant d'années.
Quand nous parlons des enfants, c'est des jeunes filles qu'il s'agil, aussi bien que des jeunes garçons. Voire œuvre les comprend également. Elles ont été jusqu'ici trop éliolées dans nos écoles par l'éducation intérieure. Elles aussi ne demandent qu'à s'épanouir en plein air,
et nous (levons tendre à leur donner, dans la mesure qui convient à leur sexe, ces libres récréations, ces jeux et ces exercices physii|ues, qui leur assureront la force et la santé. Si les frères doivent être des hommes, des citoyens, des soldats énergiques, capables de défendre le sol national; les sœurs, <le leur cdté, doivent être ries épouses et des mères de famille robustes, capables d'accomplir pleinement le devoir sacré de la maternité. En même temps, le contact incessant de la vie universelle développera chez la femme ces grdces, ce sentiment poétique, qui lui sont plus naturels en quelque sorte qu'à l'homme.
C'est ainsi que votre Ligue, Messieurs, servira la patrie française et l'humanité. Notre race n'est pas épuisée; elle a encore son œuvre à poursuivre dans le monde : œuvre de délivrance et de fraternité universelle, que nous ne devons jamais perdre de vue, malgré les misères de l'heure présente. Il faut que tous les hommes de cicur s'associent en tout ordre, pour donner à la race française une impulsion et une confiance nouvelles ; pour lui rappeler soa passé el lui rendre le sentiment de sa destinée. Non! ce n'est pas une tradition purement nationale el égoïste que la France se propose d'accomplir; elle ne cherche pas i semer la haine et à exciter les nalions les unes contre les autres. Elle agit pour l'humanité et elle convie tous
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les peuples à s'associer à elle, pour la concorde et le bonheur de tous.
C'est par l'enthousiasme de cette haute mission que nous soutiendrons nos enfants; nous devons les fortifier au physique et au moral, afin quils puissent à leur tour concourir à l'œuvre nationale d'amour et de civilisation universels.