PROGRAMMES D'ÉTUDES
trop (lifflcilc à établir et trop sujette à être contestée. Les difficultés qui ont fait supprimer le certificat d'études, il y a quarante ans, reparaîtraient avec une acuité insupportable. Nous ne pouvons donc prétendre à autre chose qu'à améliorer notre baccalauréat, si c'est possible.
A cet égard, je serais, comme vous l'avez rappelé, partisan de la suppression des programmes développés, et je l'avais proposée il y a huit ans, lors de l'établissement des programmes actuels pour renseignement secondaire et l'enseignement primaire, dans le conseil supérieur de l'instruction publique et dans les commissions spéciales. Mais mon opinion n'a pas prévalu.
J*avais aussi soutenu le système de l'équivalence de certaines matières dans les examens ; ce qui permettrait à la fois de décharger l'esprit des jeunes gens et de leur permettre un travail plus personnel et plus original sur les sujets de leur prédilection. Mais cet avis a été également écarté.
En tout cas, le surmenage dont on a tant parlé ne résulte pas, ù mon avis, de l'examen du baccalauréat. Ce qui nuit à notre jeunesse, c'est d'une part l'absence d'exercice au grand air et de jeux amusants, al)sence à laciuelle notre Ligue s'elTorce de porter remède; c'est, d'autre part, et surtout, le système des çxam.'ns accumulés, des progr«ammes et des procédés
de classement adoptés pour l'entrée aux grandes écoles militaires, pour TÉcole polytechnique particulièrement.
C'est là le Minotaurc qui dévore chaque année une multitude de jeunes gens, incapables de résister aux fatigues de la préparation à des épreuves si mal combinées pour constater la véritable intelligence et la valeur personnelle, mais si propres à faire triompher lamnémotechnieet la préparation mécanique. Les plus forts passent malgré tout ; mais combien y périssent, ou bien sont faussés pour toute leur vie !
Or, ce système meurtrier et irrationnel, rUniversitr n*en est à aucun degré responsable ; car elle n'a jamais été consultée, ni pour Tinstituer, ni pour en régler les programmes et le fonctionnement.
Ce sujet est de la dernière gravité; aucun peuple étranger n'a adopté de règlement analogue et tous s'accordent à blAmcr hautement le nôtre et à le regarder comme une cause d'aiïaiblisscment physique et intellectuel pour notre jeunesse. Il faudrait, pour développer cette question, plus d'espace que la lettre présente n'en comporte : il me suffit d'avoir précisé et expliqué ma pensée. Vous vous intéressez trop à ces problèmes pour ne pas m'entcndre et peul-étre pourrez-vous rendre (|uelquc service dans la campagne que je soutiens, et qui est d'une extrême importance nationale»
EN AGIUCULTLUE «
Mesdames, Messieurs,
Dans le cours de ses voyages piiilosophiques, Gulliver rapporte qu'il trouva un pays singulier : c'était un État gouverné par les Académies, suivant les règles les plus sûres de la science et de la raison. Elles avaient entrepris de réformer toute l'organisation sociale. Aux préceptes surannés de la vieille et bonne agriculture, notament, elles avaient substitué des inventions ingénieuses, fondées sur les découvertes modernes, — il s'agit d'il y a cent cinquante ans. — C'est ainsi qu'au lieu de labourer les terres par les procédés d'autrefois, on avait introduit les machines, à l'aide desquelles un homme seul pouvait travailler
1. Discours prononcé par M. Berlhelot, président de la Société nationale d'agriculture de France, à la séance publique de cette société, le 6 juillet 1892.
aulanl que di\. La culture <le la terre avait lieu par lies métliodcs nouvelles, et l'Iiistoirc de l'agricuilure anglaise au xviii' siècle montre que l'auteur du roman amendait cn(ii|ucr par là les premières tentatives de culture chimîi|iic. Le beau temps et la pluie, d'après le satirique, n'avaient pas écliappé aux novateurs. L'Ile volante ilc Laputa, maintenue suspendue audessus de tel ou tel point du territoire, permettait de le soustraire, ou de le soumettre à volonté, à l'actfon du soleil. Brer, dans ce pays idéal, on avait supprimé partout, ou corrigé l'action de la nature- Les elTels de cotte conduite, ajoute Swirt, n'avaient pas tarde a se faire sentir. La terre était misérablement dévastée; le peuple, eu baillons, habitait des masures en ruines et mourait de faim, maintenu dans l'obéissance par la terreur.
Tel est l'aspect sous lequel les préludes de l'agriculture scientiliquc apparurent d'abord aux littérateurs, et je ne sais s'il faudrait aller bien loin pour trouver des paysans, et mOme des lettrés, imbus encore des mêmes préjuges.
Cependant l'opinion générale a diangé; les bienfaits de la science ont été tels, et ils ont si bien transformé la société au xix« siècle, que nul esprit éclairé n'oserait tenir aujourd'hui le langage ironique de l'auteur de Gulliver.
A la vérité, je ne sais si nos arrière-neveux réussiront un jour, par quelque artiHce, à régler les saisons : les Américains prétendent bien aujourd'hui faire la pluie à volonté, au moyen de la dynamite. Mais leurs opinions, renouvelées des idées des Romains sur Tinfluence atmosphérique des grandes batailles, ne semblent pas avoir reçu jusqu'ici le contrôle de Texpérience. Au contraire, les innovations, critiquées si amèrement par rhumoriste anglais, tendent à devenir de nos jours la règle des travaux des champs.
L'agriculture scientifique se substitue de plus en plus à lagriculture traditionnelle, et elle multiplie dans une proportion inespérée la richesse des nations.
A ces progrès, chaque jour plus éclatants, notre Société n'a jamais cessé de prêter le concours le plus actif, tant par les travaux individuels de ses membres, que par les prix et les encouragements prodigués par elle aux inventeurs. Elle a donné son aide avec empressement à toutes les grandes innovations, entrevues au siècle dernier par quelques esprits avancés, et que les critiques littérateurs d'alors tournaient en dérision, mais qui se sont développées, surtout depuis un demisiècle.
Ce sont, en effet, les progrès de la science dans Tordre matériel qui ont servi de base à celte métamorphose surprenante des pratiques agricoles, dont
nous sommes les lémoins et les admirateurs. Ce sont en même temps les progrès de l'esprit humain dans l'ordre intellectuel et moral, progriîs auxquels la Révolution et la Rcpubliguc ont donné en France leur essor délinitif; ce sont, dis-je, les progrès intellectuels et moraux qui transforment sous nos yeux l'éducation du paysan, élevé â la dignité de citoyen. Chaque jour il apprend davantage à connaître les sciences et à en tirer parti, pour augmenter sa production et pour améliorer les conditions de son existence, naguère si misérable.
Trois sciences surtout ont concoum à cette évolution de l'agriculture : la mécanique, la chimie et la physiologie.
Les machines agricoles, sans cesse diversilices, ont permis de semer, de labourer, de récolter, sur des surfaces plus grandes et avec une moindre dépense de main-d'œuvre humaine. La force productrice des nations s'en est accrue singulièrement.
Mais les machines ne créent rien par elles-mêmes : elles s'appliquent à des produits déjà élaborés sous l'inlluence des forces naturelles. Or les procédés qui président à cette élaboration, la façon dont les plantes sont alimentées aux dépens de l'air, de l'eau et du sol, pour servir ensuite à la nourriture des animaux, sont demeurés longtemps mystérieux. Il j a un siècle h
peine qu'ils ont commencé à nous élrc révélés par la chimie, et ils ne pouvaient Fêtre plus tôt, tant que Ton n'a pas connu les véritables éléments chimiques, communs aux plantes et aux animaux ; tant que l'on n'a pas découvert le secret de leur passage au travers des organismes vivants. C'est la chimie qui a révélé ce secret, en môme temps que l'existence des éléments eux-mêmes : elle a appris à les reconnaître et à les doser <lans les plantes et dans les animaux; elle a constaté, tout d*al)ord, cette vérité fondamentale et imprévue, que la combinaison des éléments sous forme de composés organiques a lieu seulement dans les végétaux, à l'exclusion des animaux, auxquels les plantes sont destinées à servir ensuite d'aliments. Les mystères de la production des plantes utiles et ceux de la nourriture des animaux domestiques ont été par là dévoilés, et ces vérités, devenues simples à nos yeux, ont été fécondes en applications.
Sans m'étcndre sur un sujet qui réclamerait les plus amples développements, il sufUra de rappeler que les éléments constitutifs des végétaux ont été partagés en <leux groupes : les uns, tels que l'oxygène, le carbone tiré de l'acide carbonique, l'hydrogène de l'eau et, dans une certaine proportion, l'azote de l'air, sont empruntés à l'atmosphère, qui peut les fournir en quantités indéfinies. Les autres, tels que les alcalis, la chaux, la
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silice, le Ter, et, pour une parlie, l'azolc, sont au contraire puisés dans le sol : enlevés par les récoltes, ils doivent lui être reslitués, sous peine d'un épuisement plus ou moins rapide. Cliarjue plante e^iige sous ce rapport des clcmcnls spéciaux, et pour la cultiver il faut, ou bien s'assurer que le sol les renferme déjà, ou bien les lui fournir. De là l'utilité si longtemps coniroïcrséc des engrais cliimi(|ues : c'est en eux que réside tout le secret du maintien indéfini de la ferlilitë de la terre et tout l'arlilicc de la culture intensive.
Mais si la mécanique est un auxiliaire utile de l'agriculture, si le concours de la cliimie lui est continuellement nécessaire, il est une autre science dont le râle est plus élevé encore, parce qu'il préside à la vie elle-même, dans l'ordre animal comme dans l'ordre végétal : vous avez nommé la physiologie. A quel point sa connaissance est imiispensnblc pour déHnir les coiidilions de la production animale et végétale, pour assurer le développement normal des êtres vivants, c'est ce que vous savez tous. Vous savez tous le rôle de riiygii'nc dans la sociélé, pour assurer la santé el la vie dos hommes d'abord, des animaux ensuite, et dos plantes elles-mêmes. Ce rôle, trop longtemps méconnu, éclate aujourd'hui à tous les yeus, et c'est l'un des triomphes de la science d'avoir su prolonger la durée de la vie humaine, garantir nos animaux
domestiques contre les épidémies el étendre sa protection jusqu'aux maladies qui détruisent nos cultures et tendent à anéantir les récoltes agricoles.
Mais consener les produits ne surfit pas; il faut aussi savoir multiplier les êtres productifs, et, ici encore, la science a réalisé de nos jours, par l'application des méthodes de sélection, les plus merveilleux progrès en agriculture. Non seulement la culture intensive a appris à tirer un parti plus fructueux qu'autrefois d'un sol et d'une surface donnée ; mais, par le seul choix des semences, nous avons douhlé et triplé la formation du sucre dans les betteraves; par de» sélections analogues, la production de la pomme de terre est aujourd'hui multipliée, et nous poursuivons, avec la certitude du succès, des accroissements plus considérables encore dans la production du blé, c'està-dire du pain, l'aliment fondamental de nos populations. Des progrès non moindres s'accomplissent sous nos yeux dans la production des fruits, des légumes, dans celle du bétail, améliorant ainsi chaque jour la condition générale de la race humaine.
Ces progrès ont deux origines, qu'il importe de proclamer hautement. Ils sont dus d'abord à la connaissance des lois générales de la nature vivante, révélées par la science désintéressée, lois qui sont le fondement nécessaire de toute application ; ils sont également dus.
«t d'une façon non moins digne d'admiration, à ces inventeurs, à ces praticiens de génie, qui iravaiDcnt à la fois pour l'accroissement de leur propre fortune, el pour le bien et le prolît de l'humanité. Parmi ces savants et ces inventeurs, honneur des peuples civilisés, notre Société a la gloire d'en avoir toujours compté un grand nombre dans ses rangs; les noms inscrits sur ces murs en font foi, el, si nous ne craignions d'odcnser la modestie des vivants, nous pourrions montrer dans celte enceinte bien des membres de celte Société, qui en soutiennent dignement la vieille tradition et qui seront à leur tour, sur nos listes d'or, signales à la reconnaissance de la postérité.
Mais il ne suflil pas de découvrir les hautes vérités scienliflqucs, il ne sutlit pas d'en inventer les fécondes applications, il faut encore que la nalion fournisse au savant les ressources nécessaires à ses découvertes; il faut que l'invcnleur trouve les appuis convenables; il faut surtout que l'application des inventions soil accomplie avec empressement par des populations instruites et intelligentes, promptes à accepter et à propager toutes les idées utiles. Or c'est là surtout le grand progrès que nous avons accompli de nos jours, au nom de la France et de la République. Sous la République, en cITet, le principal souci des gouvernants n'est pas l'intérêt d'une dynastie, ou l'ambition
d'un souverain, prôt à mettre le feu au monde pour accroître sa domination. NonI notre objet principal, c'est rintérêt du peuple, l'accroissement pacifique de sa richesse et de sa puissance intellectuelle, à laquelle sa force productrice est liée d'une manière indisoluble. C'est ce but élevé que la République n'a pas cessé de poursuivre, depuis quinze ans surtout. C'est pour cela qu'elle a mis au premier rang de ses devoirs le développement de l'instruction populaire. Parmi les données de cette instruction, à côté des connaissances élémentaires, seules requises autrefois, à côté des préceptes moraux et civiques, nécessaires pour assurer l'exercice éclairé du suffrage universel, figurent aujourd'hui les premières notions scientifiques, dont la connaissance est indispensable pour Tliygiène et pour rindustrie, comme pour l'agriculture. Ce ne sont pas là de vaines exigences, des superfluités pédantesques; car tous les peuples civilisés en ont compris la nécessité, et les démocraties, plus que tous les autres gouvernements, ont développé les programmes de renseignement populaire.
Les temps bénis de la vieille ignorance érigée en principe, sont passés. La science ne saurait être réservée à une étroite oligarchie; tous doivent y être associés dans la mesure du possible, parce que sa connaissance est nécessaire pour le progrès même des
applications, progrès compromis par l'ignorance. Elle Test aussi et surtout, parce qu*il importe que tous les citoyens d'un pays libre participent au plus haut idéal : or nul idéal n'est supérieur à celui de l'agriculture. La vie des champs est le type normal de la vie humaine. Là seulement, Thomme se développe ea toute plénitude. La vie des champs favorise à la fois la santé matérielle des corps et la santé morale de Tesprit. Le paysan robuste, laborieux et intelligent, a toujours fait la force des nations, et celle de la France en particulier : c*est par là que nous avons résisté à tant d'épreuves et de catastrophes : c'est par le paysan libre, actif et instruit que nous maintiendrons la prospérité et la grandeur de la patrie 1