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I. Discours prononcés au Sénat en ISSS et ISSS

Ce sont les premières considéralions qui ont principalement occupé la commission. Ces considéralions, en effet, sont indépendantes de Texistencc de tel ou tel ministre particulier.

Messieurs, je pense que, dans ce que je vais dire, il n'y aura rien de nature à offenser mon honorable ami, M. Floquet; mais les ministères passent, le ministère actuel est peut-être différent de celui qui siégera dans cette enceinte lors de la deuxième délibération... (Hilarité,)

Messieurs, le ministère lui-même peut changer d'opinion. Nous avons vu, dans Tespace d'un mois, deux ministres sucessifs venir présenter deux opinions opposées l'une à l'autre.

L'un d'eux a exposé les mêmes opinions que la commission, dont il avait été le président. Dans la déclaration faite par M. le président du conseil, au moment de l'avènement du ministère, cette qualité avait été spécialement visée, et elle paraissait comporter pour nous une approbation de Tœuvre de la commission.

Aujourd'hui, le ministère a changé d'opinion : c'est son droit; mais la commission, elle, n'a pas changé.

\jSi commission est restée fidèle à ses convictions, parce que ses convictions ne reposent pas sur ces conditions temporaires, qui peuvent tenir à des raisons

d'équilibre politique, relatives et variables d'un mois h Taulre (Très bien/ très bien/), et qui font qu'aujourd'hui on émet telle opinion sur une question fondamentale comme celle-ci, et qu'un mois après, on en émet une autre. Eh bien, nous nous sommes placés, je le répète, uniquement au point de vue désintérêts généraux de Farmée, et de quelque chose de plus considérable encore que l'armée, les intérêts de la patrie!

Je ne crois rien dire ici que de très respectueux pour l'armée, ainsi que pour l'honorable général Campenon qui la représente, et dont Tidéal serait de faire rentrer la société tout entière dans l'armée.

Cet idéal a été celui des sociétés d'autrefois; mais je pense (jue cet idéal n'est pas celui de la France moderne. Ce qui fait la difficulté considérable de la loi militaire, c'est que nous devons concilier les intérêts de la défense nationale, qui nous préoccupe tous au plus haut degré, et les intérêts de l'existence même de la France.

Nous devons maintenir la culture française; et j'entends par là, non seulement la culture intellectuelle, artisliciue et morale, mais la fortune matérielle du pays et les sources productives de sa richesse. Nous ne devons pas faire une loi militaire qui ail pour effet de tarir toutes les ressources nationales. (Très bien/ et applaudissements sur un grand nombre de bancs).

Oui, Messieurs, c'est là ce que nous avons cherché à faire. Je ne sais si nous y avons réussi, et Je vais essayer de vous présenter les idées fondamentales qu nous ont guidés dans Télaboration de notre loi.

Ces idées, je me hâte de le dire, nous ont amenés à nous mettre d'accord sur la plupart des points avec rhonorable général Gampenon, qui ne s'est écarté de nous que sur un seul; elles s'accordent aussi, je crois, avec celles de M. le président du conseil, qui ne diffère guère de nous, à mon sens, que sur la question des dispenses conditionnelles.

Voici quels sont les points qui nous ont occupés. Le premier, le point de vue fondamental, quand on fait une loi sur l'armée, c'est la défense nationale.

Or, pour la défense nationale il faut toujours prévoir le moment de la guerre. A ce moment, il est nécessaire, tant pour être en mesure de nous défendre efflcacement, qu'au point de vue de la justice sociale, invoquée tout à l'heure par M. le président du conseil, il est nécessaire, dis-je, que tout le monde prenne une part personnelle. Oui, il est nécessaire que cet impôt du sang, dont parlait tout à l'heure l'honorable général Gampenon, soit payé par tout le monde.

Nous sommes tous d'accord à cet égard; mais l'impôt du sang ne se paye qu'en temps de guerre.

Sous ce rapport, les conditions de la paix et les

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conditions de la guerre ne sont pas les mêmes. Ainsi, la première chose qui nous a préoccupés, c'est celle-ci : Tout le monde doit ôtrc en mesure de payer l'impôt du sang pendant la guerre. Par conséquent, tout le monde doit recevoir Téducation militaire. Sur ce point, nous avons consulté les généraux, qui étaient très nombreux dans notre commission; nous avons consulté les gens du métier. Le plus grand nombre d'entre eux sont tombés d'accord p!)ur déclarer qu'au bout d'une année on pouvait obtenir une préparation militaire suffisante, pour que les hommes qui l'auraient reçue, étant ensuite convenablement encadrés, fussent capables de former une armée solide.

C'est ce qui nous a été affirmé avec autorité. Telle a été la base de notre loi. Au point de vue de la défense nationale, cette base est plus large que celle de la loi adoptée par la Chambre des députés. La Chambre des députés avait consente encore un nombre considérable de dispenses absolues, c'est-à-dire qu'il y avait dans le contingent, tel qu'elle l'avait défini, un nombre considérable d'hommes, qui se seraient présentés en temps de guerre, sans avoir fait au préalable aucun exercice militaire. Alors nous aurions vu se reproduire ce spectacle si triste, auquel nous avons assisté en 1870 et 1871, de tant de citoyens profondément dévoués à la défense nationale et qui cependant

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lui étaient si peu utiles; de ces multitudes armées, qui, n'ayant pas reçu la préparation militaire et ne pouvant pas être encadrées en temps utile, n'ont pu fournir à la patrie les forces nécessaires pour résister à Fennemi.

Ainsi, pour se trouver en état de résister à Tennemi il faut être en mesure d'encadrer toute la nation ; mais pour pouvoir encadrer toute la nation, il faut que toute la nation ait été exercée au métier des armes. {Marques d'approbation).

Par conséquent, le premier principe essentiel adopté par la commission a été celui-ci : suppression complète de toutes les dispenses absolues.

Tout le monde, même les soutiens de famille, même les dispensés conditionnels, devra faire un an de service effectif et régulier, en temps de paix : c'est là une condition qui satisfait à la fois aux besoins de la défense nationale et aux besoins de la justice sociale. Celle-ci doit être respectée : je suis tout à fait d'accord sur ce principe avec M. le président du conseil.

Cela étant posé, que devons-nous faire, que pouvonsnous faire, dans les conditions où nous nous trouvons? Quelles sont les catégories de jeunes gens que nous devons soumettre seulement au service d'une année?

Ici, nous sommes en présence de divers ordres de conditions. Il en est qui touchent aux grands intérêts

sociaux, à la puissance morale de la patrie, à sa prosprrilé matérielle. Il y a aussi des conditions moins générales, peut-être, mais non moins importantes ; ce sont celles qui concernent les soutiens de famille. Et tout dahord, dans le premier ordre de conditions, fondamentales pour tout gouvernement, il y a les nécessités budgétaires. Or ces nécessités, dont on doit tenir compte en premier lieu, ne permettent pas d'encadrer pendant trois ans la totalité du contingent. Le parlement et le gouvernement sont d'accord sur ce point. Par conséquent, il est inévitable qu'une fraction, et une fraction assez considérable du contingent^ ne soit incorporée que pendant un temps limité. C'est encore là un principe reconnu, non seulement dans la loi que la commission présente aux délibérations du Sénat, mais encore dans la loi de la Chambre des députés. Li Chambre l'a parfaitement compris.

Une portion du contingent devra donc être renvoyée, après une année de service. Le choix de cette portion doit être dirigé par le point de vue de l'utilité générale et se concilier avec les principes de la justice sociale. Or, c'est ici que nous nous sommes écartés notablement des règles adoptées dans le projet de la Chambre des députés, en nous guidant d'après des idées plus conformes aux vrais intérêts de la République et de la démocratie.

En effet, quel a été le principe exclusif des dispenses accordées par la Chambre? Messieurs, prenez le mot que je vais dire dans le sens bienveillant où je l'entends moi-môme : il s'agit d'un principe d'intérêt personnel. Les dispenses accordées aux soutiens de famille, quelque légitimes, quelque profitables qu'elles puissent être à la société, n'intéressent cependant que des individus; ce sont des dispenses d'intérêt personnel, privé, particulier. Elles peuvent être parfaitement justifiées, je n'en conteste nullement le principe : mais ce ne sont pas là des dispenses accordées dans l'intérêt collectif et général.

Or, qu'a fait, à ce point de vue, la Chambre des députés? Le chiffre des dispenses de cet ordre, accordées jusque-là, s'élevait à 8 p. 100 environ; cela suffisait aux nécessités de famille, telles qu'elles ont été reconnues et acceptées jusqu'à présent. Mais, le nombre de ces dispenses, la Chambre l'a presque doublé : elle Ta porté à 15 p. 100. Par conséquent, il y a là un chiffre de 7 p. 100 de dispenses nouvelles, qui seront à peu près arbitraires. Qui est-ce qui répartira ces 7 p. 100 de dispenses? Ce seront les conseils municipaux. Eh bien, ils seront exposés à les donner, ou à leurs amis particuliers, ou quelquefois, je le crains, à leur amis politiques. (Rires apprth

batifs sur divers bancs.)

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Jo crains que ces 7 p. 100 ne soient un enjeu électoral, c'cst-fi-dire tout ce qu'il y a de plus contraire au principe d'égalité. Ce sera un élément de corruption, protondcment funeste au véritable esprit démocratique.

Nous avons voulu le faire disparaître, sans augmenter cependant le nombre des dispenses, mats en nous guidant uniquement par des motifs tirés de l'intérêt général. En eiïel, le nombre de dispenses que nous demandons n'est pas plus considérable que celui que la Chambre a introduit; nous conservons au\ soutiens de famille les 8 p. 100 jugés absolument nécessaires; mais nous supprimons les 7 p. 100 de plus accordés à la faveur. Le cliiETre que nous vous proposons n'est pas supérieur, il est peut-être moindre. Nous demandons surtout que ces dispenses conditionnelles — puisqu'il est nécessaire d'en admettre — soient données au nom de l'intérêt de la société. {Marques nombreuses d'approbation.)

Voilà, messieurs, les vrais principes républicains, les vrais principes démocratiques. Il ne s'agit pas ici. en effet, de privilèges individuels : c'est ce que je vais démontrer, en entrant dans la discussion de ces diverses dispenses.

Messieurs, dans la répartition des dispenses conditionnelles que nous avons accordées, nous nous

sommes placés principalement au point de vue du développement moral , intellectuel , scientifique et industriel de la France. Ce principe est précisément celui qui a été adopté par les nations qui nous entourent. Nous ne sommes pas isolés dans le monde; nous ne sommes pas les maîtres d'embrigader ainsi toute notre jeunesse, de nous changer en un peuple purement militaire, qui renoncerait à produire par luimême et à travailler et ne vivrait plus que du travail des autres. De tels peuples, Messieurs, ont existé dans Tantiquité; c'étaient, permettez-moi de le dire, des peuples de brigands, comme les Spartiates et les Romains. (Rires approbatifs). Oui, un peuple purement militaire, qui n*a ni industrie propre, ni travail national, est un peuple de brigands. {Nouveaux rires.)

Mais telles ne sont pas les nations modernes. La France est un grand pays laborieux, qui vit d'agriculture, d'industrie et de commerce : ce sont là ses occupations en temps de paix, tel est le véritable caractère de notre civilisation. Il faut donc que, même en nous tenant prêts à résister à toute attaque guerrière, en préparant une armée solide, nous ne compromettions pas l'existence nationale, au point do la rendre impuissante, ou même simplement de TafTaiblir en temps de paix.

C'est là, d'ailleurs, ce qu'ont failles nations voisines,

même celles qui ont adopté le service mililaire le plus étendu, le plus rigoureux; miïme celles qui ont trouvé le moyen d'armer ces masses militaires énormes, dont parlait, il y a quelques jours, M. le ministre de la guerre : ces masses qui s'élèveraient jusqu'à trois millions d'Iiommcs en temps de guerre, et qui nous obligent à faire un effort égal. Eh bien, ces peuples-là ont respecté les dispenses d'ordre moral, intellectuel, artistique, scientifique et industriel, que nous vous demandons de respccler aussi. Nous ne réclamons pas h cet égard de privilèges particuliers. Nous nous soumettons aux mêmes nécessités, auxquelles se plient nos voisins, et nous conservons les mêmes dispenses qu'eux, alln de conserver comme eux l'énergie de la production nationale.

Si nous voulons maintenir au même niveau la force et la puissance de notre pays, il est nécessaire de ne pas te mutiler, de ne pas pousser la rigueur plus loin que ne le font les autres nations, jusqu'à ce point de rendre impossible le développement intellectuel de notre jeunesse. {Vive approbation.)

Permettez-moi ici, et dans le même ordre d'idées, Messieurs, une petite digression sur le terrain même où s'est placé H. le général Campenon, dans un de ses précédents discours. Il nous a parlé avec un ton d'érudit et de lettré, que nous avons été tous heureux

(le lui rcconnailre, il nous a parlé d'Athènes et il nous a dit qu'à Athènes toute la jeunesse faisait le service militaire.

11 y a, Mcssieui's, une différence considérable entre rétat social et militaire de la Grèce et le nôtre.

A Athènes, il existait des milices, et non pas une armée permanente. De plus, il n'y avait pas, à cette époque, d'instruction publique; il n'y avait pas de sciences constituées, il n'y avait pas d'universités; il n'y avait pas alors une instruction publique de l'enfant et (le la jeunesse, à Fétat d'institution organisée.

Ce n'est pas tout. Je parlais tout à l'heure d'un peuple de brigands; c'était, hélas! le fait de toutes les civilisations antiques. Sur quoi reposaient-elles? Sur l'esclavage.

II y avait à Athènes, pour un citoyen, vingt esclaves, et c'étaient eux qui exécutaient ce que nous appellerions aujourd'hui le travail national, celui de nos paysans et de nos ouvriers.

Le reste était une aristocratie, vivant du travail de ces misérables, exploités sous la forme la plus dure. C'est à cette condition que tous les citoyens pouvaient accomplir le service militaire. C'était même là le seul moyen pour les cités de maintenir leur force et leur puissance. Le jour où elles ont renoncé au service mihtaire personnel, elles ont été perdues. Mais elles

reposaient sur le travail des esclaves. Ne parlons donc pas des sociétés antiques.

M. Campenon cite Tavannes, à la fin du xvi" siècle. C'étaient encore là des sociétés féodales, organisées en grande partie sur le pied des milices, et dont le système était bien différent du nôtre. Lorsqu'on parle du senice universel, tel qu'il se pratiquait à cette époque, cela ne s'applique pas au peuple, aux vilains, aux laboureurs et aux artisans, à ceux qui travaillaient, qui produisaient.

Mais je demande la permission de revenir au temps présent. Nous sommes dans un état nouveau des sociétés, profondément différent de Télat d'autrefois; les sociétés modernes, la société française se transforment chaque jour et marchent vers un avenir, inconnu sans doute, mais qui constituera un régime d'égalité sociale, de liberté, de travail et de production universelle, tout autre que celui des sociétés antiques et des sociétés du moyen ûge.

Dans cet état nouveau, il faut concilier une double nécessité, celle d'armer la nation tout entière contre Tenncmi, et cependant celle de conserver la force, la puissance des arts de la paix ; enfm de nous maintenir tout prix au même niveau que les peuples voisins. {Marques nombreuses d'approbation,)

Je vous disais. Messieurs, que la force d'une société

moderne résulte de son développement moral, intclleclucl, scientifique, industriel et commercial. Ceci n'est pas une formule vaine et abstraite : elle s'incarne dans des individus humains. Chacun de ces ordres de développements doit être représenté, incarné dans un certain nombre d* hommes, cultivés par une éducation prolongée. Pour représenter un développement scientifique, il faut des savants.

On disait tout à Theure que pour former un bon soldat il faut trois ans. Combien d'années croyez-vous qu'il faille pour former un bon savant? (Très bien!)

Et ce ne sont pas les jeunes gens riches qui devien- .nent des savants. En général, ce sont les enfants des familles pauvres, petits bourgeois ou ouvriers, élevés au prix des plus grands sacrifices, et qui continuent pendant de longues années cette vie d'études et d'austérités, avant d'atteindre le but et de devenir des hommes utiles à leur pays, parfois même des gloires nationales.

Pour former un artiste, j'en dirai autant. Il faut des années d'étude et d*apprentissage dans les ateliers; la main se forme peu à peu, Féducation se fait lentement : elle se poursuit pendant des années. Ces jeunes artistes ne sont pas des enfants riches, des fils d'aristocrates. Ils vivent, pour la plupart, de misère, eux et leur famille, pendant leur éducation.

Quoi de plus dcmocpatiquo que d'encourager et de soulcnîr dt; telles vocatioQs !

Et pendant (luctlcs ann(^es, je vous le demande, se fait cotte éducation? Ce n'est pas à rage mûr, après iiue l'on a dépassé vingt-cinq ou trente ans, que s'accomplit t'cducalion d'un savant, d'un lettré, d'un ailislc : elle se Tait de dix-iiuil à vingtH:inq ans.

Pendant la période de l'enfance, la mémoire est surtout exercée ; cette période dure jusqu'à l'Age de la puberté. A ce moment, de quinze à dix-huit ans, appa^ raissent les facultés rationnelles. Le jeune homme alors commence à entrer dans la plénitude d'éducation, je veux dire dans la plénitude d'exercice des facultés qui consistent à acquérir, à digérer les connaissancci acquises, h penser par soi-même, sans produire encore d'a'uvrc originale. C'est surtout de dix-liuit à vingtcinq ans qu'il fait ces acquisitions personnelles, qu'il emmagasine ses connaissances scienlifiques , qu'il fait son apprentissage pratique, dans l'art ou la littérature.

C'est h. ce moment, je le répète, qu'il emmagasine les ressources, au moyen desquelles, plus tard, il produira à son tour des œuvres personnelles.

Si vous lui filez trois années de vie dans celte période, vous allez le décourager, le détourner de sa vocation, l'empêcher de compléter l'acquit indispensable ; vous

allez le frapper de stérilité. Sans doute il en résistera quelques-uns, les plus énergiques, ceux qui auront le plus de vigueur et d'originalité : quelques hommes de génie resteront.

Mais une société ne vit pas seulement d'hommes de génie — il y en a même bien peu dans chaque génération humaine {Rires approbatifs); — une société vit surtout par le nombre d'hommes cultivés et convenablement exercés qu'elle renferme.

Qu'arrivera-t-il si vous leur enlevez trois années sur cinq ou six, à cette période de culture, indispensable pour former Thomme définitivement et faire qu'il existe, qu il ait une personnalité?

Vous aurez peut-être une armée avec de meilleurs sous-officiers; encore pourrais-je le contester (Très bien/ très bien/); car les qualités qui font le mérite du littérateur, du savant, de Tartiste ne sont pas celles qui font le bon sous-officier. Les qualités du premier sont d'ordre intérieur, de réflexion, de concentration; tandis que les qualités du sous-officier sont, au contraire, des qualités d'ordre extérieur, d'énergie, quelquefois un peu brutale, — la chose est nécessaire; — mais ce ne sont pas des qualités du même ordre que celles du savant, du poète, ou de l'artiste.

Vous affaiblirez donc le développement intellectuel et scientifique du pays, et vous le frapperez de stérilité,

sans en prontcr, même pour notre armée. (Vip« approbation $ur un grand nombre de bancs.)

La chose est d'autant plus frappante que, comme vient de le dire avec beaucoup de sincérité l'honorable général Campcnon, le recrutement des sous-oniciers, qui avait paru péricliter pendant un certain temps, tend à s'améliorer. Nous pouvons espérer, surtout avec la loi du recrutement des sous-offlciers que la commission a soumise à vos délibérations et qui a été déposé sur ce bureau; nous pouvons espérer que le recrutement des sous-officiers pourra être complètement assuré, et cela sans compromettre en rien le développement intellectuel de la France.

Messieurs, je viens de vous parler du développement moral, intellectuel, artistique, scienlillquc, parce que ce sont choses tout à fait fondamentales et qui, dans mon opinion du moins, priment tout. C'est là ce qui fait surtout l'éclat, la puissance morale des nations; c'est ce qui fait que les nations sont au premier rang, ou tombent au deuxième, ou s'abaissent encore davantage.

Mais il y a une autre considération, plus capitale encore, qui doit intencnir dans cette discussion.

Le général Campcnon citait tout à l'heure un adage latin. Je vous demande la permission de le citer après lui. Il disait : Primo tivere, deinde phitosophari. Il faut

^vant tout qu'une nation vive. Mais de quoi vit-elle? Elle ne vit pas seulement de savants et de théoriciens, •cela est vrai ; mais elle vit d'industrie, de commerce, ^'agriculture.

L'industrie moderne n'est plus purement manuelle, •comme l'industrie ancienne. Les ingénieurs qui dirigent nos mines, ceux qui dirigent nos grandes usines, sont des savants dans leur ordre.

Il faut aussi de la science maintenant pour faire de l'agriculture productive. Ce ne sont pas sans doute 'des savants cultivant la théorie pure, comme quelqucs- 4ins d'entre nous; cependant ce sont encore des savants, souvent aussi instruits, mais qui, au lieu de /aire de la théorie pure Tohjet idéal de leur vie, appli- -quent les lois scientifiques à l'industrie et à l'enrichissement de leur pays.

Pour réaliser ces applications si belles et si profitables, il faut que chaque peuple ait à la fois des iiommes de génie, qui les découvrent, et des savants, ^ui les mettent en pratique. Il ne suffit pas d'avoir des ouvriers, des hommes capables de produire de la main-d'œuvre; il faut encore avoir des hommes qui aient des notions générales, qui puissent commander à ces ouvriers, diriger ces usines, conduire ces machines. Autrement, — je parle ici des contremaîtres et des ouvriers instruits, aussi bien que des

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ingénieurs, — autrement vous tomberiez au niveau de ces empires arriérés i)c l'Asie. Sans doute, ils peuvent lever des multitudes de soldats armés ; mais ils ne sont en mesure de résister, ni au point de vue militaire ni au point de vue industriel. Aujourd'hui la production industrielle d'un peuple de 30 ou 40 millions d'hommes, possédant des usines, des ingénieurs et des ouvriers instruits, équivaut au travail d'un ou deux milliards d'hommes, qui agiraient uniquement par le travail de leurs mains.

Messieurs, comment arrivc-t-on à de tels résultats? Je le répète, c'est avec des ingénieurs, qui construisent les machines, et avec des ouvriers instruits, qui les dirigent. En cITct, ce que je dis des ingénieurs, je le dis aussi formellement des ouvriers. Quand il faut gouverner des machines, celui qui les dirigera ne sera pas seulement un manœuvre ingénieux, mais un lioromc ([ui aura rcru une éducation spéciale, technique et prolongée. Voilà pourquoi, dans les catégories qu'elle propose d'établir, la commission ne s'est pas bornée h comprendre les écoles des hautes études, mais aussi les écoles industrielles de tous genres. Elle a fait une part considérable aux écoles d'arts industriels, au point de vue de la produdion des objets d'art, production qui est une des grandes sources de la richesse de la France; elle y a compris les écoles des arts et

métiers, les écoles des mineurs, en un mot toutes les écoles qui forment ces contremaîtres, ces ouvriers instruits, intelligents, ayant eux aussi besoin d'une longue élaboration, d'une longue culture préliminaire, d'un exercice ininterrompu pendant plusieurs années.

Non seulement la commission a fait une œuvre profondément démocratique, mais elle s'est efforcée de maintenir tous les éléments de la richesse nationale. Or, ce sont là les éléments que vous aller tarir, si vous voulez imposer à tous le service continu de trois ans. (Très bien! très bien! et applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Messieurs, en tombant dans cette faute, non seulement nous cesserions d'entretenir la richesse nationale, et nous en taririons les sources; mais pendant ce temps-là les peuples voisins, qui ne seraient pas soumis aux mômes rigueurs que nous, auront continué à former ces savants, ces artistes, dont nous aurions, par je ne sais quelle aberration, paralysé l'éducation. Oui, ils les auront bientôt en bien plus grand nombre et plus instruits que nous ; ils posséderont ces ouvriers industriels, ces ouvriers d'art, ces mécaniciens, ces ingénieurs, ces directeurs d'usine. Et je ne parle pas a priori : dès aujourd'hui les peuples qui nous entourent forment méthodiquement tous ces hommes, destinés à accroître la richesse de leur pays. L'Allemagne

est remplie d'écoles lechniqucs de tous genres, les

unes pour les ingénieurs, les autres pour les ouvriers.

11 en résulte que la Torcc productrice de nos voisin» augmente sans cesse, et il arrivera un moment où, no[> seulement nous ne produirons plus assez par nousmêmes, mais nous serons envahis par la production étrangère. Les nations sont aujourd'hui vouées à unelutle continuelle pour l'existence : celle qui renoncer» à soutenir celle lutte, sera étouffée.

Rappelez-vous le mol de M. de Bismarck ; il a dit uir jour qu'il préparait à la France un Sedan industriel. Eh bien, ce Sedan industriel, l'amendement du général- Campenon va nous le donnerl (Très bien! et applaudistemenls sur un grand nombre de banct.)

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