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ET LA RÉVOLUTION KHANÇAISE

Lettre à M. Grand-Carteret.

(Octobre ISSO.)

Vous me (Icmanilez pourquoi je suis I'ud des admirateurs (le Jpan-Jac(|iics Rousseau : liien des personnes, en effet, sont surprises de compter des savants parmi elles. La mélliode diaiccliquc et rationnelle appliquée à la solution des proldèmrs politiques et sociaux, qui Tut celle de Roussnnu, est peu en faveur de noire temps parmi le;> esprits sérieux; car nous avons pour règle dans les sciences de Tondor loiile vérité pratique sur l'observation dos Tails, philAt que sur la déduction pure : mais ce n'est pas la métliode qui a fait la grandeur de Boiisscau. Ce n'est pas par là que sa renommée a duré, au lieu ilc s'effacer du souvenir des hommes, comme celle de tant d'autres de ses contemporains. Elle domine mi^mc celle des philosophes, tels que Diderot, dont la vue était plus profonde cl plus étendue. Il y a plusieurs raisons à celte sympathie persis-

lanle, qui s'atlaclic h Tœuvre de Rousseau : les unes, liUéraircs, liennent à la forme de cette œuvre; d'autres liisloriques, aux circonstances où son influence s*est excercéc d'al)ord; les principales, d'ordre moral et idêalislo, sont les plus durables, car elles agissent encore sur les générations présentes.

Ce qui a fait pénétrer le nom de Rousseau plus avant dans les esprits que ceux de la plupart des philosophes du xvnr siècle, c'est d'abord son génie d'écrivain et le caractère passionné de ses livres. Nulle grande réputation on France ne se fonde et ne subsiste, sans un certain mérite littéraire : la magie du style de la nouvelle Héloïse a été pour beaucoup dans la vogue de Rousseau. Si Di<lerot n'est pas resté au premier rang, c'est que ses ouvrages sont écrits d'une façon trop imparfaite; ils contiennent d'ailleurs trop de brutalité pour plaire aux âmes délicates. Mais le style ne suffit pas à soutenir une renommée; il y faut aussi la passion et elle éclate dans Rousseau. Le côté sentimental de SOS n'uvros, l'amour de la nature, reparaissant au milieu d'un monde artificiel et corrompu, ont fait une bonne part de son succès : surtout auprès des femmes de sa génération et des femmes de tous les temps, sans los(|uelles il n'est guère de réputation universelle. Ces caractères se retrouvent dans l'œuvre de son grand disciple, George Sand, que les hommes de ma gêné-

ration ont tant admirée et tant aimée : la gloire de George Sand fait aussi partie de la gloire de Rousseau. Tel n'est pourtant pas le motif qui a donné à son nom un si grand retentissement : c'est surtout le foDd de son œuvre qui a fait sa gloire, ce sont les idées agitées dans le Coalmt social et dans l'Emile, les thèmes qui y sont proclamées et le rôle qu'elles ont joué dans riiistoirc de France et du monde. Quel que soit le jugement que l'on porte sur Rousseau, nu) ne saurait con- Uster l'inllucncc énorme que ses doctrines onl eue sur le développement de la Révolution. Or, l'attachement que notre génération poi'te à la démocratie, à la République, à la Révolution, en un mot, ne saurait aller sans quelque admiration pour leurs promoteurs. De là notre amour pour Rousseau, dont le nom, associé dans la tradition populaire à celui de Voltaire, résume I es plùlosoplies et les initiateurs de la Révolution. Les conceptions égalitaircs, qui forment la base du Contrat social, ont eu un immense succès révolutionnaire. Colle grande ^oif d'égalité qui nous dévore, qui fait vivre et agir la société française, en même temps qu'elle semhic toujours prête h la précipiter vers sa perte, Rousseau en a été l'organe principal et le héraut. Nul n'a élevé la voix plus fortement que lui au nom de la justice abstraite, en favourdes pauvres et des opprimés ; nul n'a protesté plus énergiquement contre les inéga-

lilc's humaines, m^mc contre celles qui rùsultenl de la nature des choses. A la notion précise, mais stationnaire et consenatrice, de rulililc so'ciale, si chère aux gouvernements établis, il a opposé la doctrine plus haute, plus favorahlc au progrès, mais aussi plus équivoque et plus dangereuse, de la justice sociale, toujours prèle à les renverser. Il a été Tancétrc et le précurseur des socialistes, si puissants dans les États modernes.

Là est la différence essentielle entre Rousseau et Voltaire. L*œuvre de Voltaire, sensée, définie, prérise, a été accomplie entièrement, dans Tordre civil, par li's réformes de la Révolution : sous ce rapport et dans cet ordre, la Révolution, déclarons-le hautement, a pleiniMnent réussi. Mais Tœuvre entreprise par Rousseau v{ par les socialistes est plus vaste. Elle s*attaque à (les problèmes éternels et illimités, que nous devons poursuivre sans rehkhc sous peine de périr, mais qui ne, seront jamais complètement résolus. Voilà pourquoi Ttruvre de Rousseau n'est pas épuisée; elle subsiste incessamment, dans le cours des évolutions nouvelles «ju'olle a provoquées. Elle a donc pour les hommes iUi notre temps un intérêt supérieur à celui d'un souvenir purement histori(|ue : car elle se prolonge dans les problèmes du présent et de l'avenir.

("est par là, s'il m'est permis de revenir au début

de celle lettre et d'invoquer des souvenirs personnels, que j'ai été attiré, dés les heures de ma jeunesse, vers les idées de Rousseau et que j*ai persisté, sinon dans ses doctrines, du moins dans ses aspirations, malgré la cruelle déception de 1848. Je ne suis pas seul parmi nous à demeurer fidèle aux nobles espérances. Dans bien des savants d'aujourdliui, à côté de Tesprit méthodique qui fait reposer toute certitude sur les résultais immédiats de Tobservation et de rexpérimentalion, il existe un esprit Imaginatif et mystique, qui les pousse au delà et jusque dans la région du désir et du rêve. Non ! je ne puis abandonner ainsi les pensées, les illusions peut-être, qui ont animé ma jeunesse et cesser de confondre Tamour de la France et de la Révolution dans de communes espérances. Certes, nous ne nous dissimulons ni les lacunes, ni les fautes de cette grandiose entreprise. Mais il est certam (|u'elle a changé la face du monde. Ses résultats dans l'ordre civil sont immenses, acquis, inébranlables. La plupart de ses idées sur la liberté, la justice, l'égalité, la fraternité constituent une partie fondamentale de Tétrc moral de tout Français, et même de tout homme civilisé. La grandeur de cette conception, qui tentait de refondre les bases des sociétés humaines, au nom de la raison pure, a frappé les esprits d*un enthousiasme qui n*est pas éteint.

Dois-je ajouter que renlrcprise ne saurait ôtre réputée chimérique a priori? Une œuvre semblable a été réellement accomplie par la science, depuis cent ans, dans Tordre matériel et industriel. Dans Tordre moral et social, elle est certes infiniment plus difficile, et ses premiers promoteurs, tels que Rousseau, n*en avaient pas aperçu Textréme complication. Mais est-ce une raison pour nous décourager et pour abandonner par désespoir tout ce qui est depuis cent ans la force véritable de la France, le principe durable de son établissement politique à Tintciieur et de son action extérieure dans le monde? Le jour où la France, désenchantée de la Révolution, renoncerait ù poursuivre la réalisation de Tidéal auquel elle a tant sacrifié, ce jour-lîïelle serait regardée par les nations qui nous entourent comme ayant fait banqueroute a sa destinéo. Nous serions bien près de la fin de la Patrie!

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