‹ Science et moraleChapitre 32 sur 50 · I. Fn-rc alnt de Ricbe · texte numérisé non relu

I. Fn-rc alnt de Ricbe

dans un Rapport de Silvestre, adressé à la Société en nos, et où il raconte « (luel esprit de conduite vous a fait résister au torrent dévastateur, qui entraînait l«\s malériaux dispersés du temple des arts, et comment votre Société, demeurée seule, ressemblait à ces monum(Mits imposants (|ue s'élèvent au milieu des (lé>erls arides d'un pays jadis florissant ». Ainsi, dit-il encore : « votre Société, modeste et libre, se soutenant par ses propres forces, n'ayant aucune grAce à attendre, devant tous ses succès à sa constance et au zèle de ses membres, marchait en silence vers son but unique. »

Il nous apprend ensuite quel concours la Société a donné à la patrie, comment elh a tiré de son sein des commissaires, nommés « sur la demande des Comités de Salut public et de divers ministres, ayant fait partie des Commissions longues et gratuites du Bureau de consultation des Arts et Métiers, du Jurv des armes et de plusieurs autres travaux particuliers. »

En même temps, les cours publics dont la Société avait eu Tinitiative prenaient un essor inattendu et tendaient à reconstituer, en dehors de l'État, un véritable établissement d'enseignement supérieur. Cet établissement, appelé d'abord du nom alors à la mode de Lycée et fondé ou accru en i793, devint en 1803 l'Athénée des arts. C'est sous le nom de Lycée des

Sciences et des Arts qu'il est surtout connu. Le nom (le Lycée est plus ancien d'ailleurs et a été attribué d'abord à un établissement fondé dans les années qui ont précédé la Révolution et dans lequel ont professé, dès 1788, de La Harpe, Marmontel, Fourcroy, etc.; mais ce dernier établissement, qui avait pris le nom de Lycée républicain, est distinct de celui dont nous parlons ici.

Dans le numéro de juillet 1793 du Bulletin de la Société Philomathiquey on annonce l'institution d'un Lycée pour les Sciences, les Arts et Métiers, siégeant au Palais-Royal. On y donnait dix-huit cours, quatre par matinée; la salie pouvait contenir deux mille auditeurs. Il était sous Tautorilé d'un directoire, nommé par les Sociétés savantes. Il semble que le budget de rétablissement fût constitué, comme celui des théâtres, par le payement des places. En effet, il est dit que quatre cents places gratuites étaient données par les autorités constituées, les Sections, les Sociétés savantes de Paris. Tous les premiers dimanches de chaque mois, on faisait un exposé public des découvertes récentes et Ton distribuait trois médailles aux travaux jugés les plus utiles. Le musicien Grétry, les chimistes Berthollet et Leblanc, l'horloger Berthoud, Borda, Parmentier, le peintre David, les comédiens Frévillc cl Mole figurent parmi les titulaires de ces médailles, du

mois d'avril au mois de seplombre 1703. Ce n'csl pas ici le lieu de suivre la destinée de cet établissement ; mais il était intéressant d'en marquer Torigine, liée à la fois au\ progrès de la Société piiilomatiiique et à la destruction des Académies et Universités. C'est ainsi, j(î le répète, que la culture de la Science se poursui\il, même aux moments les plus tragiques de notre histoire.

Le Bulletin de la Société philomathique, imprime à [)artir des numéros d'octobre et de novembre 1792 (n"' Itî et il)y parut à peu près régulièrement. Il est entièrement consacré aux sciences , sans qu'on y retrouve la tract» de la Terreur, ni des péripéties •irandioses de la Révolution. Tout au plus pourrait-on en (Milrevoir (luelquc indice dans des indications accessoires, telles que le nom des imprimeurs Dupont, inscrits à la fois d'abord comme imprimeurs-libraires de l'Académie des sciences, jusqu'au milieu de 1793, tlésignés comme citoyens à partir de 1793, etc.; et leur adresse, marquée à partir de 1793, rue Helvétius, jusqu'en l'an IV, où réparait le nom de rue de TOratoire-Saint-Honoré. De même, dans les désignations chronologiques, l'indication d«* décembre 1792 (n* 18) etiint suivie de celle de l'an I de la République; puis raïuicn calendrier subsiste jusqu'en octobre 1793 u' 2«s . où à côté de ces mots, indiqués comme

« vieux style », se trouvent ceux de vendémiaire, seconde année de la République. Désormais, jusqu'au Q*" 5i, le dernier de la première du Bulletin (nivôse et pluviôse, an V), il n'est plus question de Tancien calendrier.

Les comptes rendus des séances de l'Académie des sciences y ligurent jusqu'en juillet 1793, et l'Institut national apparaît pour la première fois dans les n^46- 47 (fructidor, vendémiaire, brumaire et frimaire de Tan IV de la République). Les numéros comprennent tantôt un mois, tantôt deux, et jusqu'à quatre mois.

Quoique le Bulletin ait paru ainsi d'une façon ininterrompue, les travaux de la Société semblent avoir éprouvé quelque perturbation ; car les Rapports généraux ont cessé à parlir du commencement de 1792 : soit que toute Taclivité des esprits se soit portée vers la politique, dans la crise terrible traversée par la France; soil et plutôt que toute réunion, toute association étrangère aux passions du moment, fût devenue suspecte et risquât d'être fatale à ses membres. Peutêtre aussi Silvestre a-t-il cherché à se faire oublier pendant la Terreur; surtout s'il avait dès lors les opinions qui lui ont valu, vingt ans après, le titre de baron, au temps de la Restauration. Quoi qu'il en soit, les Rapports généraux ont été repris seulement en i798, par Silvestre, le 23 frimaire de l'an VI, le Rap-

LA SOCIÉTÉ PHILOMATIIIQUE. 231

porlrtanl suivi de Têlogc du citoyen Riche par Georges (Uivier.

Dans l'inlervalle on ne trouve qu'un Rapport sur les travaux de Parmenlier, fait, le 7 juillet i793, au lAcée des Arls, par Silveslre, en vue des médailles décernées par ce Lycée et communique à la Société pliilomalliique. Le Rapport général de i798 comprend, dit Silveslre, « les travaux de la Société pendant le long intervalle écoulé depuis votre dernière séance d'anniversaire »; ce qui accuse bien une suspension temporaire.

Dans le Rapport de Tan VI, il est question des pcMles éprouvées par la Société pendant Tinlervalle, et spécialement de celles de Lavoisier et de Vicq d'Azyr, que les contemporains paraissent avoir mis à peu prés sur le même plan. « Parlerai-je de vos regrets sur la perte de Lavoisier et de Vicq d'Azyr, associés à vos travaux...? I^ur éloge est dans toutes les bouches; Irur souvenir est dans tous les cœurs. Ces deux savants également recommandables et dont la mort a pu être regardée comme une calamité pour les sciences et pour riiumanité... »;puis vient un parallèle entre les deux. Silvestre continue encore : « Lavoisier I Vicq d'Azyr! mortels vertueux qui avez si bien servi votre pays; ((ui tous deux, par des genres de mort différents, avez été sacrifiés sur le seuil même du temple de la

gloire; vous qu'un sort meilleur devait attendre, vos noms réunis suffiraient pour honorer le siècle qui vous a produits et le sol qui vous a vu naître », etc.

Vicq d'Azyr est l'un des fondateurs de Tanatomie comparée ; mais la perspective de la postérité ne saurait le mettre aujourd'hui sur le même plan que Lavoisicr. Il est mort naturellement d'ailleurs et Silvcstre ne fait aucune allusion à la An tragique do Lavoisicr : les haines auxquelles il avait succombé étaient sans doute encore trop vivaces.

Le secrétaire de la Société, énumérant les travaux de celle-ci, parle des Commissions qui rendaient compte des séances de l'Institut national, de la Société d'Histoire naturelle, de la Société de médecine, de la Société médicale d'Émulation, de la Société philotechnique, a La Société du Point central de Paris et celles d'Émulation de Rouen, d'Histoire naturelle de Bordeaux, d'Agriculture et Arts de Boulogne, ajoutet-il, se sont aussi empressées de correspondre avec vous. » Cette énumération nous donne une idée du degré d'extension de la culture des sciences en France à cette époque, et du nombre croissant, mais encore bien limité, de leurs adeptes.

Silvestre parle également de la Bibliothèque de la Société, qui subsiste encore aujourd'hui et renferme des ouvrages précieux, ainsi que de ses collections de

ininôraux, insectes, plantes, oiseaux, lesquelles ont «lisparu.

Vers le même temps, le Bulletin commence une nouvelle série, à partir du mois d avril 1797 (germinal an Vj. Il redevient tout à fait mensuel; il est paginé par volume, au lieu de l'être par numéro, comme autrefois, et il paraît régulièrement.

A ce moment, la Société philomalhiquc.semble avoir éprouvé une reconstitution, qui Ta amenée à sa forme définitive, telle qu'elle a subsisté jusqu'à nos jours. Silvestre annonce en effet, dans son Rapport, que la Société a décidé la fixation du nombre de ses niemlires, craignant que leur trop grand accroissement ne nuisit à TAssociation, en affaiblissant Tintimité qui lui avait donné naissance.

En fait, elle s'était adjoint, en niM>, sept membres nou>eau\, dont Larrey, Daubenlon, Duraéril, qui a vécu jusqu'à nos jours (iSOO) ; en 1797, neuf membres, dont Houillon-Lagrange, de Lasteyrie, Alibert, Adet, etc. Le nombre total des membres s'était ainsi accru jusqu'à dépasser 70; le nombre des vacances annuelles m» suq)assait pas deux jusque-là.

On ne pouvait continuer ainsi, sans altérer profondément le caractère de la Société. De là le nouveau règlement, à la suite duquel un certain nombre de membres^ disparaissent et d'autres deviennent bono-

raires : les nominalions nouvelles n'ont plus eu lieu (lès lors qu'au fur et à mesure des vacances. La période de fondation est close ; la Société ne s'agrège plus de nouveaux membres que par voie de remplacement.

Le règlement qui se trouve en tête du premier volume des Rapports grurraux paraît, en effet, avoir été rédigé vers i797 ou 1798, le volume ayant été imprimé, en Tan VIII, aux frais de TAdministration centrale du déparlement de la Seine, ainsi qu'il est dit à la page 31^. Ce règlement indique que la Société s'occupe des sciences suivantes : « l'Histoire naturelle, TAnatomie, la Physiciue, la Chimie, l'Art de guérir, les Arts mécaniques et chimiques, l'Économie rurale et le Commerce, les Mathématiques, l'Archéologie ».

u Elle est formée de membres, au nombre de cinquante, astreints h un travail périodique et à une présence habituelle aux séances; d'associés libres que leur ûge ou leurs occupations empêchent d'assister régulièrement aux séances et de correspondants », obligés également à une collaboration effective.

Les revenus sont tirés de la vente du Bulletin et des ouvrages de la Société et des contributions de ses membres, l'une régulière et annuelle, l'autre en raison des absences. Ces sources de revenus étaient minimes, à cause du nombre Hmité des membres, et,

plus d'une fois, dans le cours de son existence, la Suciêlf' éprouva des embarras pour publier son Bulletin et môme pour subsister, faute d'un capital de réserve. Les inconvénients qui résultent d'un pareil étal de choses pour une Société sont peut-être préférables à ceux qui naissent d'une trop grande richesse, laquelle engendre la nonchalance, le parasitisme, les dépenses superflues et tend à perpétuer indéHniment des associations devenues stériles, dont les réserves prennent ainsi le caractère des biens de main-morte. Mais la Société philomathiciue ne fut jamais exposée à ce risque.

Sa constitution intérieure se ressent de ses origines. Elli» était et a toujours été éminemment égalitaire et républicaine. D'après le règlement précité : point de fondions perpétuelles; le Président est nommé pour trois mois et ne peut être continué; le Secrétaire est élu pour deux ans et rééligiblc, etc. La rédaction du Bulletin est confiée à six commissaires annuels, adjoints au Secrétaire. Les Membres et Correspondants ont le droit d'amener les personnes de leur connaissance aux séances de la Société. On voit que celles-ci n'étaient pas publiques, pas plus alors que celles des Académies. Chaque année, le 20 nivôse, anniversaire d(» sa fondation, la Société lient une séance extraordinaire, dans laquelle le Secrétaire doit lire l'analyse

des travaux pendant rann(''c, ainsi que des Notices sur la vie et les Ouvrages des hommes illustres que la Science aurait nouvellement perdus.

Cette organisation n'a éprouvé, depuis lors, que de légers clïangements.

Les hommes les plus considérables dans la Science ont tenu à Thonneur de faire partie de la Société philomalhique et îi y apporter les prémices de leurs découvertes. Beaucoup ont fait leurs débuts sur ce théAlre modeste et sympathique à la jeunesse, qui s'y trouvait plus à Taise que dans les séances imposantes de rinstitut.

J'ai déjà cité les noms de quelques-uns des membres de la Société philomathique, antérieurs à Tan VI. Elle ne se renouvelle désormais que par substitution. (Vest ainsi qu'y entrèrent : en Tan VII (1798) Chaptal ; en 1797, Bichal; en 1800, de CandoUe et Biot, que nous avons connu, car il est mort en 1861; en l'an XI, Frédéric Cuvier et Mirliel.

A ce momenl, Lamarck et Duchesne étaient membres émérites. Bientôt apparaît une nouvelle génération, dont plusieurs représenlants ont été les contemporains <le notre jeunesse. Sans nous borner à ces derniers, nous citerons, parmi les plus illuslres, Thenard (nommé en 1803), Poisson (1804), Gay-Lussac et Savigny (1805), Dupuytren (1806;, Ampère (1807);

puis Chevreul (1808), le doyen centenaire de la Science française, Malus et Arago (1810), de Blainville .*t Dulong (1812), Magendie (1813), Cauchy (1814), les deux Edwards (1818 et 1835), Fresnel (1819), Constant Prévost (1822), Becquerel (1823), Savart, Dumas et Adrien de Jussieu (1825). Élie de Beaumont (1829), Coriolis (1830), etc. Je n'irai pas plus loin, pour m'arrtHer aux hommes de notre temps.

1x1 Sociétr philomathique devint ainsi, il y a cin- •]iiante ou soixante ans, comme une seconde Académie des sciences; ou hien, suivant une expression familière, comme une antichambre de TAcadémie. Quoique moins recherchée peut-^tre dans ces dernières années, la Société p))ilomathi(|ue a compté depuis et compte encore aujourd'hui dans son sein, tant comme honoraires que comme titulaires, la plupart des savants français les plus célèhres.

Au commencement, il n'y avait pas de Sections proprement dites, quoique les membres fussent distribués rn fait, « suivant le genre de leurs connaissances », Le partage en sections apparaît, pour la première fois, dune manière explicite, en 1821, dans les listes des membres imprimées chaque année.

Voici la liste des publications de la Société, liste qui nous permet d'en suivre Thistoire jusqu'à notre temps :

Ia*s Rapports généraux annuels de la Société philo-

mathique de Paris, par ses secrétaires, forment quatre volumes, de 1798 ù Tan VIII. Le premier volume comprend Tannée 1790, objet de deux rapports semestriels par Riche, et Tannée 1701, objet d'un rapport par Silvostre, avec des notices sur Tabbé de TEpéc, Howard cl Audirac par Riche, et sur Parmenticr, Bayen, Pellier, Dcicyre et Nivernois (ce dernier est mort en 1798) par Silveslre : notices lues les unes à la Société philomattiique, les autres au Lycée républicain et au Lycée des arts. Le volume a été imprimé en Tan VIII et porte en tête le Règlement de lu Société à cette époque.

Un autre volume renferme le rapport général des travaux, depuis 1792 jusqu'au 23 frimaire an VI, par Silveslre, avec Téloge de Riche par Cuvier.

Le troisième volume renferme le rapport des travaux jusqu'au 30 nivôse an VII, par Silvestre, suivi de Téloge de Bouguer par Cuvier, et de celui d'Eckhel par Millin.

Le quatrième volume contient le rapport de Tannée suivante, jusqu'au 20 frimaire an VIII, suivi de Téloge de Borda, par Lacroix, de Bloch, par Coquebert, et «l'une notice historique sur Pia, par Silveslre.

A ce moment ces rapports cessent de former une publication distincte : sans doute parce que les rapports annuels pubhés au nom de l'Institut national ont paru les rendre inutiles.

Le Bulletin des sciences de la Société philomathique a eu une existence plus durable. II a paru pendant longtemps dans le format in-4'». Le tome I comprend la réimpression (faite en iH02) des cinquante-quatre premiers numéros, les uns manuscrits, comme il a été dit plus haut, les autres déjà imprimés, mais épuisés, de juillet 1704 à Tan V, avec planches, sous le titre de Hnlletin de la Société philomathique à ses correspondants. Puis vient une suite, le Bulletin des sciences^ qui embrasse les années 1797 et 1798, jusqu'au mois d«» ventôse, an VIL

Le tome II embrasse les années 1799 et 1800, jusqu'au 20 mars 1801 (!«' germinal an IX).

Le tome IIL les années 1801 à 1804. Le tout forme la première série du Bulletin.

Kn mars 1805, la publication fut interrompue par « d('s embarras étrangers à la Société philomathique ». On l'a reprise seulement en 1807, sous le titre : Sou^ rt'nu Bulletin des sciences par la Société philomathique de Paris. C'est la deuxième série, qui a duré de 1807 :i 1815.

Une troisième série, sous le titre de Bulletin des srienres, commença en 1814 et dura jusqu'en 1826.

Ce Bulletin avait au début une importance considérable. Eu effet, les temps de l'Empire et de la Restauration furent l'époque la plus brillante peut-être de la

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Sociclc philomathique. lodépendamment des extraits lies mémoires pri^scntés à l'Inslitut, qui en forment le rond, on vit alors parailrc dans son Bulletin des travaux originaux et inédits. Pour n'en citer qu'un seul c'est lii que Gay-Lussac donna d'abord son célèbre Mémoire sur les combinaisons des substances gazeuses.

Cependant les journaux de tout genre se multipliaient; ils rendaient à l'cnvi compte des travaux des socicti's savantes, et le Bulletin ne put continuer à faii-e les frais nécessaires pour soutenir une concurrence, chaque jour plus ardente : en 1826, il cessa de paraître.

Le Bulletin de la société reparu! de nouveau, toujours in-4°, en 1832 et 1833 (4* série); mais il ne tarda pas à subir une nouvelle éclipse. Arago, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, s'étant décide à publier, en 1833, les Comptes rendta hebdomadaires des séances de F Académie, cette prompte et facile publicité, alimentée par les extraits de Mémoires présentés directement à l'Académie, et faite avec les puissantes ressources de ce corps savant, rendit inutile la publication partielle et abrégée de la Société philomathique. Les sociétés savantes, dont elle rendait compte autrefois, avaient également adopté l'usage de publier elles-mêmes leur propre bulletin, et la Société dut se borner désormais à imprimer les

LA SOCIETE PHILOMATIIIQUE. 2il

NoU's cl Mrinoires ()iii lui étaient présentés directrment, renonranl aux anciens comptes rendus, qui avaliMit fait autrefois le principal attrait du Bulletin.

Celui-ci même cessa, pour un temps, de former une publication autonome. Les Notes de la Société furent reproduites d'abord et à mesure dans le journal r Institut, puis réunies, à la fm de l'année, en un volume, qui remplaça l'antique Bulletin périodique. Les choses ont marché ainsi pendant une quarantaine d'années, en donnant lieu à une cinquième série, en huit volumes (18;itHl803), et à une sixième série, en cinq volumes (18(»i-I8T0). Cela dura jusiju'au jour où le journal r Institut sétant éteint, la Société dut reprendre à son compte la publication du Bulletin, (|ui parait aujourdhni n\ cahiers trimestriels, renfermant les Mémoires ori^nnaux et inédits des membres de la Société.

C'est la septième série, qui court depuis 187G. La Société a éprouvé une autre transformation non moins considérable, depuis une trentaine d'années. Jusiiue vers 1850, c'était la principale Société où l'on s'occupait di' science pure. Les physiciens, les chimistes, les mathématiciens, les naturalistes s'y réunissaient volonliers, pour y causer de leurs travaux et échanger leurs idées et leurs impressions, avec le même abandon (jue li»s anciens fondateurs. Mais, à cette époque, par suite de la multiplication toujours croissante des adeptes

(les siicnccs, une Sociélô uniiiuc cessa de pouvoir en embrasser le vaste cnscmhle, et «les Sociétés spéciales se ronilt'i'cnl de toutes parts.

Il }' a là des nécc!:sît(''s ijui s'imposent, un couraiil qu'il n'est au pouvoir de personne d*arrOIer. Cepcndanl les Sociétés scicntilii|ucs d'un caractère général, telles iguc la Société pliilomalliiqiie et l'Académie des sciences elli'-ménie, ont conservé un rôle essentiel et qu'il impolie lie ne pas laisser s'aiïaililir, si l'on veut maintenir â la science son esprit pliilosopliique et son rdie prépondérant dans l'Iiisloire de la civilisation humaine.

(29 septembre 1805)

Pasteur vient de mourir : une des grandes lumières du XIX' siècle s'esl éteinte. Notre devoir à nous, qui avons clé mêlés à sa destinée scientifique, c'est d'apporter notre témoignage, le jour sacré des funérailles.

Déjà Tadmiration et la reconnaissance publiques ont célébré son septuagénaire, et il est entré vivant dans celte apothéose, que la jalousie des dieux accorde à si peu parmi les humains, et seulement près du terme où ils vont disparaître.

Pasteur, Renan, Victor Hugo, ce sont peut-être les trois ligures qui ont jeté le plus vif éclat de notre temps, dans Tordre des choses de l'esprit! l/i siècle qui s'achève a reçu leur empreinte, mais à des degrés (*t suivant des modes bien différents.

('elle de Pasteur a été produite par des idées et des

services (lui ne cesseront jamais d'être présents à la mémoire des hommes, car ils sont plus particulièrement tangibles et accessibles à Tintelligence de tous. Tout le monde est touché par des découvertes qui tendent à nous soustraire à la fatalité de la maladie, à augmenter la durée de la vie et le nombre des vivants.

Pasteur est sorti des rangs les plus humbles de la démocratie : lils d'un ouvrier tanneur de Dôle, il est monté jusqu'aux plus hauts sommets, poussé par FelTort tenace d'une volonté qui a longtemps conser^'é quelque chose de Tàpreté de ses origines. Sa vie fui celle d'un homme laborieux, demeuré en dehors des vaines agitations du monde, étranger à ses passions et à ses ambitions, et constamment absorbé par la poursuite des plus austères études.

D'autres diront quel a été son devenir successif, depuis les fonctions de maître d'étude au lycée de Besancon, d'élève de l'École normale supérieure, d'agrégé, de préparateur de chimie, de professeur au lycée de Dijon, puis de professeur de faculté à Strasbourg, à Lille et à Paris, de directeur des études à l'École normale, de membre de l'Institut et de secrétaire perpétuel de TAcadémie des sciences, jusqu'au jour où la reconnaissance publique, en l'honorant d'une pension nationale, lui permit de consacrer tout

PASTEUR. 24o

si»n lonips o{ toutes ses méditations à ses décou- >eiies.

Mais, ()iiel <jue soil TintériM de ce récit !»iographii|in% il ne saurait avoir Tattrait que présenteraient les péripéties émouvantes des aventures d'un voyaiiruw (li's combats d'un guerrier, ou des luttes oralnin»s d'un chef de parti. Aussi, pour louer un homme a<ionné aux travaux de Tesprit, ce qui convient le nneux. c'est de retracer Thistoire sincère de sa pensée.

Kn ce qui touche Pasteur, celte histoire est surtout remarquable, à cause du développement graduel et de rcnchaînement logique de ses travaux. Parti dVtudcs étroites et spéciales, il s'est élevé à des vues de plus tn plus générales, pour arriver a embrasser les problèmes pratiques les plus vastes (|ui puissent intéresser la rac(* humaine.

Voilà ce (jue je vais essayer <le raconter : je veux exposer comment Tétudc des corps cristallisés conduisit Pasteur à la découverte de la dissvmétrie moleculaire, comment l'existence de celle-ci dans les produits fabriqués par les êtres vivants, le mena à Tétude tU'^y fermentations, et cette dernière tout d'abord à rétiMutd problème de la génération spontanée, c'està-dire de l'origine de la vie; comment les méthodes rigcuireuses et nouvelles iju'il institua pour traiter ce problème furent aussitôt transportées par lui dans

rétuilc des maladies des vins et de la bicre et des décompositions organiques. C'est ainsi que, le champ de ses recherches s'élargissant avec sa pensée, il passa des fermentations aux maladies, d^abord aux maladies des animaux, puis à celles de Thomme, et fut conduit à faire jouer aux ùtres microscopiques un rôle qui a révolutionné à la fois la chirurgie, Thygicne el la médecine.

Ses débuts dans la science furent modestes; c'était un écolier docile aux suggestions de ses directeurs, ils lui proposèrent comme sujet de recherches les formes cristallines des composés chimiques, et il y Ht une heureuse trouvaille, celle de la dissvmétrie molerulaire, attestée à la fois par les formes géométriques et les propriétés optiques c'est-à-dire les pouvoirs rotatoires. Cette découverte frappa aussitôt un vieux maître, Biot, qui avait passé toute sa vie dans cet ordre d'études : il lit venir Pasteur; il le soumit ii des épreuves sévères, et parfois même un peu puériles, pour vérilicr à la fois l'exactitude des faits et la sincérité de l'observateur, et il demeura convaincu et frappé d'admiration : « Mon enfant, lui dit-il à la fin, j'ai tant aimé les sciences dans ma vie, que votre découverte me fait battre le cœur. »

La portée de ces faits particuliers était plus générale. D'après les connaissances alors acquises, les

proiluits (Ioih's du pouvoir rolatoirc se renconlraient tous parmi les compost'»s e\islanl dans les iHres vivants, vi'iriiaux (»l animaux; tandis qu*aucun corps purement arlillciel ne jouissait de cette propriété. Biot en avait ronclu que la vie seule possédait Taptilude à créer le pouvoir rotatoire : il existe entre les produits naturels et les produits artificiels, disait-il, la même différence iprenire une pomme crue et une pomme cuite. Pour produire ou modifier celte structure mystérieuse, il fallait recourir îi la force vitale. Ces opinions préconnies n'ont pas été confirmées par la suite : la synthèse rliimi(iue sait, aujourd'hui, fabriquer les corps dissymétriques et en prévoir Texislence.

Si je les rappelle, c'est parce que ces idées ont introduit Pasteur dans Félude des fermentations, où son ^^énie devait prendre un nouvel essor.

(Vest l;i, en effet, (jue, dans une série d'expériences, exécutées avec une clarté et une précision incomparahlt's, il rencontra les êtres microscopiques, cellules de levure de hiére, champignons, bactéries, vibrions, qui devaient jouer un si grand rôle dans son (uuvre. Il y reconnut d'abord les agents efficaces des fermentations alrooliijue, lactique, acétique, butyrique, et de la putréfaction, et il fut conduit à en appliquer la connaissance à l'étude et à la préservation des maladies des vins, de la bière et des vers h soie. Il ouvrit ainsi des voies nou-

velles tï riiidiislric, et son renom commença ù se répandre en dehors du cercle limité des corps scienli- Ihiues.

Au cours de ces recherches, il s'engagea dans une discussion célèhre, soulevée par Pouchel en 1860, sur la ^'énération spontanée; discussion rendue plus ardente par des considérations philosophiques et religieuses. Pasteur y lit hriller la vigueur et la subtilité de son esprit et Ihiil, suivant une expression imagée tle P. Bert, par enclouer tous les canons de ses adversaires.

La mélliode suivie par Pasteur dans cette controverse est devenue de la plus haute importance en chirur«zie, par suite de son applidition au traitement des plaies et aux opérations. En effet, Pinfeclion purulente et la septicémie, si fatales h des milliers et des milliers de malades depuis tant de siècles, ne sont pas dues, en général, h des phénomènes spontanés, développés au sein de Porganisation humaine. Les méthodes rigoureuses appHquées par Pasteur à l'élude de la génération spontanée ont permis de constater que ces redoutahles complications sont attri!)uahles à des germes microscopiques, venus du dehors et apportés par Tair, par Teau, par les operateurs eux-mêmes. On a reconnu ces êtres, on les a isolés, on en a constaté Faction spécifique et on a

Irouvô le moyen de les diHriiire, ou, mieux encore, (leri em|MVher Taccès. Ces idées ont transformé en «luelques années les pratiques de la chirurgie et celles de Fart des accouchements. Elles v ont réduit au delà de toute espérance la mortalité et donné aux opéra- Umus une sécurité et une audace inconnues jusque-là. Or, ces progrès ont eu pour origine, proclamons-le avec toutes les sociétés savantes, les travaux de Pasteur. Ainsi rantii|ue théorie de la spontanéité des maladies disparait en médecine, en même temps que celle de la génération spontanée, dont elle est une forme particulière.

L'h\giène et la médecine ont désormais pour premier et principal objet de prévenir l'introduction dans l'organisation humaine de ces dangereux microbes et dr leurs g«»rmes : l'étude de leur production et de leur propagation constitue une science nouvelle et capitale.

Telles étaient l(»s vérités proclamées par I^asteur rt les conséquences pratiques que Ion pouvait déjà 4'ntrevoir, au moment où le Parlement accorda à Pasli'ur une pension nationale, en récompense des bienfaits dus à ses découvertes : récompense légitime s'il tMi fut, quoique trop rarement accordée aux senices désinl«'*ressés des savants.

La société semble ignorer que toutes les inventions industrielles, qui accroissent chaque jour à un si haut

(legrô la puissance et la richesse des nations, sont la conséquence des découvertes de la science pure- Elle acclame les unes et semble ignorer ou dédaigner les aulres, dont elle prolite sans scrupule; je veux dire sans se préoccuper de la reconnaissance due au dévouement des savants et sans craindre de les décourager dans l'avenir ; sans môme se soucier de savoir si leur intelligence, tournée vers l'industrie, comme elle le fait déjà dans d'autres pays, ne saurait pas y trouver de plus lucratives rémunérations. Celle môme accordée à Pasteur était, en réalité, bien modeste ; mais il y vil un témoignage éclatant de la reconnaissance publique, qui donna un nouvel élan à son génie inventif.

Jusqu'ici, nous avons envisagé surtout les conditions générales, susceptibles d'empêcher le développement des maladies infectieuses. Il s'agissait d'aller plus avant, d'aborder chacune de ces maladies en particulier, (le rechercher quel est pour chacune d'elles son agent particulier d'infection, et comment on peut eu paralyser l'action : soit à l'avance, en y rendant l'homme réfractaire; soit après le début même de la maladie, en arrêtant les progrès de celle-ci par des arlilicos convenables.

C'était là un tout autre problème, inQniment plus délicat et plus compli(|ué.

L<» stM'vice rendu devait être immense, puisqu'il

s'agissait de guérir, ou de faire disparaître les maladies les plus redoutables et les plus effrayantes, la tuberculose, la diplilérie, la rougeole, le choléra, la fièvre lypiioïde, le charbon, la rage, la syphilis. C'est dans cette voie nouvelle que Pasteur s'engagea hardiment, guidé par les idées générales et les découvertes qu'il avait accomplies. Son œuvre à cet égard est d'autant plus remarquable, qu'il l'a réalisée dans des conditions personnelles singuhères.

Frappé d'une attaque d'hémiplégie, il était demeuré alT(MMé d*une paralysie partielle et ses amis avaient pu craindre que son esprit d'initiative n'en demeurAt é;<^al(Mnent éteint ou affaibli; mais là séparation entre l(»s facultés motrices et les facultés intellectuelles n'apparut jamais plus clairement. C'est depuis cette époque peut-être que son génie inventif a brillé du plus vif éclat.

Dans la voie où il allait entrer, la possibilité du succès était attestée par un exemple à jamais mémorable, celui de la vaccination contre la petite vérole. I.a découverte de Jenner a sauvé depuis un siècle des millions de vies humaines ; mais elle était surtout empirique. Nous devons à Pasteur d'avoir pénétré plus avant dans les mécanismes qui y président et d'avoir appris à la généraliser : il s'agit de la découverte de l'atténuation des >irus et de leur transformation en vaccins.

Paslciir aborda ces problèmes en 1877 et il s*altaqua ilabord au charbon, tléau de Tagricultiire, qui détruit par hécalorabes les races ovines et bovines. Il réussit à les protéger, el ses procédés, entrées dans la pratique courante, ont contribué dans une vaste proportion à accroître la richesse nationale.

Ce n'est pas tout : ces procédés ne sont pas fondés sur des artifices exceptionnels; ils procèdent d'une méthode générale d'une fécondité extrême, et dont les applications aux autres maladies se multiplient chaque jour : le virus, l'agent qui produit les maladies infectieuses, devient l'agent môme qui les prévient, par une vaccination préalable. Cette transformation a lieu suivant des voies diverses, qui permettent à volonté d'en diminuer, ou d'en renforcer l'énergie : l'un des moyens les plus étranges el les plus efficaces de ces atténuations el de ces renforcements consiste à faire passer Tagenl virulent à travers des milieux de culture convenables, et spéciaicm(»nl à travers un organisme vivant.

T.es li«|uides des êtres ainsi vaccinés acquièrent la propriété d'être eux-mêmes des vaccins el des agents préventifs. Enfin l'homme, ou l'animal, qui a subi l'action du virus sans y succomber, obtient par là une immunité permanente, ou temporaire, contre la même maladio.

Ou piMil alli»r plus loiu encore eL suivant la même \m\ arrcMer le (léveloppcmcnt déjà commencé des maladies infectieuses, c'est-à-dire guérir le malade. (Vesl ici (|ue le génie de Pasteur et de son école s'est développé dans toute son originalité : je veux parler de la guérison de la rage et de la diphtérie.

Ku 1881, le chirurgien Lannelonguc appela l'altenliou de Pasteur sur le cas d'un enfant de l'hôpital Trousseau, qui venait de succomhcr à une attaque de raize. I.i» savant entreprit aussitôt Fétude du mode de propagation de cette épouvantahle maladie, jus(|u*alors incurahle. A Taide des virus atténués, il réalisa d'abord la préservation chez les animaux indemnes. Puis, il passade là, par une tentative audacieuse, à la guérison même des animaux déjà inoculés par la morsure, en t'ssayant de faire agir le virus atténué, qu'il inoculait à sou tour, de façon à gagner de vitesse, dans sa propagation, le virus introduit au sein de Torganisme par l'animal enragé. Apres (juehpies années d'essais, sûr «le sa mélhotle, en 1885, dans le cas resté célèbre du berger Jupille, il osa en entreprendre rapplication sur lliomme, et d réussit. Ce succès, suivi de plusieurs autres, le conduisit à proposer la création d'un Institut, tiestiné au traitement de la rage.

On sait comment Tenthousiasme public, excité à la fois par les succès réalisés et par l'espoir des succès

futurs, répoiulil à son appel : une souscription nalionale lui apporta deux millions et demi, pour la fondation qu'il réclamait. Il Torganisa sur une large échelle. Aujourd'hui, une centaine de personnes y viennent chaque jour réclamer le bienfait de ses inoculations protectrices.

Cependant Pasteur, suivant la marche constante qu'il avait adoptée dans le cours de sa carrière» regarda l'Institut qui porte son nom comme ayant une destination plus étendue que celle qui avait présidé à sa fondation. Il en élargit les cadres, de façon à les alTecter aux recherches de la microbiologie générale, normale et patliologique, envisagée au point de vue de la science pure et de ses applications à l'hygiène et à la médecine. Toute une pléiade de savants et de médecins français et étrangers s'est groupée autour de lui, pour continuer et développer les recherches dont il avait donné le branle.

Un nouveau gage de leur fécondité a été fourni par cette belle découverte des docteurs Behring et Roux sur la cure de la diphtérie, à l'aide des injections du sérum de cheval. Un cri d'espérance et d'admiration s'est élevé aussitôt dans la France entière; une nouvelle souscription, patronnée par le Figaro, a produit aussitôt un nouveau million, et des Instituts, à l'image de celui de Pasteur, se sont fondés de toutes parts

pour propager les métliodes nouvelles cl multiplier les (h^couverles futures, dont ces méthodes ont fourni le principe indéfiniment fécond.

Les hommes, en effet, paraissent souvent indiffé- HMits anv plus hautes manifestations de Tesprit dans Tonlre purement abstrait, parce qu'ils n'en comprenn<*nt pas la portée. Ils sont au contraire prompts à reconnaître et h proclamer les services rendus dans l'ordre des applications : ils y attachent cette gloire légitime, cette popularité, dues au génie créateur des hommes tels que Pasteur, et aux bienfaits rendus par leur dévouement & Thumanité.

Messieurs,

(Vesl au nom du Collège de France que je viens saluer celle stalue, souvenir durable du savant que nous avons perdu. Le Collège de France s'honore aujourd'hui de Claude Bernard, et cela est juste; car Claude Bernard a tenu, loute sa vie, à honneur d'appartenir à celle grande corporation scientifique, témoignage de la. largeur de vue des hommes duxvr siècle, et qui se trouve encore aujourd'hui, après trois cent cimiuanle ans, fidèle à ridée de ses fondateurs, et toujours favorable à Tespril criniliative et d'invention dans la recherche de la vérité.

C/esl ici ([ue Bernard a débuté; c'est dans ces bAliments qu'il a travaillé pendant un tiers de siècle, gran-

1. Discours de M. Bcrihelol, membre de rAcudéniie des sciences, au nom du Collège de France, à rinauguration de la slalue de Claude Bernard, le 1 février 18%.

CLAUDE DERNARD. 257

(lissant sans cesse en intelligence cl en réputation : c'est à cOtê de nous qu'il esl mort.

C'est ici que l'exemple immortel de ses découvertes forme encore, comme de son vivant, el continuera longtemps il former de nouvelles générations de jeunes savants, sappuyant sur sa tradition ma«ristrale, en attendant qu'ils en fondent une à leur tour. Le nom de Bernard el celui du Collège de France sont liés d'une inanitM'e indissoluble dans la reconnaissance publique el dans la ^'loire nationale. C'est donc à bon droit «pu* ccit.' statue est érigée ici, à l'entrée même du C(dli';r«» de France, pour perpétuer la mémoire de l'un de nos savants les plus illustres. J'ajouterai qu*elle esl due à un membre du Collège, non moins célèbre comme professeur que comme artiste. Mon- >'w\\v Guillaume, c*est un plaisir et un bonm^ur pour moi de vous remercier de voire n»uvre, au nom de nos Collègues el au nom de la Science française.

Permettez-moi, Messieure, de vous raconter les

liens qui ont raltaclié toute la vie scientillque de Ber-

nanl au Collège de France; c'est le devoir qui m'est

écliu dans cette cérémonie : devoir cher et douloureux

pour moi, car il me rappelle à la fois la longue amitié

({ui nous unit pendant trente années et les heures

cruelles de la séparation finale. Je l'ai connu, ce grand

bo:nnie, assez longtemps cl d'assez près pour vous

parler seulement de ce que j*ai vu de mes yeux Cf entendu moi-même : c*est un témoin de sa vie qui s'exprime devant vous.

En 1841, Claude Bernard débuta au Collège de France, comme préparateur de Magendie, Tua des promoteurs de la méthode expérimentale en physiologie et en médecine : maître célèbre autrefois et que son élève devait éclipser. Ce fut, enelTet, sous les auspices de Magendie que Bernard se forma d*abord, dans ces humbles et méritoires fonctions de préparateur, si propices aux jeunes gens qui savent profiler des ressources à la fois matérielles et morales que Ton trouve dans le laboratoire d'un maître autorisé. G*est là aussi que notre confrère et ami, M. Bert, qu'il me permette de le lui rappeler, a débuté et qu'il a pris ce vol qui Ta porté des régions sereines de la science, où il a laissé sa forte empreinte, jusqu'à celles de la politique et de la direction de Tempire colonial de la France en Orient, où nous le suivrons tous avec tant d'espérance et de sympathie.

Je connus Claude Bernard à ses débuts, vers 1848, a répo(iue où il exécutait ses recherches sur les fonc* tions du pancréas, qui lui valurent Tannée suivante le grand prix de physiologie expérimentale, et au moment même où il entreprenait ses premiers essais sur la fonction glycogénique du foie. C^était à titre de chi-

misto (|iic les services (l*un jeune éludiant étaient réclamés par un homme déjà connu par plus d'une (Ircouvorle. Son zèle sincère pour la science, son absence absolue de charlatanisme, Tesprildc curiosité toujours éveillé et la méthode certaine qu'il portait dans ses inventions m'attirèrent tout d'abord vers lui; sa bonhomie et son atTabilité achevèrent de m'attacher, par les liens d'une amitié, qui devait aller se resserrant toujours, et d'une sympathie favorisée par les circonstances. En effet, je ne tardai pas à le connaître de plus près encore, devenu son collègue, d'abord comme préparateur du cours de chimie et bientôt comme memlire de la Société de biologie.

1^ Société de biologie a droit de flgurer à cette solennité : non seulement parce qu'elle a pris l'initiative de la souscription publique pour la statue que nous avons devant nous, et parce que Bernard a été son second président perpétuel, mais surtout parce que c'est devant elle que Bernard a exposé d'abord le détail et le cours successif de ses grandes découvertes.

La Société de biologie, fondée sous l'impulsion de l'esprit positif, est demeurée fidèle à l'esprit profond de s(m règlement, rédigé autrefois par Charles Robin. Elle a été dès son origine, et elle est restée un centre puissant d'initiative scientifique, plus vivant et plus libre que les académies. Elle était peuplée alors de

jeunes gens qui s*appclaient : Robin, Broca, Cliarcot, Verncuil, Laboulbène, Vulpian, Sappey, Brown- Séquard, Rouget, P. Lorain et bien d'autres amis que j*oublie, les uns vivants et présents ici, les autres disparus. Sous la présidence amicale de Rayer, avec la vive sympatliie et le franc abandon de la jeunesse, nous y échangions nos idées, en nous communiquant les uns aux autres l'élan et Tesprit d*initiativc. Mais Claude Bernard était Tétoile et le favori de la Société.

Ces découvertes qu'il présentait ainsi, librement et au fur et à mesure de leur accomplissement, dans le cénacle de la Société de biologie, il les avait exécutées d'abord dans son laboratoire du Collège de France, et il ne tardait guère à en reproduire l'exposition, avec plus d'ampleur et de certitude, dans Tenceinle de nos amphithéâtres.

Voilà le milieu où il a fait et publié ses recherches, à la fois physiologiques et chimiques, sur les fonctions du pancréas, sur la glycogonèse animale, sur les mécanismes qui président à l'action des poisons^et des médicaments actifs : alcalis végétaux, curare, oxyde de carbone, chloroforme; sur les actions du système nerveux qui règlent la circulation et les sécrétions. C'est ici qu'il montrait comment les lois des phénomènes physiologiques normaux sont, en même temps, celles

(les phénomènes pathologiques et, par conséquent, ceHrs de la Médecine elle-môme.

Mais je m'arrête, je n'ai pas l'intention de retracer le tal^leau des travaux qui en ont fait le grand maître de la physiologie contemporaine.

Il professa pour la première fois dans cette enceinte, (Ml 1847, comme suppléant de Magendie. Après la mort de Magendie, il fut nommé, en 1835, titulaire du cours de Médecine, devenu par son enseignement un cours de Physiologie expérimentale. C'était là qu'il fallait le voir et l'entendre parlant d'inspiration, exposant la découverte nouvelle qu'il pressentait et dont son auflitoire avait les prémisses. Cette parole interrompue, celle éclosion pour ainsi dire spontanée de la conception de Tinventeur, sous les yeux et avec l'incitation morale et le concours de l'auditeur, naissait de l'expérience même que Bernard reproduisait devant le puhlic : c'était dans les organes de l'animal ouvert devant lui qu'il trouvait de soudaines illuminations.

Rien de moins oratoire que ses leçons, et cependant rien de plus saisissant pour l'auditeur, rien de plus fructueux pour l'élève que cet exemple pour ainsi dire incessant, cette démonstration par le fait de la méthode par laquelle on fait les découvertes. Elle était particulièrement à sa place au Collège de France. Peut-être eilt-elle été moins heureuse dans une autre

enceinte : h la Faculté des sciences, par exemple, où renseignement des sciences présente» par sa destination même, un caractère plus ferme et plus dogmatique. Aussi Claude Bernard ne s*y trouvait-il pas complètement à Taise, même dans la chaire créée pour lui en 185i, et qu'il remplit pendant quatorze ans. C'était surtout dans notre vieil amphithéâtre, ou mieux encore dans ce laboratoire informe, mal éclairé, mal ventilé, mal organisé de toutes façons, mais où il avail débuté comme préparateur et passé sa vie de savant : c'était là que Claude Bernard se sentait vraiment chez lui; c'est parmi nous qu'il faisait de préférence ses grandes découvertes. C'est là (ju'il forma ses élèves : Ranvicr, notre collègue; Dastre, ([ui professe à la Sorbonne; Gréhant, d'Arsonval et tant d'autres, qui maintiennent sa tradition dans la science; A. Moreau, animé pour Bernard d'une si tendre affection, et à qui cette solennité eût été si touchante : lui aussi nous pleurons son souvenir! enfin, le plus grand de tous, Paul Bert, qui nous a aussi appartenu pendant les années de sa jeunesse.

Ici Claude Bernard a vécu, triomphant par son génie de toutes les diflicullés matérielles d'une organisation imparfaite : c'est aussi, hélas! dans nos laboratoires qu'il a contracté le germe de la maladie qui Ta emporté. On a parlé bien souvent déjà de cette cave

insalubre, dans laquelle il travailla quarante ans, et pourtant elle subsiste encore; elle a dévoré Bernard, et puisse-t-elle ne pas dévorer aussi ses successeurs! Cependant la République a pris en main la cause de la science, si longtemps repousséc de nos budgets comme un accessoire inutile ou gênant. La reconstruction de nos grands laboratoires a été décidée en principe. La Faculté de médecine est aux trois quarts faite. La Sorbonne commence à s'élever. Après une longue attente, sous la pression de Topinion, les pouvoirs publics ont inscrit parmi leurs dépenses celle de la reconstruction du Collège de France. Si quelques dlflicullés administratives la retardent encore, nous comptons sur Fesprit éclairé et bienveillant du ministre de l'Instruction publique pour les écarter.

Alors enfin, la France possédera des instituts scientifiques comparables à ceux qui font l'orgueil de ses voisins. Elle regagnera un arriéré de trente ans, dans Tordre des billiments et des outils de renseignement et de la science, et elle reprendra ainsi une place que ses professeurs n'ont certes pas perdue dans Tordre <los découvertes, mais où leurs eiïorts pour communi- (juer la science aux nouvelles générations sont trop souvent paralysés par Tinsuflisance de Torganisation malérielle. Ce moment est encore loin de nous : c'est la terre promise. Les jeunes gens qui m*entourent la

verront, cl j'ai le ferme espoir qu'ils sauront la conquérir et rexploilcr. Quant à nous, sur le déclin de la vie, nous pouvons tout au plus nourrir Tcspérance d'y aborder. Claude Bernard, comme Moïse, est mort sans avoir pu y pénétrer!

Mais, du moins, son image se dressera toujours devant cet édifice. Si sa parole, si son action, si son impulsion personnelle nous font défaut, du moins sa figure, toujours présente, rappellera le souvenir de cet homme qui fut si grand et qui maintint si haut Thonneur scientifique du Collège de France. Elle rappellera que de notre temps les savants français n'ont cessé de soutenir la forte tradition de leurs prédécesseurs, de concourir pour leur part à Tagrandissement du domaine commun de l'humanité; qu'ils ont su, presque sans armes et sans ressources, combattre et vaincre dans les cliamps de l'esprit et soutenir la gloire de la patrie française.

Messieurs,

C'est à un homme illustre dans la science comme dans la politique, c*cst à un patriote dévoué h la France jusqu'aux derniers sacrifices, c'est à un grand citoy<.*n, mort au champ d*honneur, que s'adresse celte maiiirostation des funérailles nationales, réservées aux services éclatants rendus à la patrie.

Mais, avant de vous rappeler ce qu'a été Paul Bert, qu'il me soit permis de m'adresser à la compagne de sa vie, à la femme (|ui l'a soutenu de son amour, pendant la jeunesse comme pendant Tûge mûr, aux jours de la joie et de la prospérité comme aux moments pénii»les de la lutte; elle l'a accompagné avec tous les siens dans ce dangereux et suprême voyage. Aux

1. hi>coiirs prononcé par M. Berllielot, ministre de Tins- Irurtiuri piilili<|iic, aux obsèques de M. Paul Bcrt, à Auxerre, le 15 janxier 1887.

heures de la soiilTrance, qu'il a affrontée avec la sérénité stojquc (lu savant, Paul Bert a eu la consolation de voir autour de lui et jusqu^au bout ceux qu*il avait aimés. La République n'a pas perdu la tradition des sacrifices et des vertus domestiques!

Madame, votre douleur ne vous a pas permis de venir devant ce cercueil, mais votre pensée est présente au milieu de nous. Au nom de la France et de la République, je viens saluer ici votre glorieux mari; c'est aussi, qu'il me soit permis de le dire avec la plus vive émotion, c'est aussi en mon nom personnel. Vous savez de quelle amitié j'étais lié avec lui : non seulement nos personnes, mais nos ramilles étaient réunies par ces relations affectueuses, nées de la conformité des sentiments, des goûts et des conditions. Je le vois encore devant moi, avec sa ligure énergi<|uc et cxpansive, entouré de sa femme, de ses filles, de toute celte chère maison, si étroitement serrée autour de lui, dans le bonheur naguère, aujourd'hui dans Taffiiction du dernier adieu! Madame, ma douleur s'associe à la vôtre, non avec la chaleur artificielle d'un cérémonial public, mais avec la sympathie réelle et profonde d'une affection privée.

Plus jeune que moi, je l'avais jadis initié à ma science favorite dans les laboratoires du Collège de France. H se plaisait à se dire mon élève; il était mon

ami; c'eût clé à lui, (raprès le rang de nos âges, à me dire ces derniers adieux que je vais lui adresser avec une douleur sans égale, douleur d'ami, douleur de patriote î Celle mort prématurée, survenue au début d'une si grande entreprise, a quelque chose de tragique : elle rappelle la fin subite et poignante de ce grand citoyen que Bert reconnaissait pour son maître et son cher, et qui nous fut aussi ravi avant riieure. Li France de nos jours n'est pas heureuse : elle perd SCS meilleurs enfants à Tage de leur force et avant qu'ils aient accompli leur destinée!

Messieurs, l'homme que nous honorons aujourd'hui, Paul Bert, a été célèbre dans deux ordres différents et que peu d'hommes, élus entre tous, réussissent à concilier : dans la science comme dans b politique, il a rêvé h's plus hautes destinées, et si la mort ne lui a pas permis de les pousser jusqu'au boni, du moins il ne disparaît pas sans avoir rendu de grands senices à son pays ; dans la science comme dans la politique, son ouvre est durable, et sa mémoire ne périra pas. C'est par la science qu'il a débuté, c'est de sa carrière scientifique qu'il convient de parler d'abord.

Les premières années de Paul Bert n'annonçaient cependant pas un savant. Né à Auxerre en 1833, dans rclte ville qui en avait fait son élu et qui lui fournit aujourd'hui un dernier asile, Paul Bert crut d'abord

avoir trouvé sacarriùrc dans le droit et la professioD d'avocat : de ses prcmii:res éludes, il lui resta toujours l'art et le goût de la parole publique; mais il ne larda pas h se tourner vers d'aulres voies. Il avait trente ans lorsqu'il rencontra un grand maître, Claude Bernard, dont il Tut le pn'parateur et qui lui communiqua le génie de l'invcnlion pliysiologique. Ce n'est pas ici le lieu de raconter ces découvertes ingénieuse s et subtiles, qui lui valurent les prix de l'Académie des sciences, la chaire de zoologie de la facultii de Bordeaux, puis en 18681a chaire de pbysiologic générale à la Sorbonne, puis enfin, il y a ijualre ans, le litre de membre de l'inslitul, ce couronnement tant désiré de la carrière d'un savant.

Malgré d'aulres devoirs, il n'avait pas voulu renoncer à son laboratoire; il y portait cette ardeur communicativc d'un esprit original, inventeur, fécond en ressources, que SCS élèves n'ont jamais cessé d'admirer.

Alors mâme qu'il se disposait à partir pour gouverner au nom de la France le lointain empire du Tonkin, il pensait toujours à la science; il voulait la servir en organisant I;i-bas de grandes explorations scienlifii]ues, imitées de notre expédition d'Egypte au début de ce siècle; il voulait surtout dominer ces vieilles civilisations asiatitiues par l'ascendant et le prestige intellectuel de la science européenne. C'est

PAUL BEHT. 209

par là qu'il prétendait montrer Talliance intime et nécessaire de la science et de la politique. On a dit quohpiefois : « Un savant ne doit pas s'occuper de politique ». C'est là un axiome banal, mis en circulation par quelque courtisan, sous la monarchie absolue, à une époque où Tintrigue personnelle réussissait trop souvent à diriger le monde dans des vues arbitraires , étrangères aux intérêts généraux et à la méthode scientifique. Paul Bert en était vivement blessé, plus peut-être (|u'il ne convient à un philosophe résigné aux jalousies humaines. Dans un état républicain, le devoir du savant est le même que celui de tous les citoyens : il doit une part de sa pensée et de son action à la direction de la chose publique, il doit son elTort personnel au progrès de Thumanité. Ce devoir même est plus étroit peut-être pour un savant <|uc pour un autre citoyen, à cause de son intelligence et des capacités supérieures dont il doit compte à la patrie. Paul Bert Pentendait bien ainsi et il a donné à cet égard de grands exemples. Il a lutté pour la patrie contre l'invasion étrangère; il a lutté pour le triomphe <le Tesprit moderne dans PËtat; il a lutté pour constituer délinilivement dans Pinstruction nationale la tradition de la scienceet de la raison ; il a lutté pour Pétat)lissement de la civilisation européenne au milieu de celle seconde espèce humain'^, qui occupe Pextrême

270 SCIBNCE ET UOBALB.

Orient : c'ûlail rime Je ses idées fondamentales lorsqu'il a quille la France. C'était par la justice, par la science et la vérité, communes à tous les Iiommcs, qu'il prétendait affirmer là-bas cette domination morale sans laquelle la force Tinit toujours par défaillir.

Jusqu'en 1870, CCS hautes vérités ne paraissent pas avoir frappé son esprit, ou du moins elles n'avaient imprimé ù sa vie aucune direction nouvelle. Jusque-là, il n'avait montré d'autre ambition que celle du savant. C'est sous le coup du malheur, au moment de la catasiroplie et de la ruine de la patrie, que nou3 sortîmes tous de nos laboratoires pour apporter notre secours :t la France vaincue et démembrée. Nos esprits ont été changés et agramlis par cette lutte du désespoir que nous avons soutenue : en l'entreprenant, nous n'avions pas d'illusion, nous ne croyions guère possible de changer un destin déjà irrémédiable, mais nous savions que l'homme est plus grand que la destinée qui l'écrase, et nous avons jeté ce jour-là, le sachant et le voulant, la semence féconde du relèvement de la patrie.

Bert se précipita avec son ardeur naturelle, dans la Défense nationale. U la tenta d'abord à Au\crrc; puis il alla à Bordeaux, où il rencontra Gambctta, qui l'en* traîna auï>sit<U dans son tourbillon. L'afTection de Paul Bert pour Gambctta date de ces jours de passion et

i*AUL BERT. 27i

d'action palrioliquc communes, elle fait parlic de sa physionomie historique. Préfet de la Défense nationale à Lille, il fut associé à Testclin dans les efTorts tentés pour ranimer Tesprit public et défendre le nord de la France contre Tinvasion.

Ainsi Paul Bert entra dans la politique. Il allait y poursuivre une œuvre nouvelle, la fondation et l'organisation de la République, œuvre difficile, sans cesse tcnloc par les esprits les plus généreux depuis un siècle, cl sans cesse ravie ;i nos espérances : elle était certes digne de servir de but à sa puissante activité. Dans cette entreprise régénératrice, nous avons été plus heureux.

La Répuhliiiue, gnke aux efTorts de ses vaillants défenseurs, a définitivement triomphé : elle est fondée aujourdliui et Bert compte parmi ses fondateurs, parmi ceux qui ont montré au peuple français que c*était là son dernier asile, après tant de discordes et de catastrophes passées. Dans notre pensée, c*est là aussi qu'il trouvera peut-ôlrc la force souveraine, capahh^ de le rétablir un jour dans sa mission historiqui' de guide et d'initiateur parmi les nations de Tavcnir.

En 1872, Paul Bert fut élu membre de l'Assemblée nationale : il se rangea aussitôt dans cette phalange d'éhte, groupée autour de Gambetta. I^es vigoureux

LJ

accents de sa parole sincère, la verve ironique, l'esprit âpre et mordant de ce robuste Bourguignon ont été bien des fois admirés à la tribune et sur la place publique. Il prit une part ôncrgique et ardente aux luttes politiques et religieuses de noire temps. Son rôle fut éclalanl dans les discussions qui préparèrent l'organisation nouvelle de l'instruclion publique, et principalement celle do l'enseignement primaire, h laquelle II s'était attache par-dessus tout. Convaincu qu'il Taul d'abord affranchir le peuple des servitudes séculaires de rignorancc et de la superstition, il vit que la grande œuvre de la République, c'était de former des générations nouvelles, imbues de l'esprit moderne, oublieuses des vieux préjugés du trône et de l'autel, et armées pour soutenir les luttes do la vie par la science et par la liberlé.

Tel est le lion combat que Paul Bert a combattu pendant quinze ans, avec Gambetta, avec Jules Ferry, avec Goblel, avec tint d'autres, parmi lesquels je me fuis gloire d'avoir marché. Un jour seulement il occupa cette place éphémère de ministre, que je tiens après lui; mais il n'est pas besoin d'être ministre pour agir; il suriîl de vouloir le bien, de le vouloir d'un effort convaincu, constamment tendu dms li m<}me direction. Voitj ce que Paul Bcrt sut faire, par le hvrc cl par la parole, avec un enlliousiasme conimunicatif.

On l'a parfois accusé d'avoir dépasse la mesure; mais dans la violence du combat, qui pourrait mesurer oxacl(*ment son effort? Son orientation était bonne; son amour des instituteurs du peuple, sincère; son dévouement à la démocratie, sans limites. Lorsqu'il a quitté la France pour la dernière fois, les causes qu*il avait défendues étaient triomphantes; l'instruction populaire était marquée de ce triple sacrement (|u*il avait rêvé pour elle : la gratuité, Tobligation, la laïcité; Tinstruction moderne commençait ù associer la femme à ses bienfaits et Tarrachait enfin à ces influences rétrogrades, que notre éducation traditionnelle perpétuait dans la famille, et qui ont paralysé si longtemps Tessor et l'application définitifs des doctrines de la démocratie et de la philosophie française.

C'est l'œuvre fondamentale de notre temps. C'est là, peut-être, ce qui donnera à la société qui va sortir do tant d'efforts sa physionomie originale. Paul Berl a été Tun dos promoteurs de cette grande rénovation : cela seul suffirait à sa gloire. Mais, à peine sa première œuvre parvenait-elle à l'heure du succès, qu'il s'empressait vers une autre entreprise; son esprit impatient d'action et de nouveauté , désireux d'exercer sans cesse les facultés d'invention et d'initiative qu'il possédait à un si haut degré, le tourna aussitôt vers de

nouveaux hasards. Épris de l'Algérie, qu'il avait visitée

dans sa jeunesse cl où il avait tu réalisée, en acte, la puissance colonisatrice de la France, il râva d'ot^niser aussi cet empire nouveau, conquis par la France dans rExlrémc-Orient. L'Europe prend aujourd'hui possession du monde; elle se le partage par des traités, sans ces rivalilcs sanglantes qui ont marqué l'œuvre coloniale des siècles pri^cédcnts. La France est au premier rang dans cette expansion nouvelle, qui témoigne de sa vitaliti^ sans cesse renaissante. Bert, sur la fla de ses jours, s'est dévoué h cette œuvre. II l'a Tait, en en calculant toutes les cliances dangereuses, avec une volonté héroïque, un esprit intrépide, amoureux du bien pour lui-môme, dégage de tout vain préjugé et de toute vainc espérance, cl acceptant avec sérénité l'attente des derniers sacriliccs.

Une autre voix, plus autorisée que la mienne, s'est chargée de vous exposer quelle a été son œuvre au Tonkin; je n'ai pas à vous la retracer. Je ne vous rappellerai pas comment il a succombé & la lâche, comme un bon ouvrier, (Idèlc à son œuvre jusqu'à la mort : magnifique couronnement d'une vie constamment dévouée au peuple et à la République! Par là il a mL'rité rettc reconnaissance unanime, que nous voyons éclater autour de son cercueil; reconnaissance indépendante des partis, parce qu'il poursuivait uoe entreprise nationale; indépendante même des oalio-

nalités, parce qu'il poursuivait une entreprise de civilisation universelle.

C'est ainsi qu*il a atteint le terme de son existence, terme qu'il a senti approcher avec un courage mélancolique et sans que la vue claire de sa fln prochaine ail abattu un seul jour son énergie. Il Tannonçait en quittant la France, il le répétait dans cette belle lettre à Marcel Deprez, écrite de là-bas, dans ses derniers jours, pour appeler à Taide de son œuvre le secours de la science française. Sans doute, il est mort avant que son œuvre ait été achevée : mais quelle œuvre humaine peut jamais se dire accomplie? I/une des doctrines de cette philosophie scientilique, dont Bert était Tinterpréte, c'est que les choses et les tiommes se transforment par une incessante évolution.

Ft cependant, n'a-t-il pas assisté, autant que le permet la fragilité humaine, au triomphe de ses opinions et de ses volontés? Dans la science, il a établi des lois qui resteront; dans la politique, il a vu asseoir la domination de la démocratie, dont il s*était proclamé le serviteur; dans Tinstruction publique, il a vu organiser cette éducation populaire dont il avait été Tapôtre.

Sa vie n*a donc pas été perdue, et qui pourrait pour soi-même en demander davantage?

Adieu, Paul Bcrt, adieu, mon ami! Je te salue au nom de la France! Je te salue au nom de riiumanité! Elle n'oubliera jamais que tu as été un grand initiateur de vérilr, de liberté, de civilisation.

II y a un an, les amis de M. Frédéric André, ingénieur en chef de la voie publique de Paris, apprirent avec tristesse et stupéfaction qu'il venait d'être frappé d'une paralysie subite. Quatre jours après, le 2 février 1888, il était mort! Rien n'avait fait prévoir ce tragique événement. Frédéric André était dans la force de Tàge et du talent, entouré de toutes les joies de la vie et de toutes sympathies. Il avait quarante-deux ans, il était bien portant, actif, riche. Arrivé jeune à Tune des plus hautes positions de sa carrière, poursuivant une œuvre d'intérêt général qui lui plaisait, uni à une femme tendrement chérie, père d'un jeune enfant dont il suivait avec amour le développement physique et l'éducation, adoré de ses deux sœurs et de ses vieux parents qu'il avait eu le bonheur de conserver , environné d'amis et de collègues qui lui portaient la

plus vive âfTcction, il avait réalise toutes les conditions de la rélicitc humaine, et tout lui faisait présager un long et brillant avenir. Tout cela a été brisé en quelques heures, par un mal foudroyant et mystérieux. Aussi la disparition soudaine de cet homme si aimé, éteint dans tout Téclat de sa vie, a-t-elle causé parmi les siens et parmi ses amis une douleur qui ne s^éteindra pas.

Lorsque nous perdons ainsi, avant le temps, une afTection et une espérance, nous conservons au fond du cœur une plaie vive, qui ne guérit pas, et le nombre de ces blessures va croissant, hélas! avec les années. Sans doute, le chagrin est profond quand il s'agit des hommes qui ont combattu avec nous le combat de la vie et qui, depuis de longues années, font en quelque sorte partie de notre ûme et de notre être intime; mais combien ce chagrin est-il plus poignant lorsque les jeunes disparaissent, emportant avec eux les promesses de l'avenir qui devait nous suivre, et les sympathies que nous regardions comme destinées à nous survivre? Notre affliction a été d'autant plus profonde que tout le monde attendait quelque chose de distingué et d'exceptionnel de ce jeune ingénieur. Son enthousiasme réfléchi pour la science et la philosophie, son goût pour les arts, qu'il cultivait à ses heures et non sans mérite, la finesse délicate de ses

traits, le charme doux de sa personne, joint à son amour éclaire pour le bien public et pour les autres hommes, tout concourait à exciter nos légitimes espérances.

Que res(e-t-il aujourd'hui pour les siens, en dehors de CCS chers souvenirs gravés dans nos cœurs, que subsisle-t-il de cette œuvre espérée et que la mort a engloutie? Quelques lettres adressées à sa mère, à sa femme, à ses sœurs, d'un caractère trop intime pour être imprimées; des dessins et peintures d'un goût fln et doux, mais connus seulement de ses amis; une Étude sur la Physique de Lucrèce, écrite en 1870, précédant une traduction du grand poète philosophe, élude dans laquelle Frédéric André s'attache à analyser les explications que Lucrèce donne des diiïérents phénomènes de la nature, et examine les transformations successives que ces hypothèses ont subies, avant d'arriver aux théories des physiciens modernes: c'est Tœuvrc précise et non sans mérite d'un débutant, qui résume les vues modernes sur l'ensemble des actions physiques; enfin un Rapport technique sur les variations de la circulation dans les mes de Paris, de 1872 à 1887, note intéressante, avec tableaux numéri(|ucs et graphiques, qu'il avait rédigée en vue de ses fonctions et qui est restée inachevée.

Sa femme, avec un soin pieux, a désiré; réunir ces

deux ouvrages, en souvenir de celui qu elle a perdu, et elle a bien voulu me demander de mettre en tête ces quelques lignes, pour rappeler la vie et les services de mon jeune ami. Je n'ai pu refuser de lui rendre ce dernier service, que naguère le cours naturel de la vie aurait semblé plutôt le destiner à me rendre à moimôme, et je prie les siens de m'excuscr si je ne réussis pas à exprimer, au degré où je le désirerais, les sentiments d alTcction et de tristesse dont je suis pénétré. L'œuvre de leur mari cl de leur fils a été trop régulière, trop assujettie au sentiment des charges qu'il a successivement remplies pour offrir une autre évolution que celle de la vie normale d'un étudiant, d'abord, puis d'un ingénieur, à travers les incidents privés et les catastrophes générales des Français de notre époque : il est toujours demeuré au niveau des devoirs exigés par les uns, comme par les autres.

Andhé (Eugène-Frédéric) est né à Paris, le 26 janvier 1847, d'une famille protestante, originaire de Saint-Gilles (Gard), dispersée à la [suite de la révocation de redit de Nantes et réfugiée en Allemagne, où plusieurs de ses membres s'établirent, notamment à Berlin, h Vienne, dans le grand-duché de Hesse, Ainsi s'est constituée toute une génération d'hommes, d'origine française, mais fortifiés et modifiés par réducation germanique et qui ont joué un grand rôle

dans riiistoire du xi\« siècle, par l'association des qualités diiïérentes des deux races. Tandis que les uns, demeurés en Allemagne, ont formé le nerf de la force de nos adversaires; les autres sont revenus en France, nous apporter le concours de leur énergie retrempée dans ce milieu étranger : ce sont souvent les meilleurs d'entre nous. C'est ainsi qu'après 1815 vinrent s'établir à Paris les membres de la famille André. Guillaume et Pliilippe-Frédéric André, deux frères, y fondèrent, vers 1825, une maison d'exportation. Philippe-Frédéric André épousa, en 1836, mademoiselle Dauptain, fille d'un habile chimiste, élève de Vauquelin, (|ui avait fait faire de remarquables progrès à Tindustrie des papiers peints. De leur mariage naquirent trois enfants, deux filles et un fils, celui (jne nous regrettons.

r/est dans ce milieu d'une famille étroitement unie, où les souris d'une existence bourgeoise s'alliaient avec la tradition des arts, que fut élevé Frédéric André . Il entra à douze ans dans l'Institution Sainte-Barbe et ne tarda pas à y manifester un vif goiU pour les sciences naturelles, en même temps qu'une habileté marquée pour les exercices du corps : Il avait quatorze ans quand je le vis pour la première fois et je fus frappé aussitôt par cette nature élégante, souple et artiste, distinguée dans l'ordre physique

comme dans Tordre moral : chacun sMntéressait à lui.

Les débuts de son éducation scientiflque eurent la bonne chance d'être dirigés par un grand mathématicien, Bour, fauché aussi dans sa fleur et que la génération présente a presque oublié.

Les parents de Frédéric André ne négligèrent rien pour compléter, par la vue des choses et des hommes, réducation purement pédagogique qu'il recevait a Sainte-Barbe. Avant d'avoir atteint sa vingtième année, il avait visité Test, le midi de la France, le littoral de la Manche, la Suisse, le Tyrol, une partie de rAllemagne et de ritalie. Ce n'est pas là d'ailleurs une exception de notre temps. C'est à tort que les Français sont accusés d'ignorer l'étranger. Aujourd'hui, il est peu de jeunes gens de famille aisée, qui n'aient parcouru de bonne heure la France et les contrées qui nous entourent.

Admis à rÉcole polytechnique en 1866, avec le numéro 129, Frédéric André en sortit en 1868 avec le numéro 17 : c'est-à-dire avec une avance considérable, due à un travail énergique. Il n'y négligeait cependant pas les distractions artistiques, car il faisait partie d'un quatuor musical organisé par le lils de Le Verrier; il y tenait la basse. Depuis, sa carrière se développe avec la régularité méthodique de celle des ingénieurs : élève ingénieur le 3 novembre 1868, ingénieur ordi-

naire de 3* classe le i" juillet 1872, ingénieur de 2*^ classe le 1<^ juin 1876, ingénieur de 1'* classe le 1'' février 1881, ingénieur en chef de seconde classe le 1" juillet 1886.

Cependant sa vie ne fut exempte de ces péripéties diverses, qui marquent Texistence de chacun de nous et dont le souvenir reste dans la mémoire de ceux qui nous aiment, fixé par de chères images.

A rÉcole polylechnique, c'est une révolte à laquelle il ne prit pas de part spéciale, mais où le sort le désigna pour être emprisonne rue du Cherche-Midi. Les lettres qu*il adressait alors à sa mère ne témoignent d autre sentiment que celui d'un jeune homme enjoué, partageant les préjugés de ses camarades contre 1 injustice, ce qui veut dire contre la discipline imposée, et irrité contre les meneurs, les anciens, qui abandonnent aussitôt, suivant Tusage, la cause de ceux qu ils ont lancés. Cet incident d'ailleurs ne dura guère et n*eut pas de suites. A la sortie de TÉcole, il visita l'Algérie, particulièrement Constantine, Biskra, le l)ésert, et le passage sauvage du Chabet, au milieu des montagnes de l'Atlas; tous objets qui le frappèrent au plus haut degré.

C'est à son retour qu'il écrivit cette étude sur la Physique de Lucrèce, dont j'ai déjà parlé. Elle fut placée en tête de l'ouvrage d'un ami. Au moment où

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ils exécutaient leur travail, les deux camarades visitèrent Littrc, le grand maître d'alors en philosophie positive, pour lui demander la permission de lui dédier leur œuvre. L'ausière philosophe sourit à ces jeunes gens et les ravit par son accueil sympathique. Quelques expériences de Frédéric André sur la vitesse du son dans les liquides remontent ù la même époque.

II était sur le point de partir pour un voyage en Danemark, Suéde et Norvège, lorsque éclata la guerre de 1870; il reçut l'ordre de rejoindre et prit sa part, comme tous les bons citoyens, à la dércnse de Paris. Je me rappelle encore l'avoir vu à celte époque, dans les tournées que je faisais comme président du Comité scientifique de défense, et avoir applaudi au zèle qu'il montrait dans la conslruclion de ce second chemin de fer de ceinture, intérieur aux rortilications, qui fut improvisé en quelques semaines pour faciliter le transport des troupes et des approvisionnements et ne scnit point; comme d'ailleurs la plupart des choses cxcculées à cette époque, avec tant de dévouement et si peu de résultats.

Impatient de son inactivité, Frédéric André sollicita son entrée dans l'armée active et il obtint une commission de sous-lieutenant d'artillerie ddns le 32* régiment de la seconde armée, sous les ordres du général Ducrot. C'est en cette qualité qu'il prit une part plus

OU moins directe aux batailles de Champigny et de Buzenval, frappe comme nous tous au cœur par Timpuissance et Tinsuccès de ces tristes journées.

Ses études avaient été interrompues par la guerre; elles reprirent en 1871, lorsque TÉcole des ponts et chaussées rouvrit ses cours; puis il fut envoyé en mission faire une étude sur le barrage du lac d'Annecy. Il y partagea son temps entre les travaux techniques et les promenades de montagne, autour du centre ravissant de Talloires.

Il entra alors dans la carrière active d'ingénieur, et fut chargé pendant plusieurs années de travaux maritimes, au bord de TOcéan. Il débuta au port des Sablos-d*01onne, sous la direction de M. Dingler. En 1872, il devint titulaire du service de rarrondisscmenl de Fontenay-leComte, où il rencontra la grande difficulté de vivre en bonne harmonie avec tout le monde, dans cette société vendéenne coupée nettement en deux partis ennemis, que séparent d*une façon irrémédiable, leur passé, leurs traditions de famille et leurs ambitions présentes. Cet antagonisme absolu des conservateurs et des républicains n'a pas cessé de faire le malheur et rétat critique de notre France présente.

C/est dans les travaux du port de Bayonne, de Tembouchure de TAdour et de la rade de Saint-Jeande-Luz que Frédéric André déploya peut-être au plus

haut degré SCS qualités d'ingénieur et son initiative personnelle. C*était son œuvre de prédilection. Il en fut chargé en 1874; je Ty visitai Tannée suivante, avec ma femme, qui Tavait connu enfant et qui Taimait beaucoup. A cette époque, il venait de se marier avec mademoiselle Âlquié, fille de M. Auguste Alquié, ingénieur de la ligne du chemin de fer du Nord, qui lui donna un fils un an après. Nous vîmes à Bayonne ce couple charmant, si aimable et si hospitalier. Frédéric André nous montra sur les lieux Tentreprise dont il étail chargé, entreprise rendue très diflicile par le conflit direct d'un océan sans limites avec une côte basse et sablonneuse. L*Adour, en se jetant dans la mer, reforme chaque jour une barre circulaire, qui rend Taccès du fleuve impraticable aux navires : défi jeté aux ingénieurs maritimes et dont ils s'efforcent de triompher. A Saint-Jean-de-Luz, c'est autre chose : la mer s'engouffre en tourbillon dans le port et y ravage tout. Mais ici on lutte avec plus d'avantage par la construction de grandes digues, qui ferment l'entrée du port, en s'appuyant sur les rochers de la côte. On emploie d'ailleui*s comme auxiliaire le port latéral de Socoa.

Cette guerre perpétuelle contre des forces naturelles illimitées, qu'on ne peut dompter de haute lutte, mais qu'il s'agit de vaincre en les tournant, aiguisèrent

singulièrement l'esprit sagace de notre ingénieur. II ne négligeait pas de s^aider de la vieille pratique des ouvriers et des conducteurs, rompus au métier; il écoutait leurs observations et leurs objections et les discutait avec eux, sans pour cela diminuer son autorité de chef. 11 profitait de leur expérience, en môme temps que Tintérôt qu'il prenait a leurs idées et à leurs personnes gagnait leur dévouement. C'est ainsi qu'il savait à la fois faciliter te succès de son œuvre et satisfaire aux devoirs d'humanité et de responsabilité morale, vis-à-vis des hommes placés sous ses ordres. Même après avoir quitté ce service pour celui de la navigation de l'Oise, il resta en relation aiïectueuse avec ses anciens conducteurs des travaux de Sainl-Jean-de-Luz.

Dans ces conditions, les plans de Frédéric André, bien conçus et assurés d'une fidèle exécution, étaient acceptés volontiers par le Conseil des ponts et chaussecs. On lui accorda 30000 francs pour faire construire, sur SCS plans, un nouveau modèle de chaland, pour le transport des blocs artificiels sur le rocher d'Arlha, de façon à diminuer à la fois la dépense pour l'administration, et le danger pour les ouvriers.

En 1878, il quitta ces travaux intéressants, ayant été chargé du service de Compiègnc et de la navigation de rOise. On lui confia bientôt après (1881) un

service d'ingénieur de la Ville de Paris, sous ordres de M. Alphand. â ce titre, il s*occupa de la recliflcation du cours de la Biëvre, de Tassainissementdes quartiers de la Maison-Blanche et des Gobelins et il fut associé aux travaux de Montmartre. Il avait la direction des travaux de la continuation de la rue Caulaincourt, à travers le cimetière Montmartre. Le pont suspendu en acier a été exécuté sur ses dessins : c'était le premier de ce genre établi à Paris. Il poursuivait ainsi son œuvre d'ingénieur avec zèle et modestie, entouré de rcslimc de ses chefs et de Taffeclion de ses subordonnés.

L'homme privé n'était pas moins aimé. Son salon, ouvert à quelques amis, formait un milieu agréable, où l'on se retrouvait volontiers en petit comité pour causer d'art et de science, en dehors de toute intrigue et de tout calcul égoïste, avec des personnes choisies, groupées autour des maîtres de la maison, par un amour commun et désintéressé des choses élevées.

C'est à ce moment, où les espérances d'un plus vaste avenir semblaient s'ouvrir devant lui, où il allait sans doute réaliser quelque œuvre i)ersonnelle qui répondit à sa vive intelligence et à sa rare capacité, c'est à ce moment qu'il fut atteint tout à coup dans son bureau de travail, sans signe précurseur : il se sentit aussitôt frappé a mort. Rien ne put arrêter le mal, ni en

ralentir les rapides progrès. Pendant les quelques jours où il se sentit mourir, en pleine connaissance de luimême, il vit sa fin approcher avec la sérénité d'un sage, dont le principal chagrin est dans le sentiment de la douleur de ceux qui vont être à jamais séparés de lui!

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