‹ Science et moraleChapitre 35 sur 50 · RELATIONS AVEC L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

RELATIONS AVEC L'ALLEMAGNE

{Mercure de France , avril 1895).

Je suis partisan des relations intellectuelles et sociales les plus étroites possibles entre les peuples civilisés, et spécialement entre la France et TAllemagne : chaque nation doit consener dans ces relations son originalité et son caractère propre, en s'efforçant toujours de devenir meilleure, par la connaissance et Fassimilalion des bonnes qualités de ses voisines. C*est dans cet esprit que je me suis tenu constamment au courant des découvertes et des idées allemandes, et que j'ai cherché à conserver les meilleures relations avec les savants germaniques; leur sympathie privée, en général, ne nous fait pas défaut.

Mais les relations ne peuvent devenir tout à fait intimes (pfà une double condition, h savoir que chaijue nation renonce â toute prétention de prépotence intellectuelle ou autre sur ses voisines, et que IWilemagne cesse de proclamer dans le monde le droit antique de la force de la conquête, en restituant

aux populations annexées par la violence le droit moderne de choisir leur destinée. C'est l'abus qu*elle a Tait de ses victoires qui entretient Tantagonlsme des peuples et qui menace l'avenir de nouvelles catastrophes.

LA NEMESIS

(Anniversaire de 1870 : octobre 1893).

Nous n'avons pas oublié ! mais le jour de la justice, la revanclie des opprimés contre la force et la conquête, n*ost pas venu. Les hommes de ma génération, qui descendent les uns après les autres dans le tombeau ne le verront pas.

C'est le socialisme qui sera noire Némésis.

Messieurs, cest une tâche ingrate, plus encore que délicate, que de parler pour la censure devant une AssemMée française. Le sentiment français est toujours amoureux de liberté et quand on semble parler contre la liberté, une sorte de défaveur est toujours jetée sur celui qui tient ce langage. {Très bien! Très bien!)

J'ajouterai, Messieurs, qu'en ce qui me touche personnellement, j'ai le regret, je dois le dire, de ne pas pouvoir sur ce point m'associer complètement au langage d'une personne aussi sympathique à mon égard que Test l'honorable M. Laguerre.

J'ajouterai que j'ai un double regret de ne pas pouvoir m'y associer, parce que je suis comme lui un admirateur de M. Emile Zola et un admirateur du roman Germinal, {Très bien! Très bien!)

!. Discours prononcé à la Chambre des députés le 28 jan* vier 1887.

Vous voyez par conséquent que si je prends la parole dans ce débat, c'est que je crois qu'à côté des raisons, dont certaines très spécieuses et certaines très réelles, qu'a fait valoir avec tant d'éloquence l'honorable M. Laguerre, il y a des raisons de bons sens qu'on doit présenter, et qu'on peut, je crois, réussir à faire entrer dans les esprits.

Ces raisons, si vous voulez me permettre de les dire, sont au nombre de trois. Je vais vous parler comme un prédicateur... -— je crois qu'en ce faisant, je touclirrai à une science que l'honorable préopinant a peutêtre un peu apprise dans sa jeunesse (Rire général) ; moi je ne l'ai pas apprise...

M. LACuEnRE. — Voulcz-vous me permettre de vous interrompre un moment?...

— Si vous le voulez , monsieur Laguerre , très volontiers.

M. LAGUERRE. — Mousicur Ic ministre, je vous remercie de me fournir l'occasion de dire que je suis un élève de l'université, que je n'ai jamais été élève qu'à l'université, et que j'ai fait toutes mes classes, depuis la septième jusqu'à la rhétorique, au lycée Coniiorcet, rue du Havre.

— Je suis heureux de cette déclaration.

Eh bien, Messieurs, le premier point dont je veux vous parler est celui que l'honorable M. Laguerre a

Irailé, peuWlrc d'une façon un peu trop légère, qu'il me permette de le lui dire : c*est la question de la morale publique.

L*art dramatique a une puissance d*oiïense à la morale publique, qui ne se trouve dans aucune autre forme d*expression de la pensée : cette puissance existe à la fois dans les représentations dramatiques et dans les chansons des concerts publics. Je ne produirai pas le dossier dont parlait tout à Theure M. Laguerre : il me suffira de vous dire, sans entrer dans les détails, que s'il se récite déjà de temps en temps dans les cafés concerts, ou dans les théâtres, un certain nombre de chansons immorales, cette immoralité irait assurément en augmentant, s*il n'y avait pas un certain frein.

Je ne parlerai ici que de faits historiques bien attestés, en laissant de côté toute supposition, et je me bornerai à deux périodes de l'histoire.

Ces deux périodes ont montré comment, dans les représentations dramatiques, on s'iiabitue peu à peu à rimmoralité. Les choses qui révoltent tout d'abord paraissent ensuite plus naturelles : ceux qui ne veulent pas aller à un théâtre immoral, à un café-concert peu honnête, n'y vont pas; les autres y vont et se mettent insensiblement au même diapason, qui les avait révoltés d'abord.

Le premier exemple que je veuille citer, c'est l'époque du Directoire. A l'époque du Directoire, dans les théîllres, l'immoralité des chansons, des personnes et des attitudes avait passé toute mesure; et ce n'est pas Topinion publitiue qui Tarrétait. Ces faits sont trop connus pour en rappeler le détail. Laissez-moi maintenant me reporter à une époque ancienne, où les choses ont été poussées beaucoup plus loin encore. Je me bornerai à en dire un mot. Ceux qui savent Thistoire du Bas-Empire n'ignorent pas quel a été le rôle de Théodora, avant qu'elle devînt impératrice, lorsqu'elle figurait dans les représentations du cirque de Constantinople. Or les hommes les plus cultivrs, les plus considérables d'alors, aussi bien que le peuple illettré, formaient le public du cirque.

Je n'insisterai pas davantage sur ce point; mais il ifest pas douteux que la morale publique sera en grand danger, si on laisse la liberté absolue de la représentation théâtrale.

M. cuNEo d'ornano. — Vous avcz la loi.

M. LE Mi.NisTRE. — La loi vieul après, et elle vient d'un pas tardif.

Qu'arrivera-t-il? Quand une chanson immorale sera poursuivie, croyez-vous que l'avocat chargé devant un tribunal de la défense d'un acteur reproduira les intonations de la voix, la pantominc? 11 lira la chanson d'une

manière décolorée; et alors, comment le tribunal, h moins d'aller assister aussi à la représentation, pourral-il se faire une opinion véritable? (Très bien! cc$t vrai! sur divers bancs.)

Il arrivera qu'il acquittera le plus souvent. J'ajoute qu'il y a toujours quelque cbose de ridicule dans ce genre de poursuites, et si vous traduisez les accusés devant un jury, il sera difficile d'y trouver des jurés qui poussent la rigueur jusqu'au bout.

Voilà pour le premier point. Mais cette question de la morale publique, quelque grave qu'elle soit, est la moins importante.

Sur le second point, je serai beaucoup plus bref. Il peut y avoir sur le théiltre telle manifestation éclatante, telle chanson répétée en chieur, avec les intentions les plus élevées, les plus généreuses, qui provoque,., ({uc vous (lirai-je? une baisse à la Bourse d*un franc, vous m'entendez-bien î Quelles en seront les conséquences internationales? Elles pourront être irréparables.

Quand il se produira, par exemple, en plein Opéra, devant 3 000 spectateurs, une chanson, une manifestation de ce genre, il ne s'agira plus ensuite de répression devant un tribunal. Il serait, je le répète, trop tard, et si vous poursuivez devant un jury, où en trouverezvous un pour condamner une manifestation

palriotique! (Très bien! très bien!) Vous n'eu trouverez pas, le fait sera irréparable. Je vous prie de peser le cas dont je parle.

J'arrive au troisième point. Ici, je vous demanderai la permission de vous parler d'Aristophane : je suis grand maître de l'Universilc, c'est dans ma spécialité. (Hires et applaudissements,)

Messieurs, Aristophane était un très grand comique; on dit même que c'est le plus grand comique qui ait jamais existé.

Eh bien, Aristophane est l'auteur de la mort de Socrale, d'un des crimes les plus abominables que Ton puisse citer dans Thistoire. Je vais vous dire comment il Ta amenée; la chose est des plus simples, c'est par une comédie intitulée les Nuées.

Savez-vous ce que c'est que les Nuées'! {Nouveaux rires.)

M. PALL DK CAssAGM.vc. — Vous failcs un cours d'adultes pour la majorité, monsieur le ministre.

.^. LK MINISTRE. — Les Nuées, c'est l'esprit scienti-

liqut» moderne. Ce qu'Aristophane reprochait à Socrate

c'était de vouloir supprimer Jupiter et de le remplacer

par les Xuées et le Tourbillon, c'est-à-dire par les

forces naturelles... Socrate, c'était notre précurseur.

(Très bien! très bien! à gauche,)

Que fit le grand poète comique athénien? Il le

traîna sur la scène. Toute sa pièce est consacrée à outrager Socrate, à le vilipender, à le traiter d'impie, de corrupteur de la jeunesse. Et quelle est la conclusion? Le hou citoyen Slrepsiade, monté, excité, exaspérr par toutes ces calomnies, met le feu a la maison de Socrate, sur la scène. — Vous voyez, Messieurs, que le réalisme n'est pas seulement de notre temps, qu'il existait déjà du temps d'Aristophane. — On entend les cris de Socrate hrftlé vif avec ses disciples. Voilà le dénouement littéraire de la comédie des Nuées.

Maintenant quel fut le dénouement historique? C'est que Socrate fut condamné et mis à mort par les Athéniens.

Messieurs, voilà ce que peut la comédie !

La comédie, dans l'ordre dramati(|ue — je ne veux pas la diminuer — possède une puissance sans égale, une puissance d'exciter les passions, d'exciter l'imagination au plus haut degré. U y a dans cet art, je le répète, un pouvoir incomparahle, un pouvoir qui demande dès lors à être manié avec prudence, qui exige une certaine force modératrice, pour ne pas s'exposer à déchaîner les passions les plus violentes.

Messieurs, cette histoire de Socrate, c'est notre propre histoire; nous l'avons vue répétée de notre temps, il y a (juaranle ans; nous l'avons vue en 1848.

II existait à cette époque un grand citoyen, un grand écrivain, un grand philosophe, Proudhon. (Très bien! très bien! à gauche). Eh hien! Proudhon a été traîné sur la scène, outragé, vilipendé pendant plusieurs années.

C'est ainsi qu'on a préludé à la ruine de la République. C'est par Tinsultc dramatique qu'on Ta combattue, que Ton a préparé et rendu possible le coup d'État,

Je viens de vous rappeler comment riiistoirc nous montre que Tart dramatique a été employé à titre d'arme politique, pour outrager les honimes les plus respectables et les calomnier. Il y a plus : le jour où il sera libre absolument, — et on Ta bien vu sous le Directoire, — il sera employé contre les individus, à titre de vengeance personnelle. Si l'art dramatique était libre, vous ne tarderiez pas à vous voir traînés sur la scène, outragés, attaqués, violemment calomniés même...

Vous, votre femme, vos filles, votre famille!

On me fait observer que la loi est là. Mais quand l'un de vous sera devenu un type populaire (On rit) y quand il sera lolïjet d'un refrain qu'on répétera partout, il aura beau poursuivre les auteurs devant les tribunaux, il n*en sera pas moins stigmatisé pour toute sa vie. (Très bien! Très bien!)

On aura même de la peine à obtenir une réparation par les tribunaux : en eiïet, devant les tribunaux il arrivera un avocat qui vous insultera davantage encore... {Vifs applaudissements et rires).

Messieurs, quel sera le résultat final? Il peut être prévu, car nous en avons vu déjà des exemples et même des plus récents. Le pacte social est rompu, et quand Thonnéle homme n*est plus protégé, il se venge lui-même ; alors la société est troublée jusque dans ses fondements!

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