LES VICTIMES DE L'INCENDIE
DE L'OPÉUACOMIQUE*
Pauvres enfants! Elles avaient la jeunesse, Fardeur et Tespérance; elles entraient dans la vie pour en goûter la rapide illusion! Les unes étaient venues en artistes remplir leur devoir, manifester devant tous la gnke et la beauté, faire entendre la musique et la poésie de leur voix; les autres étaient accourues pour admirer Tidéal réalisé en acte sous leurs yeux : la tianse, cette floraison vivante, le chant, cette expression souveraine des sentiments humains. Actrices et spectatrices, l'avenir leur souriait à toutes! elles avaient devant elles de longs jours de bonheur et d'amour. Et la fête s*est changée tout à coup en hécatombe!
Pauvres enfants! elles ont été moissonnées ensemble
i. Discours prononcé par M. Bcrthclot. ministre de l'instruction publi<|ue el des t>eauz-arts, au Père-Lachaisc, sur la tombe des victimes, le 30 mai 1887.
en une heure. Elles ont péri dans la catastrophe la plus cruelle et la plus foudroyante !
J'ai vu descendre, du haut des galeries effondrées, leurs corps eouverls de parures et maintenant sanglants et noircis! naguère la joie de leurs parents cl de leurs amis, aujourd'hui Tobjet de leur douleur et de leur désespoir! Plus d'un père, plus d'une mère, hélas! sont morts avec leur fille; plus d'un mari est mort avec sa femme : la sombre destinée leur a épargné la douleur de sunivre à ceux qui leur étaient chers. Pauvres enfants! pauvres enfants!
Dans la ruine commune, ceux-là aussi ont été enveloppés qui remplissaient courageusement leurs obscurs devoirs d'employés : ouvreuses, habilleuses, costumiers sont moris à leur poste. Certes le dévouement héroïque des pompiers et des citoyens en a sauvé beaucoup, et nous les en remercions.
Mais combien n'ont pu être ravis au trépas : ceux dont nous accompagnons ici les restes, ceux dont la famille a déjà célébré les funérailles!
Voilà pourquoi toute la ville est en deuil! Voilà pourquoi cette grande cité, si sympathique à tous ses enfants, si prompte à compatir à tous ceux qui souffrent, se presse autour de ces cercueils.
Merci, Messieurs; merci, au nom de Paris! merci au nom de la France d'être venus pleurer avec nous sur ces tristes victimes.
VICTIMES DE l'opéra-comique. 311
Acceptez, pauvres enfants, ce dernier adieu d'un vieillard qui souriait à vos débuts et qui refusait de croire à la possibilité d'une lin si prompte et si terrible. Adieu! votre souvenir restera dans le fond de nos cieurs, joint à celui des morts chéris que chacun d(» nous a perdus et dont le nombre s'accroît sans cesse avec le nombre de nos années, en attendant le jour prochain où nous irons les rejoindre à notre tour dans le tombeau. Puissions-nous, ce jour-là, laisser parmi ceux qui resteront après nous des regrets aussi \ifs, un souvenir aussi tendre et aussi profond!
Adieu, pauvres enfants!