LES INVASIONS DES FOURMIS; LE POTENTIEL MORAL
Dans rélutle des sociclés animales, celle des sociétés de fourmis est peul-i^trc la plus suggestive, en raison de rinlelligence surprenante de ces petits insectes. Leur comparaison avec les sociétés humaines est d*autant plus intéressante que les sociétés de fourmis ne fonctionnent pas suivant des règles uniformes, semblables à celles de la mécanique des corps inertes, où toute individualité s*eiïace à la fois, dans raccomplissèment final du but général et dans le détail même de l'exécution de chacun des actes particuliers qui y concourent. Nous ne rencontrons pas ici cette uniformité géométriijue banale, et dominée surtout par les conditions du milieu ambiant, qui préside à la construction des polypiers, et même à celle des gâteaux d'abeilles. Au contraire, Tobsen'ateur est frappé tout d'abord par
rintclligcncc individuelle de chaque fourmi et par l'inilialive personnelle qu'elle manifeste, en poursuivant la réalisation du but collectif proposé à son activité.
I/étude des sociétés de fourmis mérite d'autant plus lattention du philosophe qu'elles n*ont jamais été rohjet d'aucune tentative d'utilisation de la part de la race humaine ; elles n'ont dès lors jamais subi ces iniluences modilicatrices par hérédité, auxquelles les abeilles sont soumises depuis tant de siècles, depuis qu'il existe des apiculteurs empressés à récoller le miel. Les fourmis, au contraire, ont été traitées tantôt comme des êtres agressifs, sans grâce ni amabilité, et que riiomme dédaigne, s'ils ne viennnent pas en contact direct avec lui ; tantôt comme des animaux iiuisiblés à l'agriculture et qu'il s'eiïorcc d'exterminer, sans toujours y réussir pleinement.
J'ai déjà fail connaître, il y a quelques années \ les études que j'ai eu occasion de poursuivre, depuis une quarantaine d'années, sur les habitudes sociales des fourmis. Je demande la permission de rapporter aujourd'hui quelques observations nouvelles, sur les invasions des fourmis et sur la psychologie à la fois collective et individuelle qui s'y révèle. Ici, comme
1. Voir Science et }thilosophle^ p. 1"2 : le$ Cilrs animalei et leur évolution.
dans loiilc science naturelle, c'esl la description exacte des faits particuliers qui peut nous conduire à des vues générales : je commencerai donc par les premiers.
II y a quelque temps, en visitant les cultures du jardin d'expcMiences que j'ai institué à Meudon, je fus frappr de voir les tuiles de la toiture d'un hangar adossé au bois couvertes de fourmis, de grosseur moyenne, en pleine activité : elles appartenaient à Tespùce fusca^
Ces fourmis venaient du bois par myriades; elles grimpaient le long du mur jusque sur la toiture, et de là se dirigeaient vers un sycomore en fleur, dont le tronc était contigu à la partie basse du hangar, du côté opposé au bois : l'arbre et ses branches en étaient couverts, et elles semblaient attirées soit par une odeur spéciale, faible, mais un peu musquée, qui se dégageait de ses fleurs, soit par la piésencc de nombreux pucerons, adhérents aux feuilles. Elles transportaient avec empressement les fragments de ces fleurs, ainsi que toutes sortes de brindilles et d'autres débris, vers le sommet de la toiture. U\, elles s'enfonçaient sous les tuiles, dans une sorte de coffre ou faux grenier, clos de planches et bien abrité, où elles commençaient à construire leur nid. Quoique l'invasion des fourmis ne datût que de peu de jours, plusieurs hectolitres de matériaux légers étaient déjà
accumulés, les lanxs installées et entourées de soins parliculiers. C'était une ville nouvelle, prise en flagrant délit (le fondation.
J'eusse laissé faire dans le bois; mais les fourmis sont des commensales incommodes. Elles s*installaient au centre de mes provisions de graines, au centre d'emmagasinemcnt des récoltes prochaines. Le lieu de leur séjour était fort bien choisi au point de vue de la colonie, mais tout à fait nuisible à mes expériences : j'étais obligé de les détourner, de les déloger, ou de les détruire.
Aussitôt s'engagea une lutte, fort inégale en apparence, dont les péripéties me montrèrent combien cette nation de petits barbares, qui avait envahi mon domaine, était ingénieuse, variée dans ses moyens d'attaques et obstinée dans la poursuite de ses projets. La destruction des intrus, tant individuelle que collective, fui d'abord tentée; mais elle parut tout à fait impuissante à leur inspirer une frayeur capable d'arrêter l'élan général, qui présidait à l'invasion de la tribu, et il fallut recourir à des procédés moins élémentaires pour y mettre un terme.
Je pensai qu'il suflirait de faire disparaître Tobjet vers lequel tendait cette multitude, en rendant le sycomore inaccessible . J'y parvins sans peine en enduisant le tronc, circulairement et au voisinage du
sol, au moyen d'une large couche visqueuse de goudron, mélangé de pélrole, avec addition de phénol cl d aniline, mixture qui rendait le goudron moins siccatif et phis pernicieux. En môme temps, le toit fut balayé des débris de fleurs, de feuilles, et aussi des fourmis ♦jui le couvraient, et Ton y projeta du soufre en poudre, matière destructive des fourmilières, comme Arislole le savait déjà. A Tinstant, grande agitation parmi les fourmis répandues dans l'arbre et qui ne pouvaient plus en descendre, ainsi que parmi celles du toit, qui avaient reparu presque aussitôt après le balayatre. Pour augmenter leur cfl'roi, je lis écraser une à une les nouvelles arrivantes. Plusieurs centaines périrent ainsi en quelques minutes, mais sans résultai : aucune terreur panique ne se déclara, qui lit fuir les insectes en masse. Celles de Tarbre, ne pouvant plus franchir le fleuve de goudron, se laissaient tomber d'en haut sur la terre, la dureté de leur enveloppe cornée atténuant une chute, que la petitesse de leur masse empêchait d'être bien violente. Quant aux fourmis que Ton continuait à écraser systématiquement avec un morceau de bois, elles [se redressaient contre l'instrument meurtrier et lui présentaient leurs mandibules, en projetant un liquide corrosif. Cependant elles apercevaient Fcnnemi qui les décimait . Cha(|ue fois que je m'approchais, les fourmis qui cou-
raient s'aJTi^taîent subilcmcnl, pour s'enfuir ensuite à loule vitesse.
La mulliliiile en marche ne tarda pas & diminuer : mais ce n'ùlnil iju'iine apparence. En réalité, elles avaient {tassé sous les tuiles, et elles coDlinuaicnl à clicmintT le long des clicvrons; dès que l'on s'éloignail, elles reparaissaient au jour en nombre, avec nne ardeur surexcitée par les rayons solaires, qui donnaient sur le loil.
J*avai3 mietixangiirédeces procédés de destruction : l'an dernier, en elTcl, nous avions réussi à détourner par une mrlliode analogue une première tenlalire d'invasion, qui s'était arrêtée après une journée U'eFforls. Mais les populations tiarliares , ennemies de l'empire romain , que Prohus cl Aurèlicn avaient repoussées el massacrées, les arrêtant ainsi dans leur lircmiérc lenlalivo d'invasion, ne reeoramencèrcnlclles point iguelques générations après, avec plus d'ensemble et d'énergie; réussissant eoltc fois à pénétrer au rœur de l'empire cl à en accomplir le pillage et la deslrurtion?
1/^s lourEhis ne nioiilrèrent pas moins d'obstination. Détruites l'an dernier, elles reparaissent celte année, en bordes plus nombreuses et plus acliarnécs.
L'impulsion instinctive qui les poussait était rendue plus Torte el leur ténacité accrue par l'existence du
centre <lc colonisalion, qu'elles avaient réussi à installer dans le faux grenier, et dont je n'avais pas reconnu tout d*abord Texistence. Ce nid, trahi par les directions de ses roules d'accès, fut détruit le lendemain; les tuiles et les feuilles de zinc de la toiture étant soulevées et les matériaux du nid projetés à la pelle par-dessus le mur dans le bois, péle-méle avec les larves et les provisions déjà accumulées . Les bords, jointures et entrées du faux grenier furent méthodiquement badigeonnés de goudron.
En même temps, pour arrêter le Ilot de l'invasion venue du bois, et qui grimpait le long du mur, sans trêve ni relâche, j'étendis en haut de ce mur, audessus du chaperon, une bande épaisse de mixture goudronneuse, large de 25 centimètres, sur une longueur d'une trentaine de mètres. C'était une barrière infranchissable : elle allait rejoindre une autre toiture de carton bitumé, récemment goudronné, et s'étendant sur une longueur plus considérable encore. Bientôt il se forma au-dessous une noire colonne, parallèle au goudron, constituée par des milliers de fourmis arrêtées dans leur marche. Quelques-unes, s'approchant trop, périssaient, empAtées dans la matière gluante; d'autres, à demi empoisonnées par les vapeurs d'aniline, tombaient au pied du mur, où elles étaient ramassées et emportées par leurs compagnes.
Mais le corps d'armée demeurait toujours aussi compact.
Pounjuoi so précipitaicnt-cIles ainsi en masse dans celle diiccllon, avec l'i-ncrgic cl l'enscmltJe d'un rcgimenl, lanct'^ a l'assaut d'une forteresse? Quel mot d'ordre leur avait-il C-tv donne, et par t]ui? Comment se faisail-il qu'elles arrivassent ainsi de tous cdtés, apri'K avoir parcouru parfois plusieurs centaines de mùtres, dislance énorme pour ilc si petits animaux; obstinées dans une invasion dont elles modifiaient les procédés, à mesure qu'elles reconnaissaient l'impuissance de leurs altaqiies sucessives? Ce n'était pas là une marche en avant provoquée par la famine, telle que celle îles sauterelles algériennes, subitement écloses en un lieu dont elles onl fait disparaître en peu de jours toutes les ressources alimentaires. En effet, les fourmis sont fort disséminées dans cette région du lifiis, et elles y trouvent aisément liabitat et nourriture.
Ixs fourmilières y sont trop rares pour qu'un pri»^ temps sacré, tel que celui qui déterminait parfois le départ île loule une généraliou cliez les vieilles population.': de l'ilalie et de la Germanie, ou bien un esode annuel, pareil à celui des abeilles, pût expliquer une semblable et si abondante émigralion.
Aucune coupe de forél, aucun travail de voirie, de
On les apercevait aux points d'entrée et de sortie. Plusieurs rapportaient déjà leurs larves, impatientes cl comme assurées du succès.
Nouvel elTorl de la défense. Quelques sacs de plaire servirent à recrépir le mur et à en boucher les fentes : pour plus de sûreté, on cerna chacune de celles-ci avec des cercles de goudron visqueux.
Cette poussée d'invasion fut plus longue que la précédente. Tendant plusieurs jours, on découvrait chaque matin de nouveaux orifices pratiqués par les fourmis, à l'aide desquels elles pénétraient, avec un entêtement d'autant plus étrange qu*il amenait la destruction incessante de multitudes.
Cependant, de proche en porche, les communicalions a>ec le bois, ce grand résenoir de la population d'insectes, — officina gentium, — finirent par être entièrement coupées et la lutte entra dans une nouvelle phase. Tant au dehors qu*au dedans, les envahisseurs variaient de nouveau leurs artifices.
Au dehors, les fourmis commencèrent à s'installer au pied du mur, en s agglomérant par places, au milieu d(*s herbes et des arbrisseaux ; elles ébauchèrent de (K'tits villages où elles demeuraient : toujours prêtes à franchir le mur, dès que le temps en aurait affaibli les défenses.
Mais ce voisinage était trop menaçant pour être
les animaux sociables, relève toujours d'une concoptioii, ou d'une intuition, fondée uniquemenl sur leurs intérêts. Quoi qu'il en soit, Timpulsion une fois donnée, la société animale, comme la société humaine, marche à son but collectif avec une énergie qui ne s'en laisse que bien difiicilement détourner. C'est ce dont je ne tardai pas à m'aperccvoir, alors que rétablissement d'une barrière infranclûssable semblait avoir fermé aux fourmis toute route vers mes magasins; il no restait plus guère à Fintéricur que quclt|ues sur\iYantes disséminées, échappées à la catastrophe de leur race, et l'alTaire paraissait terminée.
Il ifen était rien : le lendemain, la toiture était de nouveau sillonnée de fourmis, moins abondantes sans doute, mais aussi obstinées dans leur attaque et renouvelant leurs entreprises. D'où venaient-elles? En examinant le mur du coté du bois, il fut aisé de voir qu'elles continuaiiMil l'assaut et qu'elles s'étaient frayé de nouvelles roules. Au-dessous de la ceinture inaccessible de gouilron, elles avaient découvert des fissures dans le mur, mur vieux et dont le plAtre se détachait |)ar places. C'est par là (|u'elles s'insinuaient par centaines, cheminant par iWs trajets détournés, au milieu des matériaux mal cimentés, et dans Tépaisseur du mur: elh's ilébouchaient de l'autre côté, à l'intérieur mémo du haiigar, parfois à plusieurs mètres plus loin.
SOCIKTÉS ANIMALES. 323
On les apercevait aux points d'entrée et de sortie. IMusieurs ra]»porlaient déjà leurs larves, impatientes et comme assurées du succès.
Nouvel elTort de la défense. Quelques sacs de plâtre servirent à recrépir le mur et ix en bouclier les fentes: pour plus de sûrelé, on cerna chacune de celles-ci avec i\ri> cercles de goudron visqueux.
OUe poussée d'invasion fut plus longue que la précédenle. Tendant plusieurs jours, on découvrait chaque matin de nouveaux orifices pratiqués par les fourmis, à laide desquels elles pénétraient, avec un entêtement d'autant plus étrange qu*il amenait la destruction incessanle de multitudes.
(irpendant, dtî proche en porche, les communications a\ec le bois, ce grand réservoir de la population d'insectes, — officina geutiumy — finirent par être enliêrement coupées et la lutte entra dans une nouvelle phase. Tant au dehors qu'au dedans, les envahisseurs variaient de nouveau leurs artifices.
.\u dehors, les fourmis commencèrent u sinstaller au pied du nnir, en s'agglomérant par places, au milieu des herbes et des arbrisseaux ; elles ébauchèrent de petits villages où elles demeuraient : toujours prêtes à franchir le mur, dès que le temps en aurait affaibli les défenses.
Mais ce voisinage était trop menaçant pour être
toicrr. Les nids en formalion, arrosés à leur lour de goudron, ne lardèrent pas à devcuîr intenables, et le mur noirci çà et là par de longues trainécs de goudron, blanchi ii câlc par des réparations de plâtre, reprit l'aspect solitaire d'une muraille honnête sur la()uelle peuvent errer quelques mouches ou quelques lézards, mais qui ne saurait servir de roule (l'invasion ù des hordes dévastatrices.
Ce n'vlait là pourtant qu'un succès partiel; car à 'intérieur du jardin, c'est-à-dire sur ta toiture, au sein lin mur, et dans le hangar, il restait quelques milliers de fourmis, emprisonnées cl qui ne pouvaient plus rùlrograder. Je m'en aperçus, ilés que les trous extérieurs du mur se trouvèrent bouchés; [es fourmis, ne rencontrant plus de chemin ouvert pour ressortir du câté du hois, débouchèrent en longues colonnes à l'intérieur. J'espérai un moment qu'elles allaient se disperser, découragées par le trouble incessant où elles étaient tenues, et par les exécutions réitérées, tant par masses que par individus, dont elles étaient l'objet. LcurK habitudes paraissaient, en cITel, prorondémenl modiliées. Elles avaient cessé complètement de charrier des matériaux ilc conslruction et tle provisions : aucune larve n'apparaissait plus, portée par les ouvrières. Mais, chose étrange, un grand nombre de fourmis circulaient de tous côtés, en enlevant les cadavres des
fourmis (''crasées et niOme leurs débris mutilés, tels que l'alKlomen, le lliorax, ou ia léte. Fort surpris de celle opéra(ion, j'ai répété pendant plusieurs jours et des crnlaines de fois mon observation, sans pouvoir reconnaître ni le but de cet enlèvement, ni le lieu où elles allaient cacher tous ces cadavres : on eût dit d'un peuple qui enlerre ses morts. J'ai lu depuis dans IMine * que les fourmis ensevelissent leurs morls à la façon des humains : Sepelùmt inter se, viventium solœ^ prneter hominem. D'après sir John Lubbock, qui les étudie depuis de longues années, elles auraient leurs cimetières : étrange ressemblance avec les sociétés humaines! A moins (|u'il ne s'agisse simplement d'une réserve de provisions de bouche.
Quoi qu'il en soit, les débris de Tarmée d'invasion en iléroute, au lieu de se disperser, réunissaient peu à peu leurs bandes décimées et se cantonnaient par ^Moupes en certaines places; comme si leur instinct social les portât à y former, à défaut d'un nid commun, des installations partielles. Sur un point, c'était entre 1rs parois de minces poteries entassées; sur un autre, entre des boiseries vermoulues; ailleurs, dans des pli\tras; ailleurs, dans les couches superticielles d'une trrre sèche et ameublie. On assistait à un essai de