KT LA DISTILLATION
L*alcoo] joue un rôle considérable dans nos civilisalions modernes : c'est par centaines de millions que Ton compte le produit des impôts qui pèsent sur lui dans le hudgel des grands Étals européens; c'est par milliards qu'il faudrait évaluer les gains tirés de sa fabrication, soit dans les villes, soit dans les campagnes. L'impôt sur les boissons, le privilège des bouil* leurs de cru, le développement des distilleries agricoles, font Tobjet des méditations des nnanciers et des législateurs. Aliments ou poisons , substances utiles à rhygiène et à Findustrie ou funestes à la santé, les liquides alcooliques sont entre toutes les mains.
Mais si le vin, la bière, Tliydromel, sont usités depuis les temps préliistoriques, le principe actif qui leur est commun, celui qui produit Fexcitation favorable et rivresse nuisible, celui (|ue Ton concentre
<lans les li(|iieurs spirilueiiscs, ralcool, n'est connu que depuis sepl ou huit siècles : il a été ignore de 1 anliipiilé. Peul-iMre ne sera-t-il pas sans inlértîl de raconter comment la découverte en a clé faite. L'histoire des tâtonnements successifs des hommes dans Tinvenlion des clioses utiles, aussi bien que dans celle (les vérités générales, est toujours digne de fixer notre attention. Rien ne doit nous être indiiïérent de ce qui louche au progrés, à la marche successive de l'esprit humain.
Sir unum qiiic](|uid paulalim prolrahil stas In miMliiim, ratiotiuc ia luminis eruiloras; Namqiie alid ex alio clarcscere corde vidcmus Arlibus. a<l summum donoc venere cacumcn.
(LUCHÈCB.)
Le nom de Valcool, en tant que réservé aux produits
de la distillation du vin, est moderne. Jusqu'à la fin
«lu xviir siècle, ce mol, d'origine arabe, signifiait un
principe quelcon(|ue, atténué par pulvérisation extrême,
ou par sublimation. Par exemple, il s'appliquait à la
poudre (h; sulfure d'antimoine (koheul) , employée
pnur noircir les cils, et à diverses autres substances,
aussi bien qu'à l'esprit-de-vin.
Au xiii« siècle, et mCmc au \i\^ siècle et plus tard, on ne trouve aucun auteur qui applique le mot d'alcool au produit de la distillation du vin.
Le mot iVesprit-devin ou esprit ardent^ quoique plus ancien, n'était pas non plus connu au xui*' siècle; car on réscnait à cette époque le nom (ïesprit à une seule classe d'agents volatils, tels que le mercure, le soufre, les sulfures d arsenic, le sel ammoniac, capables d*agir sur les métaux pour en modifier la couleur et les propriétés.
Quant à la dénomination û'eau-de-vie, ce mot a été donné pendant les xni* et xiV siècles à Télixir de longue vie; c'est Arnaud de Villeneuve qui Fa prononcé, pour la première fois, pour désigner le produit de la distillation du vin. Encore Ta-t-il employé, non comme nom spécifique, mais afin de marquer Tassimilatlon qu'il en faisait avec le produit retiré du vin; réiixir de longue vie des anciens alchimistes n'avait rien de commun avec notre alcool. Cette confusion a occasionné plus d'une erreur chez les historiens de la science.
En réalité, c'est sous la dénomination d'eau ardente^ c'est-à-dire inflammable, que notre alcool apparaît d'abord, et ce nom était également donné h l'essence de térébenthine.
Tâchons de préciser, d'après les auteurs anciens et
LA DÉCOUVERTE DE L'ALCOOL. 3bD
ceux (lu moyen Age, roriginc môme de la découverlc de Talcool, en monlranl les degrés successifs parcourus dans la connaissance de celle subslance.
Uue le Nîn piU fournir quelque chose d'inllammable, ccsl ce que les anciens en effet avaient déjà observé. On m dans Aristole (Météorologiques) : « Le vin ordinaire possède une certaine exhalaison; c'est pourquoi il émet une flamme. » On lit de même dans Théophrasle, le disciple immédiat d*Arislole : « Le vin versé sur le ftMi, comme pour des libalions, jetle un éclat », c'eslà-diro produil une flamme brillanle.
Pline renferme une phrase plus décisive encore; il nous apprend que le vin de Falerne, produil par le champ Fauslien, « est le seul vin qui puisse être allumé au contact d'une flamme » : solo vinorum flamma accniditur. Ce qui arrive en effet pour cerlains vins 1res riches en alcool.
C(» sont ces phénomènes vulgaires, ces observations accidentilles, failes dans le cours des sacrifices el des ft'slins, qui ont seni de point de dépari à la découverte. Mais il a fallu bien des intermédiaires. Tel csl fessai suivant, tour de physique amusante, imaginé sans doute par <|uelque prestidigitateur, et exposé dans un manuscrit latin de la bibliothèque royale de Munich.
« On peut faire brûler du vin dans un pot, comme il suit : mêliez dans un pot du vin blanc ou rouge, le
sommet (lu pot étant élevé et pounu d*un couvercle percé au milieu. Quand le vin aura été échauffé, qu *il entrera en ri)ullition et que la vapeur sortira par le trou , approchez une lumière : aussitôt la vapeur prend feu, et la flamme dure, tant que la vapeur sort. »
Cependant Talcool ne fut pas isolé par les anciens.
Pour aller plus loin, il fallut une découverte nouvelle, d'une portée plus importante et plus générale, celle de la distillation, nécessaire pour séparer du vin son principe inflammable. Celle-ci traversa plusieurs étapes.
Son point de départ résulte aussi d^obsen'ations vulgaires. Lorsque Teau est échauffée dans un vase» sa vapeur se condense sur les parois des objets environnants, et surtout sur le couvercle du vase; c'est ce que chacun peut remarquer, dans Téconomic domestique, sur le couvercle des soupières, des marmites, voire même des théirres et des cafetières. Âristotc signale le fait dans ses Météorologiques : « La vapeur, dit-il, se condense sous forme d*eau, si on se donne la peine de la recueillir ». Il rappelle, dans un autre passage.
LA DÉCOUVERTE DE L'ALCOOL. 3o7
11 n<' observation moins banale, qnoitiuo duc sans doute aussi au hasard, mais qui a reni de notre temps les applications les plus étendues. « L expérience, ajoutet-il, nous a appris ijue l'eau de mer, réduite en vapeur, devient potahie; et le produit vaporisé, une fois condensé, ne reproduit pas Teau de mer... I^ vin et tous 1 es li(|uides, une fois vaporisés, deviennent eau. » Il semblait donc, d'après Aristote, que l'évaporalion chanL'eiU la nature des liquides vaporisés et les ramenât tous à un état identique, relui de Teau. Ce changement était conforme aux idées philosophiques de Tauteur; Je vin, aussi bien (|ue leau de mer, étant ainsi réduits à un même état, celui de Teau, principe de la liquidité, c'est-à-dire regardée comme Tun des quatre éléments fomlamentaux des choses par les philosophes anrirn<.
(iCpendant les reman|ues dWristote sur Teau de mer ne tardèrent pas à devenir Torigine d'un procédé pratiipie. signalé par Alexandre d'Aphrodisie, Tun de s(»s [nemiers commentateurs, vers le u* ou in* siècle de notre ère. D'après ci*t auteur, on chaulTait Teau de nirr tians des marmites d airain, et on recueillait, pour la bnire, l'eau condensée à la surface des couvercles. Tel rst le premier germe de cette industrie de la dislilation de Teau d(* mer, mise en pratique aujourd'hui sur une si vaste échelle, à l»ord îles vaisseaux. I-.es
proct-dés dus ù la science du xix" siècle ont permis de remplacer ainsi ces approvisionncmcnls d'eau, emportes autrefois dans les voyages de long cours, el dont l'insufllsance ou l'altùralion a occasionné tant de souiïranccs et de maladies, relatées dans les récits des vieux navigateurs. Ils parlent sans cesse des rcldches rrc(iuentes, nécessitées par les aiguadcs, c'est-àdire parla reclierchc de l'eau sur le rivage : c'est là une préoccupaLioD qui n'existe plus aujourd'hui.
Mais poui" obtenir avec l'eau de mer de grandes quantités d'eau potable, h peu de frais et en peu de temps, il a fallu la découverte de la distillation et ses perfcclioiincmcnls modernes.
Je viens de dire quel était le procédé signalé par Alexandre d'Aplirodisie, pour extraire l'eau potable de l'eau de mer. Des procédés analogues sont décrits par Dioscoridc et par Pline, au ■*' siècle de notre ère, pour la préparation de deux liquides d'un caractère tout ilifTérent, le mercure et l'essence de térébenthine. Ces découvertes, runconlrécs ainsi dans le cours d'observations faites par accident, commencèrent à généraliser les idées des industriels et des physiciens du tcmp^. Tel est le commencement des progrès qui ont abouti plusieurs siècles après à la connaissance de l'alcool.
Le cinabre ou sulfure de mercure èlait employé dès
une haute anti(|uilé comme matière colorante rouge (vermillon) ; les Romains le tiraient crEspagne, où existent encore actuellement les principales mines de nuTcure de l'Europe. On remarqua de bonne heure qu en le chauffant dans un vase de fer, pour le puriller, il dégageait des vapeurs de mercure métallique, lesquelles se condensaient sur les objets voisins et spécialement sur le couvercle du vase.
Cette observation devint l'origine d'un procédé ré^julier d'extraction, décrit par Dioscoride et par Pline. On plaçait le cinabre dans une capsule de fer, au sein d'une marmite de terre cuite ; on lutait celle-ci avec son couvercle, puis on chauffait. Après Topératiun, on raclait le couvercle, pour en détacher et réunir les globules de mercure, qui s*étaient élevés de la rapsule. On obtenait ainsi le vif-argent artificiel, auquel les anciens attribuaient des propriétés différentes du vif-arjrent naturel, je veux dire de celui qui se rencontre en nature dans les mines. C'était là d'ailleurs une illusion, le mercure étant identique, quel qu'en soit le mode d'extraction.
En tout cas, le procédé employé pour extraire le mercure par vaporisation est le même que celui décrit par AI(*\andre d'Aphrodisie pour rendre Teau de mer potable; et ce procédé est devenu le point de départ de l'alambic, comme je vais rexplii|ucr tout à l'heure.
Une aulrc procédé rudimcnlairc, le premier qui ait été appliqué à Textraction d*une huile essentielle, est décrit par Dioscoride et par Pline. Il s'agit de la distillation des résines de pin, que nous appelons aujourd'hui térébenthines. On les chauiïail dans des vases, au-dessus desquels on étendait de la laine : celle-ci condensait la vapeur; puis on exprimait la laine de façon à en retirer le produit liquéfié, c'est-à-dire lessence de térébenthine, appelée alors huile de résine, ou fleur de résine. Elle ne tarda pas à jouer un rôle important dans la composition des matières incendiaires, employées par Fart de la guerre.
Au début, les mots d'essence, fleur, huile de térébentine, ou d'autres résines, paraissent avoir désigné aussi et simultanément la partie la plus liquide des résines, ainsi que l'eau chargée de leurs principes soluldes, qui surnage ces résines au moment de leur extraction, à la façon du sérum du lait; enfin ils s'appliquaient également à l'eau distillée et odorante, qui se vaporise en même temps que l'essence. Entre ci's diverses matières, si distinctes pour la chimie moderne, il régnait chez les anciens une certaine confusion : c'est ce qui rend la lecture et l'interprétation des vieux auteurs si difficile.
Le pas décisif pour la connaissance de la distillation fut franchi en Éirypte. Là furent inventés les pre-
LA DÉCOUVERTE DE L'aLCOOL. 361
miiTs appareils distillatoires proprement dits, au cours (les premiers siècles de Tèrc chréliennc. Ils son! décrits avec précision dans les ouvrages de Zosime, au(eur du nr siècle, d'après les traités techniques de deux femmes alchimistes, nommées Cléopdlre et Marie. En marge ilu manuscrit grec de Saint-Marc, sont les dessins mêmes des appareils, et ces dessins sont strictement conformes au texte grec du vieil auteur. J'ai reproduit ailleurs ces figures et cette description. L'appareil est constitué par une chaudière, ou plutôt par un récipient en forme de hallon, où Ton plaçait le liquide : mais le couvercle est remplacé par un système plus compliqué, savoir un large tuhe surmontant le hallon, et ahoutissant par en haut à un chapiteau, en forme aussi de hallon renversé, pour la condensation. Ce chapiteau est pourvu de tuhes latéraux coni(|ues et inclinés vers le has, destinés â recueillir le liquide condensé et à en permettre Técoulement au dehors, dans des hallons plus petits.
Toutes les parties essentielles d*un appareil distillatoire sont dès lors définies. Ce sont ces tubes latéraux et leurs récipients, qui constituent le progrès capital et qui caractérisent Talamhic. Le nom mémo d'alambic, tel ipie nous l'employons, résulte de l'adjonction de farlicle aralx» al avec le nom grec ambir, déjà employé par hioscoride pour désigner le couvercle condensa-
362 SCCENCE ET MORALE.
tcur. Les mots békos^ bikos, bikion, sont inscrits dans les ligures (le Zosime, à la fois sur le ballon supérieur (chapiteau), où s'opùre la condensation, et sur les récipients latéraux, qui reçoivent le liquide distillé. Telle est Torigine exacte de cette expression alambic, aujourd'hui connue et répétée jusque dans nos plus petits villages par les bouilleurs de cru.
L'un des caractères distinctifs de Talambic primitif, décrit par Zosime, c*est la multiplicité des tubes abducteurs de la vapeur : il distingue ainsi les alaml)ics à deux becs et à trois becs, c*est-à-dirc le dibicos et le tribicos. L'écoulement de la vapeur avait lieu simultanément par ces becs multiples, et la condensation s'opérait dans deux ou trois récipients à la fois.
Dans une autre figure, on voit un alambic à un seul bec, pourvu celui-ci d'un large tube de cuivre; enfin un alambic décrit par Synésius, auteur de la fin du iv' siècle, et dessiné dans des manuscrits moins anciens, montre la chaudière avec son chapiteau, poun'U d'un tube unique, le tout chauiïé au sein d'un bain-marie. C'est là une forme qui n'a guère varié jusqu'au xvp siècle. Peut-être relrouvera-t-on quelqu'un de ces appareils dans le temple de Phta, à 3Iemphis, dont on a commencé récemment les fouilles. Zosime, en effet, parle en termes formels des appareils qu'il a vus dans un temple de Memphis.
ï/alanil)ic a passé ainsi des expcrimenlaleurs ^vêco- (>u'> ptj(>ns aux Arabes, sans aucun changement notable. Ceux-ci ne sont donc pas les inventeurs de la distillatiun, comme on Ta aftlrmé trop souvent. En chimie, comme en astronomie et eu médecine, les Arabes se sont bornés à reproduire les appareils cl les procédés des Grecs, leurs maîtres, tout en y apportant d'ailleurs certains perfectionnements de détails.
(Vesl à tort (|u'on a fait remonter la découverte de la distillation et celle de Talcool à Rases, ou à Abulcd<\m vi autres auteurs arabes : du moins les textes, vériliés avec précision, ne m'ont fourni aucune indication de ce genre.
Kii effet. Rasés (x» siècle), dans les passages cités à ra|»piii de celte opinion, parle seulement desri/ia faUa t^ snccnro, mt'Ue et riço, c'est-â-ilirc des lii]uides viniux (vins prétendus), obtiMius par la fermentation thi sucre, du \m*\ et du riz ; litpiides dont certains, rii\dromel par exemple, étaient connus des anciens. Mais il n*est pas question de les distiller, ni surtout d'en exlrairtî un principe plus actif, dans les passages di« Ha-^ès dont j'ai eu connaissance. Quant à Albucasis ou Abulcasim, médecin espagnol de Cordoue, mort en 11<>T, dans les ouvrag(»s de pharmacie qui lui sont allribués, on trouve seulement un appareil distillatoire desliné à préparer \\*d\i île rose, appareil qui ne dif-
fèrc pas, en principe, de ceux des vieux alchimîslcs grecs.
Ëlablissons d'abord celte identité, fort digne d'attention. ElJe réi^nlte de la phrase suivante, qu'il est utile de donner in exlemo : « Prenez une martnile d'airain, pareille ù celle des teinturiers; placez-la derrière la muraille et posez dessus un couvercle Tabriqué avec précaulion, avec des tubulures, auxquelles on ajuste des récipicnis; disposez d'une façon intelligente. »
.\illcurs le nombre des tul)ulures est fixé à deux ou trois. Or cette description s'applique fort exaclemcnl au\ anciens alambics, à deux et trois becs, de la Chnsopée de CléopAtrc, de Zosime et des alchimistes alexandrins.
Ainsi les Arabes, au commencement du xiv» siècle, se senaient encore des appareils dislillatoires compliqués des alcblmistcs gréco-égyptiens.
I.CS alambics à plusieurs becs étaient demeurés en usage jusqu'au xvr siècle, chez les alchimistes ocddenlauV;. Dans le Traité de Porta, intitulé : Mo^ie narnrelie, qui est un recueil de procodés ou secrets pratiques, l'auteur parle du chapiteau û trois et quatre becs, pounus chacun de son tube et récipient. C'est toujours le vieil appareil de Zosime. Mais Porta décrit deux perfectionnements capitaux, qui sont restés dans l'industrie moderne : celui des condensations graduées.
LA DÉCOUVERTE DE L'ALCOOL. 36î>
limant U) cours d'une même opéralion, et celui du ser- IHMilin réfrigéranl ; il n'en était pas sans doute Tinventrur, se liornanl à n*|»roduire la pratique de son temps. Voici ce dont il s'agit : dans les descriptions de Zo>im(S les trois tuyaux de l'alamlnc sont situés à la même hauteur : ils dégageaient sans doute une vapeur idenlii|ue ; les idées des chimistes de l'époque étaient trop vagues pour qu'ils pussent en attendre autre chose. Au contraire, les trois tubes de Talambic de Porta sont situés à des hauteurs inégales, et Tauteur ajoute que h* tube le plus élevé fournit respril-de-vin I«» plus pur. On entrevoyait déjà les idées qui ont concouru à nos appareils de rectification fractionnée, munis d'une série de cliamhres et de plateaux superposés, déliitant un alcool de plus en plus concentré, à mesure qu'on s'élève. Mais cette disposition fut abandonnée; du ni4)ins on n'en retrouve plus trace aux siècles suivants. Ici, comme dans bien d'autres circonstances, les hommes du xvr siècle ont aperçu les progrès les plus modernes; mais par une sorte d'intuition, sans posséder ces notions claires et ces principes de physique exarts, il défaut desquels le progrès demeure accidentel et passager.
In autre perfectionnement plus durable est celui du serpentin. Kn voici futilité. Les alambics des Grecs perniettaient sans doute d'obtenir des liquides dis-
lillés, à la condilion (ropcrcr très lentement et avec une très douce chaleur. En cfTct, les vapeurs se condensaient mal dans les tubes et les chapiteaux à faible surface, rcprésenlés par les manuscrits. Pour peu que l'on essayât d'y activer la dislillation, les récipients devaient s'éctiaulTer, et la condensation devenait presque impossihie. Aussi les vieux auteurs prescrivent-ils (le cliauffer leurs appareils sur des fcux 1res légers. Ils opéraient par l'intermédiaire des bains de sal>lc, des hains de cendre, ou des bains d'eau : le nom m^mc de bain-marlc présente un lointain souvenir de Marie, l'alchimiste égyptienne. Souvent même ils se bornent it opérer les dislillalions par la seule chaleur du fumier en fermentation, ou tout au plus par un feu lent de crotlins, ou de sciure de bois. Voilà pourquoi leurs opérations étaient si lentes; leurs distillations duraient des jours et des semaines. Il faut quatorze jours, ou vingt et un jours, dit un texte, pour accomplir l'opération. Non seulement on assurait ainsi l'ofTet des di(;eslions et des cémentalions, destinées à faire pénétrer peu à peu les principes sulfbrés et arsenicaux au sein des lames métalliques soumises i l'action linclorialc des clixirs; mais on rendait praticable l'évaporation et la récolte des liquides extraits (les alambics.
Cependant, les opérateurs du moyen Age avaient Hni
par s'apiTcevoir que l'on pouvait conduire les manipulations plus rapidement : les distillations, par exemple, en refroidissant le ctiapiteau et le tube consécutif qui conduisait au récipient fmal. A cet effet, ils disposèrent d'abord autour du chapiteau un seau rempli d'eau froide : ce «lui facilitait la condensation, mais en faisant retomber une partie des vapeurs liquéfiées au sein de la chaudière. Un nouveau perfectionnement, et c'est celui ([ue décrit Porta, consista à contourner le tuyau qui joignait le chapiteau au récipient et à lui donner la forme d'un serpent (anguineos flextis). Ainsi prit naissance notre serpentin actuel; on l'entoura d'eau froide, contenue dans un vase de bois. L'alambic moderne se trouva dès lors constitué. Toutefois, l'usage du serpentin ne se répandit que lentement et l'invention est encore regardée comme récente par les auteurs du xvni' siècle.
Tels sont les progrès successifs, accomplis au moyen â^e, dans la construction des appareils destinés à là distillation des liquides.
Observons ici que nous avons entendu dans le présent article le mot distillation au sens moderne d'évaporation, suivie par une condensation de liquide; mais dans beaucoup d'auteurs du moyen Age le sens est plus vague. En effet, ce mot signiliait, au sens littéral, écoulement goutte à goutte, et il s'appliquait aussi bien
il la liltralion, cl mt>nic à tout raffinage et purificalton. Le mol distiller, mffmc daDs le langage moderne, de la pharinadc cl de la parfumerie, est employé quelquefois dans ce sens.
Ce n'est pas tout; il comprenait autrefois, àls l'i'poguc gréco-êg)'ptienne, deux applications profondément distinctes, savoir: la condensation des vapeurs liumtdcs, telles que l'eau, l'alcool, les essences; et la condensation des vapeurs sèches, sous forme solide, comme les cadmies ou oxydes métalliques, le soufre, les sulfures mclalliqucs, l'acide arsénieux et l'arseaic mélalliquc, qui élail le second mercure des alchimistes grecs, et plus lard les chlorures de mercure, le sel ammoniac, etc. Nous désignons aujourd'hui celte coddcn:>alion des vapeurs sèches sous le nom de sublimalion. Elle exige des appareils spéciaux, employés déjà par les anciens et qui ont donné naissance h l'aludel arabe. Mais il suflit de signaler ici cet autre cAté de la question , oi'iginc aussi de diverses industries modernes : malgré sa connesilé avec l'élude de la distillation, je ne crois pas devoir y insister, parce qu'il est étranger à la découverte de l'alcool.
Ce sont les liquides distillés et les progrès successifs acconqdis dans leur élude que je vais maintenaot décrire.
« En liant les choses célesles, en bas les choses lerreslres; » tel est l'axiome par lequel les alchimistes <;ivcs désignent les produits de toute distillation et snlilimation. Ils déclarent, en propres termes, qu'on <c appelle divine la vapeur sublimée émise de bas en haut... Le mercure blanc, on l'appelle pareillement divin, parce ([ue lui aussi est émis de bas en haut... liCs gouttes <|ui se fixent aux couvercles des chaudièrrs, on les appelle également divines. » Nous retrouvons ici les indications d'Aristote, de Dioscoride et «rAlexandre d*Aphrodisie. Mais, selon leur usag(\ les alchimistes traduisirent ces notions purenirnl physiques par des symboles et par un mysticisme éh'aiige. Déjà Démocrile (c'est-à-dire Tauteur alchimique qui a pris ce nom) appelle « natures célcst(*s » les appareils sphériques dans lesquels on opère la distillation des eaux. I^ séparation (|ue celle-ci opère entre IVau volatile et les matériaux fixes i'st exprimée ainsi dans un texte d'Olympiodore, qui \ivait au commencement du v* siècle de notre ère. <« 1^1 terre est prise dès Taurore, encore imprégnée de la rosée que le soleil levant enlève par ses rayons.
Elle se trouve alors comme veuve et privée de son
cpou\, tl'apri's les oracles d'Apollon... Par l'eau (liTine. j'cnlcmts ma rosée, l'oau aérienne. » De méinc Comarius, écrivain du vir siècle, rclrace le tableau allégorique de l'évaporalion et de la condensation qui l'accompagne, les liquides condensés réagissant à mesure sur les produits solides exposés à leur action : « Dis-nous... comment les eaux bénies descendent d'en liaut poui' visiter les morts étendus, enchaînés, accablés dans les ténèbres et dans l'ombre, à l'intéricur de l'Hadés;... comment pénètrent les eaux nouvelles... venues par l'action du feu : la nuée les soutient; elle s'élève de la mer, soutenant les eaux. » Ce langage singulier, cet enthousiasme qui emprunte les formules religieuses les plus exaltées, ne doivent pas nous surprendre. Les hommes d'alors, il l'exception de quelques génies supérieurs, n'étaient pas parvenus à cet état de calme et d'abstracUon, qui permet de contempler avec une froideur sereine les vérités scicnlinques. Leur éducation mémo, les traditions symboliques de la vieille Egypte, les idées gnostiques, dont les premiers alchimistes sont tout imprégm's, ne leur permettaient pas de garder leur sang-froid. Ils étaient U'ansporlés et comme enivrés par la révélation de ce monde caché des transformations chimiques, qui apparaissait pour la première fois devant l'esprit humain.
LA DÊCOUVBBTE DE L'ALGOOL. 371
Aussi, dans ces premiers traités grecs, tous les liiiuides actifs de la chimie sont-ils confondus sous un nom commun, celui de Teau divine, ou des eaux divines. « L'eau divine est une, quant au genre, disent-ils; mais elle est multiple, quant à Tespèce, et elle comporte un nombre infini de variétés et de traitements. » Us désignent ces variétés par les noms symboliques les plus divers : eau aérienne, eau fluviale, rosrc, lait virginal, eau de soufre natif, eau d'argent, miel attique, écume marine, etc. La confusion entretenue par cette variété de dénominations était d'ailleurs systématique; elle avait pour but avoué de cacher le secret des fabrications au vulgaire et aux gens non initiés.
Quoi qu'il en soit, il est parfois possible d'entrevoir, dans le vague voulu des descriptions des alchimistes grecs, quelque chose de précis, il n'existe, à ma connaissance, dans ces descriptions, aucun texte qui soit applicable à la distillation du vin. C'est à peine si le principe de la distillation tiractlonnée et la diversité de ses produits successifs sont signalés dans un ou deux passages ; mais ces passages paraissent s'appliquer au traitement des polysulfures alcalins, ou de matières organiques sulfurées, n'ayant rien de commun avec Falcool.
Je n'ai pas rencontré davantage de texte précis,
uuMdo (iu vieux texte, afin de donner ao lecteur ùUV plus complète du problème historique reblif i Takool et de sa solution. La Yoici : De cowmiTt ptivi et forimimi xkixk cutn III qbsuf tbwUti cmctm ejHs Heyodi vasis fit aqua que accensa flanamam ^Hstam servat materiam.
i'otto ivoolle n^olTre aucun sens, à première rot;
iWviis les mots cryptographiques peuvent être inler-
(*K'tis d^ipri^s une convention, dont on rencontre
v^ucU^uos supplications dans les manuscrits des xm* et
\:v suVlos. Il suflil do remplacer chacune des lettres
nK > mots |Kir colle qui la précède dans Falphabet. On
t vuxo siiusi : xhtk = riui; qbsuf = parte; tbmkt =
v« .Vx\ 01 lo i\Hss.\4:o peut iMre traduit (en rectifiant quel-
x;uos t.^uîos grammaticales du copiste) de la manière
Nît:\A:ïto
t^. uuM.iiît un \in pur et très fort avec trois parties ,V voK ot ou lo ohaulTant dans les vases destinés à cet îîv^cw ou ohiiout uuo oau inflammable, qui se consume v^îiN iMiUor la uiatièn* (sur laquelle elle est dépo-
Il s'a>:it dès lors do Talcool. Gi»tte propriété de Talcool ,lo so oousuuh^r i\ la siuTaco dos corps, sans les brûler, ,i>ad iHMUooup n*a|»pô los premiers observateurs.
Ino autre indication plus explicite est contenue dans lo liviv ties Feux de iMarcus Grœcus, ouvrage
n'rtait pas identique à l'eau, contrairement à la vieille opinion (rAristote; mais nos auteurs ne parlent nullemont (le Talcool, quoique la connaissance de ce corps diit résulter presque immédiatement de Tétude fractionnée des Ii(|uides distillés, fournis par le vin.
Le plus ancien manuscrit qui renferme une indicacalion précise à cet égard est Tun de ceux de la « Clé de la pcûnture », Mappa clavicula, écrit au xn* siècle, ('/est une compilation de recettes techniques, provenant de diverses origines, surtout grecques et latines, avec quel(|ues additions arabes. On ne saurait dire à laquelle de ces sources a été puisée l'indication relative à l'alcool. En fait, elle est contenue dans une phrase énigmalique, que j'ai réussi à déchiffrer.
I/usage des mots énigmatiques, ou cryptogrammes, existe dans beaucoup de manuscrits du temps. On sait «pie la formule de la poudre à canon aété ainsi signalée par Roger Bacon, dans une phrase dont rinterprétation a donné lieu à bien des discussions. Une semblable manière de transmettre la tradition scientifique sous une forme précise, — quoique intelligible pour les seuls initiés — quelque contraire qu'elle soit à nos usa^'(îs modernes, constituait pourtant un progrès x'rilable, par rapport au vague des anciennes fornuilrs symboliques.
J.» demande la permission de reproduire ici la phrase
même du vieux texte, afin de donner au lecteur une idée plus complète du problème historique relatif à Talcool et de sa solution. La voici : De commixiiofie pur i et forlissimi xknk cum III qbmf tbmkt coda in ejus negocii vasis fit aqua que accensa flammam incombustam servat materiam.
Cette recette nioffre aucun sens, à première vue; mais les mots cryptographiques peuvent être interprétés d'après une convention, dont on rencontre quelques applications dans les manuscrits des xiii* et xn*" siècles. Il suMl de remplacer chacune des lettres des mots par celle qui la précède dans Talphabet. On trouve ainsi : xknk = vini; qbsuf sparte; tbmki = salis y elle passage peut être traduit (en rectifiant quel* qucs Tautes grammaticales du copiste) de la manière suivante :
« En mêlant un vin pur et très fort avec trois parties de sel, et en le cliaufTant dans les vases destinés à cet usage, on ol)tient une eau inflammable, qui se consume sans brûler la matière (sur laquelle elle est déposée). »
Il s'agit dès lors de Talcool. Cette propriété de Talcool de se consumer à la surface des corps, sans les brûler, avait beaucoup frappr les premiers observateurs.
Une autre indication plus exjdicite est contenue dans le livre des Feux de Marcus Grœcus, ouvrage
latin lire de sources arabes et grecques, mais dont les manuscrits ne remontent pas au delà de Tan 1300. C/esl aussi une compilation de recettes techniques, rclalivos pour la plupart à Tari de la guerre.
La recette relative à Tcau ardente a dû être ajoutée, après coup, au texte primitif; car elle n'en fait pas partie dans un autre manuscrit qui existe à Munich, s'y trouvant transcrite seulement en dehors du Traité des Feu.r et à la suite. Reproduisons cette recette, en raison des indications nouvelles et caractéristiques (luVllc contient.
<« Préparation de l'eau ardente, — Prenez un vin noir, épais, vieux. Pour un quart de livre, ajoutez deux scrupules de soufre vif, en poudre très fine, un ou deux scrupules de tartre, extrait d*unbon vin blanc, ri deux scrupules de sel commun, en gros fragments. Placez le tout dans un bon alambic de plomb; mettez le (bapiteau au-dessus, et vous distillerez Teau ardenle. Vous la consenerez dans un vase de verre bien fermé. »>
Le manuscrit de Munich ajoute : « Voici la vertu et la propriété de Teau ardente. Mouillez avec cette eau un cbifTon de lin et allumez, il se produira une grande flamme. Quand elle est éteinte, le chilTon demeure intact. Si vous trempez le doigt dans cette eau et si vous y mettez le feu, il brûlera comme une chandelle,
sans éprouver de lésion. » C'était encore là un tour de prestidigitateurs : le rôle de ces derniers est manifeste au début d'un grand nombre d'inventions, dans Fantiquité et au moyen âge.
Quoi qu'il en soit, les faits Indiqués dans cette description sont exacts, et ils montrent comment les premiers observateurs ont été souvent frappés par certaines propriétés des corps, réelles ou apparentes, quoique presque insignifiantes.
Mais souvent aussi les praticiens compliquent les opérations par certains détails superflus, sinon nuisibles, auxquels ils attachent la môme importance qu*au reste, en raison des théories qui leur servent de guides : ces théories ont joué un certain rôle dans Fliistoire de la science. Par exemple, dans la première recette de Marcus Gra^'cus, il y a une indication singulière : celle de l'addition du soufre avant la distillation. Cette indi* cation existe aussi dans un livre d'Al-Farabi, transcrit par un autre manuscrit de la même époque, et on la retrouve également dans Touvrage de Porta, la Magie naturelle, composé au xvi* siècle. Elle n'est donc pas accidentelle. Elle résulte, en effet, d'une idée théorique, exposée tout au long dans plusieurs textes. Les chimistes d'alors pensaient que la grande humidité du vin s'oppose à son inflammabiUté, et c'était pour combattre la première que l'on y ajoutait soit des sels,.
soit du soufra, dont la siccité, disait-on, accroît les propriétés combustibles. L*un de ces vieux auteurs cite, à Tappui de sa théorie, le bois sec et le bois vert, inégalement combustibles, suivant la saison où ils ont été coupés et la dose d'humidité qu'ils renferment.
Rappelons encore que la volatilité et la combustibilité étaient alors confondues et désignées sous le nom de sulfuréité^ désignation qui était encore appliquée dans ce sens au temps de Stahl, au commencement du xvm*" siècle. Ces idées remontent même aux alchimistes grecs, qui appelaient tout liquide volatil et tout sublimé émis de bas en haut du nom d'eau sulfureuse (ou eau divine).
On voit, par là, Forigine de ces préparations si compliquées et si difficiles à comprendre aujourd'hui, usitées chez les anciens chimistes. Us s'efforçaient de communiquer aux corps les qualités qui leur manquaient, en y ajoutant certaines matières, dans lesquelles ces propriétés étaient supposées concentrées. Ainsi du soufre était lyouté au vin pour rendre plus facile, croyait-on, la manifestation de son principe inflammable.
I^ premier savant, connu nominativement, qui ait parlé de l'alcool, est de date postérieure à la composition des écrits qui précèdent : c'est Arnaud de Villeneuve. On le donne d'ordinaire comme Tauteur de la
dccouvcrlc, prétention qu'il n'a jamais élevée luimême. II s'est borné à parler de Talcool comme d'une préparation connue de son temps et qui rémen'eillait au plus liaut degré. Arnaud de Villeneuve Ta consignée dans son ouvrage intitulé : de Consenanda juventute, « Pour rester jeune; » ouvrage écrit vers
« On extrait, dit-il, par la distillation du vin, ou de sa lie, le vin ardent, dénommé aussi eau-de-vie. C'est la portion la plus subtile du vin. »
Puis, il en exalte les vertus : « Discours sur l'eaude vie. Quelques-uns rappellent eau-de-vie. Certains modernes disent que c'est Teau permanente, ou bien Feau d*or, à cause du caractère sublime de sa préparation. Ses vertus sont bien connues. » II énumère ensuite les maladies qu'elle guérit : < Elle prolonge la vie, et voilà pouniuoi elle mérite d'être appelée eau-devie. On doit la conserver dans un vase d'or; tous les autres vases, ceux de verre exceptés, laissent suspecter une altération, d Puis il signale les alcoolats : « En raison de sa simplicité, elle reçoit toute impression de goût, d'odeur et autre propriété. Quand on lui a communi(iué les vertus du romarin et de la sauge, elle exerce une inlluence favorable sur les nerfs, etc. »
Le pseudo Raymond Lulle, auteur plus moderne <lu'Arnaud de Villeneuve, parle avec le même enthou-
siasmc de lalcool. Il ilécril la dislillalion de Teau anlenle, tirée du vin, et ses reclificaUons, répétées au Im^soIii sept fois, jusqu'à ce que le produit brûle sans laisser trace d'eau. « On rappelle, sgoute-t-il, mercure vépfélal. »
On voit que les alchimistes, au début du xiv« siècle, furent saisis d'une telle admiration par la découverte (le l'alcool, qu'ils rassimilèrent à IVlixir de longue vie et au mercure des philosophes. Cest Técho de ces souvenirs que Renan reproduit dans son drame philoso|)hique de VEau de Jouvence.
Mais il faudrait se garder de prendre tout texte où il est (piestion du mercure des philosophes, ou de Télixir de longue vie, comme applicable à l'alcool.
L'éilxir de longue vie est une imagination de Tancienne Egypte. I)io<lore de Sicile le désigne sous le n )ni de « remrde d'immortalité ». L'invention en était allribuée à Isis et Ton en trouve la composition dans les «l'uvres de Galien. Au moyen Age, les formules en ont hraucoup varié. Cet élixir de longue vie était en même temps réputé susceptible de changer l'argent en or, c'est-à-dire qu'il jouissait des mêmes propriétés cliimériqui's que la pierre philosophale.
Si la découverte de l'alcool ne répond pas à ces illusions, eilr n'en a pas moins eu les conséquences les plus graves dans l'histoire du monde. C'est un agent
époux, d'après les oracles d*ApoIlon... Par l'eau divine, j'entends ma rosée, Teau aérienne. » De môme Comarius, écrivain du vir siècle, retrace le tableau allégorique de 1 evaporation et de la condensation qui raccompagne, les liquides condensés réagissant h mesure sur les produits solides exposés à leur action : <c Dis-nous... comment les eaux bénies descendent d'en haut pour visiter les morts étendus, enchaînés, accablés dans les ténèbres et dans Tombre, à Tintérieur de THadès;... comment pénètrent les eaux nouvelles... venues par Taction du feu : la nuée les soutient; elle s*élève de la mer, soutenant les eaux. » Ce langage singulier, cet enthousiasme qui emprunte les formules religieuses les plus exaltées, ne doivent pas nous surprendre. Les hommes d*aIors, à Texception de quelques génies supérieurs, n'étaient pas parvenus à cet état de calme et d'abstraction, qui permet de contempler avec une froideur sereine les vérités scientifiques. Leur éducation même, les traditions symboliques de la vieille Egypte, les idées gnostiques, dont les premiers alchimistes sont tout imprégnés, ne leur permettaient pas de garder leur sang-froid. Ils étaient transportés et comme enivrés par la révélation de ce monde caché des transformations chimiques, qui apparaissait pour la première fois devant Tesprit humain.
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Aussi, dans ces premiers traités grecs, tous les liquides actifs de la chimie sont-ils confondus sous un nom commun, celui de Teau divine, ou des eaux divines. « L'eau divine est une, quant au genre, disent-ils; mais elle est multiple, quant à Tespèce, et elle comporte un nombre infini de variétés et de traitements. » Ils désignent ces variétés par les noms symboliques les plus divers : eau aérienne, eau fluviale, rosre, lait virginal, eau de soufre natif, eau d*argent, miel altique, écume marine, etc. La confusion entretenue par cette variété de dénominations était d'ailleurs systématique; elle avait pour but avoué de cacher le secret des fabrications au vulgaire et aux gens non initiés.
Quoi qu'il en soit, il est parfois possible d'entrevoir, <lans le vague voulu des descriptions des alcldmistes grecs, quehfue chose de précis, il n'existe, à ma connaissance, dans ces descriptions, aucun texte qui soit applicable à la distillation du vin. C'est à peine si le principe de la distillation fractionnée et la diversité de ses produits successifs sont signalés dans un ou deux passages; mais ces passages paraissent s'appliquer au traitement des polysulfures alcalins, ou de matières organiques sulfurées, n'ayant rien de commun avec l'alcool.
Je n'ai pas rencontré davantage de texte précis,
relatif soit à l*alcool, soit même à un liquide distillé défini quelconque, dans les traités arabes de médecine et de matière médicale, imprimés jusqu*ici, ou bien dans les ouvrages arabes manuscrits de Géber et des autres auteurs alchimiques dont j'ai efTectué la publication. Je me suis expliqué plus haut à cet égard sur les passages de Rases, cités parfois, mais à tort; car ils désignent seulement des liquides fermentes, sans faire allusion ni à leur distillation, ni à l'extraction de Tacool. De môme on a parlé d'Âbulcasim; mais cet auteur, après avoir décrit certains appareils distillatoires, reproduits du dibicos et du tribicos des Grecs, ajoute simplement : « D'après cette méthode, celui qui désire du vin distillé peut le distiller. » Et il prescrit de distiller aussi par ce moyen Teau de rose et le vinaigre. Il fait mention uniquement d'une distil* lation en masse. Néanmoins, il est incontestable que ridée de la préparation d'une eau aromatique distillée, telle ((ue Tcau de rose , fort usitée en Orient, apparaît ici nettement pour la première fois; mais il n'y a rien qui s'applique ni à une essence définie proprement dite, ni à l'alcool en particulier.
Dans ces textes, je le répète, il s'agit simplement de distiller le vin, sans aucune distinction entre les produits successifs d*une distillation fractionnée. Cependant, on s'était aperçu dès lors que le vin distillé
n'rtait pas identique à Feau, contrairement à la vieille opinion d'Aristote; mais nos auteurs ne parlent nullement de Talcool, quoique la connaissance de ce corps dût résulter presque immédiatement de Tctude fractionnée des liijuides distillés, fournis par le vin.
Le plus ancien manuscrit qui renferme une indicacation précise à cet égard est Tun de ceux de la « Clé tie la peinture », Mappa clavicnla, écrit au xn* siècle. C'est une compilation de recettes techniques, provenant de diverses origines, surtout grecques et latines, avec (pielques additions arabes. On ne saurait dire à latpielle de ces sources a été puisée l'indication relative à l'alcool. En fait, elle est contenue dans une phrase éiHgmatiijue, que j'ai réussi à déchiffrer.
I/usage des mots énigmatiques, ou cryptogrammes, existe dans beaucoup de manuscrits du temps. On sait que la formule de la poudre à canon a été ainsi signalée par Roger Bacon, dans une phrase dont Tinterprétation a donné lieu à bien des discussions. Une semblable manière de transmettre la tradition scienlillque sous une forme précise, — quoique intelligible pour les seuls initiés — quelque contraire qu'elle soit à nos usaj^es modernes, constituait pourtant un progrès véritable, par rapport au vague des anciennes fornuilrs symboli<|ues.
Ji' demande la permission de reproduire ici la phrase
même du vieux texte, afin de donner au lecteur une idée plus complète du problème liistorique relatif à Falcool et de sa solution. La voici : De commixlUnie pur i et forlissimi xknk cum III qbsuf tbmkt coda in ejus negocii vasis fit aqua que accensa flammam incombustam serrât materiam.
Celte recelte niolTre aucun sens, à première vue; mais les mots cryptographiques peuvent être interprétés d'après une convention, dont on rencontre quelques applications dans les manuscrits des xm* et ws"" siècles. Il suffit de remplacer chacune des lettres des mots par celle qui la précède dans Talphabet. On trouve ainsi : xknk = rini; qbsuf sparte; tbmkt = sdliSy elle passage peut être traduit (en rectifiant quelques fautes grammaticales du copiste) de la manière suivante :
« En mêlant un vin pur et très fort avec trois parties de sel, et en le chauffant dans les vases destinés à cet usage, on obtient une eau inflammable, qui se consume sans brûler la matière (sur laquelle elle est déposée). »
Il s'agit dès lors de Falcool. Ck^tte propriété de Talcool de se consumer à la surface des corps, sans les brûler, avait beaucoup frappé les premiers observateurs.
Une autre indication plus explicite est contenue dans le livre des Feux de Marcus Gra'cus, ouvrage
lalin lire ilc sources arabes et grecques, mais donl les manuscrits ne remontent pas au delà de Tan 1300. (/est aussi une compilation de recettes techniques, relatives pour la plupart à l'art de la guerre.
La recette relative à Teau ardente a dû être ajoutée, après coup, au texte primitif; car elle n'en fait pas partie dans un autre manuscrit qui existe à Munich, s'v trouvant transcrite seulement en dehors du Traité des Feu.r et à la suite. Reproduisons cette recette, en raison des indications nouvelles et caractéristiques qu'elle contient.
« Préparation de l'eau ardente, — Prenez un vin noir, épais, vieux. Pour un quart de livre, ajoutez deux scrupules de soufre vif, en poudre très fine, un ou deux scrupules de tartre, extrait d'un bon vin blanc, et deux scrupules de sel commun, en gros fragments. Plai ez le tout dans un bon alambic de plomb; mettez le chapiteau au-dessus, et vous distillerez Teau ardente. Vous la conserverez dans un vase de verre bien fermé. »
Le manuscrit de Munich ajoute : « Voici la vertu et la propriété de l'eau ardente. Mouillez avec cette eau un chifTon de lin et allumez, il se produira une grande llamme. Quand elle est éteinte, le chifTon demeure intact. Si vous trempez le doigt dans celte eau et si vous y mettez le feu, il brûlera comme une chandelle,
sans éprouver de lésion. » C'était encore là un tour de prestidigitateurs : le rôle de ces derniers est manifeste au début d*un grand nombre d'inventions, dans Tantiquité et au moyen âge.
Quoi qu'il en soit, les faits indiqués dans cette description sont exacts, et ils montrent comment les premiers observateurs ont été souvent frappés par certaines propriétés des corps, réelles ou apparentes, quoique presque insignifiantes.
Mais souvent aussi les praticiens compliquent les opérations par certains détails superflus, sinon nuisibles, auxquels ils attachent la même importance qu'au reste, en raison des théories qui leur servent de guides : ces théories ont joué un certain rôle dans l'histoire de la science. Par exemple, dans la première recette de Marcus Gro^cus, il y a une indication singulière : celle de l'addition du soufre avant la distillation. Cette indication existe aussi dans un livre d'Al-Farabi, transcrit par un autre manuscrit de la môme époque, et on la retrouve également dans l'ouvrage de Porta, la Magie naturelle, composé au xvi* siècle. Elle n'est donc pas accidentelle. Elle résulte, en effet, d'une idée théorique, exposée tout au long dans plusieurs textes. Les chimistes d'alors pensaient que la grande humidité du vin s'oppose à son inflammabilité, et c'était pour combattre la première que l'on y ajoutait soit des sels.
soit (lu soufre, dont la siccité, disait-on, accroît les propriétés combustibles. L'un de ces vieux auteurs cite, à l'appui de sa théorie, le bois sec et le bois vert, inégalement combustibles, suivant la saison où ils ont été coupés et la dose dliumidité qu'ils renferment.
Rappelons encore que la volatilité et la combustibilité étaient alors confondues et désignées sous le nom de sulfuréité, désignation qui était encore appliquée dans ce sens au temps de Stahl, au commencement du xvnr- siècle. Ces idées remontent môme aux alchimistes grecs, qui appelaient tout liquide volatil et tout sublimé émis de bas en haut du nom d*eau sulfureuse (ou eau divine).
On voit, par là, l'origine de ces préparations si compliiiuées et si difficiles à comprendre aujourd'hui, usitées chez les anciens chimistes. Ils s'eCTorraient de communi(|uer aux corps les qualités qui leur man- ({uaient, en y ajoutant certaines matières, dans les- (luelles ces propriétés étaient supposées concentrées. Ainsi du soufre était ajouté au vin pour rendre plus facile, croyait-on, la manifestation de son principe inflammable.
Le premier savant, connu nominativement, qui ait parlé de Talcool, est de date postérieure à la composition des écrits qui précèdent : c'est Arnaud de VillentMive. On le donne d'ordinaire comme l'auteur de la
(lécouvcMlc, prétention qu'il n'a jamais élevée luimôme. 11 s'est borné à parler de Talcool comme d'une préparation connue de son temps et qui l'émeneillait au plus liant degré. Arnaud de Villeneuve l'a consignée dans son ouvrage intitulé : de Conservanda juventute, « Pour rester jeune; » ouvrage écrit vers
« On extrait, dit-il, par la distillation du vin, ou de sa lie, le vin ardent, dénommé aussi eau-de-vie. C'est la portion la plus subtile du vin. »
Puis, il en exalte les vertus : « Discours sur Peaude vie. Quelques-uns l'appellent eau-de-vic. Certains modernes disent que c'est l'eau permanente, ou bien l'eau d'or, à cause du caractère sublime de sa préparation. Ses vertus sont bien connues. » Il énumére ensuite les maladies qu'elle guérit : < Elle prolonge la vie, et voilà pourquoi elle mérite d'être appelée eau-devie. On doit la conserver dans un vase d'or; tous les autres vases, ceux de verre exceptés, laissent suspecter une altération, d Puis il signale les alcoolats : « En raison de sa simplicité, elle reçoit toute impression de goût, d'odeur et autre propriété. Quand on lui a communiqué les vertus du romarin et de la sauge, elle exerce une influence favorable sur les nerfs, etc. »
Le pseudo Raymond Lulle, auteur plus moderne qu'Arnaud de Villeneuve, parle avec le même enthou-
siasmc de l'alcool. Il décrit la distillation de Teau ardente, tirée du vin, et ses rectiQcations, répétées au besoin sept fois, jusqu'à ce que le produit brûle sans laisser trace d'eau. « On rappelle, ajoutct-il, mercure végétal. »
On voit que les alchimistes, au début du xiv« siècle, furent saisis d'une telle admiration par la découverte de l'alcool, qu'ils Tassimilèrenl à l'élixir de longue vie et au mercure des philosophes. C'est Técho de ces souvenirs que Renan reproduit dans son drame philosophique de VEau de Jouvence.
Mais il faudrait se garder de prendre tout texte où il est question du mercure des philosophes, ou de Télixir de longue vie, comme applicable à l'alcool.
L'élixir de longue vie est une imagination de Tancienne Egypte. Diodore de Sicile le désigne sous le mm de « remède d'immortalité ». L'invention en était attribuée à Isis et l'on en trouve la composition dans les teuvres de Galien. Au moyen Age, les formules en ont beaucoup varié. Cet élixir de longue vie élait en même temps réputé susceptible de changer l'argent en or, c'est-à-dire qu'il jouissait des mêmes propriétés chimériques que la pierre philosophale.
Si la découverte de l'alcool ne répond pas à ces illusions, elle n'en a pas moins eu les conséquences les plus graves dans l'histoire du monde. C'est un agent
éminemment actif, et par là mémo à la fois utile et nuisible :l peut soit prolonger la vie humaine, soit en raccourcir le terme, suivant Tusage que Ton en fait. G*est aussi une source de richesse inépuisable pour les individus et pour lesËtats, source plus féconde que ne l'eût été le prétendu élixir des alchimistes : leurs longs et patients travaux n'ont donc pas été perdus : leur rêve a été réahsé au delà de leur espérance par les décoiivertes de la chimie moderne.
■^«.-ï^tfii