‹ Science et moraleChapitre 42 sur 50 · I. — LES ALCHIMISTES ARABES : LEURS PERSO.NNES · texte numérisé non relu

I. — LES ALCHIMISTES ARABES : LEURS PERSO.NNES

L'histoire personnelle des alchimistes arabes esl retracée dans plusieurs encyclopédies écrites dans celle langue, spécialement dans le Kital>-al-Fihrist.

D'après les auteurs de ces compilations, le premier musulman qui ait écrit sur Fart alchimique fut Khaledben-Yezid-ibn-Moaouïa, prince Ommiadc, de la noble tribu des Koréischites, mort en 708; ce fut un personna;:e considérable, qui prétendit au khalifat, mais dont les circonstances déçurent Tambition et annihile-

rcnt le rôle politique. Il se rejeta vers Tétudc des sciences et devint l'un des promoteurs de la culture grecque en Syrie. Il compta parmi ses maîtres uq moine svrien, nommé Marianos.

On attribue à Klialed et à Marianos plusieurs ouvrages alchimiques; mais ces attributions sont aussi incertaines que celles des ouvrages grecs, supposés écrits par les empereurs Héraclius et Justinien II, qui ont vrcu à la même époque. Les uns et les autres étaient protecteurs des savants de leur temps, et grands fauteurs de médecine, d'astrologie et d'alchimie. Aussi les contemporains ont-ils mis sous leur nom diverses œuvres relatives à ces matières, soit qu'elles aient été composées réellement avec leur patronage; soit que les auteurs, restés anonymes, aient voulu se couvrir d'une grande autorité, du vivant même de ces personnages, ou dans la génération qui les suivit et qui conservait le souvenir de leur puissance. Aucun traité de Khaiod ou de Marianos, dans son texte arabe ou syriaciue, n'est venu jusqu'à nous, à ma connaissance; mais nous possédons des traductions latines de livres qui portent leur nom : seulement, par suite d'une altération commune aux mots sémitiques, où les voyelles comptent peu, Marianos est devenu en latin Morienus. L'une de ces traductions est mémo la plus ancienne œuvre arahico-Iatine en alchimie qui possède

une (lato corlaiius celle do WHi, où elle fut exécutée par RoluMlus (îasinnsis. L'auteur original dit élre (Ifvonu moine t|uatre ans après la mort d'Héraclius, et il rapporle sa science au Livre de la Chimie, composé par Hermès : il reproduit un certain nombre des a\i(»mes des Grecs; la seconde partie de son opuscule c(»n^isl(' dans un dialogue avec khaled (écrit Calid). Sous le nom de Calid même, on possède également des Iradudions latines, (rauthenticité incertaine. Il aurait eu, dit-on, pour disciple Djaber-hen-Hayyan-Ec-Çouty, le célèbre Geber des Latins.

Cependant les notices biographiques consacrées à ce dernier par les auteurs arabes laissent flotter sa personnalité dans un milieu un peu légendaire. 11 était, tl'après les uns, natif de Tousa, ville du Khorassan, et établi à Koufa, en Mésopotamie; tandis (|ue Léon l'Africain prétend que c'était un chrétien grec, conveiti a l'islamisme. D'autres chroniqueurs le font naître à Harran, parmi les Sabéens, c'est-à-dire parmi les derniers partisans du culte des astres et des religions babyloniennes. Entin, d'après le Kitab-al-Fihrist, certains historiens contestaient même l'existence de Geber. L'époque de sa vie est incertaine, entre le vni" et le ix* siècle. En effet, le récit qui en fait un disciple de Khaled le placerait au début du vin' siècle; tindis que d'autres historiens le rattachent au groupe

des Barmécides, contemporains d'Haroun-al-Raschid, qui ont vrcu un siècle plus tard. On ne sait rien de précis sur sa vie et on lui attribue des centaines d'ouvrages, ou de mémoires, dont j'ai reproduit ailleurs la longue liste, traduite du Kitab-al-Fihrist. Plus d*un de ces ouvrages est dû en réalité à ses disciples, ou à ses imitateurs. Quoi qu'il en soit, Geber avait écrit sur toutes sortes de sujets et sa réputation domine celle des autres alcliimistes : Rasés et Avicenne le déclarent le maître des maîtres. Sa réputation a grandi pendant le moyen Age latin, et Cardan le proclamait, au xvr siècle, l'un des douze génies les plus subtils du monde.

L'élude directe des leuvres arabes de Géber ne justifie que bien imparfaitement cet entliousiasnie. Sans doute elles comprennent un vaste domaine, dans Tordre des connaissances bumaines; mais Geber vivait îï une époque de décadence et sa force d'esprit ne répond pas à l'étendue des sciences qu'il a essayé d'embrasser. On en jugera tout à l'iieurc, quand j'analyserai quelques-unes de ses (L»uvres autlientiques : je parle des œuvres arabes, bien entendu, les écrits latins qui portent son nom étant apocryphes.

Mais poursuivons l'histoire des chimistes arabes. Après Geber, on cite Dz'oun-Xoun-El-Misri; Masiema,

astronome cl magicien espagnol, mort en 1007; Er- Razi, aulrcmcnl dit Rasés, célèbre médecin auquel on allrihue divers traités traduits en latin; Ishaq-bcn- Nurair, hahile dans la fabrication des émaux ; Toghrayi, mort en 11^22; Amyal-et-Temîmi et divers autres; EI- Farabi; enlin au xn* siècle, Ibn-Sina, notre Aviccnne, médecin, alcbimiste et personnage politique.

Nous possédons sous son nom une alchimie latine, (|ui porte les caractères d*une œuvre traduite de l'arabe et dont les exposés et les doctrines, conformes à ceux de Vincent de Beauvais ci d'Albert le Grand, autorisent à admettre Tauthenticité. Je veux dire que c'est un livre arabe, car on ne saurait affirmer qu'il a été écrit par Avicenne lui-même, le texte arabe étant perdu et le texte latin portant les traces de fortes interpolations, d'origine espagnole principalement. J'en extrairai seulement les lignes suivantes, qui montrent à (|uel degré la science avait développé, dès lors, chez ses partisans, la tolérance et le scepticisme. « Jacob, le Juif, homme d*un esprit pénétrant, m'a enseigné beaucoup de choses, et je vais te répéter ce qu'il m'a enseigné. Si tu veux être un philosophe de la nature, à quehiue loi (religion) que tu appartiennes, écoute l'homme instruit, à quelque loi qu'il appartienne lui-même, parce (|ue ta loi du philosophe dit : ne tue pas, ne vole pas, ne commets pas de fornication, fais

au\ autres ce que tu fais pour toi-même. » Il y a là Taffirmation de la communauté de sentiments entre les adeptes de la science d'alors, quelle que fût leur confession religieuse, communauté exceptionnelle aux xii* et xnr siècles. Il y a même raffirmation d*une morale purement philosophique, ce qui était une hérésie et une impiété, pour les musulmans aussi bien que pour les chrétiens.

Quoi (lu'il en soit, vers cette époque s*engagea une première polémique sur la réalité de la transmutation des métaux, que les alchimistes grecs n'avaient jamais pensé à mettre en doute. Ibn-Teimiya, Yakoub-el-Kindi et Ibn-Sina la contestent; tandis qu'Er-Râzi et Toghrayi en maintiennent l'existence. Ihn-Khaldoun, en rapportant celte polémiipie, ajoute malignement qu*Ibn-Sina, qui niait la transmutation, élait grand-vizir et riche; tandis qu'El-Farahi, qui y croyait, était misérable et mourait de faim. A mesure que les expériences se multipliaient, la transmutation semblait plus diflicile et plus incerlaine. Déjà on commençait à donner la liste des philosophes qui l'avaient accomplie autrefois. « Tous ceux qui sont venus après eux, dit le Kilab-al- Fihrisl, ont vu leurs efforts impuissants. » C'est ainsi que reflicacilé des oracles, dans le monde grec, et la réalilé des miracles, dans le monde moderne, ont été rejelées de plus en plus dans le passé.

Tri osl Itî iTsumé de riiisloire des alchimisles arabes jusqu'au lemps des croisades, époque où les Latins eurent connaissance de leurs travaux, par TEspagne prinripalement. Les musulmans n'ont pas cessé depuis d'écrire sur ce sujet. De nos jours même, il existe chez eux «les ouvrapres d'alchimie moderne, au Maroc et ailleurs : ouvrages tenus secrets par leurs propriétaires, (lui prétendent s'assurer le monopole de recettes chiméri<|ues; les rêves du moyen âge durent encore dans les pa\s musulmans, demeurés étrangers aux progrés de la science européenne.

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