II. — LES .\u:iiiMisTEs ARviiEs : i.EiRs d<m:trines
L*' moment est venu d'examiner les ouvrages de la chimie arabe, que j*ai publiés d'après les manuscrits authentiques des bibliothèques de Taris, de Leydc et d(* Londres, alin de donner une idée des connaissances réelles de leurs auteurs. Ces ouvrages se partagent ainsi que je l'ai dit, eu deux catégories : les Traités inatitjues, dont je citerai un type, remontant vers le xu" siècle; et les Traités théoriques, contenus dans les manuscrits de Paris et de Leyde. Commençons par ces tierniers.
On y rencontre d'abord quehiues livres imprégnés
de souvenirs gréco-égyptiens, tels que le livre de Craies^ peut-être dérivé d'un original grec, elle seul qui transcrive quelques signes alchimiques; le livre (TEl-Habib et le livre d'Ostanès, tout rempli d'allégories et de citations caractérisques, mais auquel il serait superflu de nous arrêter.
Les Traités de Geber, qui occupent une centaine de pages in-4'', méritent une attention plus particulière, sinon par leur valeur propre, du moins par la réputation de l'auteur et le jugement qu'ils permettent de porter sur lui. Ils sont compris, d'ailleurs, dans les listes du Kilab-al-Filirist. D'après ces listes, qui occupent plusieurs pages, les ceuvres de Geber étaient distribuées en séries, désignées par des indications numériques, telles que les 112 livres; les 70 litres; les iO discours; les 20 ouvra(jes;\iiS ^7, les 50, etc., comprenant l'ensemble des sciences. La plupart de ces ouvrages sont de simples opuscules ou mémoires. Geber v reste (Kordinaire dans le domaine des déclamations vagues et cbarlatanesques. Il recommande le secret et renouvelle sans cesse sa profession de bon musulman, comme s'il craignait qu'on en suspectât la sincérité. Le passage suivant donnera une idée de sa méthode d'exposition :
« Au nom du Dieu clément et miséricordieux ! Djaber-ben-Hayyan s'exprime en ces termes : — Mon
niailrc ((|ue Dieu soit satisfait de Ini'.i nfappela : ô I)jal»c»r! — Maître, lui répondis je, me voici à vos ordres. — Parmi tous les livres (pic lu as composés cl dans lesquels tu as traité de INeuvre... il eu est qui ont la Tonne allégori4|ueet donlle sens apparent n*oiïre aucune réalité. D'autres ont la forme de traités pour la LMiérison des maladies et ne sauraient tMre compris •pie pr.r un savant lialiile. Quehpies-uns sont rédij^és sous forme de traités astronomitpies... II en est (pii ont la forme de traités de littérature, où les mots sont employés lantôt avec leur sens véritable, tantôt avec un sens lignré; or, la science qui donne rinlelligence de n»s mots a disparu et les initiés n'existent plus. Personne après toi ne pourra donc plus en saisir le sens exart... Knlin, tu as composé de nombreux ouvrages sur 1rs minéraux et les drogues, et ces livres onl Irou- Idé l'esprit îles cbercbeurs, qui ont consumé leurs biens, sunl drvrnus pauvres et ont été poussés par le besoin à frapper des monnaies de faux poids, ou à fabriquer des pièces fau>ses. Olte pauvreté et cette détresse les ont encore amenés à employer la ruse \is-à-vis des gens riclies, et la faute en est à loi et à ce que tu as écrit dans 1rs ouvrages... »
(«('pendant, au milieu de ces développements prolixes v[ sans précision, on peut démêler certaines idées philosopbiipies, de s<»urce liellénii|ue, pour la plupart.
Toutes choses résultent de la combinaison des quatre cléments : le feu, l'air, Feau et la terre, cl des quatre qualités : le chaud et le froid, le sec et Thumidc. Quand il y a équilibre entre leurs natures, les choses deviennent inaltérables; elles subsistent alors en dépit du temps et résistent à Faction de Teau et du feu : ainsi fait l'or naturel. Tel est encore le principe de l'art médical, appliqué à la guérison des maladies. On retrouve dans Geber Tassimilation des métaux aux êtres vivants, en tant que constitués par Tassociation d'un corps et d'une ame, théorie empruntée aux alchimistes alexandrins et conforme aux théories aristotéliques sur la forme et la matière.
Mais on v rencontre aussi des notions nouvelles, comme la doctrine des qualités occultes des êtres, opposées à leurs qualités apparentes; théorie développée dans des termes et avec une précision inconnue des alchimistes grecs. « Le plomb, dit Geber, est, a Textérieur, froid et sec, et à Tintérieur, chaud et humide; tandis que l'or, à l'extérieur, est chaud et humide, mais froid et sec à Tintérieur. Donc Tintérieur de l'or est pareil à l'extérieur du plomb, et l'extérieur de Tor pareil à l'intérieur du plomb. De même Télain comparé à l'argent. » Rasés déclare également que le cuivre est de l'argent en puissance : « celui qui en extrait radicalement la couleur rouge
lo ramôno à Tétai <rargonl; car il est en apparence cuivre ot dans son inlimité secrète argent. » Ces idées peuvent paraître étranges aux savants d'aujourd'hui; mais il faut les connaître, si Ton veut comprendre la direction dos travaux des alchimistes du moyen <lge. PeutnMre en retrouverait-on (|uel(|ue trace dans nos opinions sur les fonctions opposées et les rôles électrochimiques contraires, ipie peut remplir un même élément dans ses combinaisons.
Ia»s Traités de Geber ne comprennent pas seulement raichimi(». On y rencontre un résumé de la Logique d'Aristote, des dissertations mêlées de chimie et de métaphxsicpie sur le corps, Tûme et laccident et sur les dix-sept forces qui constituent toute chose; des exposés médicaux et physiologiques sur la nutrition, la dij^eslion, l'utérus, sur les compartiments du cerveau et la localisation des facultés , imagination , mémoire et intelligence : c'est un premier essai de phrénoloirie. Apres avoir présenté une s<Tie de Pourquoi sur les matières animales, végétales, miHérales, série analogue aux Problèmes d'Aristote, et (lui atteste un mélange singulier de crédulité puérile et de charlatanisme, Geber invotiue la nécessité des connaissances astrologi(|ues, en raison des influences sidérales sur les phénomènes et sur les personnes.
Non seulement il croit à Tastrologie; mais il repro-
(luit les idées pythagoriciennes de Stéplianus, conteinpornin d'Héradius, sur les quatre éléments, les sept métaux, les douze fauteurs de Tœuvre et il expose le calcul mystérieux du Djomal, d'après lequel les noms des clioses en font connaître la nature. Pour faire pénétrer le lecteur plus profondément dans la connaissance de la science orientale, il n*est peut-être pas inutile d*en donner une idée. I^e nom d'une chose ou d'un être, d'après Ptolémée, dit notre auteur, est déterminé d'une manière fatale par la conjonction des astres au jour de sa naissance. Rangeons donc les vingt-quatre lettres de Talphahet dans un tableau à double entrée, formé de (juatre colonnes verticales, comprentint six rangées horizontales : les quatre colonnes représenteront la sécheresse, l'humidité, le froid et la chaleur, et les six rangées, les divisions numériques exprimées par les mots degré, minute, seconde, tierce, quarte, (|uinte. Soit maintenant un nom formé d'un certain nombre de lettres, cherchons la place occupée par chacune de ses lettres. Si la ' seconde lettre, par exemple, tombe dans la colonne de la chaleur et dans la rangée des minutes elle donnera deux minutes de chaleur; on fera la même évaluation pour chacune des lettres du mot et chacune des quatre qualités : la somme indiquera la proportion des quatre (lualités fondamentales dans le mot lui-
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il (lovirnt argent, olc. Colle gênéralio» îles mélaux esl accomplie en cenl ans dans les entrailles de la terre; mais Tari ponrrail en abréger raccoinpiisscment. Il .s'**lTeclu(» alors en (pielques heures, ou en quelques minutes. »
Ces doclrini's singulières inonlrenl quelles idées on se faisait alors de la constilulion des métaux cl quelles théories guidaient les alchimisles, dans celle région ténéhreuse et complexe des mélamorphoses chimiques. Peut-être ne doil-cm pas Iraiter ces idées avec Irop de dédain, si on les compare avec les conceptions en honm*ur parmi les chimistes d'aujourd'hui sur les séries i)ériodi(|ues des corps simples, alignés en progressions arithméii(|ues, el sur la formation supposée lies métaux dans les espaces célcsles.
Quoi ipf il en soit, on voit par là quelles oui été les additions faites par hrs Arabes aux idées des alchimistes grecs. C'esl aux Grecs, en effet, qu'ils ont emprunté le dogme fondamenlal de Tunité de la matière el Thypolbèse de la Iransmulalion, ainsi (|ue la nolion du mercure des philosophes; ils ont seulcinenl modilié la doctrine de la teinture de ce mercure quintess(»ncié par le soufre el les composés arsenicaux, en la remplaçant par la composition même de ces mélaux, au moven de deux éléments mis sur le même
rang, le mercure el le soufre, et ils ont développé
précise dans les traduclions arabico-latines, d'apparence autlientique, écriles au xur siècle. Ainsi Talchimie dite d'Avicenne explique d'abord que tout métal doit être réputé formé de mercure et de soufre, parce qu'il peut être rendu fluide par la chaleur cl prendre ainsi l'apparence du mercure, et parce qu'il peut produire de Vazenzar, qui possède la couleur (jaune ou rouge) du soufre. Par ce mot azenzar ou açur, Tauteur entendait à la fois le cinabre et Toxydc de mercure, le minium, le protoxyde de cuivre, le peroxyde de fer, en un mot tous les sulfures cl oxydes métalli(iues de teinte rouge. Les modernes savent aujourd'hui distinguer ces corps les uns des autres; mais les auteurs anciens et les alchimistes grecs, aussi bien que les arabes, les confondaient sous des noms communs; cette confusion était invoquée comme la preuve d'une théorie sur la constitution des métaux. Voici quel système, en effet, avait été construit sur ces prémisses. « L'or est engendré par un mercure brillant, associé avec un soufre rouge et clair. — Le mercure blanc, fixé par la vertu d'un soufre blanc^ engendre une matière que la fusion change en argent. -— Le cuivre est engendré par un mercure trouble el épais, et un soufre trouble et rouge. — L*ctain est engendré par un mercure clair et un soufre clair, cuit pendant peu de temps; si la cuisson est très prolongée.
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il ilevienl argent, elc. Celle génôraliou des métaux esl accomplie on cenl ans dans les entrailles de la terre; mais l'art pourrait en a!)réger raceomplisscment. H s'elTeclue alors en (pielques lieures, ou en queh|ues minules. »
Ces doctrines singulières montrent quelles idées on se faisait alors de la constitution des métaux et (|uelles théories guidaient les alchimistes, dans celte région lénéhreuse et complexe des métamorphoses chimiques. Pent-élre ne doit-on pas traiter ces idées avec trop de dédain, si on les compare avec les conceptions en honneur parmi les chimistes d'aujourdliui sur les séries périodiques des corps simples, alignés en progressions aritliméliques, et sur la formation supposée lies métaux dans les espaces célestes.
Quoi «piil en soit, on voit par là quelles ont été les additions faites par les Araln^s aux idées des alchiniist(»s grecs. C'est aux Grecs, en effet, qu'ils ont (emprunté le dogme fondamental de Tunité de la matière et l'hypothèse de la transmutation, ainsi que la notion du mercure des philosophes; ils ont seulement modiliè la doctrine de la teinture de ce mercure quintessencié par le soufre et les composés arsenicaux, en la remplaçant par la composition môme de ces métaux, au moven de <leux éléments mis sur le même
rang, le mercure cl le soufre, cl ils ont développé
toutes CCS théories, par des rêveries numériques et des subtilités sans lin.
Tel est notamment le cas du véritable Geber, d*aprës la lecture de ses ouvrages authentiques. Il diffère extrêmement du personnage qui a usurpé son nom dans les histoires de la chimie. Le dernier personnage, en eiïet, est apocryphe, et il représente les œuvres réunies de plusieurs générations de faussaires.
Ce récit vaut la peine d'élre fait. En effet, la littérature alchimique, comme la littérature prophétique, est remplie d*apocryphes, depuis FÊgyptien Hermès, divinité cliangée en homme et auteur pseudo-épigraphe de tant d'écrits, à partir des prêtres de Thèbes et de Memphis qui mettaient sous son nom tous leurs ouvrages, jusqu'aux Alexandrins, dont certaines élucubrations attribuées à Hermès Trismégiste nous sont paiTcnues, enfin jusqu'aux Arabes et aux Occidentaux, (|ui n'ont cessé de multiplier au moyen ûge, et même au XIX' siècle, les livres mis sous le nom d'Hermès.
Le pseudo Démocrite est te plus vieil auteur, de personnalité humaine, dont les alchimistes grecs invoquent lautorité. Le pseudo Aristote et le pseudo Platon sont des alchimistes arabes; le pseudo Raymond Lulle et ses disciples ont rempli les collections alchimiques latines de leurs œuvres, écrites du xiv* au xvi« siècle. Mais la plupart de ces faussaires ont été démasqués de
bonne heure. Le pscudo Démocrilc était déjà suspect au temps d'AuluGelle; la fraude du pscudo Aristote était reronnuc par Vincent de Beau vais. Les pseudo Haymond Lulle ont été percés à jour par M. Hauréau; tandis que la réputation du pseudo Geber est demeurée incontestée pendant tout le moyen ûgc et jusqu'à répo(iue présente.
Cependant elle ne saurait résister, ni à Texamen attentif de ses œuvres latines, ni surtout à leur comparaison avec les écrits arabes du véritable Geber. Le nom de Geber, comme le nom de Raymond Lulle, a servi de couverture et de passe-partout à des auteurs divers et anonymes, qui ont mis sous son patronage autorisé des œuvres écrites au xiv*, au xv« et au xvr siècle. Ia»s éditeurs sans critique des livres alchimiques ont réuni aux xvi» et xvii® siècles tous ces traités, sous une attribution identique , dans leurs collections imprimées. Quelques détails sont ici nécessaires pour bien établir ce point, qui touche au cœur de 1 histoire de Talchimie arabe.
I^s principaux ouvrages latins attribués à Geber sont : la Sommes ou Traité de la fabrication parfaite du magistère, Isl Recherche de ta perfection ^Idi Découverte de la vérité, le Livre des fourneaux, le Testament de Geber, roi dellnde, et V Alchimie de Geber; on y a même ajouté par surcroît divers traités d'astronomie.
composés en réalité par un homonyme de Sévillc, qui vécut au \ui^ siècle. Parmi les ouvrages chimiques^ les deux derniers sont beaucoup plus modernes que les autres, car ils décrivent des préparations telles que Tacide nitri(]ue et Teau régale, qui ne Qgurcnt pas dans la SommCy ni chez aucun auteur, avant le milieu du xiv* siècle. La Recherche de la perfection^ la Découverte de la vérité, le Livre des fourneaux^ ne sont autre chose que des extraits de la Somme, accrus par des additions postérieures. La Somme est donc à la fois l'œuvre capitale et Tœuvre la plus ancienne parmi ces apocryphes. Elle est rédigée avec une méthode, une logique, une précision inconnues du véritable Gehcr; on y trouve, au contraire, cette forte influence exercée par la scohistique sur Fart d'écrire et de raisonner. « L'or est un corps métallique, jaune, pesant, non sonore, brillant..., malléable, fusible, résistant à répreuve de la coupellation et de la cémentation. D*après cette définition, on peut établir qu*un corps n'est point de l'or, s'il ne remplit pas les conditions positives de la définition et de ses diiïcrenciations. » Tout ceci est d'une fermeté de pensée et d'expression inconnue aux auteurs antérieurs, notamment au Geber arabe.
L'auteur latin expose et discute les raisonnements de ceux qui nient l'existence de l'alchimie, suivant
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touli's les W'glcs (le la pliilosopliie de son temps. On y relève celte objection terrible, qui a fini par tuer inncienne alchimie : « Voici bien longtemps que cette science est poursuivie par des gens instruits; sll était possible d'en atteindre le but par quelque voie, on y serait parvenu déjà des milliers de fois. Nous ne trouvons pas la vérité sur ce point, dans les livres des philosophes qui ont prétendu la transmettre. Bien des prinres et des rois de ce monde, ayant à leur disposition de grandes richesses et de nombreux philosophes, ont désiré réaliser cet art, sans jamais réussir à en obtenir les fruits précieux : c'est donc là un art friv(de. »>
OVy rien d'analogue ne se lit dans le Geber arabe. O dernier croit à Tinlluence désastres sur les métaux, tandis qui* Tauteur latin la nie. On ne trouve nulle part chez lauleur latin ce mélange perpétue! d'illusion mystique et de charlatanisme, qui caractérise l'écrivain arabe. Knlin, dans l'auteur latin, il n*y a aucun indice d'origine arabe, ni dans la méthode, ni dans les faits, ni dans les mots, ou les personnages cités, ni dans allusions à l'islamisme, si fré(|uentes chez l'auteur arabe et ({ui font ici complètement défaut. Ajoutons c|ue Vincent de Beauvais, contemporain de saint Louis, <lans son encyclopédie (Spéculum naturale) ne reproduit pas une seule ligne de la Somme; il cite deux ou
trois fois Gebcr, mais uniquement d'après ralchimic latine d'Avicenne, dont il reproduit textuellement les phrases, ainsi que celles de divers autres alchimistes qu*il avait entre les mains. Nous pouvons en conclure que Vincent de Beauvais ignorait l'existence de celte œ uvre latine du pseudo Geber, qui a été probablement composée après lui. La même vérification s'applique aussi à Albert le Grand, autre compilateur célèbre du xiii** siècle : il ignore complètement le pseudo Geber. On voit par là comment Tattribulion des ouvrages latins du pseudo Geber aux Arabes a faussé toute rhistoire de la science, en laissant supposer dans ceuxci des connaissances positives qu'ils n'ont jamais possédées.
Ml. — LES ALCHIMISTES ARABES : LEinS CUNN \ISSANCES POSITIVES
Examinons maintenant les connaissances positives des Arabes en chimie, d'après leurs écrits authentiques, afin de les comparer, d'une part, à celles des savants grecs qui les ont précédés, et, d'autre part, à celles des savants latins, qui les ont suivis et qui ont été les précurseurs les plus prochains de la chimie moderne.
Ces connaissances sont présentées dans une série de
Irailés techniques, parvenus jusqu'à nous. Je citerai (1 abord un ouvrage arabe, écrit en lettres syriaques, contemporain «les croisades, cl que j'ai public réceramont. 11 convient de le rapprocher de l'ouvrage de matière médicale d'Ibn-Beithar, en grande partie reproduit de Dioscoride, et ([ue M. Leclerc a imprimé dans les colleclions de l'Académie des Inscriptions. — A côté de ces deux ouvrages, écrits en langue arabe, les seuls dont on ait donné des traductions modernes, il con\icnt de citer les vieilles traductions latines manus* c rites, faites vers le xn* siècle, des traités qui portent le nom de Rasés et le nom de Bubacar, ainsi que les alcbimies attribuées à xVvicenne et au pseudo Aristote, imprimées aux xvic et xvu* siècles. Les textes originaux ne devaient pas être beaucoup plus anciens (tue le \ï\r\ mais ils sont perdus, ou inconnus. Heureusement, la grande similitude de ces traductions avec le traité arabe cité plus haut en atteste l'authenticité, et la comparaison des faits (|ui y sont contenus avec ceux relatés par Albert le Grand et par Vincent de Beauvais permet de n»lracer avec une exactitude suffisante le tableau des connaissances positives des Arabes en chimie, au temps des croisades; en même temps que celles des latins, avec lesquels ils s<mt entrés alors en relation. Entrons dans les détails. L'ouvrage arabe que j'ai cité tout ;i l'heure présente un caractère pratique,
exempt (les théories et déclamations des alchimistes doctrinaires. On y trouve, mis hout k bout, deux traités. L'un d'eux surtout est un véritable traité de chimie, décrivant avec méthode les substances et les opérations. Il débute par ces mots : « De la connaissance des corps métalliques, des esprits et des pierres... Sache (|u'il y a sept corps métalliques, sept pierres et sept choses composées. Tout cela rentre dans la pratique de Tart. Les objets rouges sont bons pour le travail de Tor; les objets blancs pour le travail de l'argent. »
Suivent les sept métaux : or, argent, fer, cuivre, étain, plomb, mercure, et leurs noms multiples. Mais les signes alchimiques grecs ne figurent plus ici : ils disparaissent après les Syriens, peut-être à cause de rhorreur des musulmans pour la magie et les représentations figurées. Les signes alchimiques manquent également dans les manuscrits latins du xin* siècle et ils ne reparaissent que vers la lin du \\\* siècle, ou plutôt dans le cours du xv« : sans doute, par suite de rinfluence directe, exercée alors de nouveau par les auteurs grecs.
Après les métaux viennent les esprits, ou corps volatils, capables d'agir sur les métaux, au nombre de (lualre.à l'origine : mercure, soufre, arsenic (suKuré), sel ammoniac; puis ils ont été portés au chiiïrc sept par Isymétrie, l'arsenic étant dédoublé en arsenic
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roui:»' (ival;.'ar) (»l arsenic jaune (orpiment), et le soufre ilisiin<ziié en soufre jaune, roujrc et l)lanc. Le mercure est à la fois compris dans la clîisse des corps et dans relie des esprits. Les pierres sont partagées en pierres contenant îles esprits, c'est-à-dire susceplildes de fournir des liquides et des sublimés par Faction de la chaleur (au contact de Tair), au nombre de sept : ce sont les niarcissites (sulfures métalliques), les vitriols (sulfates de fer, (ralumine, de cuivre, etc.), et les sels; — et en pierres ne contenant pas d'esprits.
Chaque genre de pierres est à son tour partagé en sepi espèces, par exemple : la marcassite dorée, ar^'entée, ferrugineuse, cuivreuse, etc. Il y a sept sels naturels et sept sels artilieiels. Il y a sept aluns, sept fondants, désignés par le mot borax, qui a pris chez h's motlernes un autre sens. Sept minéraux entrent dans les préparations: cadmie, litharge, minium, céruse, sel alcalin, chaux vive, verre, et Ton emploie aussi le cinabre, le vert-de-gris, le stibium, l'émail, etc.
J'ai cru devoir reproduire toute cette liste, qui fait connaître le tableau des substances chimiques en usage au xnr siècle. On remarquera que ces substances sont ordonnées suivant les principes d'une classification, analt»gue ù ce que Ton a appelé plu» tard en botanique la méthode naturelle, mais dominée par rinlervenlion systémati(jue du nombre sept.
Âpres la description des matières employées ca chimie, vient celle des ustensiles et appareils : marmite, matras, cucurbite, alambic, mortier et pilon, fourneaux, etc,; puis celle des sept opérations : chauffage ou cuisson, sublimation des corps et des csprilSt distillation à feu nu, ou au bain-marie, fusion, fixation. La distillation est décrite avec soin; mais cette opération remontait aux alchimistes grecs, comme je Tai expliqué plus haut. Nous ne trouvons ici rien d'essentiellement nouveau. L'auteur termine par ces mots : « Ainsi tout est rendu manifeste. »
On voit par ces détails avec quelle précision nous pouvons parler de la chimie d'alors. Sans doute, il y a bien des points qui restent obscurs, bien des opinions erronées; mais il n*en existait pas moins un fond sérieux de connaissances positives, qu*il est facile de comprendre, en se reportant à Tétat des intelligences et à la signilication des mots de Tépoque. Nous pouvons donc appuyer nos comparaisons et nos raisonnements sur une base solide.
Pour compléter cet exposé de la science chimique arabe, il convient de dire que le traité analyse contient, îi la suite des lecdtes d'alliages, de teintures métalliques et de transmutations, diverses formules pour le travail des perles et des pierres précieuses artificielles, formules similaires avec celles des alchimistes grecs :
Zosime y est même cilr. Il y a aussi un pclit traité de Tari (lu verrier, ii)(li(|uant les procédés pour teindre le vern» en couleurs verte, rouge, noire, bleu, jaune citron, etc., et décrivant les fourneaux du verrier. I^ céramique et la fabrication du verre ont été toujours cultivées en Perse et en Orient.
Ces arts s'étaient d\iilleurs conservés parallèlement en Occident; car les mêmes sujets sont traités dans le manuscrit de Lucques du vni* siècle, qui renferme les Compo%it\one$y et plus tard dans Fouvrage du moine Tbéophile.
Ce n'est pas tout. Dans un autre passage, notre auteur arabe donne des formules pour les flèches incendiaires, les amorces, les pétards et artiOces, recettes pareilles à celles du traité arabe de Hassanal-Kammab, (|ue nous possédons à la Bibliothèque de Paris : elles sont contemporaines des croisades. Le premier texte occidental qui reproduise des formules de ce genre, c'est celui de Marcus Gra^us, compilation latine du xim<^ siècle, traduite de l'arabe. J'ai exposé ailleurs toute celte histoire, en montrant par quelle gradation les projectiles incendiaires des anciens sont devenus à Conslantinople le feu grégeois, comment les .Vrabes ont révélé le secret de ce dernier, comment enfin ses transformations successives ont engendré la poudre à canon.
L'ouvrage arabe que je viens d'analyser peut élrc regardé comme un type des livres de chimie pratique de répoque. Il fournil le tableau des matières et des opérations usitées chez les Arabes, au xm* siècle. Or ces matières, ces opérations sont précisément les m^mes que nous rencontrons dans les traités latins indiqués comme traduits de l'arabe au cours du xiii* siècle. Tel est, par exemple, le traité de Bubacar, dans le manuscrit r>ol4 de Paris, dont les descriptions sont semblables et même moins systématiques, n'étant pas assujetties à reproduire perpétuellement le nombre cabasiistique sept. Ce traité comprend pareillement la description des substances, partagées en métaux, esprits et pierres; celle des vitriols, aluns, sels, fondants; puis viennent les appareils et les opérations. II y avait évidemment un plan général, commun à tous les traités de chimie, alors comme aujourd'hui. On trouve ce plan suivi dans l'alchimie latine d'Avicenne et dans une alchimie attribuée tantôt à Rasés, tantôt au pscudo Aristote. Vincent de Beauvais reproduit aussi la plupart de ces faits, en grande partie en copiant les articles de l'alchimie latine d'Avicenne.
Nous devons nous arrêter maintenant à un ordre de composés, non mentionnés jusqu'ici dans le présent article et qui allaient prendre dans la chimie occidentale un rôle prépondérant : je veux parler des acides,
LA ciiimif: akabe. ^4:>
ilrs alcalis cl des dissolutions mélalli<|m's. I)rj;i entrevus par les Grecs, ils furent êludirs d'une façon plus approfondie par 1rs Arabes, mais sans tHre isolés par eux (Pune façon délinitive. Les alchimistes grecs confondaient toutes les liqueurs actives de la chimie sous Ir nom iVeaiu divines ou sulfureuses; — le mot grec HcTov signifie les deux choses. Les lii|ueurs obtenues, par tiltration ou distillation des mélanges les plus dissrmblabh's, recevaient chez eux cette dénomination. Le souHv et les sulfures y entraient d'ailleurs fréi|ucmmenl commr ingrédients essentiels. A Toriginc», dans le papyrus de 1-,4'yde, ce nom s'applique à un polysulfure dr calcium; mais chez les auteurs alchimiques, le sens en csi phm vague et plus compréhensif. Il embrassait à la fnjs des liqururs acides, appelées cependant de préférence viutiifjrrs ou aluns, des sidutions ammoniacales, déri\ées de Turine, des liqueurs alcalines, renferment des carbonates alcalins, des solutions de sulfures et de sulfarsénitt*s alcalins, capables de teindre superficiellement les métaux, etc. Aussi les passages où le mol d'eau divine figure sont-ils d'une intelligence difficile t*t parfois impossible, à cause de l'indétermination du siMi< précis, caché sous celte désignation.
L'étud4' des eaux divines se perfectionna dans le ciMirs des temps. Cependant elles ne sont pas décrites en détail dans les traités arabes cités plus haut; mais
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il en est fait une mention plus claire dans les traductions ara1)ico-1atines. Ainsi le traité de Bubacar renferme un livre sur les Eaux acides^ qui ont le pouvoir de dissoudre les métaux; un autre livre sur les Eaux vénéneuses, préparations alcalines et ammoniacales, sulfures complexes. Mais toutes ces préparations sont encore bien confuses; il y entre, comme dans les médicaments de Tépoque, des ingrédients multipliés, soumis chacun à des traitements si divers qu'il est souvent difiicile d'en préciser la composition véritable, au point de vue moderne.
Dans le Livre d Hennés, autre œuvre du xiir siècle, on lit un cliapitre sur les Eaii.T fortes, comprenant le vinaigre, Turine putréfiée (carbonate d'ammoniaque), les solutions d'alun (sulfates provenant des pyrites), la lessive de ctMidres traitée par la chaux (potasse caustique), etc.
I^ Livre des douze eaux était célèbre au xiii* siècle. Dans un manuscrit de cette époque, on trouve mentionnés nominativement les adeptes connus du copiste : ce sont des moines de la Haute-Italie, originaires de Crémone, Brescia, Verceil, Pavie, etc. Ces moines pratiquaient Talchimie. Or, « Maitre Jean, y est-il dit, emploie dans ses opérations le Livre des douze eau.r^ qui occupe deux folios. Bichard de Fouille le possède également. » Ce titre a été appliqué d*ailleurs
à plusieurs ouvrages distincts. La liste des eaux et préparations qui sont décrites dans les manuscrits, sous ce titre, ne sont pas identiques; quoique ce soient d*ordinalre des solutions alcalines, acides, sulfureuses, arsenicales fort compliquées. Mais on était bien éloigné de la notion claire et précise de nos liqueurs acides ou alcalines, modernes et bien définies.
Voiri le tableau général des connaissances chimi(iues d'alors, d'après les documents exacts qui viennent d'être énumérés :
Dans l'ordre des arts industriels et de la médecine : extraction et purification des produits naturels utilisés, minéraux, résines, liuiles, baumes, matières colorantes, etc.
Dans Tordre de la métallurgie : fusion, coulée» alliai^e, moulage et travail des métaux, tant pour I orfèvrerie que pour la construction des armes, des outils et des machines; purification de for et de fardent, par coupellation, et par cémentation avec le soufre, les sulfures d'arsenic, d'antimoine, les sels de fer et les sels alcalins; réaction des métaux sur les composés sulfurés, arsenicaux, «mtimoniés, mercuriels, en vue de la prétendue transmutation.
Dans l'ordre des fabrications chimiques : préparation d«s oxydes de plomb (minium, lilharge), de cuivre, île fer l'ocres, sanguine, etc.), de la céruse, du
veii-dc-gris, du cinabre, de Facide arsénicux, des chlorures de mercure; préparation des métaux en poudre et en feuilles, ainsi que des couleurs minérales et végétales, pour les peintres, les miniaturistes, les verriers, les mosaïstes, les céramistes; entin teinture des peaux et des étolTes.
Tout cela était déjà connu en gros des chimistes anciens; mais les préparations avaient été perfectionnées par la prati(|ue, dans le cours des siècles. La production des sels, aluns, vitriols, fondants, s'était également développée, et on en définissait avec plus de précision les diiïérentes espèces. Le salpêtre princi* paiement, matière inconnue des anciens, ou plutôt non distinguée par eux, commençait à être fabriqué sur une grande échelle, pour les arts de la guerre. La dislillalion, découverte par les Grecs, s'était répandue, sans changement notable dans les appareils, mais avec un développement sans cesse croissant dans les applications, telles que Textraclion de Teau de roses et des eaux volatiles, celle des essences de térébenthine et de genièvre, etc. : Talcool faisait à ce moment son apparition sous le nom « d'eau ardente, » qui s'appliquait aussi aux essences précédentes. Parmi les eaux divines ou eaux fortes, un certain nombre représentaient (les produits distillés : par exemple, les esprits tirés des vitriols, au moyen de mélanges de matières
niultiplos, qui donnaient naissance à des liqueurs tV'alt'inenI complexes.
Il y avait là des progrès considérables, par rapport aux connaissances des anciens; progrès dans lesquels il ifesl pas facile de faire une part dislinclc aux travaux des praticiens occidentaux antérieurs et à ceux d<»s Arabes et de leurs disciples, les deux traditions s'étant confondues au moment des croisades.
Mais c'est à tort (jue Ion a prétendu faire remonter, soit aux .\rabes, soit aux auteurs des xu' et xni« siècles, la connaissance précise de nos acides sulfurique , cbl()rby<lri({ue, azotique et de leurs sels métalliques bien définis. I^s préparations confuses et compliquées d'alors n'ont été débrouillées en réalité que plus tard, d.uis l'Occident latin, pendant le cours des xiv« et xv siècles. Si on a cru rencontrer les produits définis <li' la cbimie moderne dans des traités plus anciens, r'o>t par suite de fausses «ittributions, d*unc intelligence imparfaite des textes, enfin en raison d'interpolations <le date plus récente, faites du xiv* au xvr siècle. Dans l'alcbimie imprimée du pseudo Aristide, par exemple, à la suite d*un grand nombre tlarticles, on dislingue à première vue plusieurs ^Toupcs d'atldilions successives, «ajoutées évidemment,
de >iècli» en siècle, par les copistes qui voulaient
tenir le manuel au courant. Or, ces additions manquent dans les plus anciens manuscrits.
Puissent les développements que je viens de présenter laisser dans Tesprit du lecteur une idée plus exacte de la marche de la science chimique pendant le cours des âges, depuis ses origines grocc-égyptienncs jusqu'au temps de la première renaissance des études, en France et en Europe, vers le temps de saint Louis! Cette marche a étr parallèle à celle des autres sciences : Tespril humain procode à une même époque, suivant des voies analogues dans les divers ordres. Fondée sous une forme rationnelle, mais avec quelque mélange de chimères, par les Alexandrins, la science ou plutôt la prati(iue chimique a subsisté pendant les âges barbares, en Orient comme en Occident, à cause des nécessités industrielles. Cependant son évolution théori(|ue a repris d'abord chez les Arabes, disciples des Syriens, qui avaient reçu eux-mêmes la doctrine des Grecs ; les idées des anciens, modifiées par les Arabes, ont été réintroduites par eux dans le monde latin, aux xu« et xnr siècles. Elles y ont pris un essor nouveau, qui s'est poursuivi sans interruption jusqu*à notre temps, où elles ont revêtu une forme absolument scient! iiiiue. Mais ce résultat n*a pas été acquis du premier coup : les hommes se dépouillent difficilement de leurs chimères et de leurs espérances, surtout
LA CHIMIE ARABE. 4Si
quand elles sont associées à des conceptions mystiques.
L'appât de la richesse, la prétention décevante de fal)riqucr de toutes pièces les métaux précieux, ont continué, pendant tout le moyen ftge, à détourner les esprits de la science pure et à les maintenir dans une voie, où la recherche scientifique côtoyait sans cesse l'illusion, le charlatanisme, et même Tescroquerie. C'est ainsi que Talchimie a poursuivi son cours, s*enrichissant sans cesse de faits et de doctrines nouvelles, jusqu*au jour où la clarté définitive s*est laite tout d'un coup; le système véritable, qui préside aux méta« morphoses de corps, ayant été découvert par Lavoi« sier. Ce jour-là, la connaissance de la constitution de la matière a fait un pas que nulle déduction purement logique n*anrait pu accomplir, et elle est sortie du cadre des conceptions antiques. Les vieux éléments, réputés jusqu'alors des êtres véritables, ont passé dans la catégorie des phénomènes, et la métaphysique d^autrefois en a été profondément troublée. Une science à la fois antique et moderne, la chimie, a pris dans l'ensemble des connaissances rationnelles une place que les doctrines suspectes dont elle était mélangée lui avaient fait jusque-là contester. Mais c'est & tort que les savants de la fin du xvni* siècle, dans l'enthousiasme de leur triomphe, ont cru pouvoir
4j2 science et morale.
faire table rase, en chimie comme ailleurs, des opinions et des faits acceptes avant eux. C*est là une prétention qui s'est d*ailleurs reproduite plus d'une fois en chimie, môme de notre temps; prétention injuste et illusoire, parce qu*elle méconnaît à la fois la continuité et la faiblesse de Tesprit humain. Ce n'est que par des eiïorls graduels et incessants, en traversant bien des mécomptes, des erreurs et des préjug(*s, qu'il parvient à la connaissance de la vërilc. Aujourd'hui nous pouvons juger les choses avec plus d'impartialité, et le moment est venu de restituer à rhisloire de la civilisation les longs travaux de nos prédécesseurs et d'apprécier les semces qu'ils ont rendus à la fois aux arts pratiques et a la philosophie naturelle.