‹ Science et moraleChapitre 48 sur 50 · TAPIN · texte numérisé non relu

TAPIN

ilt'M^s 110 tanlèreiit-ils pas à lui faire défaut. De làdes ili<ous>i(nis avec le Sénat académique de Marbourg, la prospérité de rUniversité et révenluel des professeurs étant suliordonnés au nombre des élèves. Li jalousie fxiilér par rinlroduction de ce nouveau venu dans le rorps académique vint sans doute s'y joindre. Cependant 11 nt» faudrait rien exagérer à cet égard; car les Iniversilés allemandes ont toujours été accoutumées à rai>prl de savants étrangers à ta localité. Le landgrave était swnpatlïique aux chercheurs et aux esprits dislin^Miés rt se glorifiait du titre d' « artisan couronné ». Tous CCS petits princes allemands rivalisaient entre v[\\ de culture (H de goiU pour les arts et les sciences, imitant en cela le grand modèle de Louis XIV, et suivant une tradition qui remontait au xvi* siècle et «îla Itcnaissance.

('/est ainsi que Charles de Hesse finit par appeler Papin il résider à f-assel, sa capitale (IGîfô;, avec le tiln» ot h'S honoraires de son conseiller et de son médiTin, payés par sa cassette. 11 lui maintint en outre son traitement de professeur à Marhourg, malgré ropjKisition du Sénat académique, qui se plaignait de ne trouM'r personne pour faire la suppléance à cause de rinsuflisance de l'éventuel. Papin, en abandonnant srs fondions de professeur, devenait ainsi complèteniiMit dépendant de la faveur personnelle du prince :

situation toujours délicate et qui devait se dérober un jour devant lui.

En 1690, Papin se maria avec sa cousine, devenue veuve (icu\ ans auparavant, et qui avait avec elle sa mère et sa fille. Il prit ainsi de nouvelles charges de famille. On ignore s*il eut des enfants : cet homme, tout occupé de ses idées, ne parle jamais des personnes qui le touchent.

L*année précédente, TAcadémie des sciences de Paris avait sanctionné le choix de Papin comme correspondant, désigné i)ar Tabbé Galois : les correspondants d'alors étaient attachés h Tindividualité des académiciens et n'avaient pas, comme aujourd'hui, un titre impersonnel; mais il fallait l'approbation du coips. On voit que Papin était parvenu à une situation considérable dans le monde scientiflque de Tépoque. Il la conscna pendant vingt ans, publiant sans cesse de nouveaux projets et de nouvelles propositions pour créer la force motrice, projets fondés sur remploi du vide et le ressort de la vapeur.

En 1088, c'est une machine à faire le vide, au moyen de la poudre à canon ; en 1000, une autre, dont le vide est produit par la condensation de la vapeur d'eau : c'est déjà la machine à vapeur, et il en indique les applications i\ l'épuisement des mines, à l'élévation de l'eau et à la marclie des chariots et des navires. On

rt»vi(Mi(lrti (ont à rhoiin» avoc tlé(ail sur ce mêmoirr, n'uvre principale de Papin. Cependant il s'agissait toujours de |)rojets, ou de modèles en petit : l'exécution on jrrand eiU exigé des études nouvelles et présenté des difficultés que Papin semblait à peine soupçonner. (Vest ainsi (ju'il exprime la surprise de voir le prince adopter d'aulres appareils que les siens, appareils plus pratiques sans doute, pour faire monter Teau de la Fulda au sommet des tours de son clulteau et arrosi'r les jardins. Une machine d'épuisement, construite sous la direction de Papin par Tordre du landprave. fut malheureusement emportée par les glaces de la Fulda. I^ proposition de sa pompe balistique pour lancer les grenades à 9() pas, faite successivemen t au landgrave, à la Hollande, au Hanovre, en Angletern», fut refusée de tout le monde, comme inférieure aux procédés connus de l'artillerie : on croirait lire l'aventure d'un inventeur de notre époque. Pendant ce temps, Papin ne cessait de présenter au landgrave des projets nouveaux , de lui demander les ressources nécessaires à leur exécution, de se plaindre de ses collègues, envieux du bruit que faisaient ses expérii'nces et mécontents de voir Papin se décharger sur eux lie sa part du travail collectif. Negant Mathesim rssf d(* pane hieramio, écrivait-il à LtMbnilz. Il dut même réclamer l'intervention du prince dans des

querelles obscures, suscitées au sein de la communauté protestante et qui avaient amené son excommunication par ses coreligionnaires. Le landgrave, sans entrer dans la querelle, y mit lin par des ordres impératifs. Mais, préoccupé par les intérêts de son État et par les besoins de la guerre, perpétuellement entretenue en Europe sous Louis XIV, et qui absorbait toutes les ressources disponibles, Charles V' Unit par ne plus prêter ([u*une oreille distraite à ces réclamalions continuelles et à ces projets, dont le fruit utile était si rarement atteint. Il était d'ailleurs» suivant un mol de Leibnitz, chancelant dans ses résolutions. « Les princx's ont tant de sortes d'occupations quMlsne pensent guère aux sciences », écrivait Papin. Les revenus promis étaient, comme il le dit, « difficiles à tirer à cause de la guerre ». Dès 1690, il demandait à Huygensdelui trouver une situation en Hollande.

Cependant, il persistait à suivre ses inventions, lors(iue arriva la catastrophe de Texplosion du canon rempli d*eau, explosion qui démolit une partie de l'atelier et blessa mortellement plusieurs personnes. De la Saussaye et les biographes de Papin y voient TelTet de quel(|ue noir complot de ses ennemis. Je ne sais : mais une telle expérience serait dangereuse, même de notre temps, où Ton possède mieux Tart de régler la délente de la vapeur d'eau; on ne l'exécute-

rail celles pas dans l'intiTicur d'un édilice, et l'on prendrait des précaulions, dont Papin ne concevait peiil-être mùme pas la nécessité. Quoi qu'il en soit, ce coup lui fut fatal. Ix»s adversaires de sa faveur auprès ilu prince alTectérent de regarder Papin comme « un aventurier, entreprenant sans expérience et par pure s|M rulation cent choses diverses, au péril de sa propre existence et des jours du souverain ».

Aliandonnant, sans doute contre son gré, la situation (|u'il avait à Cassel, Papin demanda l'autorisation de se n»lirer en Angleterre, et elle lui fut accordée, sans (pi'il ait stipulé de dédommagement (1707). Il avait soixante ans, et il recommençait sa carrière, moins avancé qu'au moment où Boyle le faisait nonnner en ir)80 curateur aux expériences de la Soiiéié royale. Toujours enthousiaste et rempli d'espérances, il voulait vendre à la reine d'Angleterre la machine de son bateau à vapeur, comme cent ans phis tard Fulton proposa la sienne à Napoléon : on voit roinhien la réalisation prati<iue était encore lointaine. Mais Papin ne se croyait pas moins silr de son fait. II emporta avec lui la chaloupe modèle, destinée à marcher au mo\en de la vapeur, et il débuta par naviguer sur la Fubla, .se proposant de faire démonter sa machine un peu plus loin, pour la mettre à bord du navire «jui traverserait la mer.

C*est ici quï'clate Timprùvoyancc de cet homme de grnie. En arrivant à rembouchure de la Fulda, pour passer sur le Wescr, on sortait des Ëlats du landgrave de Hesse, dont la protection le couvrait, pour penétnîr dans ceux de Félecleur de Hanovre. Là, la navigation du Weser iHait attribuée par monopole û la gliilde des bateliers, très jalouse d'un pYivilège dont elle vivait. Il fallait donc à Papin des autorisations spéciales pour poursuivre sa navigation. 11 les demanda en ciïet; mais, malgré une recommandation de Lcibnitz, les bureaux de Félecteur de Hanovre refusèrent catégoriquement, et la gliilde ne fit pas meilleur accueil à la demande. Au lieu de poursuivre ses négociations, ou au besoin de démonter sa machine un peu plus tôt, sur les bords de la Fulda mémo, Papin, impatienté et se berçant de je ne sais illusion, s'imagina qu*il pourrait poursuivre quand m^mc et élu (1er le privilège des bateliers. Il s*embarqua donc avec sa famille et quebiues bateliers sur son bateau « sans rames, ni voiles », et pourvu uniquement de roues; c'est-à-dire dans les conditions les plus propres à exciler la jalousie et la crainte des possesseurs du monopole. Nous savons dans le dernier détail ce qui iirriva; car les procès-verbaux, rédigés au bailliage de Munden. ont été retrouvés et publiés. A peine Papin esî-il descendu à Locb, dans les eaux du Hanovre,

i|iie It's lialoIierssVinpaiTul «leson haleau et déclarent qu'il ost (Irvcnu la proprirlr de la gliilde. Jlalgré une triitalive impuissante du liailli pour le protéger, le h(Mnvme>lre délivre Tordre de saisie. Elle a lieu au miliru des lamentations de la famille de Papin. On luiso la rhaloupe et la machine, et on en vend aussitôt sur place les matériaux aux enchères, le quart du pro<luit étant prélevé pour le compte de rélecteur de Hanovre, suivant l'usage. « Ix» honhomme de passager, — dit le hailli, (|ui n*avait pas réussi à le sauvrr, — s'éloigna sans proférer une plainte. »

('etle aventure, «pielle qu'ait été la témérité de Tapin, est certes Tune des plus tragiques que rapporte Ir maris r(doge des inventeurs. Mais, par Tun de ces rehMMs inattendus que comporte Thistoire, elle est (hsrnur la pn»uve la plus forte que Ton puisse invoquer pour établir {\\u' Papin est le premier inventeur du halt'au à vapeur et «prit en avait réellement con- >lruil urï. dés l'an 1707.

Ses tra\erses n'étairnt pas Unies. Arrivé à Londres, il n'v r('trou\a plus Bovie, ni ses anciens amis : la mori lui avait enlevé ses protecteurs. On lui rendit birn ses \ieilles fonctions de curateur aux expériences de la Sdciété royale, mais sans traitement fixe et avec des indemnités irrégulieres. Une lettre de Papin, datiWî du U} mai 17()ÎK adressée au docteur Sloane, secré-

taire de la Société, « maDifcste Thumble désir de recevoir dix livres sterling ». Le pain de Texil est amer, disait Dante, et ses escaliers sont durs à monter. Dans une autre lettre au môme, datée du 31 décembre 1711, Papin supplie cette mémo Société, « dont il ne saurait trop louer les bontés passées », et pour laciuelle il travaillait, « de faire attention que depuis près de sept mois qu'il vaque à ses expériences, avec le dévouement de Thomme le plus honnête et selon sa capacité, il a vécu sans une pièce de monnaie. forcé de s'épargner les aliments et toutes les choses indispensables à la vie. » Et il ajoute : « Ne se voyant pas en état de rendre ses devoirs » au délégué de la compagnie, a il est forcé de se tenir celé dans une demeure inconnue ». Sa famille même parait à ce moment avoir été cliercber ailleurs des moyens d'existence, peut-être à Cassel, où il lui restait desparenls : car il n'en est plus question davantage dans le récit de ses misères.

Cependant il persévérait dans ses projets, et il demanda en 1708 à la Société royale, avec Tappui d'une lettre de Leibnitz, son aide pécuniaire pour faire exécuter l'invention du bateau mis en mouve* ment par le fini. Newton était alors président : Tinvention lui fut renvoyée. Mais les plus puissants génies sont rarement les plus sympathiques aux souiïrancos

(les antres, ou les plus prompts à les encourager. Newton proposa d elutlier graJuellemenl Tinvenlion (le Papin, par des exptTiences aussi simples et aussi peu (*oilteus(»s (|ue possible, en raisonnant sur ces e\|)(''rienres. 1/avis était sage, mais peu propre à encourager le malheureux. C^es expériences, telles (|uelles, ont elles eu lieu? Nulle trace ne s'en retrouve dans les archives et les papiers d*alors.

Privé de toutes ressourscs et réduit à « mettre ses macliines dans le coin de sa pauvre chemim^e », Papin parait avoir quitté Londres en 1714 et être retourné en Hollande, puis en Allemagne. En 1714, il se trouvait à Cassel, d'après la correspondance de Leibnitz, où ce dernier le recommande encore à un ami, en disant « qu il a un mérite qui certainement n*est pas ordinaire ». C'est la dernière trace que Ton ait de Papin, (pii s'éteignit dans l'oubli. Son asile suprême e>l inconnu, ainsi que la date de sa mort.

Parlons maintenant des compensations posthumes (jue lui résenait la destinée : je veux dire Pinvention qui a perpétué sa mémoire, la machine à vapeur.

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