M. LE PROFESSEUU AGASSIZ ET LES MATÉRIALISTES
( Contributions to the natural history of ihe United States of North America, by L. Agassiz. First volume j part. I: Essay on classification. Chapter first, section I-XXXII: Documents pour servir à l'histoire naturelle des États-Unis de l'Amérique du Nord, par L. Agassiz. Premier volume, première partie : Essai sur la classification. Chapitre premier, section I-XXXII).
L'œuvre indiquée ci-dessus, dont l'auteur de ce mémoire doit la possession à l'obligeance toute spontanée de M. Agassiz lui-même (qui habite actuellement à Cambridge, près Boston, dans les États-Unis de TAmérique du Nord, et qui porte, suivant la notoriété publique, un des noms les
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plus renommés dans les sciences naturelles) ne présente pas seulement un intérêt particulier pour le monde savant, mak en présente un aussi pour le monde civilisé en général : en eflfet, dans son premier chapitre comprenant 32 sections et 136 pages, il développe avec beaucoup de détail une question qui, à Tépoque actuelle, touche nonseulement les naturalistes ou les philosophes, mais tout individu qui prend part aux intérêts scientifiques généraux de l'humanité — la question de la recherche des causes de la formation et de la reproduction du monde animal sur la terre. Depuis que les recherches sur Thistoire de la terre ont jeté une lumière inattendue sur ces périodes de temps incommensurables que notre globe a déjà laissées derrière lui dans le cours de son développement successif insensible, cette question est passée de plus en plus de son ancien état d'énigme inextricable à une phase d'examen de points de vue scientifiques et promet d'arriver à une solution, sinon définitive, qui approche au moins plus ou moins de la vérité. Il est donc d'autant plus digne de remarque de voir des hommes qui appartiennent à la science proprement dite, commencer à s'occuper de cette question et avouer franchement qu'il ne peut plus suffire à l'esprit de l'époque, d'apercevoir de loin un tel ordre de choses ou de les abandonner, sans s'en occuper, à la théologie ou à une spéculation philosophique dominée par la théologie. C'est presque la première fois qu'une autorité, si justement estimée en histoire naturelle que peut l'être M. Agassiz, s'occupe d'une manière détaillée de cette question à un point de vue général dans un ouvrage scientifique aussi sérieux et exprime à ce sujet son opinion d'une manière bien nette. Assurément cette opinion est telle qu'elle se trouve d'une manière assez tranchée en "•^diction avec celles qui sont le plus en vogue parmi
les idées exprimées jusqu'ici par les naturalistes, et que, bien qu'elles n'appellent aucunement à son aide la théologie pour la démonstration de son exactitude, elle croit arriver finalement à un résultat qui s'accorde essentiellement avec les idées de l'église relativement à l'histoire de la création. Une telle manière d'envisager les choses doit intéresser naturellement surtout les doctrines de l'école soi-disant matérialiste ou, pour mieux dire, naturaliste dont le principe fondamental qu'elle place au-dessus des autres, réside dans Voriginenaturelle{Natûrlichkeit)àQ tous les phénomènes terrestres dans le passé et dans le présent et dans leur indépendance d'influences extra-naturelles exerçant une action arbitraire. Cette école est si convaincue de l'exactitude de ce principe fondamental qu'elle n'hésile pas à se mettre en opposition avec un homme comme Agassiz, môme sur le terrain tout spécial de ses études et de lui démontrer ses erreurs qui^ dans ce cas, ne proviennent pas de Vabsence de connaissance des faits dont on s'occupe, mais d'une interprétation inexacte de ces faits. Le développement tout entier d' Agassiz peut assurément être considéré comme une philosophie du monde animal vivant ainsi que du monde animal éteint, et montre tout au moins qu'une chose que quelques naturalistes considèrent toujours encore comme particulière aux idéalistes et aux fantaisistes qui s'occupent de l'étude de la nature, esl non-seulement susceptible d'être soumise à un examen scientifique positif, mais qu'elle en a besoin, et que même des hommes appartenant rigoureusement à la science commencent à voir que, dans l'étude de la nature^ il ne suffit pas toujours d'amonceler les matériaux (Material und Bausteine), mais qu'il est bien temps d'examiner à quel point les matériaux amassés pourront être employés à une conslruction édifiée par l'esprit de synthèse. Quelque
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peu philosophiques que soient donc malheureusement les derniers résultats auxquels M. Agassiz arrive, il ressort cependant de son travail qu'il ne vient pas seulement se ranger parmi les naturalistes qui amassent les faits, mais aussi parmi ceux qui estiment et apprécient d'un point de vue élevé la valeur des faits amassés, et que, quand bien môme on devrait lui donner tort dans son opinion définitive, un tel savant a toujours fait quelque chose d'utile. En fait, M. Agassiz nous présente des points de vue si intéressants et si importants et nous amène à des aperçus si profonds et si ingénieux relativement à l'essence des phénomènes naturels organiques que ceux-là mômes qui ne peuvent pas s'accorder avec lui dans ses dernières conclusions, doivent encore le remercier. Bien qu'Agassiz se mette avec une grande netteté du parti opposé aux idées matérialistes de ces derniers temps, il n'existe néanmoins, dans son travail, aucune petite cause de satisfaction pour les défenseurs de ces idées dont les antagonistes se contentaient jusqu'ici de la supposition qu'ils n'avaient pas besoin d'une contradiction sérieuse ou scientifique : en effet, les points faibles qu'un homme môme aussi distingue et aussi érudit qu'Agassiz, est forcé de mettre en lumière dans sa lutte et son parti pris en faveur des anciennes manières dont la théologie envisageait l'étude de la nature, fournissent la meilleure preuve de la force de l'opinion opposée. Avant cependant de s'occuper de combattre les démonstrations d'Agassiz, l'auteur de ce mémoire veut essayer de donner dans les lignes suivantes au lecteur un tableau aussi succinct que possible de l'ordre de pensées qui a été suivi par ce célèbre savant.
Dans V introduction, M. Agassiz examine d'abord la question de savoir si les classifications des animaux sont artificielles ou naturelles? Exisle-t-il seulement, telle est la
question qu'il se propose, des subdivisions qui proviennent de besoins de l'esprit humain, ou bien ces subdivisions onl-elles été établies par une intelligence divine comme catégories de sa manière de penser? Et ne sommes-nous que les interprètes inconscients de la pensée divine? Agassiz n'a aucun scrupule de se prononcer pour celte dernière manière de voir. Il cberche à montrer que la production du monde organique a dû avoir pour base un plan de création unitaire, préconçu, indépendant des circonstances extérieures, émané avec réflexion de la conception libre d'un esprit tout-puissant , plan qui devait exister déjà tout formé dans la pensée avant de se révéler sous des formes réelles et dont la réalisation se termine finalement par l'introduction de l'homme dans la création. L'esprit humain traduit seulement d'une manière instinctive et inconsciente en son langage la pensée divine exprimée dans la nature et démontre ainsi sa parenté avec l'esprit divin. Comme Thomme est fait à l'image de Dieu, nous nous rapprochons par nos opérations intellectuelles des œuvres de la pensée divine et nous apprenons par la nature de notre propre esprit à mieux comprendre l'esprit infini dont il dérive. Assurément Agassiz sait que, «pour certains naturalistes, il ne paraît pas concevable de citer le nom de Dieu dans les œuvres scientifiques», mais il ne veut pas, par celte raison, s'abstenir d'exprimer sa conviction que, tant qu'il ne pourra pas être démontré que des forces physiques peuvent produire la raison, une révélation quelconque de la pensée doit être considérée comme une preuve de l'existence d'un être pensant comme cause première de cette pensée, etc., etc.
Passant de là aux détails, Agassiz fait valoir, contre ceux qui trouvent dans les influences extérieures de la nature une des causes principales de la production et de l'ac-
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croissement insensible de ce qui vit, cette circonstauce que, d'abord^ on rencontre en présence des mômes circonstances extérieures, les types les plus différents d'animaux et de végétaux, et que, en second lieu, on rencontre, en présence de circonstances extérieures tout à fait diflférentes, des types identiques. Il n'y a aucune différence entre les harengs des mers boréales, des zones tempérées et des contrées tropicales. Les renards et les loups sont les mômes sous toutes les latitudes et il existe encore des exemples innombrables de faits du môme ordre. Les circonstances extérieures ne peuvent donc pas être considérées comme les causes de la différence des êtres organiques : tout montre plutôt qu'ils se trouvent dans la plus grande indépendance des circonstances physiques dans lesquelles ils vivent, indépendance qui est si grande qu'elle ne peut être considérée que comme résultant d'une puissance suprême. Toutes les modifications que les influences extérieures déterminent dans les animaux n'ont aucun rapport avec leur caractère essentiel^ mais se rapportentseule mentàleurcaractère won essew/2>/etelles doivent mêmeavoir existé avant qu'une telle action ait pu s'opérer. Par conséquent, lors môme que l'on admet celte action dans le sens le plus étendu, il reste toujours la question de Torigine, de la première production de l'être organique. Il y a eu une époque où il n'y avait pas d'être vivant. Mais comme cette époque nous est connue par la géologie et comme on sait qu'il n'existait autrefois aucune loi naturelle autre que celles qui existent aujourd'hui, en conformité de laquelle cette origine ait pu se produire, les influences antérieures ne peuvent pas avoir appelé les animaux à la vie ; ou bien — un Dieu doit les avoir créés ! Les relations entre l'être organique et les conditions physiques dans lesquelles il vit, sont déterminées, réglées et coordonnées pour chaque
espèce dès l'origine par un être pensant suprême. Les poissons et les insectes aveugles de la caverne du Mammouth dans le Kentucky montrent, suivant Agassiz, Tinfluence immédiate des circonstances extérieures sur le développement organique. Mais le rudiment d'un œil que Ton a trouvé, montre que le modèle originaire a été créé par le Tout-Puissant conformément à un plan général.
La sagesse divine se révèle en outre, suivant M. Agassiz, dans ce fait qu'un plan fondamental uniforme de structure se manifeste dans des types tout à fait différents. Comment, reprend Agassiz, un tel système pourrait-il arriver à la vie sans qu'il existât un suprême auteur de toutes choses? En conformité de ce que nous venons de dire, nous observons dans des animaux qui sont du reste entièrement séparés les uns des autres des particularités correspondantes dans la structure. L'aile de l'oiseau ressemble au bras de l'homme, aussi bien que la nageoire pectorale du poisson, etc., etc. Mais cette unité se fait seulement sentir dans les mêmes grandes subdivisions du règne animal dont Agassiz (suivant en cela l'opinion de Cuvier) distingue un nombre de quatre, savoir: les vertébrés^ les articulés^ les mollusques et les rayonnes^ et qui, suivant lui, ne peuvent pas bien être comparées l'une avec l'autre. La tête du vertébré n'est pas la tête de l'insecte ; le canal intestinal n'est pas le même dans une subdivision que dans l'autre. Au contraire, le caractère fondamental de la structure de ces quatre subdivisions du règne animal est entièrement différent. Les naturalistes qui veulent même ici démontrer l'existence de ressemblances et veulent étendre leurs comparaisons au delà des limites de la nature , qui exagèrent en thèse générale le principe de l'anatomie comparée, refusent^ suivant Agassiz^ au créateur une liberté dans l'expression de sa pensée égale à celle dont jouit r homme lui-même.
Tous les animaux ont été formés, suivant lui, en conformité de quatre plans différents d'organisation, entre lesquels il n'existe aucun autre lien que celui de la disposition de Tembryon dans l'œuf. Toutefois une harmonie compliquée constitue la base de tout l'ensemble, et nous observons différents degrés de parenté même entre des animaux et des végétaux qui n'ont pas entre eux le plus petit lien généalogique et qui vivent dans les parties du monde les plus éloignées. Les individus isolés qui servent de point d'appui à cette harmonie, sont seuls périssables, tandis que l'harmonie est impérissable, et pendant qu'une espèce continue souvent à exister pendant de longues périodes de temps, les individus qui la représentent, se modifient toujours. Ici également se manifeste plutôt un esprit créateur que l'aclion de forces aveugles. La nature a un système et les symptômes de Tesprit humain s'en rapprochent plus ou moins : cependant la coïncidence de ces deux ordres de systèmes démontre l'identité des opérations de l'esprit humain et de l'esprit divin, et l'unité de plan dans la création animale démontre la préméditation [Vorbedacht) de l'esprit qui a créé ces animaux.
Môme sur les circonstances dont la répartition géographique des animaux est accompagnée, Agassiz appuie ses conclusions contre les opinions des matérialistes. Les animaux et les végétaux, considérés isolément, ou bien sont répartis sur la terre ou bien sur toute la mer du globe terrestre, tandis que d'autres sont confinés sur des continents, des endroits ou des places isolés. Des représentants des quatre grands règnes typiques établis par Âgassiz se trouvent du reste partout, et aussi bien dans l'époque actuelle que dans les différents âges géologiques antérieurs. (Les rayonnes seuls se trouvent confinés dans l'eau seulement.) Pour les classes du règne animal, elles sont
déjà confinées dans un espace plus limité. Quoi qu'il en puisse être du reste, les animaux s'accommodent toujours peu à peu aux circonstances extérieures. Il y a, suivant Agassiz, dans la plante et dans l'animal un côté de son organisation qui est en relation directe avec les éléments qui l'environnent et un autre qui ne Test pas et qui détermine le type ou le caractère propre de la plante ou de l'animal. Ces éléments ne peuvent donc être considérés en aucune manière comme la cause déterminante de leur existence ; mais la relation avec ces éléments doit avoir été déjà mise dans le plan de création à l'époque même de la production de la matière organique. Il existe, suivant Agassiz, des provinces, des contrées, des terrains zoologiques, etc., etc. Presque chaque île de l'océan Pacifique présente son caractère organique particulier, et les faits démontrent une origine spéciale des individus mêmes de la môme espèce dans la même localité, ou d'espèces trèsvoisines qui se trouvent représentées les unes et les autres dans les différentes parties du monde. Et cela doit constituer une des raisons les plus fortes contre l'hypothèse que des agents physiques ont pu modifier le caractère propre du monde organique. Agassiz fait ressortir ici en concluant que les types gui sont répartis sur une très-grande étendue, présentent une certaine identité de sti^cture. Les animaux et les végétaux du nord de l'Amérique présentent une grande ressemblance avec ceux de l'Europe et du nord de l'Asie, tandis que, au contraire, la Nouvelle-Hollande, sous des degrés pareils de latitude, diffère beaucoup de l'Afrique et du sud de l'Amérique. Pourquoi en est-il ainsi? demande Agassiz. La différence entre l'Amérique et l'Europe ou le nord de l'Afrique n'est pas plus petite que celle qui existe entre l'Australie et certaines parties de l'Afrique ou du sud de l'Amérique, et cependant le rapport est ici
entièrement différent. Tout montre donc que les relations supérieures entre les végétaux et les animaux et leurs habitations doivent être déterminées par d'autres influences que les influences physiques. Chaque espèce a eu son point déterminé d*apparition ou d'origine dont elle est partie pour se répandre ultérieurement dans d'autres localités, et on reconnaît encore aujourd'hui ce point à ce que' cette espèce y est principalement concentrée. Il est reconnu maintenant d'une manière nette, suivant Agassiz, que, ni les végétaux, ni les animaux n'ont pu se produire tous dans la même localité : ils se sont formés simultanément et séparément en grande quantité en Amérique, en Europe, etc., etc., et l'un portant l'autre avec leurs nombres caractéristiques d'espèces. La répartition géographique des animaux ne peut donc pas avoir été l'œuvre du hasard. Mais s'il a été observé d'une part que dos types très-répandus dans difl'érentes localités et éloignés les uns des autres présentent une certaine unité de conformation, on trouve d'autre part des points communs dans la conformation entre des animaux qui vivent dans les wm^fi régions. La Nouvelle-Hollande en est un exemple^ Les marsupiaux (^cw/e//^«Vre) y prédominent, tandis qu'ils sont inconnus dans toute autre partie du globe. Il n'y existe ni quadrumanes, ni singes, ni makis, ni insectivores, ni véritables herbivores, ni une quantité d'autres animaux qui nous sont connus. Du reste, les marsupiaux présentent aussi entre eux une grande difl'érence de conformation, et nous trouvons parmi eux des représentants constituant les analogues de la plupart des ordres de mammifères. Tous ces animaux ont ici quelques caractères anatomiques très-nets qui les distinguent de tous les autres mammifères. Toutefois l'influence modificatrice 4es circonstances extérieures ne peut pas en être la cause ;
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en effet, tous les animaux de la Nouvelle-Hollande ne diffèrent pas du caractère ordinaire à un tel degré. En outre, chaque partie de la terre contient quelques groupes particuliers de végétaux ou d'animaux qui sont confinés dans des limites géographiques particulières, ce dont on peut citer beaucoup d'exemples. Il suit de là que l'organisation des animaux se conforme aussi bien à des condi* tions différentes qu'à des conditions identiques de leur existence et ne peut pas être considérée comme dérivant de ces conditions ! Àgassiz énumère encore ici un grand nombre d'autres preuves de l'indépendance des êtres orga^ niques et des milieux dans lesquels ils vivent, en ce qui concerne leur origine et se pose en défenseur très^décidé de la soi-disant immutabilité des espèces. Une fois qu'ils ont été créés, ces êtres s'accommodent, suivant lui, sans contredit aux éléments dans lesquels ils vivent ; mais ils n'ont pas été produits par ces éléments. Les êtres organiques sont faits pour s'assimiler les matériaux du monde inorganique : mais ils conservent leur caractère originaire malgré les influences physiques extérieures et montrent une permanence positive dans leurs particularités spéci*liques. Ni le temps^ ni les circonstances extérieures ne modifient ces caractères qui leur sont essentiels; pendant les mômes périodes géologiques, les animaux ne se modi* fient pas non plus. Des animaux qui ont été trouvés dans des tombeaux égyptiens, ne présentent pas la plus petite ombre d'une différence avec ceux qui vivent aujourd'hui, bien qu'il se soit écoulé entre eux un espace de temps de cinq mille ans, en sorte qu'on peut admettre d'une manière positive que les espèces ne se modifient pas sous rinfluence du temps pendant les mômes époques géologiques. La géologie montre seulement qu'à différentes périodes i I a existé des espèces différentes. Agassiz cherche
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ici à enlever de la manière suivante sa force à Tobservation qui a été faite assez fréquemment par les écrivains qui sont ses antagonistes. D'une époque géologique à l'autre, disent en effet ces écrivains, il s'opère évidemment des modifications ; des espèces qui n'existaient pas à une époque antérieure, existent à une époque ultérieure, tandis que les espèces antérieures ont disparu, et lors même qu'il aurait pu être démontré pour chaque espèce qu'elle aurait pu conserver d'une manière immuable son caractère particulier pendant un temps déterminé, ce fait môme montre malgré tout que les espèces ont dû finir par se modifier dans un très-long espace de temps. Toute cette conclusion est fausse, suivant Agassiz : en effet, les espèces qui ont vécu dans une période antérieure, peuvent avoir été détruites dans une période ultérieure et avoir été remplacées par d'autres ! Il n'existe pas, suivant lui, un seul fait qui permette que les espèces passent, en se transformant, de l'une à l'autre. Agassiz compare la suite des genres organiques à un musée d'études de peinture rangées les unes à côté des autres et pense que les œuvres de la nature peuvent aussi peu se modifier par le temps que les œuvres de l'art. Nous ne savons pas comment les animaux ont été produits : nous ne savons môme pas d'où viennent leurs différences dans les différentes périodes ; mais nous en savons assez pour rejeter Tidée de la transformation. On n'a pas observé de transitions entre deux époques et tous les nouveaux faits découverts par les recherches modernes sont des preuves en faveur de l'immutabilité de l'espèce. Il peut ôtre démontré que, pendant une période de cinq mille ans, le&plantes et les animaux sont restés les mêmes : bien plus, sur les côtes de la Floride^ il existe des bancs de coraux qui doivent remonter à une période de trente mille ans^ et cependant ces coraux appartiennent à la
même espèce encore vivante. Mais si quelqu'un devait venir dire qu'une période plus longue que trente mille ans aurait pu donner le résultat qu'une période de trente mille ans n'a pas donné, il n'y a, dans l'opinion d'Agassiz, aucune réponse à faire. En ce qui concerne la possibilité de transformer les animaux domestiques ou les plantes domestiques^ cela ne prouve rien contre les idées d'Agassiz parce que ces transformations sont produites par voie artificielle. Ainsi, suivant l'auteur dont nous nous occupons ici d'étudier les théories, toutes les modiûcations que les êtres organiques subissent dans le cours des temps, apparaissent comme étant le résultat de l'action d'une puissance intellectuelle et comme étant coordonnées par cette intelligence suprême, et non par des agents physiques. Tout nous fournit des preuves en faveur de l'existence d'un créateur et en faveur de l'hypothèse que le monde ne peut pas être le produit de causes physiques.
Agassiz explique en outre d'une manière analogue les relations des animaux isolés entre eux, les observations de l'embryologie, la durée de la vie des animaux et les autres faits de même ordre. Mais, étant naturaliste, il reconnaît au contraire, contradictoîrement avec la théologie, l'étroite parenté qui existe entre l'homme et l'animal et la ressemblance du premier, dans ses races inférieures, avec Vorangoutang etle chimpanzé. Son observation que cette vérité ne doit d'être méconnue qu^à l'influence de l'ancienne philosophie à'Aristote qui s'est formée à une époque où l'on ne connaissait pas ces deux espèces de singes, est vraiment intéressante. Le rapport bien connu entre le monde animal et le monde végétal pour lesquels il est bien connu que leurs existences sont rattachées l'une à l'autre par un lieu réciproque, est considéré par Agassiz comme une conséquence de la coordination par un créateur intelligent, de
même qu*eu effet, en thèse générale^ toutes les relations du même ordre sont réglées, suivant lui, dans la nature, par une sagesse suprême.
Relativement à la relation générale de la matière et de la /bi'me, Agassiz émet l'opinion que la matière est éternellement la môme, tandis que la foiifne que lui font prendre les êtres vivants a été tout autre à toutes les époques; mais ce changement de forme doit se déduire, dans le monde organique, de causes tout autres et de principes tout autres que dans le monde inorganique. Assurément^ ainsi s'exprime Agassiz, la noble figure de l homme ne doit pas son origine aux forces mêmes qui se combinent pour donner au cristal sa forme définitive I Les forces inorganiques donnent toujours seules à toutes les époques les réactions mêmes qu'elles produisent encore actuellement, tandis que, dans le monde organique, chaque période présente de nouvelles relations et un remplacement successif et éternel des anciennes combinaisons par de nouvelles, remplacement qui atteint finalement sa plus grande force dans l'enfantement de l'homme. Cela montre, suivant Agassiz, que ces forces inorganiques n'ont pas pu produire ces variations du monde organique. Dans ces variations, les espèces et les groupes de végétaux et d'animaux possèdent, suivant lui, une durée de vie déterminée, de la même manière que les individus isolés, et, en même temps que la terre s'est continuellement transformée, des animaux et des végétaux ont aussi continuellement disparu et sont venus au monde, avec celte réserve toutefois qu'ils ne peuvent être redevables de leur origine qu'à l'action ou à l'intervention immédiate du créateur.
Agassiz revient encore ici sur la différence entre la pensée humaine (menschliches Denken) et Vidée divine {gôtlicher Gefianken) et, en cet endroit, il émet, relativement
à Ja première, l'opiDion qu'elle se produit par phases successives, tandis que la dernière comprend simultanément le présent, le passé et Tavenir, et donne le jour à la prescience {Vorwissen) et à Tomniscience [Alleswissen) dans ses manifestations qui se font par la création du monde organique.
Agassiz n'oublie pas enfin de s'occuper d'une question qui, sur ce terrain, doit être considérée comme une des questions les plus importantes et les plus fréquemment énoncées, la question relative à la succession graduelle (Stufenfolge) ou à Véchelle graduelle {Stvfenleikr) des êtres organiques sur la terre. Autrefois, explique Agassiz, on croyait que les êtres inférieurs étaient venus les premiers au monde et que cela avait continué ainsi jusqu'à l'homme. Gela n'a pas eu lieu ainsi, suivant Agassiz. Au contraire, dans les périodes géologiques les plus anciennes ou tout à fait à l'origine des mondes, il a existé.des représentants de chacune des ç-M^y/r^ grandes subdivisions ou des quatre types du règne animal, c'est-à-dire des poissçns, des rayonnes, (les mollusques et des articulés. Chacune des classes des trois subdivisions indiquées en dernier lieu était aussi représentée, à peu d'exceptions près, aux époques les plus anciennes, et les vertébrés seuls se présentent d'abord sons leur forme inférieure, celle de poissons. En face de rela, Agassiz se voit assurément obligé de soulever la question de savoir si les restes organiques les plus anciens que nous connaissons, peuvent réellement être les restes lies premiers habitants de la terre, ou bien si les restes de res habitants les plus anciens de la terre ont pu disparaître par l'action des modifications des terrains qui les renfermaient, du feu, etc., etc. En face de cette question, on peut mettre ce fait que l'on connaît par exemple en Amérique des terrains palaeozoïques qui n'ont subi aucune mp*
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dificalion ou qui n'ont subi que peu de modificalions et dans lesquels cependant les représentants les plus anciens de toutes les classes du monde organique ont été trouvés tout d'abord existant simultanément. Et dans les cas mêmes où les terrains ont subi de grandes modifications, il paraît que les traces des habitants les plus anciens de la terre n'ont pas entièrement disparu. Mais, même en faisant abstraction de l'apparition successive du monde organique sur la terre, on se demande si tous les animaux du monde actuel, aussi, bien que du monde primitif, forment une série non interrompue depuis l'animal placé le dernier dans Téchelle jusqu'à l'animal le plus élevé ? On le croyait autrefois , et les noms de Lamarck^ Bonnet, de Blainville^ se rattachent à l'histoire de cette opinion. Mais, suivant Agassiz, cette opinion se trouve aussi en contradiction avec les faits. Quelques échinodermes ont, suivant Agassiz, une structure plus compliquée qu'un représentant quelconque de la subdivision des mollusques ou des articules et peut-être même que quelques mammifères. Il n'existe pas d'infériorité ou de supériorité absolue d'un type au-dessus des autres, et une supériorité ou une infériorité relative est pour le moins douteuse : en eifet, le monde animai a pour bases fondamentales quatre plans différents qui présentent peu d'occasions d'être comparés entre eux. Dans chaque type, il existe des représentants d'une structure élevée et compliquée et d'autres types d'une structure très-simple. Si, par suite, on met les différents types les uns à la suite des autres dans une seule et même {einfache) série, on réunit ensemble des formes tout à fait hétérogènes et on rencontre une quantité de difficultés insurmontables. On peut assurément toutefois démontrer des gradations
dans les séries ou les classes isolées. Telle est, par exemple, la grande gradation des vertébrés, poissons, amphibies, oiseaux et mammifères, et il en est de même dans les classes inférieures. Mais on doit remarquer encore ici qu'il existe des insectes dont il serait difficile de démontrer la supériorité sur quelques crustacés : il y a des vers qui, sous lous les rapports, se trouvent placés à un degré plus élevé que certains crustacés : les acéphales les plus complets paraissent d'une organisation plus élevée que quelques gastéropodes, etc., etc. Les classes elles-mêmes ne présentent donc pas partout la gradation successive indiquée. Cela se voit plutôt dans la coordination des ordres qui, suivant Agassiz, sont positivement basés sur la gradation successive. A cette occasion, Agassiz en appelle aux difficultés de l'observation géologique qui se présentent dans Tobservatîon zoologique, et se plaint sous ce rapport, de ce que les géologues possèdent trop peu de connaissances en zoologie. Mais, malgré tout, il se voit forcé de reconnaître, dans sa conclusion, que Tidée d'une suite graduellement ascendante dans le monde animal est vraie dans une certaine acception, mais que la création n'a pas été produite en suivant une série simple. Un plan uniforme doit avoir servi de base à toute la création du monde animal. Agassiz n'oublie pas non plus de faire remarquer la ressemblance bien connue du développement embryologique des animaux actuellement existants avec la série des genres éteints et parle de l'existence de soi-disant types embryologiques, La ressemblance des petits des animaux d'un ordre élevé avec les animaux adultes des classes infé^ lieures est, suivant Agassiz, énormément grande, et ce point de vue poussé trop loin a donné naissance à l'ouvrage bien connu « Vestiges of création (Vestiges de création) ». Mais outre ces types embryologiques, il existe
encore des soi-disant types prophétiques qui^ dans le monde primitif, réunissaient en eux un certain nombre de caractères répartis aujourd'hui entre différents animaux, et qui concordent quelquefois plus ou moins avec les types embryonaux. Ils donnent, suivant Agassiz, la preuve que le plan de la création avait été pesé mûrement longtemps avant d'être exécuté. Une liaison profondément méditée réunit tous les êtres vivants'à travers le cours des âges en un grand système profondément coordonné depuis le commencement jusqu'à la fin. a En un mot » , ainsi s'exprime Agassiz en propres termes à la fin d'une récapitulation disposée sous la forme de trente et une propositions, ((tous ces faits, par leur liaison naturelle, proclament clairement l'existence du Dieu unique que l'homme doit connaître, prier et aimer, et l'histoire de la nature doit être pour lors l'analyse des idées du créateur de l'univers considérées comme révélées dans le règne animal et le règne végétal ! ! «
Tel est l'ordre d'idées du célèbre savant qui, ainsi qu'on le voit, est guidé partout par le vif désir de démontrer dans les phénomènes de la créatiop organique, tant actuellement qu'antérieureiiient, la main d'une puissance qui crée, coordonne et règle d'avance les rapports d'une manière déterminée en môme temps qu'elle gouverne entièrement la nature suivant sa volonté — effort qui doit êlre considéré bien moins comme le résultat d'une contemplation pure et impartiale de la nature que plutôt comme une interprétation des phénomènes naturels dirigée à dessein dans l'intérêt des dogmes religieux ou théologiques. Voyons si M. Agassiz a réussi dans son interprétation, et, en admettant qu'il ait réussi, à quel point il a ainsi réussi.
En ce qui concerne d*abord la question de savoir si les
classifications des animaux sont naturelles ou artificielles^ la manière dont la question est posée, est caractéristique et admet différentes interprétations. Du reste, lorsque la question a été posée de cette manière, le mot classifica^ tion paraît dès lors signifier qu'il ne peut être question ici que de subdivisions artificielles provenant du besoin de l'esprit humain de distinguer les choses les unes des autres. La nature elle-même n*a pas besoin de distinctions et de subdivisions de cette nature : elle constitue un tout qui s'étend dans toutes les directions, en formant une chaîne non interrompue et qui se soustrait à tous les systèmes, à toutes les restrictions artificielles. Néanmoins, I intelligence humaine, pour bien saisir ce tout dans cba« cune de ses parties isolées et pour pouvoir s'expliquer sur ce sujet avec ses pareils, a besoin de séparations et de distinctions de cette nature qui du reste tombent toutes dans la faute qu'elles ne sont pas exécutables sur tous les points et qu'elles doivent faire violence à la nature, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. M. Agassiz peut assurément chercher à expliquer cette circonstance à Taide de ce fait que l'esprit humain, par suite de son imperfection, ne doit pas être toujours et dans tous les cas, en état de comprendre et de pénétrer l'idée divine exprimée dans la nature, mais que la science doit continuellement s'efforcer de travailler à arriver à ce but. On peut répliquer à cela que c'est précisément dans la classification des animaux que la science a obtenu jusqu'ici le moins de résultats stables et certains, et que la soi-disant zoologie systématique est partagée en plusieurs camps nettement ennemis. Au lieudevoir,conformément à l'idée d'Agassiz, les zoologistes systématiques diriger leurs travaux vers le même but, c'est-à-dire vers la connaissance des limites posées par la nature elle-même et se maintenir tous, pour ce travail,
jusqu'à un certain point dans la même voie, on les voit au contraire accorder leur bienveillance aux opinions les plus disparates et aux principes de classification les plus différents et confesser que, tant dans le domaine de la nature que dans ses parties constituantes isolées, on ne peut pas démontrer Texistence de limites fixes.Les zoologistes n'ont pas même pu s'accorder sur l'idée fondamentale de la zoologie systématique, dont tout cependant parait dépendre, c'est-à-dire sur l'idée de Vespèce, Les définitions de celle idée les plus variées et souvent les plus étranges se pressent les unes à côté des autres, et cette idée elle-même est un sujet de controverses indéfinies dont on peut lire le détail dans l'ouvrage de Giebel {Tagesfragen aus der Naturgeschichte: des questions du jour en histoire naturelle, 1857). Chaque année, une quantité de nouvelles espèces est créée, et chaque zoologiste a sa manière particulière de distinguer les espèces. En présence de telles circonstances, il ne sera pas difficile de se résoudre à accepter l'opinion que les classifications des animaux ont été établies plutôt par suite du besoin de l'intelligence de l'homme de systématiser que par la nature elle-même. Agassiz luimême, se conformant à ce que Cuvier avait établi avant lui, distingue quatre grandes subdivisions ou types du : règne animal, dans lesquels il aperçoit tout d'abord une quadruple incorporation de l'idée divine dont les formes ne sont pas comparables entre elles, savoir les vertébrés^ i les articules, les mollusques et les radiés ou rayonnes, tan- \ dis que M. le professeur Giebel de Halle, dans son « Naturgeschichte des Thierreichs (Histoire naturelle du règne animal) » qui vient de paraître, ne reconnaît que trois grands types portant les noms de vertébrés, articulés et gastérés (Bauchthiere) et ne fait entrer les mollusques et les rayonnes, simultanément avec les poly^m et les infusoires
Ëi LES MATÉRIALISTES. 21
en ligne de coraple que comme étant des sous-subdivisions des gastérés ou des classes. D'autres font de leur côté d'autres subdivisions, par exemple le professeur Kaup de Darmstadt partage les animaux en céphalés {Kopfthiere), thoracés (^rMsMieré'), animaux-troncs [Rumptfhiere)^ gastérés ( Bauchlhiere) et les animaux-bassins {Beckenthieré)^^i croient ainsi être arrivés à la vérilé (1). Si donc M. Agassiz a raison dans sa manière de voir, on doit du moins reconnaître que ridée de classification de source divine, en tant qu'elle concerne le monde animal, doit s'être exprimée d'une manière assez peu claire et assez peu compréhensible ! La nature, suivant Agassiz, doit suivre un plan uniforme, un système dans l'édification de ses formes organiques. Mais, malgré cela, il parle continuellement de la grande différence des quatre grands types, des quaire grandes sub-
(1) Bronn distingue cinq caiégories : les animaux amorphes, les rayonnes, les mollusques, les insectes (Kerhlhieré), les vertébrés ; Gegenbauer reconnaît sept grands groupes : Protozoa, coelenterata, echinoàermala, vermes^ arthropoda, mollusca, vertebrata; Weinland en admet cinq : Prolozoa (protozoaires) radiata (rayonnes), moUusca (mollusques), arliculata (articulés), vertebrata (vertébrés). Kner (Zoologie, 3^ édition, 1862) distingue, comme Giebel et Burmeisler, une série inférieure, une série moyenne et une série supérieure, sous les noms de gastérés, dont les protozoaires, les rayonnes et les mollusques forment des soussubdivisions, d'articulés comprenant six classes ou sous-divisions, et enfin de vertébrés contenant les quatre classes bien connues. Tout le monde sait que la zoologie ancienne ne distinguait que les vertébrés, les insectes et les vers. La variabilité de la manière de répartir les animaux est encore bien plus grande lorsqu'on s'occupe de la question à un point de vue isolé et plus restreint. A une époque récente, Ovren a môme réuni les amphibies et les poissons en une classe.
On peut encore consulter sur la question des classifications le résumé du cours de M. Lacaze-Duthiers, fait au Muséum d'histoire naturelle, en 186&-1865, qui a été publié dans la Bévue des cours scientifiques de la France et de V étranger (année 1865).
{Remarque de r auteur.)
2â M. LE PHOF'ëSSEUR AGASSI2
divisions ou des quatre grands pians fandamentaux qui se manifestent dans la structure des quatre sortes d^animaux que nous avons indiquées, et s'embrouille dans dos contradictions manifestes. En eifet, tandis que, d'un côté, il voit ressortir d'une manière éclatante, de la création animale, l'uniformité de l'idée divine qui a tout coordonné d'avance d'après un plan prémédité, il blâme, d'autre part, ces naturalistes, qui, en exagérant le principe de l'anatomie comparée, démontrent même des ressemblances entre ces quatre grandes divisions fondamentales ou veulent étendre leurs comparaisons au delà des limites de la nature môme et émet l'opinion que ces naturalistes dénient au créateur, dans l'expression de son idée, une liberté aussi grande que celle dont jouit l'homme lui-môme. En s'appuyant sur une telle raison, il est assurément très-facile d'écarter toute contradiction sérieuse de Topinion de M. Agassiz et de mettre Vopinion arbitraire de V individu à la place de la loi naturelle dont l'étude constitue la tâche du naturaliste consciencieux. Un créateur, suivant les idées de M» Àgassiz, pourrait dans tous les cas exprimer son idée comme il le voudrait et pourrait se complaire dans la production des formes les plus étranges sans s'astreindre à aucune loi de nature ou de forme I Mais on ne peut pas voir clairement quelles peuvent être la valeur et l'importance de ce plan uniforme de création, de cette harmonie compliquée, de cette unité dans la diversité dont parle M. Agassiz à cette occasion, et comment tout cela peut être utilisé pour en déduire la preuve de l'existence d^un premier auteur de cette harmonie : bien au contraire, un arbitraire nettement exprimé dans la coordination serait, dans ce cas, une meilleure preuve que l'harmonie la plus parfaite. Agassiz déduit cependant sa principale preuve contre
ëT les matérialistes. 23
la puissance exclusive de la nature dans la production des êtres organiques, de la soi-disant immutabilité des espèces et de rimpossibilité posée parlui en fait que les influences extérieures de la nature puissent être la cause de la production et de la transformation de ces êtres durant les périodes géologiques. Il s'engage ainsi dans tous les cas dans un champ de recherches qui contient encore tant de par* ties obscures et non éclaircies qu'il ne paraît pas trop difficile à celui qui, comme Agassiz, veut trouver dans la nature l'interprétation d'une opinion déterminée, de découvrir des preuves apparentes à l'appui de cette opinion. Du reste, il ne peut réussir à démontrer la justesse de ces preuves que par une fausse conclusion tout à fait grossière et censurée depuis longtemps dans le cercle restreint des sciences naturelles exactes, par la conclusion que les effets dont nos connaissances ne nous permettent pas d'entrevoir les causes naturelles, doivent être la consé* quence des causes surnaturelles ou d'un miracle* Au lieu de reconnaître que les lois naturelles qui ont déterminé la production et la continuation des êtres organiques dans les temps antérieurs et continuent encore à la déterminer aujourd'hui, échappent encore entièrement ou parlielle-* ment à Tépoque actuelle à notre perception exacte, et d'exprimer l'espoir que> en continuant à faire des recherches, on pourra répandre plus de lumières sur ce sujet, Agassiz se croit autorisé à revêtir, sans plus attendre, notre ignorance de la forme d'une puissance surnaturelle. Mais il ne pourrait avoir acquis le droit d'agir ainsi que s'il avait réussi à démontrer que les phénomènes dont il s'agit ici, n'ont pu se produire qu'absolument en contradiction avec Tordre naturel qui nous est connu, avec les lois naturelles que nous avons trouvées. Agassiz ne nous fournit pas et ne pourra généralement pas nous
24 M. LE PROFESSEUR ÂGASSIZ
fournir des preuves de celle nature. Il réussit seulemei dans tous les cas à démontrer que les phénomènes et 1( réactions qui nous sont connus dans le monde animal ne su fisent pas pour nous donner une explication satisfaisante d leur production et de la continuité incessante de leur prc duclion, mais rien de plus. Lorsque par exemple, relative ment à la question de la production primordiale des orgti nismes^Âgassiz fait allusion à ce que Ton sait parles rechei ches géologiques qu'il n'a existé dans les périodes primor diales aucune autre loi naturelle que celles qui existen encore aujourd'hui, et que, cependant^ la production de: animaux s'est effectuée et a donc dû s'effectuer seulemen par l'action de forces extra-naturelles, il vient toucher l un rapport par suite duquel précisément aujourd'hui h plupart des naturalistes sont déterminés à croire à la pro duction des êtres organiques par voie naturelle : en effel, précisément la circonstance que la géologie a réussi à expliquer les modifications de la surface de la terre dans les époques antérieures à l'aide de causes purement naturelles qui agissent encore aujourd'hui, permet d'arriver à une conclusion pareille pour le monde organique qui s'est développé simultanément à sa surface. Il y a eu une époque qui n'est pas encore bien éloignée de nous dans laquelle on se trouvait vis-à-vis des modifications géologiques de la terre entièrement dans le même embarras dans lequel on se trouve aujourd'hui vis à vis des modifications organiques, et dans laquelle on croyait, aussi peu qu'aujourd'hui, pouvoir arriver à une explication plausible sans admettre l'intervention de forces extra-naturelles. Cette manière d'envisager les choses s'est naodifiéi rapidement par suite des progrès de la science et peutêtre l'époque n'est- elle pas éloignée dans laquelle il se produira une modification du même ordre par rapport
aux phénomènes organiques. Non-seulement il s'est produit des organismes dans le monde primitif, mais il s'en produit encore aujourd'hui; et lors même que les anlagonistes les plus résolus de la generatio œquivoca devraient perpétuellement gagner leur procès, il ne pourrait être démontré par là rien autre chose que le fait : ou bien que ce phénomène n'a pas pu être observé jusqu'ici par nos expérimentateurs, ou bien que la loi d'après laquelle 'les êtres organiques se forment à nouveau, se trouve présentement à l'état de latence ou d'invisibilité, tandis que, dans les temps primitifs, il a dû se produire un enchaînement de circonstances qui ont appelé cette loi à un état d'activité passagère. Mais dans les cas dans lesquels cet enchaînement de circonstances se produit ou peut se produire encore aujourd'hui, le môme effet doit encore en résulter également : en efTet les lois naturelles sont et restent toujours immuablement les mêmes à toutes les époques. AssurémentM. Agassiz ne veut pas que l'analogie existe entre le monde organique et le monde inorganique et veut les déduire tous deux de principes et de causes entièrement dissemblables. Mais, en raisonnant ainsi, il a trop peu devant les yeux les progrès de la nouvelle physiologie qui s'efforce de plus en plus de démontrer que les différences entre le monde organique et le monde inorganique que l'on croyait autrefois être spécifiques, ne sont pas essentielles, et qui ne fait agir dans le monde organique aucune autre force que celles qui mettent en mouvement le monde inorganique. M. Agassiz trouve que cela est en contradiction avec ce qu'il sent, d'admettre que les mômes forces qui ont donné au cristal une forme finie, ont dû déterminer la production de la noble figure de l'homme I Et cependant il ne peut pas en être autrement, et cependant le naturaliste exempt de préjugés bUchheb. 11—2
î26 M. LE PROFESSEUR AGASSIZ
considère le cristal avec la môme stupéfaction que la forme organique la plus parfaite, et sait que, dans un cas comme dans Tautre, la nature a fourni un produit également grand, également rempli de valeur et d'importance, et que l'impulsion créatrice de la nature se manifeste avec une égale force dans les deux directions.
Et cette force de création est en effet ce que M. Agassiz ne voit pas ou ne veut pas voir et ce qu'il s'efforce de remplacer en dehors de toute vraisemblance par l'intervention de la puissance d'un créateur qui agit perpétuellement. Quant à ce que la tendance de la nature à créer de nouvelles formes rencontre dans sa roule, pour arriver à leur réalisation, des difficultés de diverses natures déterminées par les circonstances extérieures et que ces circonstances, ou bien la retiennent, ou bien lui viennent en aide, ou bien la rendent impossible, ou bien la font pencher dans différents sens, c'est une idée qui s'accorde dans tous les cas avec les faits et qui permet de saisir sans trop de difficulté d'un point de vue élevé par l'action opposée des deux moments dont il est question ici, les phénomènes, tantôt réguliers, tantôt irréguliers , qui se produisent dans le développement du monde organique. Assurément si, comme M. Agassiz, on n'a exclusivement devant les yeux qu'un de ces deux moments, sans con^ sulter l'autre, on peut s'égarer dans des difficultés insolubles. Le but principal vers lequel tendent les efforls du travail de M. Agassiz, est, ainsi que nous Tavons vu, de démontrer que les circonstances et les influences naturelles extérieures, ou ce qu'il appelle de préférence les agents physiques, ont été incapables, tant de déterminer la production des êtres organiques que de les produire d'une manière continue, de les transformer, etc., etc., de la manière qui nous est connue par les recherches pa-
ET LES MATÉRUUSTES. 27
léontologiques. Assurément on peut, dans celte opinion, lui donner raison jusqu'à un certain degré sans accorder son assentiment même seulement de loin à sa conclusion que, par suite, une puissance extranaturelle peut seule avoir réglé les relations entre les êtres organiques et les conditions physiques dans lesquelles ils vivent. Les in« fluences extérieures de la nature sont plutôt la condition que la came : mais les conditions auxquelles elles donnent naissance, peuvent quelquefois et à la longue acquérir une puissance assez grande pour devenir ellesraômes la cause de modifications déterminées. Les animaux aveugles trouvés dans la caverne du Mammouth dans le Kentucky auxquels Agassiz se réfère — et dont on a trouvé d'autres exemples dans d'autres cavernes (en Europe) — montrent que le manque de lumière peut, ou bien empêcher de se développer, ou faire disparaître, s'il existait originairement, l'organe correspondant à l'agent physique de la vision. Et le rudiment d'un œil que l'on a trouvé, ne démontre pas, comme Agassiz le croit, l'action d'un créateur tout-puissant qui, dans sa sagesse, aurait refusé à un animal les yeux dont il n'avait pas besoin, mais seulement cette impulsion préexistante de la forme dans la nature qui se fraye son chemin sans tenir compte du plan, ni du but, mais qui est maintenue ou arrêtée dans son développement ultérieur par les influences extérieures de la nature.
M. Agassiz ne nie pas absolument l'influence de ces agents physiques sur la transformation des animaux ; mais il la limite en ce sens qu'il établit une différence entre le caractère soi-disant essentiel et le caractère soi-disant wonessentiel des animaux et ne veut considérer ces influences que comme s'appliquant seulement au dernier. Cela pourrait bien être si l'on pouvait en général tirer une ligno
qui serve de limite rigoureuse entre ce que Ton doit comprendre comme étant le caractère essentiel et ce que l'on doit comprendre comme étant le caractère non-essentiel des animaux. Mais tous les zoologistes doivent reconnaître que cela est impossible. L'un veut considérer comme n'étant pas essentiel quelque chose que l'autre considère comme essentiel; et avouer, en thèse générale, une seule fois qu'il y a des caractères qui se modifient par l'action des influences extérieures, c'est en réalité le reconnaître dans tous les cas ; en effet on ne peut pas tirer une ligne de délimitation pour laquelle la force de cette action ait cessé tout d'un coup : et si, môme dans le court espace de temps pendant lequel nous avons recueilli et nous pouvons recueillir nos observations, nous remarquons des transformations quelque peu nettes, nous devons au moins reconnaître qu'il est possible que la durée presque infinie des périodes de temps que le monde primitif a vu s'écouler et avec laquelle sont venues se combiner en outre des forces naturelles plus libres, ait pu produire des actions qui ne peuvent p/t/s ou ne peuvent pas encore être atteintes par noire observation immédiate. Les exemples qu'Agassiz tire des tombeaux égyptiens et des observations qu'il a faites sur les bancs de coraux de la Floride, ne démontrent pas ce qu'elles doivent démontrer : en effet de ce que, dans une localité isolée et dans des circonstances déterminées qui restent toujours identiques avec elles-mêmes, une espèce a conservé son caractère particulier immuablement pendant une certaine série d'années, on ne peut pas en tirer la conclusion qu'il a dû en être ainsi toujours et partout et dans des localités où des circonstances qui se modifiaient, ont réagi. Au contraire, dans la théorie de la transformation même, on ne peut attendre aucun autre résultat que de voir dans les localités où les relations
et les influences ne se modifient pas essentiellement — ce qui était le cas en Egypte — le caractère des habitants ne pas se modifier non plus essentiellement. Le temps seul ne transforme rien, mais il effectue seulement des transformations lorsqu'il vient s'allier à d'autres causes. Du reste les périodes de temps indiquées, malgré leur longueur, sont peu considérables lorsqu'on les compare à celles du monde primitif. Et lorsque en outre Agassiz ne veut pas que la grande mutabilité que nous observons, ainsi que tout le monde le sait, sur nos animaux et nos plantes domestiques par suite d'influences artificielles, puisse trouver ici son application, parce que des moyens artificiels sont alors en jeu, il en ressort du moins que la tendance à la mutabilité ou la possibilité de la mutabilité de nature dans les êtres de l'espèce animale ne fait pas défaut et qu'elle dépend plus de l'intensité ou de la durée de l'influence extérieure que des autres circonstances. En général, Agassiz estime à une valeur trop faible les observations qui sont favorables à la mutabilité des espèces par les circonstances extérieures et à une valeur trop élevée les observations opposées. On peut lire d'autres écrivains qui ont étudié le même sujet, et par exemple le livre de Wailz sur l'unité du genre humain qui a été examiné il y a peu de temps publiquement par l'auteur, et on trouvera que les opinions des naturalistes sur ce point ne s'accordent nullement et que l'on peut, aux raisons et aux observations que fait valoir Agassiz, venir en opposer un aussi grand nombre, sinon un plus grand nombre, qui sont favorables à une mutabilité de l'être organique par les influences extérieures poussée très-loin même en dedans des limites de nos observations. Sous ce rapport, il existe déjà depuis longtemps, ainsi que tout le monde le sait, deux écoles scientifique» qui sont en lutte
Tune avec Tautre, et Agassiz est du nombre des défenseurs les plus résolus de l'école qui affirme la soi-disant stabilité ou immutabilité des espèces. Ce point de départ présente quelque chose de très-incertain par cette raison que, ainsi qu'on Ta déjà indiqué, l'idée d'espèce est aussi peu fermement établie que la distinction entre les caractères essentiels et non essentiels des animaux. Tout zoologiste qui a ^crit sur ce sujet, se fait, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, une idée différente de ce que Ton doit comprendre sous la désignation d'espèce et possède sa manière particulière de distinguer les espèces. Chaque année, une masse de nouvelles espèces est créée. «L'idée d'espèce n'est pas une idée établie d'une manière une, n'est pas une idée qui nous est donnée par la nature même» (Bronn). Mais si l'on ne sait pas ce qui est dé<signé sous la dénomination d'« espèce»^ il est impossible qu'on puisse parler avec précision, comme Agassiz, de l'immutabilité des espèces, et on doit reconnaître que l'on ne peut pas déterminer de cette manière jusqu'à quelles limites doit s'étendre la mutabilité des espèces et que la nature même outrepasse les bornes qui lui ont été fixées. — Mais même si l'on voulait ne pas faire attention à tout cela et admettre que l'opinion d'Agassiz peut s'appliquer dans toute son étendue, on se perdrait alors aussitôt dans des conceptions qui sont d'autre part tout à fait insoutenables au point de vue scientifique. En effet, comme chaque espèce est fixe, et comme nousvoyona dans chaque époque géologique se produire des espèces nouvelles et différentes à l'égard desquelles, suivant Agassiz, on ne peut pas admettre qu'elles aient pu se produire par suite d'une transformation d'espèces sem-» blables qui les aient précédées, il reste seulement, dana la manière de voi# d'Agassiz, l'idée que Dieu ou la toute-
ET LES MATBRUUSTES. 31
puissance créatrice a détruit à chaque époque géologique les espèces existantes et en a mis de nouvelles à leur place» En fait M. Agassiz n'éprouve, ainsi que nous l'avons indiqué précédemment, aucune difficulté à admettre cette opinion étrange qui commet, avant toutes choses, la faute de ne plus s'accorder avec Tétat de nos connais* sances géologiques actuelles. M, Agassiz se compose en outre une représentation de périodes géologiques rigoureusement séparées entre lesquelles ne vient s'interposer aucune transition, comme celles qui prédominaient dans l'ancienne géologie, mais qui sont remplacées aujourd'hui de plus en plus par des idées plus saines et par une interprétation plus exacte des faits. L^histoire de la terre, telle qu'elle est écrite actuellement, ne connaît plus de calastrophes, ni de révolutions générales, mais connaît seulement une chaine de phénomènes naturels qui se suivent à la file d'une manière continue et qui sont analogues à ceux que nous voyons encore s'opérer aujourd'hui à la surface de la terre. Ainsi, dans l'opinion d'Agassiz, il aurait dû s'opérer de temps en temps dans cette histoire, sans qu'il y ait pour cela quelque motif suffisant, des miracles^ c'est-à-dire des créations de nouveaux animaux, et ces miracles devraient encore continuer à se produire, puisque les relations qui existent à la surface de la terre ne se sont pas essentiellement modifiées par rapport à ce qu'elles étaient dans les temps anciens et qu'il y a encore aujourd'hui des animaux qui meurent et d'autres animaux qui se montrent à leur place. Mais l'idée de miracle est une chose qui répugne au nouveau mode de recherches des sciences naturelles, et ce qui n'a pas pu être expliqué par voie naturelle, porte au moins en soi l'espoir de pouvoir être expliqué comme tant d'autres choses. Cette idée de nouvelles créations périodiques interrom-*
32 M. LE PROFESSEI]R AGASSIZ
pues par des espaces de temps déterminés s'accorde encore moins avec ce que nous savons du monde animal éteint qu'avec les faits de la géologie, a La ressemblance surprenante, » dit le professeur Giebel de Halle, « et même la complète parité d'un nombre d'espèces des époques tertiaires et diluviales avec celles de la création actuelle, l'accord essentiel des rapports généraux de Torganisation dans le cours de ces périodes de formation, rend absolument inadmissible V hypothèse d'une nouvelle transformation positive des conditions de la vie depuis la production du monde animal et du monde végétal actuels n. Si M. Agassiz avait raison, la science de Vanatomie comparée perdrait sa profonde valeur, et les efforts des naturalistes ne pourraient être dirigés que sur la question de rechercher quelles sont les espèces qui ont été produites originairement, quel en était le nombre et quelle différence existait entre elles — toutes choses qui sont impossibles. «Il est de toute impossibilité de déterminer^» dit Bronn avec beaucoup de raison, «combien d'espèces la force originaire a créées et de quelle nature étaient leurs différences. L'idée d'espèce n'est pas une idée établie d'une manière fixe, n'est pas une idée qui nous est donnée par la nature même» (1).
Ainsi toute la lutte que M. Agassiz a engagée en faveur de l'immutabilité des espèces par les influences exté-
(1) C'est, en effet, en partant d'un point de vue tout à fait général, beaucoup demander à T intelligence humaine que de vouloir lui Faire eroire qu*une puissance créatrice a pris, une fois environ tous les millions d'années sans motif quelconque suffisant, la détermination de susciter sur la surface de la terre transformée de tels divertissements ou, pour mieux dire, de telles expériences de création, de régler et de coordonner les relations de la nature extérieure avec les êtres nouvellement formés {neugebackenen) et de s'améliorer elle-même de manière à mettre
ET LES MÂTÉRULISTES, 33
rieures, en tant qu'elle doit démontrer l'action d'une puissance créatrice immédiate, est tout à fait infructueuse. Cela ne s'applique pas à un moindre degré aux autres explications du célèbre auteur que nous avons laissées de côté sans les toucher. En effet, tout ce que M. Agassiz avance encore ultérieurement sur l'unité et Tenchaînement qui existent dans la structure des différents types ou sur les différences de caractères qui se manifestent dans les quatre grandes subdivisions fondamentales du monde animal établies par lui, ce qu'il avance ultérieurement sur la répartition géographique des animaux et leurs relations spéciales avec les éléments qui les environnent, ainsi que sur l'identité de la structure dans les types qui sont très-répandus, ce qu'il avance sur l'existence de soi-disant provinces zoologiques et de points centraux séparés de création, ce qu'il avance enfin sur les types prophétiques et embryologiques, doit, aux yeux d'un homme qui ne considère pas les faits à la lumière d'une opinion préconçue, parler bien plutôt en faveur de l'action directe de la nature elle-même dans la production des êtres organiques qu'en faveur de l'existence d'un plan de création de source divine, qui se réalise par des interventions directes continues et qui a été pesé mûrement longtemps avant son exécution. La nature n'admet pas ce qui est fait tout d'une pièce (Gemachtes), mais seulement ce qui naît et se développe (Kntstandenes): elle n'admet rien qui soit le résultat de l'arbitraire, mais
au jour chaque fois quelque chose d'un peu plus élevé et d'un peu plus parrait, et tout cela en vérité après avoir déjà, comme Agassiz le veut, prémédité, concerté et rectifié tout le plan avant de commencer à créer tout l'univers. De telles idées sont scientifiquement tout à fait insoutenables, même eq faisant abstraction des contradictions intrinsèques qu'elles entraînent avec elles.
(Remarque de V auteur.)
34 M. LE PROFESSEUR ÀGÂSSIZ
seulement ce qui se produit d'après des lois éternelles, immuables. Les explications de M. Agassiz ne peuvent être une réfutation que pour ceux qui viendront soutenir que les influences extérieures de la nature sont les seules et uniques causes de la production et de la continuité de la production des êtres organiques : pour ceux, au contraire, qui reconnaissent dans toute la nature une force générale de production qui n'arrive jamais à Tétat de repos, et, spécialement dans le monde organique, une loi de développement dont les causes les plus intimes ne sont pas encore connues dans lous les cas et qui ne trouvent dans les circonstances extérieures que des limites et non des conditions, elles ne sont pas une réfutation.
Quant à ce qui regarde enfin la question de la série graduelle ou de V échelle graduelle ascendante des animaux, on peut se déclarer essentiellement d'accord avec la manière de voir de M. Agassiz sans compromettre la théorie matérialiste. Agassiz accorde ainsi à vrai dire plus quMl ne devrait accorder en se conformant à sa théorie. Il pose d'une manière très-juste la question de savoir si, en thèse générale, nous connaissons en effet les habitants les plus anciens de la terre et si, par suite, nous sommes autorisés à tirer une conclusion^ contraire à la série graduelle, du gisement simultané pendant les mêmes périodes des débris des quatre grands types fondamentaux de Tespèce animale dans les couches les plus anciennes de la terre qui contiennent des fossiles. Dans le fait^ les récentes recherches faites dans la géologie rendent toujours plus improbable que nous connaissions réellement les plus anciens habitants de la terre et nous font plonger notre regard étonné dans un passé encore plus éloigné qui se trouve de plusieurs milliers d'années en arrière de nous : elles font paraître môme douteux qu'il puisse, en thèse
générale, être question seulement d'un commencement de la vie organique sur la terre. Ainsi cet ordre d'idées ne devrait plus barrer le chemin à la théorie de l'échelle graduelle. Encore moins cette dernière théorie doit-elle se voir barrer le chemin par ce qu'Agassiz fait valoir contre Thypothèse d'une série simple de création. En efiFet, l'impossibililé de soutenir une telle idée est reconnue depuis longtemps, et cette impossibilité est d'autant plus reconnue par l'école matérialiste que l'existence d'une telle série simple parle presque plus en faveur de l'action d'une puissance coordinatrice qu'en faveur d'une loi naturelle. La série de création des êtres organiques n'est pas simple, mais elle est multiple : et elle est sous ce rapport très-compliquée et embrouillée, modifiée et obscurcie par dilTérentes influences extérieures et intérieures qui nous sont en partie inconnues. En faisant abslraclion des influences extérieures de la nature qui exercent ici dans tous les cas des actions perturbatrices et qui doivent déterminer des irrégularités apparentes, les loisdu progrès même exercent, dans le ressort de chaque catégorie ou de chaque groupe d'espèce, une action telle que les ctéalures les plus parfaites d'une catégorie inférieure arrivent à un degré de développement plus élevé que les créatures les plus imparfaites d'une catégorie plus élevée qui la suit immédiatement. Ainsi il peut arriver que quelques animaux d'une classe inférieure se trouvent tléveloppés à un degré plus élevé que quelques animaux d'une classe plus élevée sans que la loi générale de développement qui existe indubitablement et dont l'acceptation est un point sur lequel les plus éminents naturalistes se rencontrent, soit par là renversée (1). Si donc la tota-
(1) (( Quant à ce qu'il y ait de telles séries ( géologiques de développement), nous en sommes aussi bien convaincus que nous sommes cou'»
36 M. LE PROFESSEUR AGÂSSIZ
lité des animaux ne peut pas être comprise sous ia forme d'une série simple partant de la monade ou de l'éponge de mer et s'élevant graduellement jusqu'à l'homme, la progression qui se produit peu à peu dans les grands types et notamment dans le plus important de tous, le type du vertébréy ne peut pas être méconnue et est reconnue par Agassiz lui-même d'une manière qui nous dispense de toute explication ultérieure. Si M. Agassiz veut faire servirune telle relation, ainsi que l'ignorance dans laquelle nous nous trouvons actuellement sur ses particularités intimes, pour faire croire son lecteur à une intervention créatrice directe, il pèche contre sa propre science en rabaissant au point de la faire servir à des buts qui lui sont entièrement étrangers. Chez Agassiz, les idées de théologie et d'histoire naturelle s'entremêlent de
vaincus qu^elles sont muU\]ples, La théorie que Ton peut embrasser tout le règne animal avec les animaux inférieurs dans une seule série commençant aux infusoires et se terminant par Thomme, a eu ses beaux jours. Mais c'est en général à tort que l'on a laissé tomber avec elle le le principe des séries. Le règne animal est au contraire constitué plutôt par un grand nombre de séries qui se développent Tune à côté de l'autre, qui parlent bien d'un point, mais se ramifient indéfiniment à partir de ce point. Ces différentes séries font voir, c'est-à-dire démontrent comment les différentes espèces, les différents genres, les différentes familles, etc., etc. d'animaux et même de plantes s'enchaînent les unes aux autres de telle manière que chaque espèce consécutive se développe par rapport à la précédente pour ainsi dire seulement comme étant une forme plus élevée et qui atteint d'autres buts : tel paraît être pour nous le but final, la gloire de toute classification en histoire naturelle : en effet, il est le dernier but de l'histoire de la création elle-même (Weinland, dtr Zoologische Garlen (le Jardin zoologique, I, n^ 3, 1859). Kner {Zoologie, 3^ édition, 1862) se prononce aussi en faveur d'une échelle graduelle non interrompue qui ne soit pas unique, mais qui soit mul- Upley et dont les séries se suivent parallèlement les unes par rapport aux autres, de telle manière que, dans tout son ensemble, une série soit d'un développement plus élevé que Tautre.
telle manière qu'il n'est pas possible d'établir de distinction entre elles, et il va jusqu'à faire reculer Thisloire naturelle au point de vue qui caractérise sa première enfance et qu'elle a franchi depuis longtemps pour son bien et pour celui de l'humanité. La science de l'histoire naturelle est la plus objective de toutes les sciences: elle ne peut servir directement qu'à elle-même et ne peut avoir d'autre but que la recherche du réel. Â la tendance que veut au contraire lui imposer M. Agassiz dans les quelques mots qui servent de conclusion à sa récapitulation, vient se rattacher la nécessité de méconnaître d'une manière si absolue toute la lâche que cette science a à remplir, qu'elle se verrait elle-même obligée d'abdiquer si cette hypothèse était admise. Ce que désire M. Agassiz, prouve seulement qu'on peut être très-bon n'ituraliste et se trouver cependant dans une erreur sans bornes sur les buts les plus élevés ou les buts philosophiques de l'histoire naturelle. Heureusement cette erreur est^ dans le cas dont nous nous occupons ici, si palpable qu'elle peut à peine porter préjudice. Peut-être M. Agassiz pourrait-il revenir de cette erreur dans un temps dont rimpulsion aurait moins son point de départ dans les points extrêmes ; peut-être a-t-il cru seulement devoir à uu extrême en opposer un autre. Qu'il en soit ce qu'il voudra : les extrêmes doivent disparaître, et la science ne se laissera écarter, ni par les exhortations de M. Agassiz, ni par les autres zélateurs analogues, de continuer à suivre le chemin de l'étude objective dans lequel elle s'est maintenue jusqu'ici avec un si grand éolal et un si grand succès.
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