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L'ÉCHELLE DE GRADATION ORGANIQUE, ETC

temporaires, et la trace du progrès au milieu de la maçse de misère et d'horreur contre laquelle le genre humain doit lutter, peut ôtre souvent difficile à retrouver. Des peuples entiers ou des races entières peuvent rester stationnaires , ou bien peuvent reculer et disparaître, après s'être élevés à un certain degré de culture. Des pays qui étaient autrefois florissants^ peuvent devenir des déserts, et, môme parmi les nations dites civilisées, l^esprit d'intolérance et de rétrogradation peut remporter une victoire apparente pendant des siècles. Dans Tenscmble, malgré tout, surtout dans le ressort de la science et de la vie matérielle, le progrès est impossible à méconnaître, et doit finalement triompher. Aujourd'hui, comme autrefois, l'ensemble général de ce qui existe paraît aspirer par ses efforts à une subtilisation continuelle de la matière, k un perfectionnement éternel. Quel doit être le dernier but de ses efforts, cela reste caché à notre connaissance plus intime ; nous pouvons seulement dire que, durant la portion du temps prise sur l'infini que nous sommes en état de découvrir, un tel remplacement d'êtres d'un ordre inférieur par des êtres d'un ordre plus élevé se produit, déterminé peut-êltre en partie par des raisons et des causes de la nature de celles que l'ingénieux naturaliste anglais, Darwin, a développées en peu de mots, dans son célèbre ouvrage sur l'origine des espèces. Continuellement ce qui est meilleur ou plus fort doit supplanter ce qui est pire ou plus faible, se mettre à sa place; et, bien que, dans le détail, cette règle puisse si souvent souffrir des exceptions, elle se comporte toujours finalement comme s'appliquant exactement à l'ensemble.

C'est , parmi les espèces de singes connues jusqu'ici , diles anthropoïdes ou ressemblant à Tbomme, — le gorille, ou « homme sauvage des forêts », comme l'appellent les Africains eux-mêmes, connu depuis 1847, — que le hardi explorateur de l'Afrique équatoriale, Paul du Chaillu, dans sa grande relation de voyages, Explorations and Adventures in Fguaiorial Africa, London 1861 [Forsc/mngen und Abentheuer im aquatorial Africa ; voyages et aventures dans l'Afrique équatoriale, Paris, 1863 (1)], démontre être le

(1) Malgré le prix élevé de ce livre, une première édition de 8000 exemplaires a été épuisée en peu de temps en Angleterre ! Sa véracité^ ainsi que tout le monde le sait, a été fortement contestée ; mais, ainsi que cela paraît être, d*une manière exagérée, et sans que, par là, les communications de du Chaillu aient perdu toute valeur. Si ce voyageur n*a pas pénétré peut-être 'dans Vintérieur de rAfrique aussi loin qu'il l'indique, il a cependant vécu pendant des années sur la côte occidentale de la région équatoriale de TAfrique : il a chassé dans les forêts, il a été en relation avec les indigènes, a appris leur langue et a eu de bonnes cautions pour ce qu'il n'a pas vu lui-même. En outre, les renseignements qu'il a communiqués s'accordent entièrement avec ceux que le voyageur français de Braouzec a fournis, dans ces derniers temps, sur la même contrée. Du reste, un des premiers savants de TAngleterre, Murchison, directeur général et vice-président de la Royal Geograph. Society de Londres, dans son Adress at the Anniversary Meeting de celle société le 27 mars 1861^ s'est exprimé sur ce point, à la page 215, de la manière suivante : « Mais, malgré ces défauts, aucune personne qui a lu le livre

plus rapproché de rhomme. Dans tous les cas, c'est le plus grand des singes que nous connaissons : en effets le mâle adulte atteint une hauteur de 5 à 6 pieds, et même encore

de du Cbailla ne peut douter qu*il ait chassé et tué le gorille dans les foréls roeheuses de l'intérieur, qu'il ait vécu au milieu des anthropophages indigènes du pays et qu'il ait décrit les principales conditions physiques et la végétation d'étendues de pays qui n'avaient jamais été visitées par aucun Européen avant lui. La vérité de ses narrations a été positivement con* firmée par les relations de l'éminent ornithologiste, Cassin, imprimées dans les rapports de l'Académie des sciences de Philadelphie, sur l'invitation de laquelle il a entrepris sa seconde expédition, vraiment trèslongue, qui a duré trois années et huit mois, et par le recours au témoignage des missionnaires dont les résidences lui ont servi de point de départ pour ses excursions » . A cela viennent se joindre des paroles de remercîment pour du Chaillu et une note dans laquelle se trouve le passage suivant : v Pendant que ces lignes étaient sous presse, un témoignage de la véracité du récit de du Chaillu qu'il n'attendait pas et qu'il n'avait pas cherché, a été fourni par M. P. Lund Simmonds dans deux lettres de son beau-rrère, le missionnaire Walker, qni^ en 4 858 et 1859, écrivait du Gabon et qui connaissait môme les découvertes de noire voyageur dont il parle dans des termes exprimant une hante estime pour ses actes et pour son caractère. (Voyez, relativement aux lettres de Walker à M. Simmonds , le « Critic », journal hebdomadaire, du 6 juillet 1861, p. 17). — Le savant français Malte-Brun s'exprime aussi, de la même manière que Murchison , dans son rapport sur les travaux de la Société de géographie et sur les progrès des sciences géographiques en 1861 (Voyez le Bulletin de la Société de géographie» Paris, 1861, n»* 11 et 12).~ Sous la date du 7 juin 1862, la Kôlnischt Zeitung rapporte qu'un certain Walker a rapporté récemment à Londres plusieurs restes de gorilles^ ainsi qu'un spécimen complet d'un jeune gorille qui avait été pris vivant, mais était mort dans le voyage. Parmi ces restes se trouvait la tète d'un gorille adulte qui mesurait ià pouces du menton à la nuque. Le tout était destiné au British Muséum. — Une relation encore plus récente du même journal (n^ 177 de Tannée 1862) dit que, à la Société de géographie de Londres, il a été lu une lettre du géographe Petermann de Gotha dans laquelle cette célèbre autorité déclare que du Chaillu a rendu à la science géographique des services aussi grands que n'importe qui dans ce siècle.

{Remarque de l'auteur.)

plus^ par conséquent la taille de l'homme, tandis que la femelle n'arrive qu'à une grandeur de & à 5 pieds. C'est en partie cette haute taille, en partie sa grande force et la circonstance qu'il se tient plus longtemps et plus facilement debout dans une position verticale que tous les autres singes, qui a donné matière aux fables et aux histoires nombreuses que les indigènes se racontent sur ce singe. Suivant les indigènes, le gorille peut attaquer les éléphants et les léopards, et les tuer à coups de bftton^ se tenir aux aguets sur les arbres et attirer à lui les passants pour les égorger, enlever et violer les femmes, construire des habitations, vivre par troupes, lier les cannes à sucre en bottes dans les champs et les emporter, etc. Les indigènes croient aussi qu'il existe des gorilles dans le corps desquels habitent des esprits humains, puisque des hommes, après leur mort, se sont transformés en gorilles. Les indigènes de plusieurs tribus refusent donc de manger de la chair de gorille : ils se tiennent môme pour blessés d'une telle offre, supposant, comme du Ghaillu le croit, qu'il existe une certaine parenté entre le gorille et euxmêmes I Us ont la singulière croyance superstitieuse que, lorsqu'une femme enceinte, ou même seulement son mari, ont vu un gorille mort ou vivant, ce fait doit avoir pour conséquence la naissance d'un jeune gorille au lieu d'un jeune enfant appartenant à l'espèce humaine. ^Aussi les femmes enceintes et leurs maris se tenaient-ils éloignés avec la plus grande inquiétude d'un jeune gorille vivant^ que du Chaillu tenait renfermé dans une cage.

L'auteur même de la découverte du gorille représente cet animal, dont la connaissance personnelle constituait undes principaux buts de son voyage, comme étant un être d'une force corporelle et d'une férocité extraordinaires, <;< moitié homme, moitié animal » et comme étant le roi

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des forêts africaines, roi dont la domination est incon- ! testée. Son cri a quelque chose d'humain^ et sa force est si grande qu'il casse un fusil entre ses redoutables mÀ- i choires, ou étend un homme mort d'un seul coup de sa puissante patte. Les premiers renseignements posttifs sur le gorille sont venus, en 1867, du fleuve Gabon^ dans l'Afrique occidentale, où des portions de son squelette avaient été découvertes, et où il était connu des indigènes sous le nom é"Eng€€na{\). Suivant les indications de du Chaillu^ le D' Savage et le professeur JefFries Wymann ont les premiers^ à Boston, en iSUl, fait connaître le gorille au monde savant et ont donné la description de son squelette, qui a engagé les célèbres naturalistes Owen et Geoffroy- Saint-Hilaire à faire des observations plus précises sur l'animal qui venait d'être découvert. Wymann et Savage l'ont nommé gorille^ — d'après l'ancien Carthaginois Hannon, qui avait attribué ce nom à Fhomme sauvage couvert de poils, qu'il avait rencontré sur la côte d'Afrique pendant son voyage d'explorations. La relation du voyage d'Hannon, qui a eu lieu dans le vi* siècle avant J.-C, est, suivant du Ghaillu, un des fragments les plus importants qui soient venus de l'antiquité jusqu'à nous. Hannon avait été envoyé par le gouvernement de Garthage pour faire par eau le tour du continent africain. Il mit à la voile avec six vaisseaux et rencontra le troisième jour une île pleine d'hommes sauvages, que les interprèles nommaient goril- Jas. Trois femelles furent prises^ tuées, et leurs peaux fu-

(1) Eng«ena, Ingena.Mgena, Nginn, Gina, D*Jma« ^ simples dénominations à l*aide desquelles le gorille est désigné par différents voyageurs, ne sont, suivant du Ghaillu, que des variations de la dénomination mongpwe qui est Ngena. — Les traités de zoologie le représentent comme étant le irogMytei goHUa ou le gorUta gina.

(Remarque 49 Vauimufi)

LE GORILLE. .J3i

rent suspendues dans le temple de Junon à Garthage, où l'on en trouva encore deux, suivant Pline^ lors de la prise de Garthage par les Romains. Toutefois, du Ghaillu est porté, par différents motifs, à croire que ce n'était pas le gorille, mais que c'était le chimpanzé^ que Hannon avait rencontré et pris, en sorte que l'honneur de la première découverte de ce remarquable animal resterait aux temps modernes. Bowditch a fait en 1819, sur des otd^ire, la première relation sur le gorille qui puisse compter, et le missionnaire américain Wilson a été le premier qui ait fourni au monde savant des preuves réelles de l'existence de ce remarquable animal. Cependant, ^ucun voyageur, à l'exception de du Ghaillu, ne l'a poursuivi jusque dans les régions inconnues de «es retraites dans l'intérieur, et n'a trouvé Toccasion de rectifier par ses propres observations les fables qui ont cours relativement à cet animal parmi les indigènes. Il est, suivant sa propre assertion, le premier savant qui puisse parler du gorille d'après la connaissance personnelle quMl en a, et dont les relations ne se fondent pas sur des ouï-dire et sur des renseignements puisés chez les indigènes superstitieux. Il n'est pas vrai, suivant lui, que le gorille vive en troupe, se tienne aux aguets sur les arbres, enlève les femmes, etc., etc.; mais c'est im mensonge. Il se tient, au contraire, de préférence par couple dans une jungle (Dschungel) très-profonde et dans les retraites les plus reculées des vallées boisées; mais il voyage beaucoup de côté et d'autre et vit simplement d'une alimentation végétale. On le trouve toujours à terre, non sur les arbres. Les jeunes gorilles seuls dorment sur les arbres pour se préserver conlre les attaques des animaux sauvages, tandis que les vieux reposent sur le sol, le dos appuyé contre des rochei*s ou des arbres. La main et le pied du gorille

ne sont pas non plus disposés pour grimper comme chez le chimpanzé et se rapprochent plutôt de la forme de ceux de Thomme; le pied notamment est mieux disposé pour la marche que chez un autre singe quelconque. Cependant, la marche, dans une position verticale, lui est toujours encore assez difficile, à cause du manque de proportionnalité entre ses jambes et son corps. Ordinairement il court par suite sur ses quatre pattes; mais, même dans cette position, la partie supérieure du corps est, à cause de la longueur de ses bras, tellement élevée, que les jeunes gorilles, en s'enfuyant lorsqu'ils sont poursuivis, ne paraissent pas, à une certaine distance, avec leurs corps à moitié redressé, être sans analogie avec des nègres qui s'enfuient en courant. Les pieds se meuvent entre les bras, qui sont un peu courbés en dehors. Lorsqu'il est attaqué, au contraire, le gorille mâle, à l'état adulte, se redresse de toute sa longueur sur ses membres postérieurs, et va droit au chasseur en balançant ses bras et en présentant un spectacle affreux, tandis que la femelle, plus petite et plus faible, cherche à se sauver avec les petits. Lorsque le danger approche, le mâle et la femelle poussent tous deux un cri d'angoisse particulier : et si la mère veut appeler son petit, elle le fait à l'aide d'un son grave, ressemblant à un gloussement. Le mâle, au contraire, exalte son cri jusqu'à la hauteur d'un hurlement formidable, qui fait trembler les forêts et qui épouvante les plus courageux. Il se frappe de temps en temps son affreuse poitrine avec ses poings et fait naître ainsi un son sourd qui s'entend de loin. Le chasseur gagne ainsi le temps d'envoyer avec certitude une balle à son ennemi, après l'avoir laissé se rapprocher le plus près possible. Si le chasseur manque le gorille, c'en est fait, dans la plupart des cas, de la vie du premier. Heureusement, lorsqu'il est bien touché, le

gorille meurl facilement et ressemble par là davantage h rhomme qu'à l'animal. Son dernier cri a quelque chose d'humain, ainsi que tout l'ensemble de ce qui se passe lors de sa mort : la cbasse même de cet animal prend par là un caractère qui décourage. « 11 tombe en avant sur la face», ainsi le raconte du Chaillu à la page 352 de son livre; « ses longs bras musculeux éten« dus, et pousse avec son dernier soupir un cri formidable, moitié hurlement, moitié cri, qui, bien qu'annonçant au chasseur qu'il peut être tranquille, fait éprouver à ses oreilles une remémoration effrayante de l'agonie de l'homme. C'est, en réalité, cette remémoration déguisée de l'humanité qui constitue un des attraits principaux qui excitent le chasseur à l'attaque du gorille .» Cette impression s'est fait sentir au chasseur avec encore plus de force dans une autre occasion (p. 434 et 435de son livre) : « Il existe chez cet animal assez de ressemblance avec l'homme pour faire de la vue d'un gorille mort un spectacle affreux, même pour les yeux qui y sont habitués comme l'étaient les miens à cette époque. Je n'ai jamais éprouvé entièrement celle demi-indifférence ou ce moment de triomphe qui saisit le chasseur lorsqu'un bon coup lui a rapporté la tête d'un gibier de choix. Il en était de moi dans ce cas comme si j'avais tué une créature malconformée qui avait en elle quelque chose de l'humanité. Bien que je connusse que c'était une erreur, je ne pouvais pas me défendre de cette impression. » Notre auteur raconte de la femelle du gorille ce qui suit : « C'est un spectacle vraiment joli d'observer une femelle de gorille, devenue mère, entourée de ses petits qui jouent autour d'elle. J'en ai surpris dans les forêts, et, quelque désireux que je fusse d'en posséder des spécimens , je n'avais pas le courage de tirer. En pareil cas, mes nègres, au contraire, ne montraient aucune sea-

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