BUCH5ER. II
i3A iC GOBILLK.
sibiliic, mais mettaieol à mort leur gibier sans perdre de
temps. »
Du Chaiilu décrit plusieurs chasses au gorille, qui toutes se sont passées d'une manière à peu près pareille et dont il raconte Tune à la page 30&, dans les termes suivants : a Ils étaient deux gorilles, un mâle et une femelle. Grâce à une jungle [Dschungel) dans laquelle ils étaient cachés, ils nous avaient vu les premiers. La femelle poussa un cri d'alarme et s'enfuit, avant que nous ayons pu tirer un seul coup, pour se soustraire à nos yeux en se cachant dans le fourré. Le mâle, au contraire, ne chercha pas à fuir. Il se tint pendant longtemps debout hors de sa retraite et nous vit bien, puisqu'il poussa un hurlement de fureur contre notre intrusion vraiment hors de propos. — Dans la demi-lumière sombre du ravin, ses yeux faux^ sombres, son regard mauvais^ ses traits ressemblant à ceux d'un satyre, bouillants de fureur, présentaient un spectacle si effrayant, que l'on aurait pu croire que l'on avait devant soi un démon sorti des enfers : il s'avançait droit vers nous, par bonds^ comme c'est son habitude, frappant sa poitrine avec ses poings, — et faisait trembler la forêt d'un hurlement dont l'écho ressemblait à un véritable grondement de tonnerre. *- Enfin il s'arrêta en avant de nous, à une distance de six aunes (un peu plus de 7 mètres), et commença encore une fois à hurler et à frapper sa poitrine. Précisément, au moment où il faisait un nouveau pas en avant, nous avons fait feu sur lui : il a chancelé et il est tombé mort à nos pieds, la face contre terre. — Sa hauteur était de cinq pieds neuf pouces, ses bras, étehdus, mesuraient neuf pieds ; sa poitrine avait 62 pouces de tour, l'orleil en avait 6. Ses mains, présentant la forme de griffes, dont un coup suffit pour mettre à nu les entrailles d'un homme ou pour lui casser le bras, étaient
de véritables tenailles, et j'ai pu voir combien devait être redoutable un coup porté par une telle main, lorsqu'elle est mise en mouvement par un tel bras. » Peu de tempg auparavant, dans une autre chasse au gorille^ un des in* digènes qui accompagnaient du Ghaiilu dans sa chasse et qui s'était porté seul en avant, et avait seulement blessé le gorille, fut abattu par ce dernier et blessé mortellement : quant au fusil, il fut cassé et brisé. Du Ghaiilu a réussi également, en deux circonstances, à prendre vivants déjeunes gorilles, dont il donne une description exacte. Malheureusement, il n'a pas pu les conserver envie, l'un à cause de sa férocité indomptable, l'autre parce qu'il était trop jeune et manquait de lait. Ce dernier avait été enlevé du sein de sa mère, qui était morte, et porté séparément au village. Lorsque le jeune gorille y revit le corps de sa mère, il se traîna jusque-là et se jeta sur sa poitrine. Il n'y trouva pas sa nourriture accoutumée, et je vis qu'il remarquait qu'il était arrivé quelque chose à sa vieille mère. Il se traîna sur son corps, le flaira et poussa de temps en temps un cri plaintif : « hoo, hoo, hoo, » qui me remuait le cœur.
Le gorille est généralement d'une couleur noire : sa chevelure est d'une couleur gris de fer. Lorsque le gorille est vieux, tout le corps paraît gris. Le cou fait défaut et la tête se trouve placée presque immédiatement au-dessus d'épaules puissantes. Les mâchoires sont excessivement fortes : les bras, très-développés, atteignent jusqu'aux genoux; les jambes sont courtes. Dans son organisation corporelle, le gorille présente plusieurs particularités anatomiques (notamment le nombre des os du carpe et la structure du pouce), qui le rapprochent beaucoup de l'homme : il se trouve, au contraire, beaucoup de points qui le font ressembler aux autres animaux plus que les
autres espèces de singes, le chimpanzé» par exemple. Il vient notamment après ce dernier, sous le rapport de la conformation du crâne (l). En ce qui concerne la ressemblance avec l'homme, beaucoup de naturalistes placent donc le gorille à un degré plus bas que le chimpanzé^ tandis que Owen et du Ghaiilu, qui tiennent compte de tout^ assignent à ce singe la place la plus rapprochée de rhomme. Assurément Tabîme qui existe entre Thomme et le gorille est toujours encore assez grand, et cela devient surtout évident par les mesures comparatives faites sur le contenu du crâne par le professeur Wymann, de Boston, et par d'autres, et communiquées sous forme de tableaux par du Chaillu; si la dimension la plus élevée trouvée en général chez le singe (le gorille), monte à 35 pouces cubes, elle reste cependant toujours encore de 28 pouces cubes
(1) Une discussion approfondie du point que nous ne faisons qu'indiquer ici, basée sur des comparaisons anatomiques exactes, se trouve dans l'ouvrage publié récemment par un anatomiste anglais, M. le professeur Huxley, sous le titre : a Evidence as to Man's place in Nature. (Place évidente de l'homme dans la nature). » London, 1863). Il ressort des observations faites avec soin par M. Huxley, que, en réalité, le gorille dont, pendant ce temps, il a été apporté plusieurs spécimens morts en Europe, est de beaucoup, parmi toutes les espèces de singes connues, celle qui se rapproche le plus de Thomme par la dimension et la structure générale du corps, et notamment par la conformation du bras, de la main, du pied et du bassin ; mais que, au point de vue de la ressemblance avec l'homme, il reste cependant au-dessous du chimpanzé par la conformation du crâne et du cerveau (*). Des squelettes de gorille se trouvent actuellement dans les musées de Londres, de Paris, de Vienne, de Lubeck^ de Darmstadt, etc., etc.; des spécimens empaillés de gorilles se trouvent au British Mt^seum à Londres, à Lubeck, etc., etc. Des spécimens de gorilles vivants n'ont pas encore été vus jusqu'ici en Europe. {Remarque de Vauteur pour Védition française.)
(♦) Sous le rapport de la véracité des relations de du Chaillu, M. Huxley déclare que .'oD a d'autant moins de raison d'en douter, que tout ce qu'il y a d'essentiel dans ses communications nous était déjà connu isolément par des relations antérieures.
Le gorille. 1S7
au'dessous de la dimension la plus basse qui a élé trouvée chez l'homme (Hottentot ou Australien) de 63 pouces cubes. La dimension moyenne du contenu du crâne s'élève, chez différents singes du genre des chimpanzés» de 21 à 26 pouces cubes; chez le gorille (dont la dimension corporelle considérable doit être prise en ligne de compte), elle est de 26 à 29 pouces cubes; chez le nègre et l'Australien, au contraire, elle atteint déjà 75 pouces cubes ! Le contenu du crâne du Caucasien s'élève en moyenne à une dimension de 92 à 11^ pouces cubes. Dans la jeunessCy tous les crânes de singes se ressemblent entre eux, de même qu'ils ressemblent au crâne de Thomme, ce qui s'accorde avec l'observation bien connue que le chimpanzé et l'orang-outang ressemblent à l'homme par la conformation de la face et de la tête à un plus haut degré dans la jeunesse que dans l'âge mûr.
Une ressemblance avec l'homme encore plus grande que chez le chimpanzé, le gorille et l'orang-outang, au point de vue de l'aspect général^ se rencontre du reste chez le kooloo-kambay espèce de singe de l'Afrique occidentale que du Ghaillu a également découverte le prenaier. Sa tête ronde, pour laquelle le contenu du crâne est relativement plus grand que pour celle du gorille, la rapproche surtout de celle de l'homme. Sa face lisse, avec un front élevé et de gros yeux, doit avoir l'expression de celle de l'Esquimau ou du Chinois. Il a de la barbe au menton et des joues, et possède une oreille analogue à celle de l'homme. Mais il reste, sous d'autres rapports, en arrière du gorille. L'auteur de sa découverte est tenté de ne le considérer que comme une variété de chimpanzé.
Du reste, par suite de la certitude où il était qu'elle devait exister, du Ghaillu a cherché, mais en vain, dans son
voyage un trait d'union ou un intermédiaire entre l'hoinme et le gorille, forme qui, comme il le pense^ aurait dû exister, « ifman had corne from apel »
Une troisième espèce de singe, très-remarquable, qui a été découverte par du Ghaillu, et qui a été désignée par lui sous la dénomination de Troglodytes calvus , est le Nschiego-Mbouwé ou singe édifiant des nids. Il construit un nid ou habitation dans les arbres, à une hauteur de quinze ou vingt pieds au-dessus du sol, qui lui procure un abri complet contre la pluie, — avec tant d'art et si bien que du Chaillu pouvait difficilement se persuader que les habitations de ce genre qu'il a vues n'avaient pas été construites par des mains humaines. Le mâle et la femelle y travaillent ensemble, le mâle la construisant et la femelle lui apportant les matériaux.
Du Chaillu ayant tué une femelle de cette espèce de singe qui était mère, son petit qui avait la face blanche, ce qui est vraiment digne d'être remarqué, caressait le cadavre comme s'il voulait le rappeler à la vie. Il parut ensuite avoir perdu toute espérance. Ses petits yeux devinrent très-tristes, et il laissa échapper avec un regard désespéré un gémissement (ooee, ooee) prolongé vraiment touchant. Du Chaillu éleva le petit qui s'apprivoisait et était plein de docilité, mais se montrait en outre très-enclin à voler. Le petit singe découvrit petit à petit que le meilleur moment était le matin, lorsque son maître dormait. Il s'approchait alors de lui et observait son visage pendant son sommeil. S'il trouvait les yeux fermés et les traits immobiles, il volait le pisang (espèce de banane); si, au contraire, son mattre ne se trouvait pas dans les conditions indiquées, le jeune gorille faisait Tinnocent et caressait son maître. Il ne manquait jamais au repas du matin (friihslûck) ni au repas du milieu du jour;
LE GORILLE. i39
pour ce dernier repas, il passait d'abord exactement, d*un des bâtons qui soutenaient le toit de la hutte, la reyue de ce qui était sur la table pour voir ce qui lui plairait. Il en descendait ensuite et se meltait h côté de son maître. S'il rencontrait quelque chose qu'il ne voulait pas, il se jetait à terre avec colère, comme un enfant méchant. Il aimait beaucoup le café, mais ne le buvait pas sans sucre. On lui avait donné un oreiller, dont il apprit bientôt à apprécier beaucoup l'usage et qu'il emportait toujours avec lui. Il le perdit une fois et fit entendre de grands gémissements. Lorsqu'il faisait froid, il ne voulait plus dormir seul, mais personne ne voulait s'en charger. Il attendait que tout le monde dormît, et se glissait aussi près que possible d'undes noirs, pour s'esquiver doucement de nouveauté lendemain matin où il pouvait sans être découvert. Il avait un grand penchant pour les boissons spiritueuses et s'enivra une fois complètement : il présenta alors tout à fait l'aspect d'un homme ivre. Il se mettait avec les nègres autour de Pécuelle où se trouvait le manger, et saisissait avec ses mains la nourriture dans le plat, lorsqu'ils en agissaient ainsi; il prenait aussi place au feu; son œil intelligent manifestait une expression d'affliction lorsqu'on le laissait seul. Il acquit peu à peu un renom positif dans les environs ; à mesure qu'il s'élevait en âge, sa face qui était d'abord jaunâtre, devint toujours de plus en plus foncée. On le trouva mort un matin, sans qu'on puisse assigner à cet événement une cause déterminée.
POST-SCRIPTUM A CE MÉMOIRE, FAIT PAR L* AUTEUR SPÊCIA - LEMENT POUR L'ÉDITION FRANÇAISE.
Depuis que les lignes ci-dessus ont été écrites, les renseignements sur le gorille, aussi bien que sur les événements du voyage de du Ghaillu, sont devenus plus nombreux. Les derniers renseignements nous viennent d'un voyageur anglais, Winwood Reade {Nat, hist. Rev., july I86/1). Ce dernier a parcouru pendant six mois, sans voir un gorille, les forêts de cette région de FAfrique que du Ghaillu avait aussi visitée; mais il a vu la trace de cet animal. Il Ta entendu une fois s'enfuir dans le hallier sans le voir. D'après les renseignements puisés par Reade chez les indigènes, il n'est en aucune manière aussi dangereux et aussi redouté que du Ghaillu l'a déclaré : il est plutôt très-peureux et n'attaque pas l'homme, à moins que ce ne soit à son corps défendant ou lorsqu'il est blessé. Personne n'a pu se rappeler que le gorille ait tué un homme ; cependant Reade a vu un indigène qui avait une main paralysée, ce qui venait de ce qu'elle avait été blessée par un gorille avec ses dents. Le gorille se nourrit de végétaux et ne reste tout à fait debout que lorsque, pour manger des fruits, il se tient aux branches des arbres : en dehors de ce cas^ il se meut sur ses quatre pattes. Lorsqu'il est irrité, son cri est un mugissement aigu ; dans tout autre cas, c'est un son qui ressemble à un gémissement.
Depuis que le gorille a été découvert et est mieux connu, l'ancienne question du rapport de l'homme et de ses races inférieures avec le monde animal qui est tout près, a pris un nouvel intérêt^ et, dans les dernières années, notamment en Angleterre, elle a été souvent examinée. Si main-
tenant la grande distance qui a paru jusqu'ici séparer l'homme de l'animal, s'est quelque peu amoindrie par cette découverte, cependant l'abîme qui les sépare est toujours encore trop grand pour qu'on puisse en déduire Une con* Tiexion immédiate entre l'origine de l'homme etTexistence de ces grands singes d'une conformation analogue à celle de l'homme. La différence existant relativement à la demension du cerveau, vraiment très-importante à envisager, est toujours encore très-considérable, bien qu'il soit démontré, relativement au reste de l'organisation de cet organe, que le cerveau des singes les plus grands parmi ceux qui ressemblent à l'homme, ne manque pas d'une seule des parties du cerveau de l'homme, qui sont considérées comme essentielles. On peut donc supposer qu'il a existé autrefois d'autres intermédiaires qui diminuaient ou comblaient l'abîme existant actuellement et qui sont morts depuis. De même que d'autres lacunes ont été remplies par des découvertes ultérieures dans la série des organismes vivants, de même cet abîme sera probablement aussi rempli ; en eifet, ce que nous connaissons des restes du monde des organismes qui se sont éteints, ne constitue que des fragments peu considérables des richesses qui existaient autrefois. Pour éclairer ce point de vue, M. le professeur Schaafhausen de Bonn, dans un discours sur le gorille, lu à la réunion d'automne du naturhistorischen Vereins der preussischen Rheinlands und westfalens (1864), a fait remarquer avec un à-propos tout à fait frappant, que nous voyons sous nos yeux l'abîme existant entre l'homme et l'animal s'augmenter continuellement, et la distance qui les séparait, gagner en étendue. En effet, non-seulement les races humaines inférieures qui présentent ainsi quelques rapprochements avec l'organisation des animaux, meurent et s'éteignent ; mais les singes de l'organisation
la plus élevée, qui se rapprochent le plus de rbomnie, deviennent chaque année plus rares. Encore un siècle ou deux, et ce seront peut-être des espèces entièrement éteintes! C'est seulement dans le voisinage des peuples sauvages que les espèces de singes de l'organisation la plus élevée se sont conservées aussi longtemps; au contact des peuples civilisés, elles auraient déjà disparu depuis bien des années de la même manière que nous voyons les races humaines qui sont sauvages et qui sont placées au degré le plus bas de Téchelle, disparaître rapidement lorsqu'elles sont continuellement en contact avec la civilisation, a N'est-il donc pas logique t, dit Schaafbausen, a de penser que, si nous pouvions remonter en arrière pendant les milliers d'années qui ont disparu, nous trouverions entre les races d'hommes les plus inférieures et les animaux de l'ordre le plus élevé la distance plus faible qu'elle n'est actuellement, et d'autant plus faible que nous pourrions regarder plus loin en arrière. Plus le développement de rhomme progresse, plus il brise en arrière de lui les liens qui le rattachent à la nature brute. Combien est frappant enfin le fait que les singes les plus grands de l'Asie et de l'Afrique se distinguent entre eux par les mêmes caractères qui distinguent les races d'hommes des deux pays^ notamment par la couleur et par la forme du crâne ! L'orang-outang est brun et a une tête ronde comme le malais bracbicéphale ; le gorille est noir et possède un crâne allongé comme le nègre d'Afrique, qui est dolichocéphale. Le rapprochement que l'on effectue en mettant deux races d'hommes différentes en parallèle avec les espèces également distinctes de singes des mêmes pays respectifs, paraît constituer l'objection la plus importante que Ton puisse faire, dans l'état actuel de nos connaissances, contre l'unité de l'espèce humaine ».
Le débat sur le matérialisme et le spiritualisme parait, en réalité, augmenter plutôt que diminuer en profondeur et en étendue, bien que le premier tumulte soit calmé, et que le zèle le plus empressé se soit refroidi. Le livre de de M. A. Mayer, dont nous donnons le titre en bas de la page, écrit avec calme, une connaissance réelle du sujet et un esprit clair, paraît être destiné à prendre dans cette discussion une position hors ligne. Il acquiert un intérêt particulier par ce fait, que l'auteur est un des adhérents de la philosophie de Schopenhauer et cherche à baser son jugement sur les règles établies par ce philosophe, ainsi que sur celles établies par Kant. Comme ces philosophes, il juge en effet aussi nécessaire de faire précéder ses explications, pour lesquelles il choisit la devise caractéristique : simplex veri sigillum^ d'une exposition de sa théorie de la connaissance^ d'après Rant et d'après Schopenhauer. Suivant cette tbéorie> Tidée ordinaire que les choses existent au dehors à l'état de réali-> sation, et n'ont pas besoin de l'intermédiaire des sens
(1) D' A. Mayer : Zur Verstândigung uber Materialismus und Spirituaîismus, (Pour rintelligence du débat sur le spiritualisme et le matérialisme), Oiessen, t861.
Uà MATÉRIALISME ET SÎ>IRtTUALÎSME.
pour que leur existence soit reconnue, est foncièrement fausse. Il est au contraire exact que les choses ne deviennent ce qu'elles sont, en tant qu'elles se produisent dans le phénomène, que parce qu'elles ont existé comme image représentative. Cela paraît paradoxal, mais cela n'en est pas moins. Les propriétés ne sont pas inhérentes aux choses^ mais elles prennent naissance seulement dans les organes des sens et les organes centraux du sujet qui se représente les objets. De la sensation on s'élève à V image représentative^ à la perception, et cette dernière possède plus d'étendue que la première. Kant a seulement trouvé que quelques règles ou formes sans lesquelles elles ne pourraient exister, et qui existent dans Tesprit à priori^ et antérieurement à l'observation^ sont communes à toutes les images représentatives. A celte catégorie appartiennent d'abord les notions d'espaces et de temps; c'est par cette raison que, dans les sciences qui reposent sur les notions d'espace et de temps, comme la géométrie et Varithmétique, domine aussi une certitude si apodictique, qu'il n'est jamais possible d'atteindre dans les sciences expérimentales. Il est vrai que l'a priori de ces formes de la pensée est nié par beaucoup d'empiriques qui s'occupent de philosophie, comme, par exemple, Krause, Wundt, qui veut même démontrer que la notion d'espace a une origine empirique, Moleschott. — La faculté dont est doué l'esprit de l'homme, de chercher une cause pour tout changement, ou la soi-disant loi causale, n'est pas moins innée que la notion d'espace et de temps, et il doit s'être produit d'avance dans les organes de la connaissance de l'homme un arrangement qui soit autorisé à émettre la question pourquoi ?
L'auteur se déclare, par suite ultérieurement, contre la libe^Hé de volonté. C'est, suivant lui, Schopenhauer qui
a démontré le mieux le contraire de la plupart des idées qui ont été conservées sur ce sujet. En présence de raisons suffisantes^ c'est-à-dire en présence de motifs suffisants, l'action qui commence à se produire est nécessaire. Cependant le conflit entre des motifs isolés est souvent si violent, qu'il n'existe absolument aucun rapport direct entre le motif et l'action. L'auteur se déclare aussi pour une espèce de force vitale ou de qualitas occulta qui échoit aux réactions organiques de la môme manière que l'on admet des propriétés inconnues dans les réactions inorganiques. Nous ne connaissons pas, suivant lui, par l'observation la faculté d'être impérissable, dont est douée la matière; mais nous avons la conscience de son existence par une forme innée de la pensée.
Quant à ce que les choses puissent exister en dehors de ce qu'elles constituent l'image représentative que rious nous en faisons, nous ne le savons pas, et cela ne nous regarde même pas. Nous laissons aux philosophes l'explication de l'énigme de « la chose en elle-même». Les choses peuvent avoir ou sont susceptibles d'avoir des propriétés qui nous sont encore inconnues; mais nous ne pouvons pas les connaître, parce que les organes nous manquent pour y arriver. Dans les organes de la connaissance, la chose devient telle que nous sommes à tort accoutumés à l'admettre extérieurement, indépendante des organes. Ainsi la vue simple avec les deux yeux repose sur des aptitudes innées, ayant leur base dans l'organisation : c'est une opération cérébrale ou mentale. L'aptitude à cette opération est innée en partie dans le cerveau, en partie dans les organes des sens.
Par là se trouve confirmée d'une manière inébranlable la proposition : «Pas d'objet sans sujet! » De là aussi, suivant Schopenliauer, tire son origine cette autre propo-
BUCHSEa. Il — 9
122 L'ÉCHELLE DE GRADATION OR^ANIQll
organiques des conditions vitales nouvelles el À la surface des couches de sable qui sont alojj sur le bord de la mer, nous voyons les traces simultanément avec les empreintes des pattes] gigantesques qui, n'étant pas propres au vol, s^ dans une région inférieure, par suite de leur or^ disposée pour qu41s pussent en même temps terre et dans l'eau. A côté se trouvent les trace vraiment singulières, présentant l'apparence d'ec d'une main gigantesque qu'a laissées un qua gigantesque, le fameux labyrinihodon, — inter^ entre le poisson, la grenouille et le lézard. Lephy au contrains, avec la forme du fézard, se rappro même temps de Toiseau et du mammifère, et'Ie di présentait des rapports d'analogie de c'onformatî| les serpents venimeux, les quadrupèdes carnivc tortues et les lézards. «'Ces sauriens et leurs coni forment un groupe singulier et remarquable dans nous observons une fusion d'êtres qni sont aujol profondément séparés les uns des autres, ils fourn pour cette période , un guide sûr pour ponrsuf développement de la vie qui, poussée lentement visiblement, en avant par des circonstances favori* son perfectionnement, s'élève de la structure des '"*
inférieures à des formes plus élevées ». De là, en i V^|^ par la formation dite jurassique, on arrive à l'âge m^0* leux durant lequel les plésiosaures et les iehthyosmr' formes fabuleuses, animaient les vagues écumante* sauriens dits terrestres^ indices d'un rapprochement^ sible du type des mammifères, poursuivaient leurs] au travers des forêts, tandis que \e ptérodactyle oui ailé, qui se trouvait aussi bien chez lui sur les vaj^ J^ner que dans l'air, s'élançait au-dessus de la m^
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146 MAT&HUUSMfi ET SPIRlTUi^ilSI|£.
sition : « Le monde est mon image représentative^ ma pei'ception. » Toutefois les choses ne sont ni des apparences, ni des illusions ; mais elles prennent tout justement une réalité positive par la perception. UirUellic^ence doit être définie comme étant une cmnaissance intuitive; elle seule procure une entière cerlitude de ce qui est connu. Des assertions qui ne s'appuient pas sur Vintuition ou l'observation, s'envolent dans les airs. Les philosophes de l'époque de Hegel opéraient sur des assertions de cette nature, et leurs sentences philosophiques (Philosopheme) n'ont par suite aucun sens. C'est seulement par la connaissance intuitive que nous pouvons apprendre quelque chose, élargir la sphère de notre savoir; les notions intuitives sont le fondement de toute connaissance. Mais ce n'est pas assez de constituer l'essence de l'homme^ parce que Vanimal possède aussi tout cela : l'homme a en outre la raison ou le pouvoir de créer des idées — un pouvoir qui le distingue de l'animal ! Sans la raison, il n'y a pas de science^ pas d'histoire, pas de maximes, pas d'états 1 Avec Taide de la raison^ la portion générale {dos Gemeinsamé) d'une série de notions intuitives est comprise, établie et reproduite par la mémoire. On appelle cela émettre des jugements — ce que l'animal ne peqt pas faire. Plus les idées sont générales et étendues, plus elles perdent en substance et en valeur. Il n'est pas possible de donner une idée intuitive des notions^ des idées abstraites en tant qu'abstraites, et par exemple des idées d'instruction^ de maladie^ etc., etc. Le pouvoir de Tesprit qui ne constitue positivement entre l'hopiime et l'animal qu'une différence d'intensité, est formé seulement par l'intelligence. L'animal^ au contraire, ainsi que cela a déjà été observé, n'est pas doué de raison, c'est-à-dire qu'il ne peut pas créer des idées, qu'il ne peut pas généraliser. Des actions paraissant raisonnables
MAÎÉRUUSME ET SPIRITUALISME. U1
peuvent être déterminées par Tinstinet, comme les retraites édifiées par les animaux, les nids des araignées et autres constructions analogues. Mais avec le pouvoir de créer des idées commence pour Thomme le danger de l'erreur^ qui prépare souvent des maux infinis à Thomme isolé aussi bien qu'aux peuples. Les idées ou notions abstraites dépendent, du reste, toujours des notions intuitives, et sont déterminées par ces dernières. Les animaux ne vivent que dans le présent^ l'homme vit aussi dans Vavenir.
Après cette exposition, formant introduction, de la théorie de la connaissance qu'il a adoptée, l'auteur se met à traiter son thème particulier, le débat sur le matérialisme et le spiritualisme. Il sépare d'abord le matérialisme considéré comme intuition de l'univers [Matmalismus als Weltanschauung)y du matérialisme qui s'appuie sur la théorie de la connaissance [erkenntnùstheoretischen Materialismus), dont il se déclare lui-même adhérent, et qui, suivant lui, peut seulement avoir de la valeur. Il ne constitue pas, comme on l'admet à tort, une antithèse avec V idéalisme y mais seulement avec le spiritualisme. Le moi Réalisme désigne au contraire Tautithèse proprement dite avec l'idéalisme, tandis qu'une théorie matérialiste de la connaissance peut être aussi bien réaliste qu'idéaliste. La question sur laquelle tout roule ici peut, suivant lui, être posée ainsi : Les facultés intellectuelles doivent-elles être considérées comme des fonctions des sens ou du système nerveux, ou doit-on admettre comme en étant la base fondamentale une chose inconnue, immatérielle ? La totalité des faits que l'on peut produire parle en faveur de la première manière de voir et contre la dernière. La dimension du cerveau ne peut assurément pas servir à elle seule de mesure de la capacité intellectuelle^ et la masse
us MATÊRIALtSMË ET SPIRITUALISME.
cérébrale et rinlelligence ne se trouvent pas absolument chezrhomme et chez Tanimal dans le même rapport d'intensité. Mais cela s'explique en partie par ce fait que le cerveau n*est pas seulement Torgane central pour les fonctions intellectuelles, mais qu'il est aussi l'organe central pour le mouvement, et que les parties du cerveau placées à la base n'ont aucune relation avec l'intelligence. La substance grise des grands hémisphères est la partie qui doit être considérée comme le point de concentration proprement dit de la fonction intellectuelle, et, en considérant les choses ainsi, le cerveau de l'homme surpasse relativement et absolument tous les autres. Une certaine participation aux fonctions intellectuelles tombe probablement aussi en partage au cervelet. Dans tous les cas, il existe un parallélisme déterminé entre l'organisation du cerveau et la vie de l'âme; et les lacunes, les restrictions, etc., apparentes tiennent seulement à l'imperfection de nos connaissances, notamment en ce qui concerne l'anatomie plus délicate, autrement dit l'anatomie microscopique du cerveau, tant à l'état de santé qu'à l'état pathologique. On doit donc considérer comme établi d'une manière positive que l'activité de l'âme dépend de son organe le cerveau, et l'hypothèse d'une chose immatérielle est entièrement contraire aux faits. Toutes les activités intellectuelles, peu importe en quoi elles consistent, et comment elles ont même pu prendre naissance, ne peuvent être rien autre chose que des formes d'arrangements organiques déterminés, tandis que, en faveur de l'existence d'une essence immatérielle qui aurait établi son siège uniquement dans le cerveau, et déterminerait par sa propre puissance la mise en activité de cet organe — il ne peut pas être produit môme l'ombre d'une preuve. Quelques faits appartenant à la pathologie ou à l'élude
des états morbides de Torganisme que Ton a cherché à faire valoir dans l'intérêt d'une manière de voir tout opposée, sont susceptibles de subir une explication toute différente, et notamment les désordres de l'esprit ne sont absolument rien autre chose que l'effet d'un changement dans la nutrition des portions isolées du cerveau. Les cellules de la matière cérébrale sont par là altérées de telle façon que leur activité normale en reçoit un contre-coup préjudiciable, ou bien en est perverlie. Le fait notamment que, après les émotions, il se produit souvent des désordres dans l'esprit, ne parle joas d'une manière décisive en faveur du spiritualisme; la relation causale trouve une explication suffisante dans les désordres qui se sont produits dans le cours du sang et dans la nutrition du cerveau.
Ce sensorium commune que l'on a cherché tant de fois, et dont la mise sur le tapis a résonné de nouveau à plusieurs reprises à nos oreilles à une époque récente, ou ce centre commun pour la coordination de toutes les sensations qui se trouverait dans l'intérieur du cerveau, n'existe pas; il n'y a pas davantage de centre commun pour les impulsions de la volonté. On doit, du reste, distinguer entre l'arbitraire {Willkûr) et la volonté libre {fréter Wille). La phrénologie et la crânioscopie sont des non-sens.
Après tout ce que nous venons de dire, la réponse à la deuxième partie de la question que nous avons posée plus haut se fait pour ainsi dire d'elle-même. L'existence d'une chose particulière, immatérielle, ou d'une âme, d'un éther psychique, d'une substance psychique, qui ne soit pas douée d'étendue, qui soit incorporelle, simple, qui pense et qui soit impérissable, est une chimère, et lors môme que des milliers d'années auraient cru à l'exis-
lence d'une telle enlité, une erreur vieille de plusieurs milliers d'années ne pourrait jamais devenir une vérité. Il s'ensuit qu'il ne peut y avoir après la mort aucune autre perpétuité que celle que Ton rencontre dans les substances dont nous sommes matériellement constitués. Dans une subdivision particulière ou suppléinentaire du livre, intitulée « Ergànzung der Beweise (complémetit de preuves) », l'auteur donne une critique ou une rectification des opinions opposées de quelques écrivains de renom, comme Volkmann, Lotze (qui veut satisfaire également la foi et le savoir, la religion et la science, et sépare sans raison la conscience de la sensation et de la perception), Beneke, qui croit à l'existence d'une âme immatérielle sans pouvoir dire la plus petite chose sur ce qui en serait le siège, et qui fait suivre renonciation de celte croyance d'autres propositions diamétralement opposées à cette opinion ; R. Wagner, qui â évoqué au grand jour jusqu'à un certain point toute la question; R. Virchow, qui, du moins dans quelques-unes de ses déclarations, cherche à se maintenir également à un point de vue demispiritualiste et affirme Vunité de la conscience, tandis que, suivant l'auteur, il est certain que la conscience comme la connaissance se rattachent à différentes parties du cerveau, et écarte aussi de cette manière le postulatum d'une base [Substrat) unique pour la conscience ; enQn , le professeur J. G. Fichte de Tûbingen, à qui, en parlant de points de vue philosophiques, reviennent en partage des erreurs encore plus grossières fque cela ne se présente pour les physiologistes que nous venons d'indiquer, et qui cherche la base fondamentale de ses théories dans des points de vue entièrement transcendants et métaphysiques, bien qu'il affirme, ce qui est vraiment singulier, ne vouloir partir que des bases de l'expô-
MATËRIALISME ET SPIRITUALISME. )51
rience. Lorsque Fauteur dit de Fichte qu'il se meut perpétuellement dans la sphère d'un A dogmatisme spiritualiste transcendant, que la mesure du vrai et du juste paraît lui manquer entièremeht, et que, chez lui, une « spéculation superficielle, entièremeht arbitraire » , et une « fantasmagorie [Phantasie-gebilde) qui marque le plus profond dédain pour tous les faits » , viennent Se joindre à une «arrogance inconcevable», celui qui a lu Fichte sans prévention tie pourra pas lui refUser son entier assentiment. Lotze même ne voit dans les âssël»tîons de Fichte qu'une suite de « facéties pitoyables».
Finalement, Tauteur ramène la suite de ses idées à ce point que la théologie et l'histoire naturelle ne peuvent pas cheminer l'une à côté de l'autre sans se gêner. Celui que la vérité nue ne peut pas tranquilliser, peut s'en teiiit* à la foi; mais, pour les recherches scientifiques, là vMitë est le seul guide admissible. De plus, la vérité n'est pas solitaire et désolée; en effet, il est dans la hature de la vraie science de rendre d'autre part plus qu'elle ne paraît avoir détruit et enlevé de prime abord. On peut faire valoir de nombreux exemples de ce fait. Même dans ce cas, à la place de tendances égoïstes, il en viendra d'autres ayant leur point de vue dans là vérité, et il se manifestera en même temps une extension de la sympathie. La consolation et la tranquillité se trouveront dans là satisfaction même. Les véritables œuvres de la religion, comme Téqtiité et l'amour du prochain, en éprouveront de l'encouragement, au lieu d'en éprouver de la restriction, eh partant assurément d'une origine bien plus pure, bien plus élevée que celle qui résulte de la croyance littérale. En ce qui concerne la direction du droit de punir, la théorie totit entière ne la regarde pas. Cette théorie veut seulement que la punition agisse comme moyen de guérir et noh
comme un résultat de la colère; qu'elle rende meilleur, mais n'excite pas et n'exaspère pas encore davantage contre la société. Au lieu de supprimer le droit de punir^ le matérialisme, suivant l'opinion de l'auteur, lui donne une base plus rationnelle, et, par suite, plus solide et plus naturelle. Tous les inconvénients que l'on en déduit, ne se rapportent pas au droit de punir luimôme^ mais à une fausse manière de le comprendre. La prétendue frivolité du matérialisme n'est également rien qu'une fiction. En toutes choses, il peut bien y avoir quelque chose d'inaccessible à la connaissance de nos sens ; mais nous n'en savons rien, et nous n'en pouvons rien savoir : cela reste donc et doit rester pour nous hors de compte. Le matérialisme ne peut pas construire la « chose en soi ». On doit par suite, en outre, s'abstenir de condamner une théorie qui, à la place d'une poutre pourrie, met un pilier ferme comme un roc ; on ne doit pas lui reprocher de saper l'ordre de la société, tandis qu'elle contribue à l'établir sur des bases plus solides. On ne doit donc pas accuser, en outre, cette théorie de pousser au:( jouissances sensuelles, tandis qu'elle en dissuade de la manière la plus énergique.
Celui qui désire apprendre avec plus d'exactitude le fondement logique de toutes ces propositions peut prendre en main le livre lui-même. Le style simple, clair, et le défaut de toute phraséologie, faciliteront beaucoup la lecture, et la persuasion mâle, ferme de son impression bienfaisante répandue dans le livre, ne fera pas défaut.
Si, assurément, tout ce qui est soutenu ici avec une grande assurance, comme étant seul exact, doit être aussi admis comme tel, il y a une autre question sur laquelle on peut lui faire amplement des objections. L'aut«ur tient beaucoup trop à la nécessité d'un point de
départ mixte puisé simultanément dans Tempirisme des sciences naturelles et dans la théorie philosophique, pour pouvoir être considéré comme un juge impartial qui ne cherche que la vérité, et Ta priori des formes de la connaissance qu*il a admis, a besoin d'autres preuves que celles qu'il a fournies pour pouvoir avoir une valeur réelle comme base de toute l'argumentation. Au contraire, une philosophie naturelle, saine et conséquente, pourra avec peine s'accorder jamais avec une pareille hypothèse sans faire attention qu'elle oppose elle-même des difficultés insurmontables à l'application de la loi causale si fortement mise en relief par l'auteur. L'opinion qui a été mise en avant par lui, en ce qui concerne la relation du cerveau et de l'âme, est bien rigoureusement matérialiste, mais n'est pas démontrable de soi-même^ tandis que l'opinion qu'il s'est faite d'après Schopenhauer, sur la distinction de l'âme de Thomme et de l'âme dés animaux, ne s'accorde nullement avec ses prémisses. Schopenhauer, quelque grands que puissent être son génie et ses services, ne peut absolument pas, dans notre opinion, servir de guide pour une manière d'envisager la nature marchant dans une voie correcte; et déjà la condition de servir de guide rend suspect. Puisse l'auteur, au lieu de choisir pour guide un des philosophes de la grande école de philosophie, se laisser conduire à l'avenir simplement par son bon sens. Du reste, malgré ces points douteux, le livre de M. A. Mayer nous fournit des documents importants, pouvant contribuer à l'éclaircissement et à la conception correcte des questions dont nous nous occupons ici et qui sont si difficiles à traiter, et sa lecture sera de la plus grande utilité pour toute personne qui désire se retrouver dans ces questions.
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ÉTERNITË ET DÉVELOPPEMENT
A. Bûhler. Tkeokrisis: Idem ûber Gott und WeU zur Versôhnung des Theismus und Pantheismus; Theokrisis : Idées sur Dieu et Taniyers^ considérés comme réconciliation du théisme et du panthéisme. Berlin, 1861.)
Encore une de ces tentatives nombreuses et toujours malheureuses de démontrer, de vérifier l'absolu, le nondémontrable I Si le présent essai, comme la plupart de ceux qui ont eu lieu antérieurement, avait été fait dans la voie de la théorie philosophique, il mériterait assurément à peine qu*on le remarque et qu'on s'en occupe ; mais l'auleur constitue une exception en tant qu'il cherche, du moins dans le commencement de son analyse, à se mouvoir le plus possible sur un terrain réel, et à édifier ses propositions en partant de ce point, ainsi que des points de vue de la manière moderne de considérer la nature. La relation mutuelle de Yéternité et du développement dans la nature est notamment ce qui lui sert de point de départ pour les explications, et ce qui, dans son opinion, doit conduire nécessairement à admettre un ((absolut). D'abord c'est, suivant lui, un « fait démontré », que tout Tunivers est un grand tout cohérent qui, dans le cours de milliers d'années, a passé, par l'action des forces qui résident en lui-môme, d'un état dans lequel il n'était pas encore dé-
ÉtERNITË Et DÉVELOPPEMENT. 155
veloppé à un état plus développé, par conséquent plus parfait, et que, suivant toute probabilité, il marche à la rencontre de degrés de développement encore plus élevés». Tout Tunivers est relié par des lois organiques, et, par raison d'analogie, il est supposable que, chez les autres corps de l'univers, dominent les mêmes relations que chez nous. « L'univers, dans toutes ses parties, depuis ces sphères immenses qui brillent d'un si vif éclat jusqu'à la perle de rosée qui brille sur le brin d'herbe, constitue un seul tout, vraiment grand, animé par la vie et relié de la manière la plus intime», qui est soumis à un développement continuel. Les différents degrés de développement sont des fonctions du tout terrestre^ enchaînées les unes à la suite des autres par une chaîne continue de causes et d^effets.La ten^e aussi, dont la période d'enfance a pu voir une action mutuelle de la force et de la matière beaucoup plus simple, plus grossière et moins compliquée qu'elle n'est aujourd'hui, est un organisme soumis à un développement continuel.
Pour prouver cette thèse, l'auteur donne une esquisse abrégée de l'histoire de la terre, dans laquelle le simple précède toujours le composé, l'imparfait précède toujours le parfait, et le général précède toujours la multiplicité du particulier.
Ainsi se trouve démontrée premièrement l'existence de la vie temporelle (Zeitlichkeit) de l'univers ou du développement de l'embryon de l'univers [Weltembryo] dans le cours des temps. Mais, peut-on objecter, tout cela n'est peut-être qu'une phase isolée dans le cours circulaire éternel 1 L'embryon de Tunivcrs s'épanouit comme une plante qui se produit par le développement de sa graine, et qui ne meurt que pour laisser après elle encore une graine. La totalité du développement dans lequel nous
nous trouvons actuellement exister, peut donc être considérée seulement comme une période, une époque isolée de Tensemble du cours circulaire de la matière.
L'auteur cherche à démontrer que cette opiuion ne peut pas s'accorder avec Vétemité [Unendlichkeit) indubitable du monde. Une discontinuation et un retour de la chose développée à son état élémentaire intérieur est impossible, et la source originaire du monde doit être considérée comme provenant d'un germe de l'univers {Weltkdm) ou d'un chaos sans limite et sans forme, dont tout est sorti. Mais ainsi prend naissance la question plus étendue — d'où provient ce germe î 11 a existé une époque à laquelle il n'y avait encore rien de ce qui existe actuellement, par suite la matière non plus — ce qui, nous l'observons incidemment, doit servir à la réfutation du matérialisme. La matière est aussi ^^m/>ore//e; en effet, elle ne peut pas être éternelle précisément à cause de son développement qui, sans cela, devrait être aussi éternel, puisqu'un état indifférent des atomes matériels les uns par rapport aux autres est inimaginable.
Pour arriver par suite à la solution du problème de l'origine de l'univers tel qu'il est devenu, il ne reste plus rien autre chose que de poursuivre, en reculant, le connu aussi loin que possible. En le faisant, on arrive à un point où il n'existait d^abord simplement qu'un espace (Raum) ou une étendue {Ausdehnung) sans forme et sans fin. Mais comme cette étendue au fond n'est pas une chose, mais est seulement une propriété^ on se demande quelle est la chose qui est douée de cette propriété? Cela ne peut pas être la matière, par les raisons déjà indiquées. Cela aurait pu être l'espace avant que la nature existât; mais cet espace ne peut non plus avoir été rien de vide, ni d'illimité; ou — en d'autres termes, — l'étendue ne peut pas être
la propriété d'un rim. Il doit donc avoir nécessairement existé une autre entité matérielle {Grosse) inconnue qui ne soit ni un rien qui n'existe pas, ni un devenir qui existera, et qui soit doué de la propriété de l'étendue infinie.
Mais comme Vespace n'est pas imaginable sans un objet matériel qui en soit doué (Substrat), ce n'est pas non plus le temps qui représente la durée éternelle, l'infini, la garantie certaine du fait que Tespace et l'objet matériel qui en est doué existent pour toujours et pour l'éternité. Le temps n'est pas le devenant {Werdendes)^ mais nous, nous sommes le fini : le temps est une unité continuellement et infiniment étendue. Par suite aussi le temps démontre également l'existence d'une entité matérielle (Grosse), existant en dehors de l'être fini, et différente de cet être, ou d'un objet matériel (Substrat), dont elle soit la propriété. Cet objet matériel n'est pas un devenant (Wer^ dendes), mais un étant (Seiendes), sans commencement ni fin, qui embrasse Téternité comme son présent continuel, réel en soi. C'est dans ces deux objets matériels (Substraten) que l'on doit chercher la condition de l'être cosmique, et ces deux entités matérielles supposées de temps et d'espace peuvent, en réalité, ne pas représenter deux entités différentes, mais peuvent ne représenter qu'une seule et même entité qui est sans limite au point de vue du temps et de l'espace, ou bien est éternelle et infinie. Mais comme Vêtre (Sein) n'est rien autre chose qu'un continuel devenir (Werden), l'essence (das Bestehen] qui constitue la chose doit avoir aussi bien une cause que sa production originaire (Entstehen), et ce devenir suppose par suite immédiatement et nécessairement une cause qui agit continuellement. Cette cause est la condition de l'origine de l'être fini, son essence, son devenir; elle existe encore actuellement, est toujours existante, etc..
et toutes les conditions de i'ôtre fini se fondent exclusivement dans cette cause, tandis qu'elle-même est sans fondement.
C'est ainsi que, suivant Tauteur, se trouve écarté l'athéisme, et que l'idée de Vabsolu se trouve enlevée de la catégorie des simples hypothèses î !
Mais, avec l'aide des connaissances ainsi acquises, nonseulement l'athéisme doit être écarté, mais aussi les deux autres manières d'envisager Tunivers, au point de vue philosophique, du théisme et du panthéisme, doivent aussi être vaincues pour être transformées en Un point de vue plus élevé, ce que l'on exécute ou que l'on cherche à exécuter plus loin avec détail. L'absolu apparaît ici comme une force qui a conscience d'elle-même, est illimitée, se détermine elle-même librement et agit sur elle-même; qui pense et qui veut conformément à la raison ; dont Tactivité continuelle est équivalente à l'existence de l'être cosmique, et dont la connaissance embrasse toute l'éternité aussi bien que son présent — « une érainente connaissance » , comme l'ajoute l'auteur — étonné jusqu'à un certain point de lui-même. L'esprit et la matière, la force et la matière qui ne peuvent être séparés, mais sont identiques, et par suite ne déterminent partout dans la nature que la vie, mais ne souffrent jamais le repos, la mort ou l'anéantissement, existent ici à l'état d'unité dans cette force ou en Dieu (idée qui est synonyme avec la première); Dieu est en un mot — la substance vivante. Ainsi se résout le dilemme entre l'idéal et le réel, pendant que notre âme reste toujours esprit, que Dieu reste toujours Dieu. La matière n*a aussi, suivant l'auteur, absolument rien qui soit en opposition avec la nature divine, et que Ton doive, par suite, traiter avec dédain.
Dans ce sens, la création même est considérée comme
une activité continuelle et incessante de l'absolu présentant une tendance vers des degrés de développement toujours déplus en plus élevés, comme une créalion libre de l'absolu aux dépens de lui-même^ dans laquelle ce dernier constitue en même temps Tidentité de Tôtre intellectuel et matériel, et son activité est en même temps idéale et réelle. La création n'est pas l'idée accomplie, mais esi\di pensée de Dieu même, le développement d'une idée divine,' la connaissance spontanée en activité de l'incommensurable dans le mesuré, de l'éternel dans le temporaire, de l'être dans le devenir, de Tunité dans la multiplicité, de la perfection dans tous les degrés qu'il faut parcourir pour y arriver. L'éternité n'est pour Dieu qu^un présent unique, incommensurable ; et nous, êtres dont l'existence a un terme et qui deviennent, nous voyons tout avec les attributs ù^espace et de temps. Il y a un Dieu vivant, et l'univers infini est sa pensée réelle I
De cette manière, comme l'auteur le croit, l'ancien dilemme est résolu, le théisme et le panthéisme sont réconciliés. Toute l'idée prodigieuse de l'univers est la perception de Dieu par lui-même. En effet, le but de la pensée et de l'activité de Dieu est de se connaître soimême. Ici l'univers à Vétat actuel est la perception réelle de Dieu par lui-même qui a été développée jusqu'à un certain degré — le monde à l'état potentiel ou embryonal est la perception de Dieu par lui-même qui n'a pas encore été développée, mais qui est susceptible de se développer. Mais la Divinité serait assurément par là un être susceptible de développeraenl, et par suite aussi temporel; et comme cela ne se peut pas, la chose se comporte en réalité de telle manière, que la puissance universelle {Weltpotenz) ou la perception générale de Dieu par luimôme est fécondée pour ainsi dire par l'idée de l'univer-
comme une phase isolée du cours circulaire élernel. Du reste, toutes ces questions se trouvent placées au-dessus de nos moyens de connaissance, au même degré que la connaissance de l'absolu même que l'auteur décrit d'une manière si détaillée. Ne voit-il pas, en effet, lui-même que toutes les catégories sur lesquelles il se base pour établir sa mesure et son jugement de l'essence de l'absolu, ne sont que des déductions de l'essence propre de l'homme, que, par- suite, il n'arrive qu'à Y anthropomorphisme le plus manifeste? Il est dans le fait difficile à comprendre comment, du côté des philosophes, on peut toujours tomber de nouveau dans la fatîte de rapportet» à un soi-disant absolu les observations sur l'être, le penser, etc., etc., qui ont été faites sur la personnalité propre de l'homme même, et de fabriquer par leur coitiparaison une chose imaginaire {Gedahkending), creuse, privée de toute base réelle. Enfin, cette chose imaginaire n'a jamais de racine dans le savoir, mais toujours seulement dans la foi, qui n'a vraiment pas besoin de pareilles argumentations théocritîques pour exister. Lorsque, par suite, il est dit que notre pensée est Une image de la pensée divine, c'est en réalité précisément le contraire qui a lieu; et lorsque l'athéiste pense : « il n'y a pas de Dieu » — il n'est pas possible que cette pensée puisse être une image de la pensée divine dans le sens de l'auteur. Comment peut-il bien arriver enfin que, après la mort, nous puissions devenir le « toi divin » et le « miroir bienheureux de son bonheur élernel », mais que nous puissions nous trouver en face de Dieu comme personnalité particulière? — Il ne doit pas être demandé rien de plus sur cette question; mais, en considération du sujet, on doit étendre par-dessus le manteau de l'amour chrétich ! On peut enfin ne pas contester à la foi le droit de substituer
une conception hypothétique, qui n^i besoin d'aucune explication ultérieure, comme compensation du manque de notre savoir et comme base générale d'explication définitive pour tout ce qui est ou paraît être inexplicable pour nous, et de se représenter ultérieurement cette conception sous la forme d'une personnalité, d'en faire le juge de toutes destinées, de l'adorer, etc., etc.; mais elle ne doit plus alors prétendre à autre chose qu'à être précisément la /b/, tandis que la science ne connaît aucune autre tâche que de chercher, pour les phénomènes et les actions qui nous environnent;, des causes fondamentales qui appartiennent à la sphère de nos connaissances et de se tranquilliser, là où cela n'est pas possible, en l'attribuant à l'imperfection et à l'insuffisance de nos connaissances. A quels résultats tout à fait en contradiction avec la science, et avec le bon sens, conduit et doit conduire tout autre mode d'opérer, l'histoire de l'esprit humain l'a bien suffisamment démontré. «La science», dit Apelt {Théorie der Induction .-théorie de l'induction^ 185/ï), nonseulement ne gagnerait rien, mais deviendrait une proie du principe fondamental de la « raison corrompue (faulen Vernunft), si, au lieu de diriger ses investigations d'après des lois, on ne voulait s'appuyer que sur les décrets impénétrables de la Divinité. » — « Les idées de l'absolu n'ont rien de commun à partager avec les connaissances que procure la science, mais elles mettent au contraire précisément l'éternel en opposition avec Tessence des choses, en tant que constituant le fini, qui peut être reconnue scientifiquement. Elles sont les principes de la foi, mais ne sont d'aucun usage dans la science.
M. Bûhler peut donc diriger à l'avenir se^ efforts vers une autre tâche ! En effet, à peine se trouvera- t-il quelqu'un qui veuille croire que, dans celte voie, il ait réussi, ainsi
iU ÉTERNITÉ ET DÉVELOPPEMENT.
qu'il le croit, à réconcilier Talhéisrae, le théisme et le panthéisme, puisque le but vers lequel il tendait est en général impossible à atteindre. Si le divin n'existe pas^ ses efforts sont d'avance frappés d'insuccès; mais s'il y a un divin, il doit être impossible de le reconnaître à l'aide des notions du savoir : en effet, s'il était accessible à notre connaissance, il ne serait plus divin. .
« Dire que des vëriti^s indispensables ne peuvent être acquises par l'expérience, c'est nier un fait attesté de la manière la plus claire par nos sens et par notre raison. » (JoBERT, Nouveau système de philosophie.)
« Tel a été le destin de la philosophie elle-même qui est représentée par la vie de Schelling : admirée {anges-taunt) comme une prophétesse, utilisée et employée comme un instrui^iient docile, persécutée et redoutée comme un instrument nuisible, d'être enfin ridiculisée et mise de côté comme une rêveuse sans cervelle. 11 en est résulté pour elle que l'ignorance et la soi-disant science — se sont déclarées contre elle; que TÉglise, à qui elle a servi de soutien bienvenu au moyen âge, que l'État, à qui elle a servi encore de soutien bienvenu dans ce siècle, que le progrès scientifique, à qui elle a servi de soutien bienvenu à toute époque, se sont réunis en une association hors nature, de manière à s'en établir ensemble les contradicteur. Cela vaut la peine de chercher si c'est la philosophie même, ou si ce n'est, ce qui nous semble plus probable, qu'une direction fourvoyée de la philoso-
(1) Philosophie uni Erfahrung (Philosophie et expérience) : Diécours d'ouverture du D' Robert Zimmermann , professeur de philosophie. Vieaoe, 186i.
phie qui est coupable de cette antipathie contre la philosophie. »
Pour les besoins de la recherche qu'il veut exécuter, l'auteur de l'écrit indiqué et de la thèse que nous venons d'indiquer et qui a été puisée dans cet écrit, constate que de la lutte contre le déteciueux {Lûckenhafte), le contradictoire ( Widerspruchsvolle), l'insuffisant ( Unzureichende) de toute connaissance qui est fondé seulement sur l'observation extérieure, ou d'un simple empirisme, doit être sortie d'abord toute philosophie, puisque les efforts de toute philosophie tendent à produire un savoir bien connexe dans toutes ses parties qui s'harmonise avec les lois de la pensée. Elle oppose par suite à la source externe de la connaissance une source interne^ à Vobservation une pensée pure, à l'intuition sensuelle une intuition pure, intellectuelle, transcendante, absolue; de là proviennent deux mondes^ celui du savoir empirique qui réside dans la simple réalité, et celui du savoir philosophique qui tend vers un ensemble systématiquement enchaîné et interne. Mais cette pensée peut encore être de deux natures différentes, puisqu'elle, ou bien réfléchit (emploie — suivant l'auteur), suivant les lois de la pensée, ce qui a été obtenu extérieurement par intuition ou le matériel de l'observation, ou bien s'envisage elle-niôme intuitivement, remplace l'expérience, et, comme le ver à soie, lisse à se& dépens à elle-même. De la première nature de pensée pure se déduit une science d'intuitioti [Anschauungswissenschaft); de la dernière, une philosophie d'intuition {Anschauungspàilosophie). Entre elles deux se trouve la philosophie de l'expérience {Erfahrungs-philosophie)y qui s'attache à l'expérience et qui s'y réfléchit.
C'est entre ces antithèses de la philosophie d'intuition et de la philosophie d'expérience (dont la première pré-
tend posséder déjà, par sa pensée pure, toute expérience généralement possible, et dont la dernière s'efforce de rectifier par la pensée Texpérience inconaplète) que le mouvement de la philosophie a eu lieu depuis son origine et qu'il aura lieu tant que Tessence intellectuelle de rhomme et sa faculté de connaître resteront les mômes. Platon compare Tâme à un attelage de chevaux composé d'un cheval blanc qui tire en haut vers le ciel, et d'un cheval noir qui tire en bas vers la terre — ce qui fait allusion au sentiment de délimitation dans l'homme à côté de l'inclination insatiable qui le pousse vers l'infini ; c là où le pouvoir {Kônnen) n'atteint pas, le vent de la passion le devance sur un char ailé ».
L'antiquité connaissait (pressentait — suivant l'auteur), déjà cette antithèse, et en caractérisait les deux sens par la philosophie de Vidéal de Platon, et par la philosophie de C abstraction d'Aristote. Dans le nouveau platonisme se montrait la conséquence du premier en ce que, pour ses disciples, une union temporelle immédiate paraissait possible au privilégié avec l'essence primordiale divine, et que les théosophes et les mystiques du moyen âge se rangeaient du côté de la philosophie d'intuition des nouveaux platoniciens, tandis que les scolastiques proprement dits se détournaient de la direction platonicienne et se rapprochaient de la manière de voir d'Aristote. Bacon, bien qu'apparenté par les idées avec le dernier, le combattait. Descartes et Spinoza raisonnaient à leur tour plutôt comme Platon. La critique judicieuse de Locke faisait disparaître les idées innées de Descartes, tandis que Leibnitz, s'appuyant sur les épaules de ses prédécesseurs, s'efforçait d'établir une réconciliation entre les deux partis. Il ne considérait ni les idées comme innées, ni l'àme comme une tabula rasa, et frayait (suivant Zim-
mermann) — assurément en contradiction avec son propre sysième, — une direction qui était destinée à conduire à une philosophie de l'expérience^ réconciliant et la philosophie et Texpérience.
Kant reprend les fîls que Leibnitz avait laissés tomber. Il part de l'observation externe, mais il cherche à lui conférer la forme par la pensée pure d'après les propriétés de la connaissance : par là le phénomène prend dans le sujet la forme seulement que la nature de sa faculté de connaître nécessite de prendre. L'expérience, réaliste en ce qui concerne la matière, est idéaliste en ce qui concerne les formes parmi lesquelles viennent se ranger avant tout Vespace et le temps. Ainsi se trouvait encore une fois franchi un Rubicon fatal, ainsi se trouvait aussi admissible à côté de l'intuition sensuelle une intuition pure, et ainsi se trouvait posée la raison de la continuation idéaliste de la philosophie de Kant par Fichte qui, dans l'opinion de Kant, prouvait une inconséquence, et qui faisait de l'observation du sujet, non-seulement dans la forme^ mais aussi dans la matière^ son propre produit. Le triomphe de la philosophie d'intuition pure paraît ainsi tout de suite décisif. La force d'imagination qui procrée prend la place du sens qui perçoit, l'expérience faite (spontanément) prend la place de celle qui a été donnée.
Mais qui garantirait en revanche que l'expérience ainsi faite n'est pas seulement une conception de V imagination? Déjà Fichte lui-même sentait et avouait que la production de la force de l'imagination est enfermée {einheschlossen [sic ! ] ) dans des bornes incompréhensibles { ! ), et montrait ainsi le besoin indispensable d'une cause matérielle subséquente. Pour satisfaire ce besoin indispensable, l'idéalisme de Fichte construisait pour le sujet un point de station pour lequel l'intelligence finie et infinie, le
moi et le moi primordial [Ur ich), Tobjectif et le subjectif se rencontrent pour se réunir en une unité, et à partir duquel Texpérience faite doit être égale à l'expérience réelle. L'existence de ce point de station ne peut sans contredit pas être démontrée; elle ne peut qu'être atteinte au vol ou emportée d'assaut au point de vue phénoménologique, par rélévation insensible du niveau de la connaissance. « Du bois des formes intuitives pures de l'esthétique Iranscendantale de Kant était fabriqué le char de course sur lequel les nouveaux Phaétons montaient jusqu'au soleil. Si l'on avait une fois réussi à voir avec les yeux de l'esprit ce qu'aucun psychologue empirique n'est en état de découvrir, il n'y aurait plus alors sans contredit aucune limite pour le champ de la vue, et la source inépuisable de la fantaisie spéculative donnerait en jaillissant une fontaine excessivement abondante. Nous ne nous arrêterons pas aux chimères par lesquelles lesphilosophies idéalistes de la nature et de l'histoire ont présumé pouvoir nous remplacer la nature et l'histoire. L'expérience a confirmé plus tard quelques combinaisons hardies; mais elle n'en a confirmé aucune dans laquelle l'expérience noircie en secret n'ait pas fait ce qu'il y a de meilleur (I). Si l'idéalisme réagissait en les fécondant sur l'étude de la nature et sur l'étude de l'histoire, c'était parce que la nature et l'histoire avaient d'abord exercé une action féconde sur la spéculation. L'orgueilleux désaveu du puits auquel venaient puiser les amphores de la spéculation n'a pas pu empêcher que les vases aient fini par se casser. »
a La rechute ne pouvait pas durer. Une philosophie qui était dans l'ignorance de l'expérience a été suivie de près d'une science expérimentale qui niait la philosophie, — la méthode infaillible de l'idéalisme qui s'agite dialectiquement dans des antithèses, a appelé à Texistence, pour bUchheb. u— .10
170 PBÎLOSOPHlE ET ElP^lENCE.
se servir à elle-même de garde ironique, son opposé qui l'anéantit, Teropirisme. )>
Les deux écarts sont iàcheux : Tun s'efforce de renier l'influence de Vobjetj l'autre celle du sujet, a Mais si là l'expérience, qui ne peut être remplacée par rien, fait face à la pensée pure, la loi de la pensée^ qui ne peut être soumise par rien, fait face ici à l'expérience effective. La compensation entre elles deux est la tâche de la philosophie de Vexpérience. L'énonciation de Rant de l'existence d'un sujet déterminant toute expérience doit être abandonnée, et la forme de toute expériepce doit être reconnue comme étant une chose qu'il est aussi iiQpossible de refuser comme donme que la matière de cette forme. De cette manière, la vraie philosophie d'expérience fait face d'un côté à V idéalisme comme réalisme i de l'autre côté, elle fait face à l'absence de philosophie {Unphilosophie) par le maintien de la loi de la pensée. Elle est empirique^ puisqu'elle s'appuie sur ce qvi est donné comme seul point de départ^ mais aussi critique. Elle est idéaliste, puisqu'elle reconnaît la qualité subjective de la matière empirique {Erfahrungsstoff), sensuelle, mais réaliste, puisqu'elle n'étend cette qualité, ni à l'en soi {Ding an sich : chose en soi)^ qui se soustrait à l'observation des sens, ni aux formes du phénomène. Ainsi elle est en môme temps l'antagoniste et l'intermédiaire de deux manières opposées d'envisager le monde dans Técole et sur le terrain d'un criticisme épuré. « La philosophie sans l'expérience se change ep extravagance creuse; l'expérience sans philosophie se change eu opinion sans preuve critique. Gomme d'elle-même, la marche historique du développement a fait pencher de nouveau la philosophie vers une méthode qui> moins expressive dans ses pro- ^inesscs, et peut-être moins brillante dans ses résultats les
plus immédiats, devrait se montrer telle que Ton puisse compter sur Taccomplissement de ses promesses et sur la confirmation des résultats à un plus haut degré que cela ne s'est présenté pour tant de philosophies si altières. Aussi éloignée de s'élever elle-même orgueilleusement au-dessus de ce qui est donné comme un fait, que d'exprimer à regard de ce même fait une condescendance vénale, elle ne veut ni remplacer, ni renverser Texpérience externe, mais elle ne veut pas non plus la conserver comme elle est donnée, si les lois de la pensée ne se trouvent pas d*accord avec elle. Aussi incapable de laisser sans appui la pensée pure abandonnée au gré de l'expérience que de laisser sans appui cette dernière abandonnée au gré de la première, elle ne cherche dans les contradictions possibles ou réellement existantes entre elles que des impulsions, saluées avec joie, qui poussent à des recherches ultérieures. » — «Mille et mille essais malheureux ne peuvent pas (dans ce cas) éteindre l'heureuse fierté qui remplit le cœur de l'homme à la pensée de se poser des problèmes, dont la solution se trouve dans un lointain infini. Il serait sans doute moins pénible et plus séduisant pour la faiblesse d'attraper au vol la vérité parfaite, ou de la recevoir des mains de l'éternel dispensateur; mais nous apprécions avec Lessing âun degré trop élevé la sérieuse déesse pour vouloir la gagner autrement que par un travail incessant de la pensée, et lorsque les forces nous manquent, nous venons reprendre un nouveau courage dans la méditation de la parole sublimé du poète :
tt Nur der geniessi die Freiheil und das Leben, Der tdgîich sie erobern muss ! »
« Ceiui-là seul jouit de la liberté et de la vie, Qui est obligé de les conquérir journellement. »
Telles sont les exigences {Forderungen) vraiment sérieuses et mûrement réfléchies de Tauteur de l'écrit indiqué vis-à-vis de la philosophie de date récente, dont la réalisation ne lui paraît plus devoir être éloignée, a Si les pronostics ne trompent pas, il (le temps d'une science qui soit devenue d'accord avec la pensée aussi bien qu'avec l'expérience) n'est plus éloigné. L'investigation, fatiguée de cette abondance de faits empiriques isolés qui éparpille les efforts, commence à soupirer après les principes et après l'enchaînement logique intrinsèque. De môme que, dans le commencement de notre siècle, nous avons vu les philosophes se tourner vers l'étude de la nature; de môme nous voyons actuellement des naturalistes ingénieux qui sont en renom se tourner vers la philosophie. Si les philosophes espéraient alors que la philosophie inventerait les faits, les naturalistes ont actuellement recours à la philosophie pour qu'elle passe les faits au crible de son examen. La tâche philosophique de l'époque actuelle est la critique de toute expérience donnée. »
Une tâche dont la grandeur ne devait être sans contredit comparable qu'avec la difficulté de l'accomplir, et qui devait dépasser beaucoup les forces d'un seul individu ! Cependant la nécessité indispensable en est si bien justifiée en elle-même, qu'elle ne peut plus dorénavant s'attendre à aucune contradiction sérieuse, et on est charmé de voir que les philosophes dont la philosophie est la spécialité, admettent non-seulement la justesse de cette exigence, mais la posent eux-mêmes. Et cette tendance se fait sentir, non-seulement en Allemagne, la patrie proprement dite de la philosophie, mais pareillement aussi en Angleterre et en France. Nous avons déjà indiqué dans un mémoire précédent quelle opinion le savant anglais Buckl a exprimée récemment relativement à la métaphy-
sique et à sa mélhode. On lit en même temps qu'en France M. E. Renan, bien connu comme orientaliste, à roccasion d'une conférence sur un livre de Vacherot : La métaphysique et la sciencey dans laquelle il prenait ce livre pour base d'une étude sur l'avenir de la métaphysique, s'exprimait à peu près de la manière suivante : On a abandonné peu à peu, en France, le parti de Cousin, le chef de l'école philosophique de ce pays, comme on a abandonné Hegel en Allemagne. Toute spéculation philosophique conduit au dogmatisme. Une science qui commence par le faite au lieu de commencer par la base n'est pas une; science. La vraie science n'est jamais parachevée [fertig)^ mais elle est toujours relative et incomplète : un dogme absolu barrerait le chemin au développement ultérieur de la science au lieu de le seconder. Il ne peut y avoir de métaphysique que celle qui cherche à déduire de la connaissance des faits les lois du raisonnement, de l'harmonie, de la poésie, du beau, etc., et se met en opposition avec l'empirisme irréfléchi; mais il ne peut y avoir de métaphysique dans le sens actuel, en tant qu'existant sous la forme d'une science qui puisse être séparée des autres. Nous ne savons tout ce que nous savons que par l'expérience, c'est-à-dire en le puisant dans la nature et dans Vhistoire. La discussion de certains concepts fondamentaux de l'esprit humain, de certaines formes de l'entendement, donne tout au plus de la logique, mais ne donne pas de la métaphysique. Cependant Renan ne nie pas que la philosophie ait une part dans toutes les sciences.
Il par£dt ainsi incontestable que la philosophie ne peut pas se passer de l'expérience, pas plus que l'expérience ne peut se passer de la philosophie. Mais émettre une proposition de cette nature, c'est assurément n'indiquer
an PHILOSOPHIE ET EXPÉRIENCC;.
la chose que dans ses traits les plus généraux^ et toute la question revient à savoir comment on procède dans le détail. Déjà Locke a démontré que toutes les notions qui servent de point de départ à la philosophie sont puisées seulement dans Texpérience, que par suite aussi la philosophie ne peut jamais dépasser l'expérience, ou qu'une métaphysique est impossible. Mais néanmoins cette démonstration n*a pas empêché de commettre continuellement et plus que jamais la faute qui avait été blâmée. Et déjà, avant Locke, Bacon, le père de la science inductive et de la philosophie de l'expérience, ainsi que, également à proprement parler, du matérialisme et de tout le développement intellectuel de TAngleterre et de la France qui Ta suivi, qui se comportait pour le temps antérieur à lui de la môme manière que la direction matérialiste actuelle se comporte par rapport à la direction philosophique idéaliste du passé le plus rapproché, — avait établi la tâche de la science philosophique de la môme manière que cela a lieu actuellement. Il connaissait les défauts de la méthode empirique aussi bien que ceux de la méthode spéculative, et se servait de la spéculation dans les cas dans lesquels l'empirisme ne suffisait pas. La méthode empirique ne peut jamais, suivant lui, conduire à la preuve qu'il n'y a plus aucun fait contradictoire. En effets la nature est plus riche que l'expérience; et lorsqu'on procède par voie d'induction, les instances soi-disant négatives qui, dans l'expérience et dans les sciences naturelles, ont plus de valeur que les sciences positives^ ne peuvent jamais être poussées jusqu'au rubis sur Tongle. La connaissance de tout r ensemble est toujours le dernier but de la science, une simple accumulation de détails, de faits est de peu de valeur. Mais l'intelligence humaine ne doit pas, suivant Bacon, passer tout de suite du fait isolé aux axiomes
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généraux, et, en pariant de là, rechercher les axiomes intermédiaires; mais il doît monter lentetnent et graduellement de ce qui est placé au bas de Téchelle jusqu'à ce qui est placé en haut de l'échelle, et nous, nous devons mettre une surcharge de poids {Blei und Gewicht anlegen) à notre esprit pour modérer son vol. L'expérience et la syllogistique doivent se compléter mutuellement. Les théories ne conviennent pas dans la période finale, mais elles conviennent seulement dans là ^période préliminaire : la philosophie doit avancer avec le temps et être portée par son cours. La science des causes surnaturelles est la théologie révélée, la science des causes naturelles est la philosophie. Ainsi se trouve désignée d'une manière précise la ligne de démarcation entre la théologie et la philosophie, entre le savoir et la foi. Toutes les choses, depuis celle qui est au degré le plus bas de l'échelle jusqu'à celle qui est placée au degré le plus élevé, constituent une échelle de gradation {Stufenleiter)^ etc., etc. La philosohie est impuissante pour expliquer l'esprit; il est en dehors de la sphère de nos conceptions {unbegreiflich). On sait quelle influence les principes de Bacon ont acquise dans les sciences naturelles et dans les sciences expérimentales, tandis qu'ils paraissaient être passés à côté de la philosophie d'école proprement dite — du moins en Allemagne, — sans y avoir laissé jusqu'ici aucune trace; et l'erreur persistante qu'une pensée conforme aux conceptions est possible en dehors de l'expérience, a jeté les fondements de la philosophie idéaliste qui ne pouvait et ne peut résister à la tentation séduisante de résoudre le problème de l'existence au moyen de simples opérations de la pensée. Mais, dans le fond, elle n'a pas fait autre chose que rendre service à la théologie, qui est arrivée depuis longtemps, par une voie bien plus courte et bien
plus commode, au résultat auquel la philosophie n'arrive toujours qu'après des efforts nombreux et cependant infructueux.
Si Topinion qu'une pensée est impossible sans expérience et que toute pensée doit être précédée d'expérience et d'observation, que toutes choses n'existent que Tune pour l'autre et n'existent pas sans relations mutuelles, que, par suite, une chose en soi ou bien n'existe pas, ou bien ne peut pas être accessible à notre connaissance, parce qu'elle ne se trouve dans aucun rapport avec les autres, et qu'il n'y a de choses qu'au milieu des autres {Drossbach), — devient actuellement générale, la philosophie prendra sans contredit un caractère tout autre que celui qu'elle a eu jusqu'ici; mais assurément aussi son domaine sera resserré d'une manière qui n'est pas sans mériter qu'on y pense mûrement. En effet, ce qui paraissait jusqu'ici la tâche de la philosophie, deviendra de plus en plus la tâche et l'objet des sciences prises isolément, puisque tout ce qui est déduit d'une expérience sérieuse à l'aide de conclusions correctes, porte plus ou moins en soi le caractère de la certitude et ne peut plus être par suite l'objet de la philosophie proprement dite, mais indique seulement une conquête de notre savoir positif. Cela ne peut assurément pas être considéré comme un inconvénient ^ mais cela ne peut au contraire qu'être l'indication d'une marche toute naturelle du développement de l'investigation. En effet, dès le principe, le rapport ne devait pas être différent; et, au fur et à mesure de la marche du progrès des sciences, considérées isolément, on voit leur domaine s'élargir continuellement aux dépens de la philosophie. Les anciens philosophes avaient ainsi, par exemple, examiné et compris dans le domaine de leurs argumentations, une quantité de sujets
dont on s'attendrait actuellement à trouver la décision, non plus dans la philosophie, mais seulement dans les sciences : tels sont entre autres Tétat du ciel et des étoiles, la forme de la terre, la cause première des phénomènes géologiques comme les inondations, les tremblements de terre, etc., etc., les sujets de géographie, les questions relatives à la composition intime ou chimique des corps, les relations de la vie organique, etc., etc. Ce que Ton nomme philosophie cTAristote, comprend môme tout le domaine du savoir théorique et pratique de son époque. Mais à mesure que le savoir même augmente progressivement d'étendue, il s'éloigne du point central philosophique, et commence à se répartir dans les branches spéciales. Si la philosophie perd ainsi pas à pas du terrain comme science séparée, elle le regagne assurément d'un autre côté par cette raison que le matériel de l'expérience qui est à sa disposition pour être mis en œuvre, ^occupe une étendue toujours plus grande — un avantage qui doit être apprécié à un taux d'autant plus élevé que la philosophie se rapproche plus de l'expérience et fait plus d'efforts pour se combiner avec cette dernière dans le sens des opinions qui ont été exprimées ici. Ce qu'elle perd par suite en conceptions qui se trouvent en dehors de l'expérience, elle le regagne largement en conceptions conformes à l'expérience et à la réalité, puisque cette réalité, comme nous le savons, est illimitée et infinie et promet à notre investigation un champ qui ne doit jamais s'épuiser et qui est ouvert dans tous les sens. Si l'on se rappelle ici les progrès extraordinaires des sciences positives dans les dernières dizaines d'années, l'accroissement presque incroyable de nos connaissances sur une quantité de questions et de sujets importants qui paraissaient antérieurement tout à fait inaccessibles à notre invesliga-
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lion, on ne devra positivement regarder Tavenir qu'avec un sentiment de fierté et d'espoir, et I*on n'aura pas à regretter la perte du système philosophique idéaliste, en comparaison de ce qui a été acquis et de ce qui est encore h acquérir.
Apelt aussi {Théorie der Induction^ 185/i) arrive, dans une argumentation approfondie, sur la méthode d'investigation philosophique, à des résultats tout à fait analogues à ceux qui ont été exposés ici.
« Nous ne pouvons pas » , dit-il dans sa préface, a établir à priori la nature des choses en partant de principes philosophiques; mais nous pouvons seulemeht appliquer les principes philosophiques à Texpérience pour expliquer l'enchaînement des faits donnés empiriquement. » Les conceptions ne sont, suivant Apelt, que le reflet de la chose perçue par intuition, et, sans cette perception, elles sont nues et de nulle valeur, tandis que la chose perçue par intuition possède une substance même sans la con* ception. Le puissant attrait de Vinduction dépend de ce qu'elle fait connaître la loi qui résulte du rapprochement des observations et des faits; elle est la méthode, au moyen de laquelle on remonte de la connaissance aux principes, et elle constitue le trait d'union {die Brûcke; le pont) que la raison établit entre les faits et la loi, entre les vérités accidentelles et les vérités nécessaires. Elle donne l'impulsion à la soi-disant a contemplation combinante de la nature {combinirende Naturbetrachtung) » qui recherche l'homogénéité dans la diversité des phénomènes naturels non homogènes, et se trouve chez elle précisément dans la physiologie de l'organisme et dans l'histoire naturelle de la terre. « Les lois de la nature », dît Apelt, à la page 106 de son livre; « sont les dernières bases d'expli- '^ation, les derniers principes de notre immixtion dans la
PHtLOSÛPâlË £T EXPÉRIENCE. l7d
nature des choses. Nous ne devons donc jamais, pour expliquer les phénomènes naturels, nous appuyer sur la volonté de Dieu ou sur une conformité au but proposé qui soit d'accord avec cette yolonté. Les bases téléologiques d'explication sont inadmissibles dans les sciences naturelles. »
Tout cela ne doit naturellement pas porter à la croyance que Tempirique, m$me le plps endurci, craindrait d'admeUre que l'expérience môme est déjà science et philosophie, ou qu'çiUe suffit avec ses propres moyens à en fonder une. Aussi bien Zimmermana qu'Apelt dirigent leurs efiforts de manière à montrer que Texpérience ne doit être employée et ne doit entrer en ligne de compte que dans la mesure de la loi de la pensée, pour rendre possible l'établissement des principes, et par suite de la science et de la philosophie. Les premiers germes d'un tel emploi existent déjà dans ce que nous nommons l'expérience, et l'expérience ne consiste pas seulement, comme quelques personnes le pensent, dans le simple amoncellement, ou la juxtaposition des faits les uns à côté des autres, sans être dirigé par aucun plan, mais consiste aussi dans la liaison de ces faits entre eux, suivant les lois de la logique et de l'usage de la raison. Un tel mode d'opérer est déjà indispensable, lorsq^'on veut établir une base d'expériences positives, par cette raison que^ dans la nature môme, les faits ne sont pas juxtaposés les uns à côté des autres, Q^ sont juxtaposés d'une manière qui n'est irréguUère qu'-en apparence, mais sont en réalité partout dans la dépendance de lois générales qui en constituent le principe fondamental. La possibilité ou le danger de l'erreur commence doqc déjà ici, et les sciences d'expérience elles-mêmes, ainsi que leur histoire, montrent d'une manière assez évidente combien ce danget
est grand. La difficulté de faire une expérience exacte, ou — en d'autres termes — de déduire de simples observations des sens des faits généraux et répandus — est souvent bien plus hérissée d'obstacles que l'usage des faits, une fois qu'ils ont été solidement établis par la spéculation, et donne, dans des cas qui sont loin d'être rares, raison d'être aux erreurs les plus graves et présentant les conséquences les plus importantes. Quelle foule de choses n'a-t-on pas tenté de faire passer en contrebande dans la science ou dans la connaissance générale sous le nom respectable et sous le masque de l'expérience ! Quelle est l'absurdité (Unsinn), quelque grossière qu'elle puisse être, quelle est la superstition, quelque palpable qu'elle puisse être, qui ne s'est pas appuyée, et qui ne s'appuie pas continuellement sur l'expérience ! Ainsi donc, dès le premier moment que l'on établit d'une manière positive ce que l'on se considère comme autorisé à dénommer expérience j commence la mise en activité de l'intelligence qui coordonne et qui passe au crible de son examen, qui sépare le vrai du faux — à quel degré bien plus élevé lorsque le matériel, livré par l'expérience, commence à être coordonné d'après des points de vue particuliers, et à être employé à des déductions de conséquences générales, ou même des conséquences les plus générales dans l'acception de la science systématique. Ici l'on se dispute — comme on le sait — beaucoup sur les méthodes à employer pour déduire les conséquences, et, à l'époque la plus récente, on a voulu donner la préférence à la manière soi-disant inductive des sciences naturelles ou à la manière de tirer les conclusions en passant du particulier au général, sur la manière déductive de la philosophie ou la manière de tirer les conclusions en passant du général au particulier, — bien que, comme cela nous paraît main-
tenant, cela ait eu lieu sans raison positive, puisque la difficulté réside moins dans la méthode que Ton suit pour tirer les conclusions^ et beaucoup plus au contraire dans la matière qui en est la base fondamentale. En effet, une fois que Ton en est arrivé au point où le matériel, donné par Texpérience, doit être employé par la spéculation en raison de la loi de la pensée, — que ce soit dans l'intérêt de la philosophie ou d'une science particulière, — il ne peut assurément plus être question d'une méthode particulière, et aucunes chaînes restrictives ne peuvent être imposées inutilement à Tesprit humain; mais toutes les méthodes doivent lui être bonnes^ pourvu qu'elles conduisent seulement au but, c'est-à-dire à la recherche et à l'approfondissement de la vérité. Dans le fait, l'expérience môme montre aussi que, en réalité, toutes ces méthodes sont utilisées chacune à leur tour, et remplissent indifféremment les rôles les plus variés dans toute recherche scientifique ou philosophique, que môme Texpérimentation [Expcriment) la plus insignifiante ne peut être exécutée sans une opération de la pensée qui dépasse beaucoup la simple expérience {Erfahrung), sans une hypothèse. Induction et déduction, synthèse et analyse, explication et hypothèse, analogie et abstraction, théorie, critique et histoire sont utilisées pour arriver sur la trace de la vérité, et peuvent être utilisées aussi selon le besoin en philosophie, — en supposant toutefois que leur relation avec l'expérience ne soit pas négligée, et que ces méthodes ne peuvent pas être utilisées pour opérer en dehors de Texpérience, ou môme en contradiction avec cette dernière, et en partant d'idées trop étendues ou qui se trouvent en dehors de l'expérience. Il est assurément clair * que le danger, ou la tentation, de tomber dans cette faute, est bien plus grand dans la méthode déductive de la
BUCHMER. u — 11
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philosophie que dans la méthode inductive des sciences naturelles, et qu'il menace dans la philosophie môme là où on était originairement parti de Texpérience ; mais il peut être évité si, dans le cours de toute recherche, nous nous rappelons que Texpérience est toujours la source à laquelle nous devons puiser, et que toutes ces méthodes doivent nous servir plutôt à interpréter les faits de Texpérience et à les rattacher entre eux gu*à les construire arbitrairement à la manière de la philosophie spéculative. Dans ce sens et sous cette réserve, tout individu qui entreprend en général ou dispose seulement des recherches scientifiques, est déjà, à proprement parler, philosophe, et il peut dans le fait aussi ne pas savoir d'avance à quel point, dans ses conséquences ultérieures, une telle recherche le conduira au delà dans le domaine de la philosophie. Sous cette réserve, il ne peut plus être question, à proprement parler, de Vopposition entre la philosophie et r expérience^ qui a été admise jusqu'ici, puisqu'elles ne doivent plus désormais se combattre, mais doivent s'entr'aider mutuellement; et même Topposition entre Texpérience et la syllogistique, ou entre Vempirisme et la spéculation qut Ton y a substituée, perd sa raison d'être, puisque tous deux doivent reconnaître que leur intérêt réside seulement dans une alliance réciproque^ et que Tun n'est rien sans l'autre. Cela est, du reste, reconnu depuis longtemps dans les sciences d'expérience mémci A quel degré encore plus élevé cela peut-il donc être reconnu dans la philosophie à qui^ dans le sens moderne, échoit surtout en partage l'emploi des matériaux de l'expérience dans les différentes voies de l'opération de la pensée ! La spéculation ne peut pas être en soi quelque chose de nuisible, mais elle est indispensable en science et en philosophie, et tout le blâme qui s'est accumulé sur elle
ne paraît concerner que son application défectueuse jusqu'ici. Sans doute, il doit lui être permis, dans remploi du matériel qui lui est fourni par Texpérience, d'aller, en s'appuyant sur des maximes soi-disant conductrices, bien au delà de ce matériel môme, et de chercher à réunir les phénomènes de la nature et les phénomènes de Tesprit de manière à en déduire des lois, ou à les relier entre eux, et à les expliquer dans les points dans lesquels l'investigation fondée sur les faits n'a pas encore pénétré ou n'a pas même la chance de pénétrer. A quel point la spéculation a pu de cette manière prendre les devants sur l'expérience, c'est ce que montrent, par exemple, les systèmes des anciens philosophes, notamment des soi-disant cosmologues, qui, en s'appuyant sur la connaissance de la nature la plus insuffisante, exposaient déjà sur la constitution de l'univers, etc., etc., des théories qui se rapprochaient beaucoup de nos opinions actuelles étayées sur une investigation positive de mille années. Et l'histoire de la science même montre que continuellement on a établi, en prenant pour base un matériel, acquis par l'expérience, qui n'est que peu considérable, des théories, des systèmes et des hypothèses qui n'attendaient leur confirmation que de l'expérience de l'avenir, et qui l'obtenaient aussi entièrement ou partiellement. Une grande partie de nos sciences d'expérience môme, et peut-être la meilleure partie de ces sciences, n'est pas constituée par des acquit sitions ou des émanations de l'expérience et de l'observalion directes i mais a été acquise comme résultat d'une contemplation de la nature qui, tantôt s'adonnait à la spéculation, et tantôt combinait les résultats de l'expérience : ainsi a été acquis par exemple ce que nous savons sur l'histoire de la terre ou sur les phénomènes physiologiques qui se produisent dans Tintérieur de Tor-
iSà PHILOSOPHIE ET EXPÉRIENCE.
ganisme. Nos connaissances sur ce sujet seraient presque nulles si nous étions forcés de nous en tenir seulement i l'expérience et à Tobservation directes. La spéculation, en tant que spéculation, ne peut donc pas être considérée comme la propriété exclusive ou essentielle de la soi-disant philosophie idéaliste^ mais doit également être considérée! comme la propriété de la philosophie d'expérience, si elle n'est pas utilisée à un plus haut degré par cette dernièrel que par la première. Si, en effet, on considère la chose plus exactement dans son vrai jour, on arrive au résultat,, singulier en apparence, que la philosophie idéaliste pré-' sente, à proprement parler, un caractère bien moins spéculatif que la philosophie d'expérience , puisqu'elle' n'examine et ne recherche pas parlout comme cette dernière l'enchaînement intrinsèque positif des choses, mais écarte légèrement et superficiellement une quantité de difiicultés sérieuses au moyen de quelques suppositions générales, dont l'exactitude n'est pas prouvée ou ne peut pas être prouvée, ou — en d'autres termes, —en consid(!rant une quantité de faits d'expérience tout uniment comme inexplicables par eux-mêmes, en les déduisant de causes surnaturelles constituées tout à fait arbitrairement et même entièrement inconnues en elles-mêmes, et en s'épargnant ainsi finalement sans plus la peine d'examiner avec soin la chose même, et de pénétrer au fond de cette chose. En effet, tandis que la philosophie d'expérience ne craint pas de pénétrer ainsi dans le fond des choses et ne se contente pas de ces suppositions générales qui ne sont pas déduites de l'expérience, mais s'efforce, ou bien de ramener à des lois connues les phénomènes qui la concernent, ou bien d'en découvrir de nouvelles, — la philosophie idéaliste croit avoir assez fait lorsqu'elle institue, pour expliquer des relations inconnues, un mot
OU une idée qui, du reste, n'expliquent rien pour cela, puisqu'ils ont besoin eux-mêmes d'une explication et ne contiennent en réalité qu'une périphrase ou un moyen de cacher notre ignorance. C'est parmi les mots ou les idées de cette nature qu'il faut ranger, par exemple, Vinstincty la force vitale, Vâme, Vaùsolu, la loi morale^ etc., etc. L'obscur ne devient pas plus clair, mais devient encore plus obscur au moyen de telles expressions, puisque ces expressions conduisent les esprits superficiels à croire à l'existence d'une explication dans des cas où l'explication fait en réalité entièrement défaut, et à se tranquilliser sur les problèmes les plus difficiles de la véritable investigation au moyen d'une circonlocution, tandis que la philosophie d'expérience n'écarte pas ces problèmes de sa route, mais, ou bien cherche aies résoudre, ou bien, dans les cas où cela n'est pas possible, les pose comme étant des lacunes à combler dans nos connaissances. Ces lacunes ne l'empêchent toujours pas de relier et de combiner entre eux, sur la base des faits de l'expérience, des choses et des phénomènes qui, considérés seulement au point de vue externe, paraissent se trouver très-éloignés les uns dès autres, môme lorsque Vexplication de la manière dont ils se rattachent entre eux serait tout à fait impossible dans le moment, ou ne devrait pas même être espérée. Lorsque, par exemple, — pour expliquer ce que nous venons de dire sur un point de controverse qui appartient au sujet qui nous occupe — on émet, ainsi que cela a lieu ordinairement, contre le matérialisme psychologique (avec l'approbation des masses et à la jubilation des écrivains salariés), l'objection que l'esprit ne peut s'expliquer en prenant la matière pour point de départ — ceux qui font une telle objection se trouvent à peu près au point où en était ce cocher qui ne voulait pas se persua-
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der qu'un cheval n*élait pas caché comme cause propre du mouvement dans la locomotive qui était en activité là devant ses yeux, ou comme ces anciens qui croyaient devoir expliquer le mouvement des planètes au moyen d'individualités célestes, invisibles, qui les conduisaient en quelque sorte en lisière. De même qu'un homme qui n'est pas complètement familiarisé avec toutes les lois de la mécanique et ne possède aucune notion sur la construction intérieure d'une telle machine et des rouages qui la dirigent, ne pourrait pas, lorsqu'il serait mis tout à coup en face de cette machine^ considérer sod mouvement comme déterminé par la machine elle-même, mais pourrait croire à l'existence d'une force mystérieuse et invisible, comme étant la cause de la manifestation vitale (Lebensàusserung) qui s'y produit, — de même l'intelligence humaine ne pourra pas davantage se résoudre, à h vue du rapport merveilleux que nous venons d'indiquer et en l'absence de lumière quelconque sur les motifs secrets qui le déterminent , à ne pas croire à une telle cause première secrète et invisible. Si Ton voulait môme permettre à un tel homme l'examen le plus exact de la machine et de ses parties, si l'on voulait lui montrer que la destruction d'une de ses parties met fin à son mouvement ou le rend défectueux, tout cela le ferait difficile-
ment changer d'avis sans qu'il eût dans les mains la clef , du problème, et sans qu'il eût quelque idée systématique des principes d'après lesquels la machine est construite, tout à fait de la même manière que tous les faits de l'expérience sur le rapport du corps et de l'âme ne peuvent pas convaincre les spiritualistes de l'inexactitude de leur opinion. Il n'est pas sans être connu de l'auteur qu'il y a des savants très-capables et qui ne sont pas précisément des philosophes idéalistes qui, ainsi que Âpelt déjà
PHIU)SOFHI£ ET SXPfiHIEKGS, 187
cité par exemple, se rattachent avec force à la conviotion que a le corporel et le spirituel » sont a séparés par un abîme qu'il est impossible de combler & et « au-dessus duquel il restera toujours impossible à la science humaine de construire un pont qui les réunisse tous deux en passant sur cet abtme»; — mais cela n*empéche pas les philosophes adeptes de la philosophie d'expérience de considérer cet abîme comme étant un abîme qui n'existe pas en réalité, mai^ qui existe seulement dans notre connaissance. En effet, si cet abîme existait dans la réalité, il constituerait en même temps dans la nature et dans l'univers une lacune irréparable, qui rendrait impossible toute science positive; et l'homme, avec sa vie semiintellectuelle, semi-corporelle, descendrait au rang d'un misérable bâtard, poussé de côté et d'autre sans dessein et sans direction entre ciel et terre — semblable à ces marionnettes électriques qui dansent entre deux pôles opposés en allant, tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre, ou à ces anges déchus qui, ayant dans le cœur la connaissance du ciel, sont enchaînés dans le monde souterrain des enfers. Heureusement, l'expérience parle tout autrement et fournit à la philosophie qui s'appuie sur elle dans ses investigations, des maximes conductrices qui ne sont pas puisées, comme celles de la philosophie idéaliste, dans le domaine de la foi ou de l'ignorance, mais dans celui de la science. Pour Ten remercier, la philosophie redresse l'expérience sotte et lourde par elle-même, lui prescrit les voies qu'elle doit suivre dans ses investigations ultérieures, et réunit ses résultats dans un ordre systématique en partant de points de vue généraux. Au lieu d'ajouter bien d'autres choses qui pourraient venir se joindre ici à celles que nous avons dites sur la valeur et l'absence de valeur de Texpérience et sur son rapport si
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intéressant avec la science et la philosophie, on peut insérer à la fin de ce mémoire les paroles de Whewel, le célèbre historien de la science inductive : « Sans les lois, les faits n'ont rien qai les combinent et les rattachent les uns aux autres. Sans les faits, la loi ne présente rien de réel. C'est seulement par leur combinaison que se constitue la connaissance. »
Qui ne serait pas désireux et impatient de porter la main à un écrit qui, ainsi que son titre l'indique, nous promet de nous donner des renseignements sur une question aussi importante et aussi obscure que Vorigine de rame {Entstehung der Seele). Assurément, à ce désir vient se mêler de suite la crainte, que les expériences antérieures ne rendent que trop fondée, que l'espérance éveillée par le titre ne puisse pas être réalisée. Mais nous sommes assurément déjà contents lorsqu'on nous présente une parcelle de vérité, quelque petite qu'elle puisse être, dans des choses qui paraissent se jouer à un aussi haut point de toute investigation exacte. Et, dans le fait, l'auteur de l'écrit que nous avons à examiner prend, dans l'introduction de l'étude psychologique sur l'origine de l'âme qui est sous nos yeux, une route qui, du moins, ne nous ôte pas d'avance toute espérance. Dans l'homme existant (geworden), expose l'auteur dans l'introduction, nous ne rencontrons que les moments d'une action simultanée, tendant vers un seul but, de deux forces ou de l'essence propre, de l'homme et du monde extérieur,
(1) Zur Enlslehung der Seele (Sur Torigiae de rame). — Étude psychologique par le D' Heinrich Siruve. Tubingen, 1862.
action simultanée dans laquelle on ne peut découvrir la part de chacun de ces moments considérés isolément. Par suite, pour rechercher Tessence de Phomme, il ne reste plus qu'à porter ses regards dans les profondeurs de la vie qui ne fait que de naître (werdend). En effet, comme toute connaissance psychologique de soi-même est basée avant tout sur la conscience de soi-même; mais comme cette dernière ne dénote qu'un degré de développement dans la vie de Thomme et comme, par suite, la connaissance de soi-même ne constitue que la connaissance d'un moment isolé dans le cours de cette marche progressive de son développement, toute l'anthropologie doit être restreinte de plus en plus à Vhistoire du développement de rhomme. De môme que le chimiste remonte (par l'analyse) jusqu'aux substances élémentaires (i7rstoffe), de môme l'anthropologiste doit remonter aux derniers éléments, aux éléments les plus simples qui constituent l'homme. Ainsi prend naissance la question de Torigine de l'homme, et toujours l'homme a rattaché à la question de Vexistence del'àme la question de SAprove-nance { Woher? d'où?) Malheureusement, suivant l'auteur, l'investigation empirique ou la science naturelle à qui, sans contredit, il reproche le manque de progrès systématiques, n'a presque rien fourni dans ces derniers temps sur ce sujet; elle est trop dirigée vers le positif et oublie qu'elle doit contribuer, en y apportant sa part de renseignements, à la connaissance essentielle de la nature et de l'homme, tandis que l'explication empirique des phénomènes est seulement le moyen d'arriver à la connaissance essentielle de tous deux. Mais une telle recherche doit cependant être opérée ; en effet, dans la vie en activité {geworden)j il ne se trouve aucun point d'appui qui permette de pouvoir résoudre le dualisme abstrait entre le
corps et i'ârae, dont la dernière se conçoit elle-môme et se distingue elle*môme du premier ; si , par suite , une telle solution est possible, elle ne peut être trouvée que dans la marche commune, inséparable du développe* ment du corps et de l'àme. Et la science exacte nous a du moins fourni de beaux travaux préparatoires (Vorar^ beiten)^ pour arriver à la solution de la question. Considérant cela comme des études préliminaires qui doivent précéder Tétude de la question, l'auteur dislingue et critique trois directions philosophiques dans la considéra* tion de l'essence de l'âme, le matérialisme, le spiritua^ lisme et une direction intermédiaire idéaliste et réaliste {idéal-réale) ou réaliste et idéaliste [réaUidéalé), du côté de laquelle il se range. Comme le matérialisme^ Tcnfimt d'un autre lit (Stiefkind) ou le cendrillon {Aschenbrôdel) de la philosophie, est réfuté en deux pages avec les expressions du plus profond dédain et dé«iré par les matérialistes, ces derniers devraient, pour prouver l'exactitude de la thèse qu'ils soutiennent, faire sortir, comme par magie, des êtres pensants de leurs cornues I En énonçant ce souhait, digne d'être remarqué, qui dénonce chez notre philosophe une manière de voir un peu enfantine et qui n'éveille aucune prévention favorable pour sa capacité critique, il n'a pas pensé assurément que l'on pourrait avec la même raison exiger des philosophes que, pour prouver l'exactitude de leur manière de voir, ils fassent sortir, comme par magie, de leurs conceptions philosophiques des êtres qui mangent, digèrent, marchent sur des jambes, etc., etc., — dans cette circonstance, en outre, ce serait d'ailleurs une situation favorable pour les philosophes qu'ils aient eu en général, dans la pratique de la a magie », l'avance sur les matérialistes. Nous ne pouvons nous accorder avec l'auteur
que sur ce point que le matérialisme ne peut rien répliquer à ces arguments : on sait en effet qu'il existe des assertions auxquelles aucune personne sensée ne peut répliquer autre chose que— rien !
Le spiritualisme qui est caractérisé comme étant l'expression du dtuxlisme de l'esprit et de la matière, est trouvé un peu plus digne d'être accepté. Mais, suivant l'auteur, ce dualisme ne peut être justifié empiriquement, puisque nous ne trouvons ces notions réalisées nulle part à l'état d'isolement, et que la détermination du sens de l'idée ne peut déjà pas les saisir isolément; à quel degré bien moindre cela doit-il donc se présenter pour la nature elle-même! « La séparation entre l'externe et Tinterne », dit l'auteur à la page 15 de son livre, « n'est en général qu'une aptitude logique de l'homme qui avance sans contredit essentiellement sa connaissance, mais qui le détermine souvent à s'abandonner à l'illusion que cette séparation toute abstraite^ qui a sa base dans sa personnalité même , est aussi une séparation réelle existant dans le monde externe ». Et nous trouvons aussi plus loin en d'autres endroits : « Le dualisme pense voir paraître en scène dans la nature avec l'organisme une force essentiellement nouvelle , mais il oublie ici que, si la nature doit être une unité arrêtée en elle-même, il ne peut, puisqu'elle est assurément ainsi , y exister absolument rien d'essentiellement différent; en effet, la différence essentielle supprime la possibilité de toute relation réciproque. » — «Mais ces nouveaux rapports et ces nouveaux principes qui font naître l'organisme, ne sont pas compris dans la conception d'une force nouvelle essentiellement différente de toutes les autres forces, qui nous apparaît sous la dénomination de force vitale; mais c'est une sur-élévation potentielle et un perfectionne-
ment intensif des forces naturelles déjà existantes; c'est essentiellement une seule et même vie absolue qui a son siège dans la nature entière, qui ne se montre là que dans les lois chimiques et physiques, et ne se manifeste ici que dans les lois organiques et psychiques ». Si la matière, ou, pour éviter les équivoques, si Têtre possède la faculté de se considérer comme être conscient, il doit sans contredit être distingué de Têtre qui ne possède pas cette faculté; mais cette distinction ne fournit nullement une différence essentielle^ c'est .du reste le propre de cette faculté de se distinguer, en tant qu'être, de tout autre être; mais cette faculté de se distinguer ne peut pas servir de base à la conclusion que Têtre qui se distingue ainsi, doit différer essentiellement de l'être qui ne possède pas cette faculté ». — Et enfin : a Lorsque nous embrassons les deux points de vue — dans leur rapport avec l'esprit de la philosophie actuelle, nous devons confesser que la direction entière de la spéculation à l'époque actuelle paraît faire de grands efforts pour arriver plutôt à la conciliation de cette antithèse tranchée qu'à son perfectionnement sous un seul point de vue, etc., etc.»
L'auteur caractérise ici , comme étant une conception au moins a semi-dualistique, » la théorie bien connue de J. H. Fichte du ce Tun dans l'autre {Ineinander), ou de Tuniformité intrinsèque d'essence (innere Wesengleichheit)r> du corps et de l'âme, uniformité malgré laquelle tous deux doivent être encore des « substances différentes » et avoir une origine séparée, etc., etc., et il veut de son côté au moyen de sa direction propre, opérant la fusion de l'idéalisme et du réalisme, ou au moyen de son idéal-réalisme, comme'il l'appelle, démontrer empiriquement la possibilité de sépare)^ rame en ses facteurs génétiques, ainsi que la génération empirique positive de l'âme dans
ittA SUR L'ORIGINE DE L*A1IE.
le corps et avec le corps, par laquelle le jAyniqve et le psychique s'accordent mutuellement de telle manière qu'une séparation de tous deux sous une forme quelconque doit être rejelée^ et que leur liaison ne doit pas être comprise comme étant extérieure et facile à rompre, mais comme étant essentielle et organique.
Ces hypothèses qui sont saines en elles-mêmes et se rapprochent beaucoup de celles du matérialisme si méprisé, n'empêchent pas assurément l'auteur de tomber de plus en plus, dans le cours ultérieur de ses argumentations, dans la faute ancienne et éternelle de la philosophie spéculative et d'introduire dans la nature ses opinions catégoriques préconçues, au lieu d'en déduire avec circonspection et peu à peu ces opinions. La deuxième section du livre traite de la génération du nouveau en général et de l'homme en particulier {Entstehung des Neuen im Allgemeinen unddes Menscheninsbesondere), et assurément encore, comme nous nous en sommes assurés, en s'appuyant sur les données empiriques. Nous rencontrons ici, suivant l'auteur, dans la nature entière une loi profonde, incontestable^ suivant laquelle aucune vie nouvelle ne peut s'engendrer d'elle-même, mais ressort, sous une troisième forme , comme résultat de deux formes différentes déjà existantes. Il n'y a pas de génération spontanée, ni de génération isolée (!?), et il sera facile aux philosophes d'interpréter dans un autre sens les expériences qui paraissent contredire cette manière de voir.
L'action réciproque de ces deux différences doit être possible dans les différents règnes de la nature de trois manières, par assemblage {Zusammenfûgung), par mélange {Mischung) et par pénétration (Durchdringung), parmi lesquelles l'assemblage est placé au degré le plus inférieur et la pénétration au degré le plus élevé. Dans le monde
SUR L'OBiGiMfi DE L'AM£. 195
organique^ la combinaison est opérée au moyen de deux facteurs génétiques qui produisent le troisième par leur réunion. L'hx^mme même se forme par la pénétration réciproque des deux fadeurs et assurément de telle manihe que le premier moment de sa formation dans l'acte de la génération exige la pénétration réciproque de ces facteurs et de leurs principes fondamentaux.
Dans la troisième section , l'argumentation est dirigée un peu plus rigoureusement, et les facteurs génétiques qui déterminent l'apparition de Vhomme^ sont examinés de plus près ; en premier lieu, les facteurs corporels où le germe et Vœufqm^ en vertu des recherches les plus récentes, ne se juxtaposent pas simplement, mais se pénètrent formellement. M. de Struve est entré si profondément par voie philosophique dans Tessence proprement dite de cet acte intéressant que, pour lui, la c( combinaison du germe et de l'œuf n'est plus en général cet acte mystérieux dont le but était encore inconnu pour nous, mais nous apparaît comme la combinaison des notions de mobilité {Beweglichkeit) et d'activité {Aktivitàt), réalisées d'une manière concrète dans une matière, avec les notions de sustentation {Erhattung) et de réceptivité {Receptivitât)^ réalisées d'une manière également concrète dans une autre matière; et la combinaison de ces deux groupes de notions forme précisément ce que l'on nomme au point de vue abstrait: organisme et vie; cela constitue, en efiet, la relation particulièrement enchevêtrée de mobilité et d'activité, de sustentation et de réceptivité» (!) (Trèsparticulièrement dans le fait, si particulièrement que la a réceptivité», pour cette sorte de philosophie, suppose aussi un appareil de réception tout à fait particulier!). Mais voyons plus loin ! La formation des humeurs et la formation des cellules sont maintenant les images des
deux principes qui, représentés parles deux subslances qui sont les agents de la génération, engendrent l'organisme et le constituent aussi ultérieurement. L'âme se produit ainsi, de la même manière que toute chose finie, empiriquement et suivant les lois générales de la production, puisque sa formation est le résultat de l'action simultanée de deux facteurs primordiaux sans qu'il soit cependant nécessaire d'admettre ici une participation positive des deux âmes qui ont été les agents de la production. Il faut considérer ici comme un « fait empirique donné, que les deux facteurs qui président à la production de l'âme et représentent le contenu psychique particulier du physique, doivent se trouver dans les substances physiologiques qui concourent à la génération; que seulement, dans les substances qui concourent à la génération, les forces qui appellent l'âme à l'existence empirique sont actives, » — hypothèse dont l'adoption fait assurément que l'auteur se fourvoie profondément dans le « matérialisme brutal ». L'âme génératrice {Gattungsseelé) que, pour éviter cette conséquence, on posait autrefois pour cause déterminante de son origine à l'âme nouvellement formée comme étant une force procréatrice particulière indépendante des âmes qui lui avaient donné le jour, est une c( abstraction fantastique ». En effet « les deux individus de sexe différent qui sont destinés à nous donner le jour et les substances procréatrices qui en proviennent, sont les seuls agents à l'aide desquels l'accouplement donne naissance à la nouvelle âme : l'accouplement qui est indépendant de ces deux agents, est un rien », et « les recherches qui ont été commencées sur la génération (Genesis) de Tâme ne peuvent nullement être arrêtées par les conceptions spéculatives préconçues de l'âme, en tant qu'entité simple, indivisible, qui
s'opposent à la formation empirique de Tâme, etc., etc. ». Quant à la question de savoir ce que sont ces deux facteurs génétiques de l'âme fréquemment cités qui appellent à la vie le moi , comme étant un phénomène empirique, l'auteur, écartant toutes les théories soi-disant dialectiques du développement du moi, qui ne fournissent aucune explication, mais éludent seulement la véritable question, cherche à la résoudre au moyen de rhypolhèse d'un moi , soi-disant subjectifs et d'un moi, soi-disant oi/ec^i/, dont la combinaison organique mutuelle représente le moi empirique, constitué au moyen de la participation de ces deux moi, ou l'âme. Un examen plus intime et plus exact de ces moi différents à leur état d'isolement ne doit sans contredit pas nous être possible dans notre état de développement, et cela reste pour la spéculation abstraite un « problème insoluble, de savoir comment un tout quelconque peut arriver à un abornement intérieur, tel qu'il ne possède pas seulement ici la connaissance de cet abornement, mais qu'il possède en même temps la connaissance de son aborne* ment intérieur en opposition avec l'extérieur m. Le moi et le non moi sont deux idées absolument exemptes de corrélation et sont pourtant amenés à une relation intrinsèque réelle dans le moi empirique, ce qui ne peut s'expliquer, suivant l'auteur, que par la raison qjue cette antithèse même constitue le moi empirique ; ou que, en d'autres termes, deux moi séparés sont les facteurs génétiques du moi empinque. Si l'on fait l'application de ce raisonnement aux sexes masculin et féminin, il en résulte d'abord que, chez l'homme, le « moi subjectif » prédomine, tandis que chez la femme, c'est le « moi objectif» et que, par suite, les deux facteurs génétiques du psychique s'y reproduisent, — le facteur mâle comme acti-
vite prédominante de la pensée, le facteur femelle comme activité prédominante du sentiment, etc., etc. La vie psychique réelle doit être attribuée dans cette hypothèse au contenu particulier du germe et de l'œuf, et les substances génératrices ne sont pas seulement des produits physiques, mais sont aussi des produits psychiques dans lesquels « la force sexuelle psychique se réalise comme étant une puissance provenant organiquement de la vie psychique des parents, sponta* née^ exerçant son action du point central de la vie placé à l'intérieur, comme point de départ » (! !). C'est dans cette vie psychique des substances génératrices seule* ment que doit se trouver l'explication de l'instinct sexuel [Gescklechtstrieb) ! Les âmes du germe et de l'œuf sont en quelque sorte le moi subjectif et le moi objectif, etc., etc. L'âme ne possède du reste ici aucune force idéale et inconsciente de production par rapport au corps, comme le veut J. H. Fichte, mais le physique et le psychique se développent en commun l'un avec l'autre, et l'un à côté de l'autre, comme des puissances possédant tout à fait les mômes droits. Celte a force de production {Bildungskraft) » résulte seulement d'une abstraction qui est en opposition avec l'expérience.
Gomment donc l'organisme psychique s'édifie-t*il enfin en partant de ses facteurs génétiques a donnés » (par M. de Struve)? Déjà, par Yacte de raecouplement {Begattunsakt), ils se placent l'un par rapporta l'autre dans un rapport mutuel particulier, et « le moi subjectif de rhomme trouve ici, pour ainsi dire, une ouverture («»c/), par laquelle il s'échappe librement, comme un torrent, de l'organisme psychique » ; mais, en s'échappant ainsi, il s'est réellement affaibli à un tel point qu'il redevient moi entièrement objectif, tandis que le moi subjectif
isolé, séparé du moi objectif, devient bien dans son isolement susceptible d'avoir une existence propre, mais perd en connaissance et en clarté et ne peut que par quelque nouvelle combinaison se présenter comme force dii^tincte consciente. Cette nouvelle combinaison lui est fournie par la femme, chez laquelle le moi objectif aspire à l'activité et ne trouve pas sa satisfaction dans l'union avec le moi subjectif, mais sent en lui un vide indéfini qu'il cherche à combler de toutes manières. Cette aspiration n'est cependant concentrée qu'en un seul point, « par lequel ce qui est étranger à l'organisme, doit y entrer, etc., etc. » [Déjà notre vieux maître Goôthe fait entendre cette plainte : « Il faut traiter leur éternelle douleur et leur éternelle plainte en partant d'un seul point {Es ist ihr ewig Weh und Ach aui einem Puncte zu curiren)] ». Par cette aspiration, le moi objectif ou Vœuf réussit en effet, comme a avant-poste le plus éloigné de l'organisme psychique femelle d, à attirer vers lui le facteur mftle qui résiste et qui, par la faculté de répulsion, s'oppose à toute combinaison pour conserver sa substan* tialité, et à produire ainsi par attraction et répulsion un seul tout harmonique dans lequel les deux forces oppo* sées, se combattant l'une l'autre, sont malgré leur opposition combinées de telle manière qu'elles ne perdent pas leur caractère parliculier et que l'attraction et la répulsion persistent à se maintenir comme vie spécifique du tout. Ce procédé réel de combinaison de ces antithèses réelles constitue, suivant M. de Struve, « le problème profond, mystérieux, de la génération », et le développement de l'âme est par suite un acte physique et psychique résultant d'une lutte entre le principe mâle et le principe femelle, dans laquelle aucun dos deux ne peut triompher complètement, mais dans laquelle l'un des
deux peut seulement prédominer. Quant au fait que l'âme doit se former comme le corps dans l'organisme maternel, il est prouvé d'une manière frappante par une analyse du sentiment pur et de la pensée pure, ce qui devrait d'autant plus être reconnu qu'il est maintenant démontré que celte imputation bien connue qui est attribuée quelquefois par des femmes déraisonnables au moi subjectif, de se charger des fonctions du moi objectif, n'est pas seulement en contradiction avec la nature , mais est aussi en contradiction avec ce que requiert l'instance supérieure de la philosophie! On trouve en outre, dans l'ouvrage de M. de Struve, l'indication de la manière dont les deux moi se fondent peu à peu l'un dans l'autre, produisent la mise en activité de la volonté {Willensbewegung) comme étant une troisième entité, ou comme étant le moi immédiat du fait dont le siège doit être placé dans la moelle épinièrey etc., etc. Le caprice [Eigensinn) est l'expression spécifique du mot subjectif, la cupidité (Habsucht) est l'expression spécifique du moi objectif ; Vamour {Liebe) est la relation mutuelle entre le moi objectif et l'extérieur; la douleur [Schmerz] est le sentiment de la dépendance subjective de l'objectivité; la conscience { Bewustsein) et la conscience individuelle {Selbstbeivustsein) sont l'expression de « l'intransivité (Zwstàndlichkeit) à\i moi subjectif par rapport à l'organisme psychique » , et enfin , après tout cela l'âme existante (gewordene) constitue « l'unité organique de trois organes psychiques, ayant une activité propre, combinés entre eux suivant une loi vitale objective et enchaînés subjectivement ». Cette trialité correspond à l'état empirique d'activité de Vintelligence [Vcrstand)^ du sentiment (Érewwf A) et de la volonté [Wille) et aux bases fondamentales phy- 'ologiques du cerveau (Gehim)^ du cœur {Herz) et de la
SUR L'ORIGIMË DE L'AMË. 201
moelle épinière {Rûckenmarck), Par là s'explique aussi, suivant ràiiteur, la vie double particulière à Thomme qui se rencontre dans le sommeil, le rêve, la vision lucide et la mort, puisque, par exemple, dans le sommeil, le moi objectif obtient la prépondérance et que l'organisme psychique se reconnaît comme n'étant plus une unité absolue existant par elle-même ou distincte de l'extérieur, tandis que, dans le rêve, le moi subjectif se révolte contre la domination du moi objectif, et,, s'il ne peut pas complètement revenir en possession de lui-même, détermine la vision lucide ou somnambulisme [Wachtraum)^ mais est vaincu enfin entièrement dans la mort par l'objectif sans cependant en être réduit à ne pas être.
Toute cette manière de voir se présente à l'auteur comme étant a la seule justifiée », et la seule qui réponde à l'expérience, bien que l'expérience n'y joue en réalité que le rôle d'une enseigne trompeuse qui promet à l'acheteur des marchandises qui ne se trouvent pas dans le magasin, et bien que le lecteur, après qu'il s'est dépêtré avec peine des abstractions arides de l'auteur, n'en ait emporté aucun autre bénéfice que la conviction renouvelée du vide absolu du formalisme philosophique. Un tact exact a bien guidé l'auteur de manière à lui faire vouloir, par l'étude attentive de l'existence psychique, découvrir les secrets de sa production qui s'eiTectue dans le fait par synthèse de deux facteurs différents, et tirer des résultats ainsi obtenus des conclusions relatives à cette production; et, si seulement les matériaux que l'on pourrait employer ici étaient plus complets, une telle méthode devrait conduire à des résultats analogues à ceux auxquels elle a conduit dans les sciences physiologiques. En effet, après qu'il eut été connu que tout ce qui appartient au monde organique est fondé sur un développement insensible,
îiOi SUR L'ORIGtNE DE L'AMË.
les recherches se sont tournées dans ce cas aussi avec un zèle particulier vers Thistoire de la génération et du développement ou vers les points qui se rattachent à la première origine, et ont fait naître une série de renseignements qui doivent être pris maintenant aussi pour base des recherches analogues dans une direction psychologique, en supposant qu'ils aient été disposés dans le but de mettre en lumière la vérité effective. L'auteur, quelque élevé que soit le degré auquel il a cherché à faire étalage d' «expérience », ne s*est réellement pas appuyé sur Texpérience et ne pouvait pas le faire, puisque ces recherches et ces renseignements lui étaient inconnus. Si, cependant, ils lui avaient été connus, ils ne lui auraient rapporté aucun avantage , et ils ne lui auraient peut-être servi pour ses constructions philosophiques que comme un relief qu'on s'est procuré péniblement avec beaucoup d'efforts puisqu'ils ne s'est pas efforcé d'expliquer et de comprendre la réalité par elle-même, mais a cherché à la contraindre à prendre ses règles bornées de la pensée et ses lois créées arbitrairement suivant le mode déducfcif bien connu de la spéculation philosophique* Ce livre ne nous apprend donc rien sur Vorigine réelle de l'âme, mais il nous fait connaître seulement comment M. de Slruve se la représente, et il nous apprend que d'autres philosophes (Herbartj Fichte) se la représentent tout à fait autrement, et que Ji-H. Fichte, par exemple^ sous les demi-auspices duquel le livre paraît avoir été composé, attribue môme à l'âme individuelle une ^o\'A\siini préexistence et soustrait ainsi presque entièrement les recherches à tout contrôle et à toute expérience réels. L'auteur ne fournit ainsi, comme la plupart des autres philosophes ses collègues, lorsqu'ils s'occupent de choses analogues, aucun éclaircissement positity
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mais fournit seulement des périphrases diffuses et fatigantes, surchargées d'un grand nombre de a mois », qui n^expliquent pas la chose même, mais la rendent encore plus obscure lorsque cela est possible.
Cette « philosophie de mots » a été dans les dernières années et dans les dernières dizaines d'années censurée et mise au pilori tant de fois, qu'il faut être bien courageux et bien borné pour se présenter toujours de nouveau, avec la tâche de la faire accepter, devant un public qui a perdu depuis longtemps toute confiance dans l'abracadabra des ensorceleurs philosophiques. Dans le fait, lorsqu'une pensée barbare, anormale, à laquelle vient se joindre un arbitraire effréné de construction et une prétention exempte de pudeur d'en savoir plus que n'en savent la nature et la réalité même, lorsqu'un jeu digne d'un danseur de corde dans lequel on joue, comme si c'était avec une balle, avec des mots et avec des idées qui sont édifiées simplement sur des mots et arrangées à plaisir, viendront fonder encore à Tavenir, parmi le monde des savants allemands, des réclamations sur le nom d'un philosophe, il est à espérer du bon sens et de l'intelligence de la masse instruite qu'elle apprendra enfin à distinguer ces faux philosophes des véritables amis de la sagesse, qui s'efforcent d'atteindre la vérité.
« La formation et le développement de la cellule embryonnaire dans le corps de la mère, la transmission des particularités corporelles et intellectuelles du père a celte cellule par l'intermédiaire de la semence, sont des faits qui touchent a toutes les questions que l'esprit humain s'est proposé de tout temps relativement à l'existence supérieure de l'homme. »
(Virchow, La femme et la cellule.)
L'époque la plus récente nous a fait connaître de plus près une quantité de faits et d'observations sur la transmission, par voie d'hérédité, de qualités et de particularités corporelles et intellectuelles qui sont propres à projeter une lumière excessivement importante et excessivement merveilleuse sur les lois du développement, non-seulement du monde physique, mais aussi du monde psychique. L'intérêt qui s'attache à ces questions, a reçu aussi, à l'époque la plus récente, une impulsion singulière de la publication de l'œuvre de Darwin, qui a fondé en partie, comme tout le monde le sait, sa célèbre théorie de Vorigine des espèces sur les lois de l'hérédité. Ces lois mêmes sont bien, suivant lui, encore entièrement inconnues jusqu'ici; mais le fait même de la transmission par hérédité qui s'étend à des caractères et à des particularités si extraordinaires et si inusitées, qu'on ne peut douter de
la transmission des caractères ordinaires par hérédité, dont il existe d'ailleurs de nombreux exemples, en est d'autant plus notoire. Dans le fait, cela constitue, par exemple, pour les médecins, une observation très-fréquente et connue depuis longtemps que les maladies et les prédispositions morbides des parents et même des aïeux et des bisaïeux (après avoir sauté par-dessus les générations intermédiaires) se transmettent par hérédité aux enfants, et que ces maladies peuvent être de nature, tant corporelle qu'intellectuelle (soi-disant maladies mentales). En outre, c'est un fait de la vie journalière qui n'est révoqué en doute par personne, que les enfants ressemblent ou sont semblables à leurs parents par leurs rapports corporels et intellectuels, et que l'être engendré est ordinairement un produit mixte des facultés et des particularités des deux êtres qui l'ont engendré, ou autrement que, comme dit Lewes, « l'organisation du descendant ressemble toujours à celles des ascendants dans leurs caractères généraux o . Sans contredit, par ce fait que deux facteurs différents concourent à cette génération, et que les propriétés de l'un des facteurs qui y participent, peuvent et doivent ainsi être neutralisées ou modifiées dans un grand nombre de cas par l'action opposée de l'autre, le résultat devient souvent obscur; mais l'observateur attentif pourra cependant dans chaque cas particulier le déduire dans le détail et dans l'ensemble, sous forme d'une troisième entité, de ces deux agents qui en ont été la cause. Gela ne s'applique pas seulement aux hommes, mais aussi à tout ce qui appartient au monde organique, et les principes appliqués dans le soi-disant élevage [Zûchtung) des plantes et des animaux s'appuient pour la plus grande partie sur ces observations indubitables faites relativement à la transmission par hérédité et sur l'habileté à produire
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un résultat aussi avantageux que possible par le croisement et par l'assemblage de bonnes qualités qui se complètent Tune l'autre. Â quel point s'étend la puissance de la transmission par hérédité, cela n'est, du reste, pas seulement démontré par cette loi de la ressemblance des enfants avec les parents et avec les aïeux qui existe toujours et qui s'applique toujours, mais cela est démontré d'une manière encore bien plus frappante parles exemples de transmissions de particularités toutes spéciales, dis* tinctes des caractères ordinaires, des ascendants à leurs descendants. Tout individu, en effet, outre les caractères de Tespèce à laquelle il appartient, apporte encore au monde avec lui une certaine somme de caractères spéciaux et de particularités spéciales qui se transmettent en totalité ou en partie à ses descendants, quelquefois d'une manière persistante, quelquefois seulement pendant plusieurs générations. Un nombre qui est loin d'être petit > d'exemples frappants et même très-étonnants de ce fait» ont été mis à la connaissance du public. Ainsi, suivant une observation de Draper-Mackinder {Brit, medi Jour"naly 1857), le manque des premières, respectivement des secondes phalanges, de plusieurs doigts a pu se transmettre entre autres par hérédité pendant sept générations. L'enfant soumis à l'observation n'avait pas de deuxièmes phalanges à huit doigts, et la grand'mère de son arrièrcgrand'mère avait été la première qui avait présenté cette anomalie. C. Willis {Lancei, 1857) avait suivi pendant six générations le soi-disant excès {Ueberzahl) de doigts qui est loin de se rencontrer rarement dans quelques familles, et N. de Carolis a observé l'excès de doigts et leur oblitération ( Venuachsung) pendant quatre générations {Gaiz, Sarda^ 47, 1860). Des cas analogues sont énumérés par Burdach [Physiologie^ Band I. S. 512) qui pose en fait
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avec beaucoup de justesse que « l'extraction {Abkunft) exerce plus d'influence sur noire caractérisation corporelle et intellectuelle, que toute action extérieure, matérielle et psychique», et par d'autres savants. Il est connu que la faculté d'arriver à un âge avancé est héréditaire, et l'espérance la plus certaine d'une vie prolongée réside, suivant Burdach, dans l'extraction d'une famille dans laquelle cette faculté est endémique. Tandis qu'au contaire, dans quelques familles, une mort prématurée est si ordinaire, qu'il est rare qu'un de ses membres réussisse à atteindre un âge avancé. Dans d'autres familles, la soidisant hémorrkagie {JBluterkrankheit), ou la tendance à être exposé, pour la moindre blessure, à une perte de sang qui ne s'arrête pas, est héréditaire, tandis que les individus, d'origine anglaise, qui ont demeuré longtemps dans les Indes, transmettent à leurs enfants la tendance aux maladies du foie, ainsi que Bell en Angleterre l'a observé. Quant au fait que les particularités de cette nature ne se transmettent pas seulement par hérédité pendant quelques générations, mais se maintiennent et donnent ainsi occasion à la production de races ou de variétés entièrement nouvelles, il a été démontré également par des expériences venant de quelque autre part C'est ainsi que tous les soi-disant hêtres rouges {Blutbuchen) iéY'wenX de quelques arbres de l'espèc^e hêtre chez lesquels la coloration rouge de la partie verte des feuilles est apparue spontanément comme résultat de causes inconnues. Waitz {Anthropologie der Naturvôlker. Band I, S. 92 : Anthropologie des peuples naturels, U h P- ^2) rapporte: a Un des exemples les plus connus de celte catégorie est celui des soi-disant moutons à courtes pattes {Otterschaafe) qui ont été obtenus dans le Massachussetts (1791) comme descendance d'un mouton dont le tronc était particuliè-
rement allongé el les membres particulièrement courts, et qui se sont propagés beaucoup et rapidement dans le nord de TAmérique, ce qui est venu de ce que Ton a pris soin de leur élevage, en ce qu'ils présentaient l'avantage de ne pas pouvoir sauter par-dessus les haies (Philos. Transact.^ iSiZ), Cette race ne s'est pas seulement maintenue, mais elle s'est montrée si stable, que les métis obtenus par le croisement avec les moutons ordinaires ressemblent toujours à Tune ou à l'autre race. C'est de la même manière que le sabot fendu est devenu héréditaire chez les porcs de la Hongrie. De même, en 1770, au Paraguay, un taureau dépourvu de cornes a donné naissance à des veaux tout à fait dépourvus de cornes {Azara). Un bouc chez lequel la portion osseuse du nez était courbée vers le bas, cartilagineuse et proéminente sous forme de bosse, a transmis ces particularités à ses descendants (Pillas). Des houppes de plumes produites accidentellement se propagent par hérédité chez quelques espèces d'oiseaux et, par leur développement excessif, donnent naissance à une maladie dangereuse (Pallas). Jarrold, Foissac, Knight (/. c), ont recueilli des exemples analogues. Il est bien connu que les particularités du tempérament se transmettent aussi par hérédité; telles sont, par exemple, chez les chevaux la tendance à mordre (Bissigkeit) et à ruer (comme cela se présente chez les chevaux de Pologne), ou la docilité et la douceur »*.
Cependant, des cas plus importants et plus significatifs que ceux de transmission temporaire ou persistante de caractères ou de partioularités innés ou primordiaux, sont ceux dans lesquels les particularités transmises par hérédité aux descendants sont du nombre de celles à l'égard desquelles il est facile de démontrer qu'elles se sont produites ou ont été acquises pendant la vie, puisque, par
la simple démonstration de ce fait, la possibilité d'un progrès indéfini ou du moins d'une transformation indéfinie du monde organique dans le sens corporel, aussi bien que dans le sens intellectuel, nous est fournie, et assurément sans avoir besoin de recourir à des forces ou à des influences extranaturelles ou incompréhensibles. Jjacquisition même peut avoir lieu de différentes manières, et la particularité peut, tantôt s'être produite par voie accidentelle, tantôt avoir été inculquée artificiellement ou à dessein : elle peut se rapporter tantôt à des écarts corporels de la règle de l'organisation, tantôt à des instincts, à des penchants, à des aptitudes, etc., etc., psychiques. Les exemples de soi-disant instincts inculqués ou d'impulsions inculquées pour les animaux, et d'inclinations ou de prédispositions inculquées pour les hommes, sont notamment très-nombreux et très-frappants et expliquent avec facilité une quantité de phénomènes que l'on a cru pouvoir considérer seulement jusqu'ici comme des émanations d'une coordination plus élevée, incompréhensible, et d'idées ou d'impulsions innées. Ainsi le penchant bien connu et souvent cité des chiens de chasse à se mettre en arrêt devant le gibier, qu'ils montrent déjà sans qu'on leur ait fait la leçon, ou bien acquièrent rapidement, avec Taîde seulement d'une éducation peu longue, s'explique par la transmission par hérédité d'un penchant inculqué ou d'une faculté inculquée artificiellement à un de leurs auteurs ou de leurs ancêtres. Les chiens de berger reçoivent d'une manière analogue par héritage de leurs ascendants le penchant à tourner autour des troupeaux et la prédisposition à la vigilance. Tous les animaux dressés en jgénéral donnent naissance à des petits qui peuvent être élevés plus facilement que ceux qui tirent leur origine d'animaux non
dressés, et les éleveurs de chevaux savent très-bien que les poulains de chevaux bien dressés montrent une plus grande docilité que les poulains de chevajux qui sont moins bien dressés ou qui ne sont pas même dressés du tout. Les rejetons des animaux de trait (bœufs, che* vaux, etc., etc.) tirent] mieux que des animaux sauvages ou des rejetons de ces derniers. Chez les chats, la tendance à attraper les rats au lieu de souris est héréditaire, et Leroy raconte que, dans les localités où Ton chasse fréquemment le renard, les renardeaux montrent déjà dès leur première sortie une grande finesse et une grande prévoyance. Les petits des chiens bassets qui ont chassé un grand nombre de fois le putois, montrent une vive animation lorsqu'ils sentent Todeur du putois, tandis que les petits des chiens de chasse se comportent d'une ma* nière pareille lorsqu'ils sont à proximité de bécasse, etc. Le cheval de l'Amérique espagnole qui a été habitué dès son jeune âge à une nature particulière de pas ou à ce que l'on désigne sous le nom d'amble (Passgang), a transmis par hérédité cette habitude aux générations suivantes, et le mouton anglais, après l'introduction du navet {Steckrube), ne s'est accommodé à son usage qu'au bout de la troisième génération. Les soi-disant pigeons culbutants (Purzeltaube) ont en Angleterre l'habitude héréditaire de s'élever haut sous forme de masses compactes et de se laisser retomber ensuite vers la terre en tournant deux ou trois fois sur eux-mêmes. Suivant Burdach, a on accoutume facilement les jeunes chiens à la tâche spéciale même à laquelle on employait leurs parents, parce qu'ils y sont plus habiles et s'y prêtent de meilleur gré qu'à une autre. Les chiens d'arrêt (ffûhnerhunde) sont dressés à aller à l'eau, et plus l'eau est devenue pour eux leur élément, plus leurs petits présentent une inclination
spontanée à aller à Teau». Waitz (Anthropologie, t, I, p, 93) rapporte, d'après Lyell, que, à une hauteur de 9000 pieds au-dessus de la mer^ à Mexico, les lévriers {Windhunde) pouvaient difficilement être encore utilisés pour la chasse du lièvre, mais que leurs petits pouvaient y être employés sans difficulté ; de plus, que les oies importées à Bogota ne pondaient d'abord qu'un petit nombre d'œufs, qu'un quart de ces œufs seulement pouvaient être couvés, et que la moitié des petits mouraient prématurément, tandis que les oies de la seconde génération prospéraient déjà mieux, La faculté de donner du lait que possède encore la vache après le sevrage du veau, l'aboiement {Bellen) des chiens à Tétat de domesticité et le miaulement des chats domestiques appartiennent, suivant Waitz, à la même catégorie. On trouve encore, suivant cet auteur, d'autres exemples de transmission par hérédité d'instincts inculqués dans l'ouvrage si complet de Lucas {Traité de t hérédité y \%kl]. Lewes [Physiologie des tàglichen Lebens (Physiologie de la vie journalière), 1860, Bandll], rapporte le fait suivant : « J'avais un petit chien qui avait été enlevé à sa mère à l'âge de six semaines, avant qu'il n'ait pu par conséquent apprendre d'elle à demander, et qui cependant commença de lui-même à demander tout ce dont il avait besoin. Je le trouvai un jour demandant devant une cabane à lapins, probablement pour engager les lapins à jouer. Girou cite un homme qui avait l'habitude de dormir sur le dos et la jambe droite croisée sur la gauche. Une de ses filles présentait la même particularité dès sa naissance et prenait continuellement cette position dans son berceau». Le même écrivain pose en fait que le vice de l'ivrognerie, la passion pour le jeu^ le penchant pour le vol, pour la piété et d'autres prédispositions sont héréditaires. C'est un fait très-connu et
démontré par de nombreux exemples, qu'une transmission par hérédité des capacités ou des aptitudes originairement acquises a positivement lieu chez i*homme, et que certaines prédispositions à la mécanique ou aux arts se maintiennent dans quelques familles dans lesquelles aucun abâtardissement na lieu par croisement, Lewes rappelle entre autres « Tesprit des Mortemarts » devenu proverbial, le a bel esprit des Sheridans»^ le fils du Tasse, les familles Hirschel, Coleman, Kemble, Goleridge, et Texeraple bien connu de la famille Bach, dans laquelle le génie musical a été le partage de trois cents de ses membres. Waitz indique que, dans THindostan, les missionnaires ont trouvé les enfants des brames bien plus susceptibles d'instruction et bien mieux doués sous» le rapport de rintelligence que les enfants de races inférieures, et que des observations analogues existent aussi sur d'autres points. « L'histoire des artistes et des savants, aussi bien que des races royales, montre qu'une vivacité générale plus considérable de l'esprit, une tendance et une aptitude à une instruction plus profonde dans plusieurs branches du savoir, ou une activité plus énergique se maintient, dans des cas qui sont loin d'être rares, pendant une longue série de générations dans quelques familles, tandis que d'autres se distinguent d'une manière non moins nette par des caractères opposés. Un coup d'œil qui pénètre un tant soit peu profondément dans l'histoire des familles astreintes à la vie ordinaire des villes », et-?nous pourrions ajouter — dans la différence si énormément grande qui existe entre les différentes conditions des peuples civilisés en Europe même, tant au point de vue corporel qu'au point de vue intellectuel, confirme le môme fait. « La culture de l'esprit chez les parents », <lit Burdach, « donne aux enfants une plus grande capa-
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cité pour rinstruction. Le jeune sauvage n'est pas accessible, à part de très-rares exceptions, à la civilisation eu-, ropéenne ou en prend seulement Tapparence et ne s'en trouve pas heureux». On peut ajouter de plus ici l'observation bien connue, que les soi-disant Créoles {Creolenneger) d'Amérique (c'est-à-dire ceux qui sont nés dans le pays même) présentent de bien plus grandes aptitudes que ceux qui y ont été importés, et s'améliorent en général à un très-haut degré, à ce point que les premiers sont payés bien plus cher que les derniers. Quelques phénomènes exceptionnels dans l'histoire des peuples mêmes s'expliquent aussi par celte loi naturelle d'une manière aussi facile que peu forcée. Tels sont, par exemple, le génie commercial des Juifs, qui s'est perpétué par hérédité pendant des milliers d'années, [le sybaritisme et le sentiment guerrier de quelques nations, des Français par exemple, l'inclination innée au sentiment de tenue aristocratique chez la noblesse, l'aptitude particulière de quelques peuples ou de quelques sociétés à certaines occupations, au développement de la nostalgie, au crétinisme, etc., etc. Si l'influence persistante de certaines circonstances extérieures agissant uniformément vient s'y ajouter, il peut dans ces communautés d'individus, — môme au sein d'une société qui en diffère totalement — se développer un type déterminé facilement reconnaîssable. Ainsi un correspondant du ImeSy vraiment doué d'une grande perspicacité d'esprit, de l'Italie supérieure, dit, en parlant de l'armée autrichienne, qu'il est difficile qu'il y ait une armée dans laquelle il existe autant de soidisant familles de soldats, dans lesquelles il soit considéré comme un état qui leur convient en propre, d'appartenir à l'armée. Ceux gui appartiennent à ces familles prennent peu à peu une physionomie tout à fait caractéristique et sont
faciles à reconnaître au milieu des autres. — Les instincts artistiques supérieurs [Kunsttriebe) des animaux, dont Texislence a constitué pour la philosophie jusqu'ici un problème si merveilleux et qui ne paraissaient pouvoir être expliqués que par une influence surnaturelle, peuvent, en vertu de la loi d'après laquelle les capacités, les penchants, les aptitudes se transmettent par hérédité aux descendants, se concevoir aussi assez bien comme étant le résultat nécessaire de l'éducation et de l'habitude déterminées peu à peu par les circonstances mêmes.
Sous le rapport corporel^ on peut indiquer comme étant favorable à la transmission par hérédité des particularités acquises tout ce qui est venu à notre connaissance sur rélevage naturel et artificiel chez les animaux et sur la culture naturelle et artificielle chez les plantes, sur la transmission par hérédité des maladies ou des prédispositions morbides acquises, sur ramélioration de la forme et de la physionomie, dans certains états ou certaines natures de fonctions et» réciproquement, sur la manière de rendre propre à certaines occupations par une éducation méthodique^ etc., etc. On peut rappeler l'amélioration du fruit, etc., parla culture qui, d'un soi-disant sauvageon, fait en quinze ou vingt ans un bon arbre à fruits et qui, de la racine pivotante, toute grêle, toute sèche, de la carotte sauvage a tiré la carotte usuelle si savou* reuse : on peut rappeler aussi le grand nombre de variétés magnifiques de fleurs que l'on a fait naître par des croisements artificiels et se remémorer que cette manière de faire constitue le côté principal de la manie de l'amateur des jardins {Blumistik) actuel ; on peut se rappeler aussi la manière dont certains insectes, les abeilles par exemple, obtiennent des reines de larves d'abeilles travailleuses ordinaires, en leur imposant une nature parti-
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culière d'alimentation et une manière d'être propre dans des cellules séparées; on peut aussi se rappeler les monstres et les formes anormales que Ton est susceptible de produire artificiellement en soumettant les œufs de poule à un traitement particulier pendant Tincubalion; on peut se rappeler encore les résultats remarquables de l'élevage du bétail en Angleterre, où Ton élève des bœufs destinés à l'engraissement qui ont une panse volumineuse, des jambes grêles et une petite tête et qui n'ont même pas de cornes; des types de chevaux de trait ou de course, des moutons en vue de la récolte de la laine, de soi-disant porcs pur sang (Vollblutschwein), etc., etc., où même, en ce qui concerne les hommes, certains individus sont élevés d'une manière spéciale comme boxeurs, coureurs, joe* keys, etc., etc. Malheureusement aussi, des difformités, des mutilations^ etc., qui s'écartent de l'idée que nous nous faisons de l'espèce et qui sont môme en contradic* tion avec cette idée, peuvent, bien que produites acciden» tellement ou artificiellement, se transmettre temporairement par hérédité. Ainsi, on dit que des chevaux chez lesquels l'un après Tautre, pendant plusieurs générations, on a brûlé la même partie du corps, doivent transmettre à leurs descendants la cicatrice qui s'est ainsi produite, et que les chevaux, les chiens, etc», etci, qui ont eu la queue coupée^ produisent une descendance qui a la queue écourtée. Il en est de même, à ce que l'on rap];)orte^ de la déformation artificielle du crâne qui est en usage chez certains peuples, de la cif concision chez les Orientaux et chez les Juifs^ chez lesquels l'absence de prépuce, chez les nouveau'Ués, se rencontre souvent, de la petitesse des doigts de pied des enfants européens comparée à ce qu'elle est chez les peuples sauvages (Naturvôlker) y etc. ^ etc* Waitz {Anthropologie) rapporte : «Williamson a vu dans la
Caroline des chiens auxquels la queue a manqué pendant trois ou quatre générations, parce qu'un des ascendants qui en avait été la souche avait perdu la sienne accidentellement. Une vache de trois ans qui avait perdu sa corne gauche par une affection purulente, mit bas trois veaux qui, à la place de la corne gauche, n'avaient que de petites nodosités à la peau (Thaer). Des chiens et des chevaux auxquels on a coupé la queue ou les oreilles (comme par exemple, les chiens de trait au Kamtschatka— Langsdorff, Bemerk. auf einer Reise um die Welt (Observations relatives à un voyage autour du monde), 1812, II, 236), transmettent fréquemment cette imperfection en totalité ou en partie à leur descendance (Blumenbach, d'après plusieurs observateurs))). D'autres exemples de difformités et de mutilations héréditaires ont été réunis par R. Wagner {Naturgeschichte des Menschen (Histoire naturelle de l'homme), II, 245 ff), et par Lucas {Traité de l'hérédité. II, 490), suivant le même écrivain qui s'en réfère aussi à une observation de Guyon {V Institut, 18'48, H, 92, et Nouvelles annales des voyages, 1848, II, 390), d'après laquelle, chez les Berbères-Chaouia, dans la chaîne de l'Auras, le manque du lobule de l'oreille [Ohrlàppchen) qui se rencontre aussi chez les Cagots en Espagne, est devenu général indubitablement par suite de la transmission par hérédité de cette particularité produite un jour accidentellement. Lewes aussi {Physiologie de la vie journalière) rapporte un certain nombre d'exemples analogues, et fait allusion entre autres aux cas fréquemment observés de transmission par hérédité de certaines marques ou particularités corporelles dans quelques familles, par exemple à la « lèvre inférieure des H. d'Autriche)), si bien connue, au « nez des Bourbons )), aux noms des familles romaines, des Naso et des Bucco, au cas, cité par Haller, de la
imille Bentivoglio, dans laquelle une petite grosseur extérieure s'est toujours transmise par hérédité de père en fils, tandis que Waitz rappelle de plus la grande race d'hommes produite par les grands gardes du corps de Frédéric P"^ de Prusse , la transmission par hérédité de la couleur des cheveux, du tempérament, de Tacuilé ou de la faiblesse des sens, etc., etc. Avec les exemples de transmission par hérédité des maladies ou des prédispositions morbides qui doivent aussi assurément avoir été acquises par les parents aune époque quelconque, d'une manière quelconque, on pourrait facilement remplir des pages entières. Waitz cite en faveur de la transmission des particularités acquises les exemples bien connus d'hommes dont la peau est hérissée de soies comme celles des porcs-épics,
I d'hommes ayant un nombre de doigts plus grand que le nombre ordinaire ou ayant les doigts réunis par une membrane ; la transmission héréditaire de la cécité, de la surdimutité, du goitre, du crétinisme, de Talbinisme, etc., etc. Assurément, le principe de la transmission par hérédité se
t montrerait applicable avec une bien plus grande force et avec une bien plus grande netteté à ce point de vue, aussi bien qu'en général à tout autre point de vue, si Tirrégularité du croisement, ainsi que cela a lieu surtout chez rhomme, n'exerçait pas continuellement une action contraire à la sienne. « Les différences qui ont été produites par la voie indiquée » , dit Waitz {Anthropologie) , « se fixent sous la forme héréditaire, surtout lorsque les individus qui les possèdent déjà ne s'allient qu'entre eux, cas qui, en réalité, ne se rencontre que rarement dans les États civilisés modernes de l'Europe, par suite de la grande condensation de la population, de la grande exten-
s sion du commerce et de la séparation relativement si
f peu rigoureuse des États, mais qui se présentait plus fré- BucBWEB. n— 13
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quemment dans les conjonctures où l'on se trouvait à des époques plus rapprochées de l'origine primordiale, lorsque des familles vivant isolées s'accroissaient peu à peu, sans adjonction importante venant de Texlérieur, de manière à former un peuple. » Une particularité, une apti^ tude , un penchant corporel ou intelligent du père qui s'était transmis par l'hérédité sous l'égide de circonstances favorables, peut avoir été entièrement annulée et supprimée parl'influence delà mère,etréciproquement.L'appoint défavorable des circonstances extérieures peut en général aussi empêcher fréquemment que les particularités nouvellement produites deviennent durables ou se transmettent môme seulement pendant quelque temps, tandis que l'élevage artificiel des animaux et des plantes montre nettement que là où Ton a réagi intentionnellement par croisement ou par d'autres dispositions extérieures favorables, de manière à favoriser la transmission par hérédité, les résultats désirés se sont montrés. Et lorsque, explique Darwin, des anomalies aussi inusitées et aussi extraordinaires que le sont, par exemple, l'albiaisme, les ëoies aûalogues à celles du porc-épic^ l'excès du nombre des membres^ qui peut-être ne se sont présentées sur une Individualité qu'une seule fois pour des millions d'individus, ont été susceptibles de se transmettre par hérédité, à quel degré plus élevé les modifications ordinaires doiventelles se transmettre ! On doit assurément^ comme cela a déjà été indiqué et comme cela ressort indubitablement de milliers d'exemples, reconnaître que Thétédité de tout caractère est la règle, Virchow a du reste certainement rencontré le vrai point de vue dont on doit partir pour expliquer et comprendre avec justesse la liaison intime de tout le phénomène, lorsqu'il admet que» dès le principe, l'organisme paternel et l'organisme maternel ont transmis aux
DES HÉRITAGES HYSIOLOGIQUES. 219
deux substances germinatrices une nature déterminée de mouvement matériel qui a continué à subsister d'une manière certaine dans ces substances pendant tout le cours ultérieur de leur développement et qui n*a cessé que par la mort des individus qui en sont sortis. Cfcs deux substances germinatrices sont, comme on le sait, Vœuf{Ei) et h semence [Saamen] ; et comme les découvertes les plus récentes en physiologie ont démontré indubitablement que, pour que la production d'un nouvel individu se réalise, un contact matériel et une pénétration mutuelle de ces deux substances germinatrices sont de la nécessité la plus indispensable, tout individu non prévenu voit de quelle manière une telle transmission se réalise. En effet, comme les substances germinatrices (œuf et semence) mêmes forment une partie intégrante des organismes qui les produisent, et sont par suite en petit la répétition de la totalité de leur constitution matérielle et de leur mouvement vital, il ne peut en résulter rien autre chose que cette conséquence que, dans leur développement ultérieur, elles doivent répéter à un degré toujours de plus en plus prononcé la direction de mouvement qui existe en elles, et leur a été communiquée dès le principe, et produire un être qui n'est essentiellement qu'une répétition des deux êtres mêmes qui ont concouru à sa production. Mais comme ces deux êtres mêmes qui ont concouru à sa production né sont pas des êtres absolument immuables^ mais changent, modifient leur mouvement vital propre pendant leur vie sous des influences de diverses natures, lui impriment pour une raison ou pour une autre un caractère particulier qui se reflète de suite aussi dans leur constitution matérielle, Tinfluence, — on ne doit pas s'étonner que, à côté de caractères particuliers, primordiaux et de particularités innées, primordiales, il s'en
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traDsiuetle aussi par hérédité qui aiebt été acquis ou inculqués seulement pendant la vie même. Mais quant au fait que cette transmission n'est possible qu'avec l'aide et par l'intermédiaire des substances germinatrices, et assurément par une voie toute matérielle, il se comprend de lui-môme , puisqu't/ iCexiste pas dautre voie de transmission ^ et qu'il ne peut en être découvert d'aucune manière. Quelque petites, quelque insignifiantes en apparence que ces substances puissent être, quelque peu différentes ou même exemptes de différence qu'elles puissent paraître sous le rapport de la forme et de la composition, — il faut pourtant que leur composition intime et leur mouvement vital intime soit d'une grande délicatesse et d'une infinie subtilité et soit différemment caractérisée l'une par rapport à Taulre , et ainsi leur essence propre doit être changée et déterminée à un trèshaut degré par les anomalies et les caractères particuliers de Torganisme auquel elles appartiennent. Puisque de cette manière, par leur développement ultérieur toujours rigoureusement lié au mouvement qui leur est tracé^ ils produisent un être qui, au point de vue général et au point de vue individuel, ressemble à celui qui l'a produit à peu près au même degré qu'une feuille d'une plante ressemble à une autre feuille de la même plante, il ne peut naturellement y avoir que les caractères corporels proprement dits de la forme, de la grosseur, du portrait (Zeicknung), etc., etc., qui se transmettent pour ainsi dire directement comme conséquence du caractère particulier des substances germinalrices, tandis que les caractères qui ont plus de rapport avec l'âme, ne peuvent se rencontrer dans les substances germinatrices que sous forme d'aptitudes, de prédispositions, de tendances, et n'acquièrent leur, teneur propre que comme résultat
de Taclion du monde extérieur sur Têtre tout formé. C'est, suivant l'expression de Lewes, « une particularité de l'organisation , une propension , une susceptibilité générale du système nerveux » pour des impressions de certaine nature, qui se transmet par hérédité; mais ce n'est pas une idée parfaitement définie par elle-même : en effet, admettre la transmission par hérédité d'une telle idée, ce serait croire à l'existence d'idées innées. Les maladies peuvent bien aussi, dans la plupart des cas, se transmettre plutôt sous forme de prédispositions à des maladies plutôt que sous forme de maladies réelles, et il dépendra très!- souvent simplement des circonstances extérieures de la vie que la prédisposition transmise par hérédité vienne à se développer ou non. Cela devient très-clair pour les maladies acquises par hérédité qui ne se développent qu'à un âge déterminé de la vie, mais qui n'étaient révélées antérieurement par aucun indice et encore plus clair pour les maladies qui se transmettent par hérédité^des parents aux enfants ou aux petits-enfants, ou môme seulement aux collatéraux, et sautent par-dessus les générations intermédiaires. Ce soi-disant Atavisme, par suite duquel l'enfant présente souvent une ressemblance étonnante avec son grand-père ou sa grand'mère, mais présente une ressemblance moindre avec son père ou sa mère, par suite duquel des particularités ou des maladies restent souvent à l'état de repos pendant plusieurs générations, mais réapparaissent ensuite tout à coup dans une direction quelconque (1), montre , de même que le phénomène de la soi-disant Parthenogenesis observé récemment chez les végétaux et
(1) Suivant Giron, des animaux de couleur blanche donnent souTeol le jour à des petits tachetés de noir, parce quêteurs auteurs étaient tachetés de noir. (Bnrdach, Physiologie^ t. I, p. 507.)
les animaux (par suite de la laquelle une copulatiou sexuelle suffit souvent pendant plusieurs générations pour déterminer la production d'une descendance féconde}^ à quel point un mouvement vital une fois introduit peut s'étendre, et avec quelle puissance les lois de l'hérédité peuvent s'appliquer et s'appliquent réellement. Ces lois même nous sont bien encore malheureusement presque entièrement inconnues, et nous avons besoin d'une accu- ^ raulation de matériaux empiriques bien plus grande encore que celle que nous possédons à l'époque actuelle^ pour pouvoir remonter aux bases fondamentales de ces lois : il ne doit donc pas non plus nous paraître étonnant que nous rencontrions dans la transmission par hérédité un certain nombre de faits particuliers dont l'enchaîne* ment intime est encore pour nous entièrement inexplicable. La question notamment de savoir à quel point les influences des deux êtres qui concourent chaque fois à la production viennent s'opposer l'une à l'autre dans l'individu qu'ils produisent, est encore tout à fait obscure, et nous savons seulement d'une manière précise que tantôt ces influences se contre-balancent l'une Tautre, et tantôt elles ne se contre-balancent pas. Tantôt l'influence du père prédomine, tantôt c'est l'influence de la mère; tantôt ce sont certaines qualités, tantôt d'autres qui sont transmises de préférence par le père ou de préférence par la mère; tantôt cesqualités peuvent se développer sans empêchement, tantôt il se rencontre des influences perturbatrices qui mettent obstacle à leur développement. En général, cependant, on peut dire que les deux auteurs sont également, représentés dans le descendant et que l'enfant présente dans la plupart des cas un mélange assez bien proportionné des deux ordres de facdltês qui lui ont été cédés par les deux êtres qui ont concouru à sa pro-
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duetioQ. On peut observer tràs-nettement ce fait dan« l'accouplement de deux races d'hommes ou de deux races d'animaux, par exemple dans Taccouplement du cheval et de l'âne, de l'Européen et du nègre, etc.^ etCt, — dans lequel les facultés du bâtard constituent dans chaque cas une moyenne entre les facultés des deux êtres qui ont concouru à sa production, et dans lequel une influence prédominante, tantôt de l'un, tantôt de l'autre de ces deux facteurs ne peut être reconnue qu'occasion^ nellement. Les races des deux facteurs ne doivent cepen^ dant pas s'éloigner trop l'une de l'autre, puisque, sans cela, le manque de concordance mutuelle aurait pour conséquence un dépérissement, môme une extinction des générations suivantes — tandis que, d'autre part, une trop grande concordance des deux êtres qui ont concouru à la production détermine un résultat analogue, et que les soi - disant mariages entre consanguins ( Verwandtenehen ) déterminent, comme on le sait, chez les enfants, le déve* loppement incomplet, la surdi-mutité, la stérilité , les fausses couches, l'albinisme, l'idiotisme, la démence et autres résultats analogues. Il paraît donc que les deux facteurs doivent, pour produire un bon résultat, présenter une certaine opposition d'origine et de facultés qui, cepen* dant^ ne doit pas dépasser une certaine mesure, et ce résultat est naturellement d'autant meilleur que ces fac^ teurs apportent une organisation plus puissante et plus avantageuse, et qu'ils sont plus susceptibles de se parfaire et de se compléter réciproquement l'un l'autre dans leurs bonnes facultés et de se neutraliser dans leurs mauvaises. Le fruit d'un mariage entre homme et femme n'est donc pas absolument, comme beaucoup de gens pourraient bien le penser, une simple affaire de hasard ou d'arbitraire, mais se rattache à des lois naturelles
déterminées^ et dépend méme^ jusqu'à un certain points du libre choix de Thomme même, puisqu'on peut calculer, du moins jusqu'à un certain degrés à quel point un mariage donnera un plus ou moins bon résultat en ce qui concerne la production de la descendance. Mais bien que déjà Platon, dans sa République y établissant la communauté des femmes, souhaite que les individualités trèsbien douées s'accouplent seulement avec des individualités aussi très-bien douées, à l'époque la plus favorable et dans les années les plus favorables, afin qu'il se produise un homme qui soit le mieux doué possible, de telles convenances physiologiques ne peuvent jamais être prises actuellement en considération dans la conclusion d'un mariage, et il ne peut être fait une exception à cette règle que relativement à une prédisposition morbide évidemment .préexistante. Sans contredit nos observations — ainsi qu'il a déjà été dit — sont encore trop insuffisantes, et les lois naturelles qui exercent ici leur action sont encore trop peu connues pour qu'il soil possible de porter d'avance un jugement déterminé sur chaque cas isolée et il ne manque pas , comme on le sait, d'exemples qui paraissent in praxi être en contradiction avec la règle établie plutôt que la suivre, ou dans lesquels il se manifeste une grande dissemblance entre les parents et les enfants. Cette imperfection ne tient cependant pas assurément à une non-existence ou à une imperfection des lois naturelles qui exercent ici leur action, mais seulement à notre ignorance de ces lois et à notre défaut de connaissance de toutes les influences secondaires qui concourent ici nécessairement et accidentellement au phénomène. Dans l'énumération de ces influences secondaires perturbatrices parmi lesquelles l'atavisme déjà indiqué joue aussi un rôle, il est fait mention entre autres par
Lewes d'une observation qui, dans le fait, vient se ranger parmi les observations les plus dignes de remarque et aussi les plus importantes, au point de vue de la vie, que nous connaissions relativement à l'hérédité [Erblichkeit) et à la transmission par hérédité ( Vererbung), C*est le fait qu'une mère qui a déjà mis un enfant au monde, transmet toujours à toute la descendance qu'elle produit ultérieurement avec un autre père quelque chose des par" ticularités du premier père. Ainsi, une jument qui a été saillie une fois par un âne, et qui a produit ainsi un mulet, donne ultérieurement, par son accouplement avec des étalons, des chevaux qui onl en eux quelque chose de la nature de l'âne. Sir Everard Home avait une jument de pure race anglaise qui avait été saillie en 1816 par un étalon de l'espèce couagga (âne tacheté d'Afrique), et qui avait mis au monde un mulet qui reproduisait entièrement le type du père. Cette môme jument était saillie en 1817, 1818 et 1819 par des étalons de race chevaline pure; cependant les trois poulains, bien que la jument n'eût pas revu le couagga (quagga) depuis 1816, présentaient les dessins bien remarquables de la robe du couagga. a Meckel a observé des résultats analogues dans le croisement d'un sanglier avec une truie de la variété domestique : à la première portée, plusieurs des petits avaient les soies brunes du père, et à toutes les portées ultérieures que la truie avait avec des porcs domestiques ordinaires, on pouvait toujours distiuguer très -facilement quelques-uns des petits par leur ressemblance avec le sanglier qui avait primitivement sailli la truie. Oxton confirme ce fait pour des chiens, des porcs et des poules. i> (Lewes,) «Lorsqu'une chienne », dit Burdach (PAysio%iie, t I, p. 507), « a donné une première fois des petits avec un chien de race étrangère, elle met au monde par la
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suite à chaque portée un petit de la race étrangère, bien qu'elle ne se soit accouplée qu'avec des chiens de sa race. C'est ainsi que nous voyons quelquefois chez l'homme des enfants d'un second mariage avoir plus de ressemblance physique avec le premier mari mort depuis longtemps, et lui ressembler au point de vue psychique plus qu'à son vrai père. » De méme^ une négresse qui a eu un enfant (mulâtre) avec un blanc, met ultérieurement au monde avec des blancs des enfants qui deviennent toujours de plus en plus clairs et plus semblables à leur père ; mais^ par Taccouplement avec les noirs, elle a des enfants qui no sont pas entièrement noirs, mais qui sont bruns et qui ont toujours en eux quelque chose du type du blanc. Lorsque par suite un homme veut épouser une veuve quia vécu avec un mari avec lequel son mariage a été fécond, ou une fille qui a déjà enfanté, il peut bien se préoccuper de savoir quel était le premier mari ou le premier père, puisqu'il y a la plus grande probabilité que ses propres enfants auront en eux quelque chose du type du premier mari, qu'ils pourront môme acquérir de lui des prédispositions morbides et d'autres particularités. Dans tous les cas^ le fait^ quelque difficile qu'il puisse être de l'interpréter ou de l'expliquer, montre de nouveau l'influence puissante de l'hérédité^ et constitue un exemple intéressant de la manière dont le mouvement vital qui s'opère dans un organisme peut être modifié par des influences étrangères et transmettre à tous les descendants ultérieurs oette modification I une fois qu'elle est devenue stable. — Le résultat général de tout l'examen que nous avons fait ici des relations de l'hérédité réside du reste provisoirement, suivant l'expression de Waitc, « dans la démonstration da ce point que, dans des circonstances fnvorablês, U s'effectue une trtmimimon régulihe dt partie
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cmlar^és qui^ dm$ l'origine ^ étaient purêmmt individuBUes^ ei que cette transmission par hérédité peut avoir liôu aussi bien pour un grand nombre dé caractères seulement iwquis que pour des caractères innés. En même temps les faits qui parlent en faveur d'une transmission même de certains caractères corporels et intellectuels acquis, ou plutôt en faveur d'une influence prédisposante de la con* formation acquise sur les qualités dont est douée la des-, cendance^ ouvrent un point de vue excessivement intéressant pour la psychologie et pour l'histoire de la civili*» sation, qui peut servir de point de départ à une lûanière. particulière de motiver la transformation et le développe* ment progressifs insensibles d'un peuple tant au point de vue corporel qu'au point de vue intellecttiel, » (Waiti, Anthropologie^ t» I» p. 9û.)
Dans le fait, la fécondité de ces points de vue pour une étude de l'âme fondée sur l'expérience, ainsi que pour une compréhension correcte du développement de l'histoire de la civilisation des peuples, ne peut pas être appté*^ ciée à un degré assez élevé, et la chose en son entier fournit une nouvelle preuve en faveur de l'observation fkîte anciennement que, dans la nature, les causes qui paraissent être les plus faibles et avoir le moins de valeur sont susceptibles de produire, par une continuité d'action très-étendue relativement au temps et à Tespace, les résultats les plus grandioses et les plus incompréhensibles pour celui qui les envisage extérieurement. Quant au fait que la haute importance de cette Ibl naturelle récetîittteht découverte n*a pas échappé non plus à d'autres, il est démontré aussi, en dehors de la théorie de Darwin même dont la loi représente un élément conslilUtif, pàt* l'observation faite par Darwin dans la préface de son œuvre si justement célèbre, qu'im écrivain anglais^ Herbert
Spencer, a publié en 1855, un ouvrage dans lequel la psychologie est coordonnée à nouveau d'après le principe d'une acquisition nécessairement graduelle de toute force et de toute faculté intellectuelles (Lewes cite aussi le livre comme étant les « Principles ofpsychology » (Principes de psychologie) d'Herbert Sftencer), ainsi que par une citation de Waitz, d'après laquelle Nott et Gliddon ont fait ressortir la valeur de l'opinion, que l'ensemble du développement de l'histoire de la civilisation des peuples ne repose pas sur la poursuite d'un but final connu d'avance, pas plus que sur l'enchaînement des circonstances extérieures, mais repose essentiellement sur des instincts innés et uniformément transmis par hérédité^ etc. , etc. Dans tous les cas , on peut comprendre provisoirement par là jusqu'à un certain degré d'une manière qui soit conforme à l'ordre de la nature, la possibilité d'une transformation et d'un développement progressif, tant de l'homme isolé que des peuples sous le rapport corporel aussi bien que sous le rapport intellectuel avec l'aide d'espaces prolongés de temps et de circonstances favorables; et cela donne évidemment la clef au moyen de laquelle on pourra éclaircir une quantité assez considérable de problèmes difficiles à résoudre dans l'anthropologie, la psychologie et l'histoire des peuples. Quant aux conclusions qui doivent relier entre eux les faits et enrichir réellement la science, il ne pourra assurément en être tiré que lorsque nos observations sur ce sujet seront plus nombreuses, et nous aurons ainsi l'occasion d'apprendre à connaître d'une manière plus exacte pour la loi en question les difPérents sens dans lesquels elle exerce son action et les limites qui lui sont imposées.
Aussi longtemps que là science n'arrivera pas à considérer rhomoie eomme un morcellement et une parcelle du grand ensemble de la nature , aussi longtemps les sciences naturelles ne pourront toujours occuper qu'une place assez subordonnée relativement aux soi-disant sciences de l'esprit; et si l'on fait abstraction de leur utilité matérielle,— elles auront plutôt les qualités requises pour constituer un badinage de gens désœuvrés qu^une occupation sérieuse de gens qui pensent. En effet, si, comme malheureusement la plupart des gens instruits et même un grand nombre de savants le croient encore, l'homme constitue une exception dans la nature et s'en distingue foncièrement par le côté psychique de son existence , la nature n'est en quelque sorte que la toile sur laquelle est dessiné le portrait de la plus élevée de toutes les créatures ou de Thomme^ et peut bien être laissée de côté dans une étude du portrait par celui qui fait cette étude. Heureusement une manière si peu élevée de considérer le rapport de l'homme et de la nature trouve peu d'appui dans les faits; et plus la connaissance systématique
(1) Instinct und fréter Willet oder d(is Seelenleben der Thiere und des Menschen» Eine vergleichend psychologische Studie von J, P. Gleisberg (De l'insUnct et de la volonté libre, ou de la vie psychique des animaux et de l'homme; étude de psychologie comparée , par i. P. Gleisberfp). Leipzig, 1861.
et coordonnée d'après les principes fait de progrès^ plus une manière scientifique d'envisager la nature, opposée à celle que nous venons d'indiquer, trouve de bonnes raisons sur lesquelles elle peut venir s'appuyer. C'est d'une telle manière d'envisager la nature qu'est sorti l'opuscule de Gleisberg indiqué ici , dans lequel cette matière vraiment difficile est bien traitée d'une manière un peu embrouillée et en s'appuyant trop sur des recherches étrangères, mais qui mérite cependant une certaine considération à cause de sa direction et de lu multiplicKé de preuves positives qu'il nous présente. Il n'y a pas de mots dont) suivant Gleisberg, on ait plus souvent mésusé et à qui l'on ait plus fréquemment attribué une fausf^e valeur que cela s'est présenté pour le mot instinct^ au moyen duquel tout ce qui , étant problématique dans la vie psychique de l'homme et des animaux» ne peut pas être ramené à la préméditation ou à la volonté libre, doit êtrç expliqué sans plus ohercheri Mais combien de faits que l'on veut expliquer ainsi^ indiquent d'une manière tout à fait précise l'étude réfléchie et l'utilisation d'obser^ vations déjà faites chez les animaux; ainsi, par exemple, lorsque des chiens se servent du marteau d'une porte pour s'en ménager l'entrée; lorsque les chevaux dans le comté de StafTord piétinent avec les pieds de devant sur les touffes de genêt jusqu'à ce que toutes les épines en soient brisées^ afin de ne pas se blesser la bouche en mangeant; lorsqu'une guêpe veut s'en aller à la hâte avec une mouche, mais, arrêtée par le vent, enlève d'abord les ailes à la mouche, afin de pouvoir s'envoler sans qu'elles l'arrêtent; lorsque des hirondelles enfbrment dans leur nid des moineaux qui y ont fait irruption » etc. , etc. L'explication des actions instinctives en partant d'idée^ téléologi^ues est tout à fait itiSdliier
INSTINCT ET VOLONTÉ LIBRE. gSl
nable : a En eifei, lorsque Ton considère sans plus chercher le résultat d^un fait qui est arrivé comme en étant le but , on est toujours forcé de s'enquérir d'une cause déterminante plus éloignée — ici une force en face de laquelle tous les problèmes du monde physique sont à ce que l'on dit^ résolus, etc., etc., — qui, sans préexister dans le fait même, exerce cependant une action. Aucun naturaliste éclairé ne croit plus actuellement à ces forces naturelles mystiques ; elles sont rejetées actuellement depuis longtemps comme étant le mauvais ouvrage d'une école de spiritualisme transcendantal , etc.^ etc. n-Si les actions soi-disant réflexes déterminent dans le système musculaire, soumis ou non soumis au contrôle de la volonté, des mouvements ou des réactions qui sont en apparence ou en réalité conformes au but proposé, la cause en réside dans le mécanisme de l'organisme môme et non dans une a défiance de la nature » à l'égard du génie créa*^ teur de l'âme^ qui sert de point d'appui à Lotse pour parler en faveur d'une téléologie extrême. Même dans le dégagement de certains mouvements ou d'incitations psychiques, indépendants des notions de but et cependant conformes au but proposé , qui ont leurs raisons d'être dans certaines dispositions ou dans certains arrangements anatomiques préexistants dans les centres nerveux, nous ne voyons encore agir qu'un mécanisme conforme, K dont l'àme douée de volonté {Wollende) n'a pas même le mérite de l'avoir poussé à l'activité. » Les idées conduisent aussi involontairement aux mouvements^ ce dont on peut produire de nombreux exemples puisés dans la vie ordinaire et dans l'histoire (migrations des peuples , croisades , tarentisme , monomanie prédioante {Predigerwahnsinn)^ esprit du temps^ mouvements qui se produisent dans les rêves, etc., etc.). Les idéei innées.
assimilables à des songes^ au moyen desquelles le célèbre Guvier a cru pouvoir expliquer les actioos iDstinctives des animaux, viennent se ranger, suivant notre auteur, de même que les idées innées en général, parmi les productions des philosophes d'école et parmi les hypothèses mystiques des adeptes de Tidéaiisme transcendanlal qui sont étrangers à Tétude exacte de la nature. La prédisposition et l'habitude occasionnent plutôt un mécanisme de mouvements articulés dans différents sens, dont la faculté de se perfectionner se trouve en rapport direct avec l'élévation intellectuelle de la créature, et qui passent à l'état de mouvements réels, en partie sous l'influence d'excitations extérieures, en partie sous Tinfluence d'états précis de l'âme ou de dispositions favorables du cerveau. La comparaison, établie par Guvier, entre les actions instinctives et les conditions où se trouvent les somnambules, doit donc être rejetée. Rien dans la nature n'a lieu en conformité de buts plus élevés, ayant la conscience d'eux-mêmes, mais tout est la conséquence d^une nécessité qui y contraint. Nous rencontrons en outre dans la nature un nombre infini A'anomalies sans but [Zwecklosigketten); en effet, il ne peut pas non plus en être autrement si tout ce que les individus, préoccupés des idées de but, considèrent comme conforme au but proposé, n'est rien que la conséquence des influences des relations naturelles extérieures et des conditions naturelles extérieures de la vie sur les êtres naturels qui sont en train de se produire ou qui sont produits. )) Il manque tout aussi peu de phénomènes qui sont en opposition bien nette avec le but proposé et qui troublent Tordre naturel des choses, ce dont on peut encore produire de nombreux exemples. La force réparatrice de la nature, si souvent admirée, consiste dans le fait que la nature a octroyé en don au corps un nombre extraordi-
naire de conditions favorables à Taide desquelles elle a résolu le problème : que les désordres extérieurs doivent venir se briser eux-mêmes contre les réactions qu'elles prodaisent mécaniquement, etc., etc., ce dont le vomissement, la toux, la diarrhée, etc., etc., peuvent servir d'exemples, a Si nous admettons que ces actions mécaniques préservent souvent le corps d'influences nuisibles, c'est d'autre part un fait qui se démontre de lui-môme et, en s'appuyant sur l'idée de mécanisme, que c'est seulement dans des circonstances tout à fait déterminées que ces actions mécaniques agissent d'une manière conforme au but, c'est-à-dire de manière à déterminer la guérison de l'individu, mais qu'elles peuvent aussi être déterminées à passer à l'état de mouvement par toute autre cause mécanique qui peut les atteindre, même dans les cas où, dans les circonstances|données, leur mise en activité serait sans but et même nuisible. La résistance ne se manifeste donc pas toujours d'une manière favorable à la santé du corps, etc., etc., ce que l'on peut considérer comme le meilleur document en faveur de l'opinion qu'il n'y a ni volonté, ni réflexion dans les actions réparatrices. »
L'auteur, s'appuyant sur les observations de quelquesuns des écrivains les plus distingués, se déclare d'une manière positive contre les idées innées de l'homme, contre la substance psychique de R. Wagner, contre l'hypothèse, émise par Lotze, de l'existence d'une entité psychique abstraite, dont la nature se manifeste comme perception instinctive, ou corame idée, a En effet, en faisant abstraction de ce que l'on n'obtient rien qui convienne au but que nous nous proposons, par l'hypothèse de forces comme celles des idées innées, de l'idée d'espèce, puisqu'on ne voit pas comment des forces de cette nature peuvent faire pour agir sur la matière,
2U INSTiNCT ET Y0L0»T£ UBRiS.
maii que Ton perd môme quelque chose en s'imaginant comprendre ce qui se passe — nous ne pouvons nullement, dans les idées morales admises par Lotze, découvrir Tessence inaliénable de notre ftme qui, après nous avoir été communiquée originairement par la nature subjective comme germe de la substance psychique qui se développera plus tard, détermine d'avance toutes nos actions par une impulsion nécessaire et les dirige vers un but certain. En effet, comment pourrait-on alors trouver compréhensible Texistence de bien des millions d'hommes à l'esprit inculte, les uns de races éteintes, les autres de races encore vivantes? » L'auteur ne peut pas non plus acquiescer à l'idée de Lotze, que T&me des animaux et rame de l'homme sont d'une nature différente^ etc., etc. En général^ Thypothèse d'une substance psychique ou d'un état psychique primordial qui a une tout autre cri* gine que le corps et qui ne se sert du dernier que pour se manifester au monde réel, présente peu de solidité et est réfutée par des faits que nous a fait connaître Yirchow. Ce que nous venons de dire, conduit l'auteur à une subdivision séparée de son livre qui traite de la a nature de l'ftme x>, dans laquelle il explique que les eQets proprement dits de l'activité de l'àme, ne peuvent pas être séparés des efTets de l'activité des nerfs. Vâme a son siège seulement dans le cei^veau {encéphale), dont le cerveau proprement dit {grosse Gehim) constitue la puissance législative, et le cervelet {Kleine^ Gehim) la puissance exé« cutive. Physiologiquement, il est impossible de séparer le principe psychique du principe vital ; un acte vital , la reproduction (Zeugung)^ transmet le principe psychique et le multiplie; et les impressions des sens, que personne ne séparera assurément de l'àme, sont des actes à l'égard (lesquels il est aussi impossible de méconnaître qu'ils
INSTINCT ï,T Y0L0NT£ UBRE. 235
sont des produits de Taction des organes des sens qu'il est impossible de méconnaître que les mouvements des muscles sont des produits de Taction vitale des muscles, Quant à ce qui est cause que Ton résiste avec une si grande opiniâtreté à l'acceptation de cette vérité, cela réside en partie dans le fait que la plupart des gens in* struits sont idéalistes et se rattachent à la doctrine qui a été exposée dans le Timée de Platon, et par suite de laquelle T&me, étant considérée comme une émanation de la Divinité, doit y retourner pour en repartir lors de la création d'êtres animés, a L'intérêt que le moi propre* ment dit rattache à la continuation de son existence personnelle prêle de la force et de la fermeté à cette croyance, et le fait prétendre à la perpétuité de sa personne, même au delà du tombeau. »
Les renseignements les mieux fondés pour arriver à porter un jugement exact sur le rapport du cerveau et de Tâme nous sont donnés par VancUomie comparée^ dont l'auteur énumère les résultats les uns après les autres en ce qu'ils ont de plus essentiel : de ce nombre sont « les observations sur le crétinisme et l'idiotisme chei l'homme », la comparaison des races humaines et des rapports que présentent leurs crânes entre eux, les obser» vations de la pathologie chez l'homme et ches Tani'^ mal, etc., etc. — A l'égard du système crânioscopique de Gall et de Garus, l'auteur, faisant abstraction d'un grand nombre de faits contradictoires, observe qu'il doit être considéré comme se trompant entièrement celui qui a l'habitude de localiser les facultés psychiques considérées isolément, puisque, dans le cours de l'acte psychique, elles n'agissent pas ainsi séparément l'une de l'autre, puisque les facultés de l'âme ne figurent au contraire en réalité à cet état d'abstraction que dans nos systèmes arti-
236 INSTI!ICT ET YOLO^TTÊ UBR£.
ficielS; mais n'existent pas à cet état dans la réalité. Après avoir mentionné encore dans cette subdivision de son livre quelques opinions différentes, appartenant à différents écrivains , sur le rapport du cerveau et de Tâme, qui sont^ tantôt d'une nature plutôt spiritualiste^ tantôt d'une nature plutôt matérialiste, tantôt tiennent un peu des deux points de vue, et avoir notamment réfuté encore une fois à fond l'hypothèse de la substance psychique de Lotze^ l'auteur s'exprime ainsi en concluant : a Le cerveau est donc le temple de ce qu'il y a de plus élevé parmi les choses qui nous intéressent. Toutes nos satisfactions corporelles et intellectuelles ont dans le cerveau leur sol convenable pour se développer^ et toutes nos actions, ainsi que tout ce qu'il y a de grand et de noble , de môme que tout ce qu'il y a de petit et de mauvais, y voit, pour parler comme Herder, Treviranus et Reil, se développer ses premières racines. Oui, sans doute la destinée de tout le genre humain est étroitement liée à une masse cérébrale de soixante-cinq à soixante-dix pouces cubes, et l'histoire de l'humanité y est inscrite comme dans un livre plein de signes hiéroglyphiques. A chaque repli de l'énorme manteau dans lequel notre planète est enveloppée, se montre l'empreinte de cet organe qui est le fruit ultime et en même temps le plus élevé, qui est le couronnement d'évolutions de son développement qui ont duré des milliers d'années. Ce qui est appelé à la vie dans cet organe prend la nature même en bride, introduit la nécessité dans la spontanéité et force la nature à admettre les fictions de la fantaisie humaine comme constituant de nouvelles séries dans le tableau de son développement propre. Telle est l'origine de l'Apollon du belvédère. Sans cette voûte de la blan- »k^.i(. ()|| niarhrc qui déploie ses arceaux en haut au-des-
SUS des sources de la vie sensuelle^ l'Iliade d'Homère, la zoonomie des étoiles de Kepler n'existeraient pas. Ce qui, dans ces galeries méandriques, oscille au-dessous de ces arceaux, passe d'un seul pris isolément à la totalité avec la rapidité de l'étincelle, absorbe l'âme dans l'univers et l'univers dans l'âme. Ainsi se produisent parmi les hommes les colosses qui prennent le timon des États, ou qui, comme Alexandre, font face à eux seuls à toute une partie du monde. »
Dans une troisième subdivision qui s'occupe d'une manière plus spéciale de l'a âme des bêtes », l'auteur fait ressortir encore une fois d'une manière rigoureuse que Vinstinct, dans le sens qu'y attachaient les anciens, n'existe pas, et que ce mot, pour les naturalistes, ne désigne toujours que l'inconnue X qu'ils ont posée comme corollaire à la question des causes des actes intellectuels d'apparence énigmatique. L'âme des animaux, ainsi que l'âme humaine, qui ne présentent de différence que dans le degré, ne sont pas seulement le produit de circonstances extérieures données, mais sont encore le produit de certaines facultés matérielles internes ; par là, on est d'abord amené à penser à une organisation spéciale du système nerveux, et par là le développement typique du corps se transmet au développement typique de l'esprit. Dans les soi-disant instincts artistiques {Kunstriebe) des animaux , nous devons découvrir une somme de dispositions purement mécaniques qui sont fortement fondées dans l'organisation ; par là, les prémisses posées dans cette organisation à la production des idées qui dominent involontairement les actes du sujet, sont d'une puissance bien plus obligatoire dans l'animal que dans l'homme. Sans contredit, il peut encore ici y avoir beaucoup de choses obscures ; mais il peut être affirmé résolument que le pro-
cédé par lequel les animaux arrivent au type idéal de leurs œuvres artistiques, n*est pas plus obscur que la génération des formes fondamentales de la connaissance chez l'homme. Mais quant au fait que l'animal réfléchit, peuse, sent, recueille des observations, se préoccupe de Tavenir et de la famille comme le ferait l'homme ; qu'il juge, conclut, compare, engendre des idées; qu'il ressent l'afFection, la haine, la reconnaissance, etc., etc.^ il est démontré par les faits et les exemples les plus frappants; et c'est tout k fait sans raison que l'on désigne, comme étant chez l'animal la conséquence d'un instinct naturel^ aveugle, inné, des actions qui sont imputées à Thomme comme étant une œuvre méritoire des plus élevées au point de vue moral (la piété filiale qui se dévoue, par exemple). « L'identité des soi-disant actions instinctives et des instincts artis* tiques chez les insectes s'explique par les relations vitales identiques, de môme que par les exigences identiques d'où découlent ces actions : si nous changeons les conditions dans lesquelles les actions instinctives ont été exécutées, ces actions subissent aussi une modification : si nous la rendons inutile par une disposition quelconque, elle n'a pas lieu. » La simulation de la mort par le scarabée doit être aussi bien déduite de l'expérience et de la réflexion que la dissimulation du renard, attaché à la chaîne qui fait semblant de dormir pour attraper une des poules de la basse-cour qui s'approche sans méfiance. La . parole et la raison ne constituent pas non plus des causes fondamentales de différence entre l'homme et l'animal. Les animaux possèdent indubitablement la première > et, relativement à la seconde, l'auteur fait l'observation suivante : On a cru pouvoir établir dans la plupart des cas la différence entre l'âme de l'homme et Tème de l'animal en soutenant dans ces derniers temps que l'animal avait
iNStlNCt Et VOLONTÉ LIBKÈ. 23Ô
bien llntelligence^ mais n^avait pas la raisou, et que cette dernière était le caractère exclusif de rhomme. Ainsi, un disciple d*Hégel dirait : Vhomme est l'idée éthique ayant conscience f elle-même : les animaux sont différentes idées naturelles ayant conscience d^ elles- mêmes. Si nous nous demandons ce que Ton comprend sous la dénomination de raison^ sous cette personnification métaphysique des philosophes , il faut d'abord faire ressortir que la raison ne constitue pas une faculté psychique sui generis^ mais constitue seulement une intelligence à Tétat de puissance; elle constitue essentiellement le rapport de notre moi individuel avec le monde des idées, avec un système universel plus élevé, la faculté d'engendrer des idées, d'abstraire, le pouvoir de déterminer Taction en conformité de lois précises transmises par la tradition ou expressément reconnues. Nous chercherons assurément en vain chez l'animal une telle surélévation des facultés intellectuelles; cependant, je dois protester solennellement contre l'assertion que la raison est un bien qui est généralement le partage de l'homme. Celui qui se trouve souvent en rapport avec des gens grossiers, ne cherchera que trop fréquemment en vain, comme chez les animaux, cette soi-disantaétincelledivinei), cette «personnalité métaphysique», ce icmoi pur extrait de soi-même», etc., etc» L'humanisme moderne exige donc aussi avec raison pourl'administration de la justice que de soi-disant rfegres différents de responsabilité soient admis selon le degré d'éducation de l'accusé ! Dans une dernière subdivision intitulée « de la volonté» , l'auteur passe en revue les influences externes et internes qui, ou bien posent des limites h la volonté de l'homme ou des animaux, ou bien la suppriment entièrement, ou bien la guident dans des directions déterminées. L'auteur ne peut pas manquer sous ce rapport d'exemples nom-
breux et instructifs. « Le caractère du chien originairement sauvage », dit l'auteur entre autres exemples, « s'est tellement modifié par son contact continuel avec Thomme, que nous le voyons souvent perpétrer des actions qui ont positivement une valeur morale (comme la fidélité, l'attachement, la reconnaissance). Et, pourrais-je demander, qu'est devenu, dans les parties basses marécageuses delà contrée qui avoisine la mer du Nord— le cheval de l'Orient, plein de feu et d'intelligence, dont les poètes de l'antiquité exaltaient déjà les avantages corporels et intellectuels? Un animal également lourd, sous le rapport corporel et intellectuel, qui possède une prédisposition innée à la stupidité {Dunmkoller), Cependant, malgré toutes les circonstances qui annulent d'une manière durable ou d'une manière passagère la liberté de la volonté et limitent la responsabilité, l'existence d'une âme qui se détermine elle-même moralement, ne peut être niée chez l'homme civilisé, et ces circonstances ne peuvent être que des circonstances dans lesquelles, pour l'individu dont il s'agit, a cessé la possibilité d'agir en général suivant sa volonté en conformité des lois morales. On peut citer comme étant des circonstances de cette nature» le jeune âge, la minorité, l'ignorance, la faiblesse d'esprit, le trouble des fonctions de l'âme, l'émotion, l'ivrognerie, la lâcheté, les illusions des sens, les soucis, le danger, etc., etc., circonstances qui, toutes, n'ont pas été prises encore jusqu'ici suffisamment en considération dans l'administration de la justice. «En effet, celui-là seul peut être vraiment coupable qui, au moment de l'acte, possède une entière omnipotence de l'empêcher ou d'y consentir. )) Dans le fait, l'administration de la justice, sans que cela dût porter un peu atteinte à son principe propre, doit être menacée dans l'avenir d'une révolution qui est
loin d'être peu considérable, en parlant d'une conception de la peine et de la responsabilité qui soit réellement conforme aux lois de la nature, et les procès de Tépoque actuelle ne présenteront pas aux yeux de nos descendants peu de similitude avec ce qui distingue à nos yeux les procès criminels d'une époque que nous avons déjà laissée depuis longtemps bien loin derrière nous.
BUCUIIIS.
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